Rainbow pour Rimbaud
Le Caire (Moufid)
Le Caire
(Moufid)
Je m’appelle Moufid. En français, ça veut dire : utile. En américain, ça doit vouloir dire : nuisible.
J’ai dix-neuf ans. J’habite à la cité des morts au Caire.
Avant, ma famille et moi, on habitait à Ismaïlia, au bord du canal de Suez. Nous étions paysans au bord du canal. Penchés sur la terre et piochant, on voyait passer, au bout du champ, les thoniers et les pétroliers siglés : « CCCP ». C’étaient là des fatmas de cent mille tonnes, majestueuses et lentes, aux luisances de caresses.
Mais en 1967, pendant la guerre israélo-arabe, à cause du canal miné, les fatmas de fer ont évité la région. Elles craignaient d’y déchirer leurs grandes robes rouillées. Comme elles, nous aussi, on a eu peur et on est allés se réfugier au Caire.
Le Caire grouillait déjà de dix millions d’habitants et n’avait vraiment pas besoin de nous, en plus.
Dans la ville de poussière, il n’y avait plus de place chez les vivants. Nous sommes allés vivre chez les morts.
Tout Ismaïlia a envahi la grande nécropole islamique à l’est du Caire. Les soldats égyptiens nous ont d’abord chassés du cimetière. Mais nous y sommes revenus. Et comme personne ne savait où nous loger, on nous a, finalement, percé quelques points d’eau et aussi accroché des fils électriques en haut des minarets.
Les Mamelouks, il y a deux ou trois siècles, étaient des guerriers turco-égyptiens. Il y avait, parmi eux, de grands seigneurs, des sultans. À la fin de leur vie, les sultans se faisaient construire d’immenses mausolées de pierre. On habite dedans.
On a ouvert les grilles de fer forgé et on s’est installés. Il y a, généralement, dans les mausolées, deux petites fenêtres-moucharabiehs de chaque côté. On y pend notre linge.
À l’intérieur de chaque sépulture, au centre, à un mètre au-dessus du sol, la dalle horizontale d’un tombeau déploie son marbre comme une aile. La dalle nous sert de table.
Ma mère a recouvert le déploiement d’une toile cirée à fleurs peintes.
La nuit, mes parents, mes deux sœurs et moi, on dort en rond autour du tombeau. Nous formons un cercle ronflant autour du vol sombre de la fatalité.
Nous sommes deux millions de vivants dans le cimetière. C’est maintenant une grande ville sablonneuse et bruyante. Les enfants courent et jouent entre les petites tombes des guerriers anonymes.
Les mausolées des plus grands sultans nous servent d’école. Il y a aussi des mausolées-épiceries, des mausolées-cordonneries et même des mausolées-bordels.
Les hommes du cimetière viennent y baiser des enfants de dix ans et aussi se saouler à l’alcool à chandelle.
On ne supporte pas les touristes. On déteste être visités. On voudrait, déjà, être tous invisibles comme les morts.
Pourtant dans ma famille, on vit du tourisme… Sous chaque tombeau, il y a parfois dix, quinze personnes ensevelies. En général, c’est un sultan et toute sa famille qui sont enterrés ensemble, sans cercueils, seulement parfumés de jasmin et enroulés de lourds tissus fleuris, brodés d’or.
Avant, nous étions paysans, alors mon père a pris sa pelle.
Les après-midi de grandes chaleurs, on déplace la pierre tombale et mon père s’enfonce dans le sombre. Il remonte bien plus, tard avec des allures de noyé. Échevelé, il offre à ma mère de pleines brassées d’os étincelants comme des cierges.
La terre, le sable et la sueur barbouillent et paillettent son visage. On dirait un fils du soleil qui aurait traversé l’or.
Il boit une longue gorgée d’alcool à chandelle et il redescend.
Les grosses mains rondes de ma mère, sombres de cuir, se débarrassent des fémurs et des vertèbres dans des grognements de bois. Elle ne garde que les os plats : les côtes, les omoplates et les crânes. Ces os ont un minimum de matière brune à l’intérieur. Les crânes, ma mère les fait rouler sur la toile cirée de la pierre tombale.
À chaque tour de tête, les grandes bouches aux rires d’os des Mamelouks tentent de manger au passage les fleurs peintes de la toile cirée.
Un jour, ma mère a récupéré, dans un cimetière copte, une croix de pierre. Elle trouve qu’un crucifix, c’est un instrument pratique pour casser les fronts.
La croix de porphyre calée entre ses lourdes mains, ma mère explose d’abord le contour des orbites dans des bassines de fer. Un bras de Christ traverse régulièrement, de part en part, les yeux nocturnes de ces dignitaires musulmans du dix-huitième siècle.
Les mâchoires se détachent comme des fruits mûrs. Elles font des grimaces et s’élèvent. À chaque coup de crucifix, elles tentent de s’enfuir, avec les omoplates, sur les côtés de la bassine, dans des bruits de rayures. Elles retombent ensuite et rebondissent, menaçantes, les dents tendues vers le ciel.
Tout en haut, ma mère (défoncée à l’alcool elle aussi) élève encore la croix catholique entre ses deux mains violentes, peu habituées aux caresses. Il y a, sous ses bras épais, des ondulations de chair pâle.
Elle abat, à nouveau, l’instrument. Les dents vrillent dans tous les sens, comme un éblouissement.
Assise à côté de ma mère, renfermée et têtue, Fathia, ma grande sœur, pile les débris d’os. Fathia est mauvaise. On voit ses toutes petites canines cruelles. Vengeresse, elle écrase avec délice chaque éclat de crâne jusqu’à en obtenir une poudre de neige tendre. C’est la plus précise d’entre nous, la plus sadique pour ce travail. Elle pile les pariétaux avec sournoiserie. Ma sœur semble prendre beaucoup de plaisir. Il y a des fois, je suis sûr qu’elle jouit toute seule sur son tabouret de bois.
Je ne sais pas ce qu’elle écrase comme ça, dans sa tête. Mais c’est sûrement bien plus que des os.
J’ai toujours pensé que ma sœur aurait beaucoup de satisfaction à assister à un crime. Si c’est le crime d’un innocent, bien sûr !
Je l’aime bien ma sœur. Je lui dis :
— Un jour, Fathia, je t’offrirai un crime très naïf qui viendra miauler sous ta fenêtre.
Ma sœur regarde à travers le moucharabieh. Elle voit passer un long type roux en djellaba suivi d’une fille. Le type et la fille vont au mausolée-cordonnerie.
— Lui ! dit ma sœur en voyant onduler la queue-de-cheval rousse.
Je m’approche et regarde.
— Pas lui, Fathia. Ce type-là est français et il n’aura pas besoin de nous pour être détruit… Je t’en offrirai un autre, bien plus innocent. Un qui aime la vie et le rock n’roll.
Fathia se remet au travail.
À côté d’elle, Samia, ma petite sœur, huit ans, ne se rend compte de rien. À l’aide d’une agrafeuse grosse comme son bras, elle ferme les petits sachets de poudre. Elle ne sait pas pourquoi elle fait ça. Mais elle le fait.
Avant qu’elle referme les sachets, moi, je fais le mélange : une dose précise d’aspirine pour que ça fasse chimique et une petite dose de mort-aux-rats pour l’amertume. Le tout, bien mélangé à la poudre de crâne, pas farineuse et sèche comme il faut.
Samia a, aux lèvres, des boursouflures, grosses comme des pouces d’homme. C’est parce qu’elle met les doigts dans sa bouche quand elle est fatiguée. On lui a pourtant dit souvent :
— Ne mets pas les doigts dans ta bouche, quand tu travailles. C’est poison. C’est pour les Américains.
Mais quand elle est fatiguée, elle le fait quand même. Alors, ma mère prend un fémur de dignitaire sur la table et lui en colle de grands coups dans la figure.
— Tes doigts, Samia !
Samia pleure.
— Ne mouille pas la poudre, dit Fathia. C’est pour rendre malades les Américains et qu’un jour, on revoie les bateaux.
La nuit venue, je descends en ville.
Avec le taxi déglingué d’un cousin, on va aux entrées des grands hôtels internationaux : Hilton, Sheraton, Holiday Inn…
On attend les clients.
En général, ce sont des types blonds aux allures de surfeurs. On les accroche par la manche sur les trottoirs et on leur glisse à l’oreille :
— Good coke, man ? Jump in the car and buy good coke !
Ces sportifs parfumés et musclés nous donnent des dollars contre un petit sachet de poudre agrafé par Samia.
Lorsqu’ils veulent goûter, ils trouvent ça étrange mais c’est amer et ça a tout à fait la bonne texture.
— Egyptian coke, man !
Ensuite, on s’en va. On change d’hôtel.
Les types en bermuda et chemisette à pyramides s’enferment, eux, dans les toilettes climatisées de leur hôtel. Sur le carrelage froid des lavabos, ils sniffent des rails de crânes de Mamelouks et de la mort-aux-rats aussi. Ensuite, ils sont malades comme des chiens et vomissent. Ils ont les alvéoles des poumons boursouflées comme les lèvres de Samia. Ils sont tellement malades que le lendemain, on n’a pas à les craindre. Ils sont à l’hôpital. Chaque nuit, pendant que notre récolte les tord de douleur, dans leurs immenses chambres claires, mon père, ma mère, mes deux sœurs et moi, on dort. On dort en rond, autour du tombeau déplacé, parmi les vertèbres, le sable et les os longs.
Demain, on recommencera. Mon père creusera des galeries pour aller voler les squelettes des voisins. Ça créera des bagarres ethniques, mais on s’arrangera. Un jour, on y arrivera. Un jour, on aura plein d’argent et il n’y aura plus de guerres. Les Américains ne seront plus dans cette région du monde à défendre Israël. Ici, la coke est vraiment trop mauvaise.
Alors, les grands pétroliers russes reviendront dans le canal, calmes et sereins.
Au bout de notre champ retrouvé, on verra à nouveau naviguer dans les sillons de poussière ces grandes fatmas protectrices, de fer siglé, silencieuses et si belles.