Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 20 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Douzième strophe

 

 

— Nous ne nous étions jamais doutés

qu’il fût poète de talent.

(Savoure,

un collègue à lui en Afrique)

Cent ans plus tard, au petit cimetière de Tarrafal.

Derrière l’église de craie sous un ciel orange, jaillissant d’une rotule, un palmier talipot de vingt mètres de haut a fleuri ce matin. Cinquante millions de corolles forment un parapluie immense qui protège du ciel. L’inflorescence est de toutes les couleurs. Les fleurs sont rangées par ordre de teintes. On dirait un arc-en-ciel.

Le talipot recouvre, d’une ombre bleue, une double tombe sans nom, enfoncée dans le sol. Au pied du talipot, jaillie de l’orbite oculaire d’un crâne cassé, une guirlande d’aubépine est venue se protéger à l’ombre du talipot.

Le buisson envahit tout le bas du tronc et fait un bouquet d’éternelle fiancée. Les frêles bras verts de ses tiges enlacent l’arbre, tendrement.

Deux touristes chinois passent, à petits pas, dans l’allée du cimetière.

— Oh ! Tu as vu ? dit la dame.

— Quoi ? dit le monsieur.

— Une aubépine et un arbre…

— Eh bien ? dit le monsieur.

— Normalement, les aubépines ne vont pas avec les arbres ! Rappelle-toi cette ancienne capitale d’Europe, il y a cent ans. C’est le feu bactérien d’un buisson d’aubépine qui en avait détruit tous les arbres. Les aubépines ne vont pas avec les arbres.

— Qui va avec qui ? dit le monsieur reprenant sa marche.

— Nous ! dit la dame.

— Attends ! dit le monsieur.

La dame au loin se retourne une dernière fois pour voir le couple qui ondule.

— C’est un miracle végétal, dit la dame.

— Peut-être, dit le monsieur qu’on n’entend presque plus. Peut-être…

Très haut dans le ciel, par-dessus la petite tombe, un nuage d’innocence, constitué de chaleur et d’eau, tourne comme un souffle de bouche.

En passant par-dessus le Cap-Vert, il prend momentanément la forme échevelée d’une tête de poète adolescent. Puis il s’arrondit et redevient un nuage qui bascule, au-dessus de la mer.

Bien plus loin, selon les dépressions, il sera pluie ou bien air.

Son passage fait onduler les fleurs et le feuillage de l’arbre et du buisson.

Du cliquetis végétal, on croit entendre trois phrases :

— Mon pauvre amour, bruisse l’arbre.

— Mon pauvre amour, fleurit le buisson.

— Mes pauvres enfants, dit le vent.

FIN

 

[1]

Le foul est un plat égyptien à base de fèves (« foul » signifie « fève » en

arabe égyptien).

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