Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 19 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Onzième strophe

 

— On l’a dit mort plusieurs fois.

Nous ignorons ce détail, mais en serions bien triste.

Qu’il le sache au cas où il n’en serait rien.

(Verlaine, préface de la réédition

des Illuminations)

La même nuit, trente minutes plus tard, mais il n’y a plus de couleurs.

Robert et Isabelle entrent dans l’œil du cyclone. Silence.

Robert dort déjà, dans son bateau-caddie, à l’intérieur du bungalow.

Un volet de bois hésite à faire apparaître la plage.

— Je le fais ? Je le fais pas ?

Le bateau-caddie se berce au rythme confiant d’un landau. Isabelle, seule dans le grand lit de fer, tente de s’endormir aussi. Mais les draps font des vagues. Elle se retourne dans un sens puis un autre. Elle tape sur l’oreiller. Sa tête est un orage. Les parents de Robert à Charleville, eux aussi, sont couchés. Ils tentent de faire l’amour.

— Écarte les jambes.

À Paris, des pas de militaires grimpent au sixième étage. Ils frappent à la porte de l’appartement d’Isabelle.

Silence.

Le buisson d’aubépines frémit sur le balcon :

— Encore une fois…

Isabelle cauchemarde. Des épines et des grappes de baies qui lui poussent dans l’âme. Somnambule, elle se lève.

Robert ronfle. Il a la nuque appuyée sur la poignée du caddie, le visage tourné vers le plafond, la bouche entrouverte.

— Rrrr…

Isabelle sort d’un sac de toile un jean et deux soutiens-gorge.

Le père s’active sur la mère.

— Abattez cette porte, dit un capitaine.

De ses deux soutiens-gorge de dentelle, Isabelle noue les poignets pendants de Robert aux deux roues avant du caddie.

La porte se détache comme une écorce qu’on épluche.

Sur le balcon, le buisson halluciné.

— Encore une fois. Que j’aie le temps, encore une fois !

Le père rame sur la mère. La mère dit :

— Dépêche-toi. J’ai ma ménopause dans trois quarts d’heure !

Des jambes du jean, Isabelle attache maintenant les pieds de Robert aux roues arrière du caddie.

Les militaires entrent dans l’appartement d’Isabelle. Il y a un parfum de feuillage.

— Ça sent la feuille, dit un militaire.

Isabelle se signe, à la hâte, et prend l’oreiller sur son lit.

Robert ronfle.

Elle pose l’oreiller de plume sur la tête de Robert et grimpe sur le caddie, souple comme un jeune mousse.

Les militaires cherchent l’interrupteur électrique.

— Faites que j’aie le temps… dit le buisson d’aubépines.

Un soldat ouvre la verrière qui donne sur le balcon.

— Ennemi localisé ! crie le soldat.

Le père tempête sur la mère. Il est en nage. Isabelle, nue, les cuisses écartées, s’assied sur la taie et la tête de Robert. Les lunettes de Robert se brisent dans ses yeux. Il sent à travers l’oreiller le sexe tiède d’Isabelle.

— Mon Dieu, dit Isabelle.

— Mon Dieu !… dit le buisson d’aubépines.

— Mon Dieu, faites qu’il y arrive !… dit la mère.

— Bon Dieu de bon Dieu !… disent les militaires. Le sac, vite !

Les membres de Robert claquent comme des amarres et font gonfler la voilure. Fort vent arrière, les roues du caddie souquent ferme. Le mot : « bateau » s’affole et prend du gîte. Les aubépines de la djellaba roulée fleurissent tout le caddie.

— Faites que je tienne ! dit le buisson.

— Han ! fait le père. La mère s’accroche de toutes ses forces aux hanches de son mari. Je jouis ! dit le père.

— Jésus-Marie ! crie la mère.

— Dieu du ciel, pardonnez nos offenses ! hurle Isabelle. Je l’aime mais qui peut comprendre ? Le volet s’ouvre alors et gifle le mur. Une lune institutrice apparaît et roule un gros œil sévère de pierre.

Les soldats ont recouvert d’un sac le buisson d’aubépine.

— Gare au pollen.

Puis, ils ont reculé des trois pas réglementaires. Il y a un temps.

Robert est maintenant un lac immobile.

Les deux corps des parents sont écroulés l’un sur l’autre.

Une tache de sperme coule du sexe de la mère et dessine sur le drap la carte de l’île de São Tiago.

Isabelle, épuisée, relève la tête. Elle soulève une jambe et tente de descendre du caddie. Le bateau bascule en avant et dessale.

— Feu ! crie le capitaine.

Le souffle d’un lance-flammes détruit instantanément le sac et le buisson d’aubépine.

— Aïe, dit Isabelle.

Son visage angélique, dans un bruit de fruit, s’est ouvert en trois quartiers contre un montant du lit.

Il y a dans tout le bungalow une odeur de tisane relaxante.

Le gros œil de pierre de Lune quitte lourdement la fenêtre et roule sur toute la Terre.

À Paris, à Charleville, on a vu passer cette lune de pierre.

La brise referme le volet. À cet instant précis, toutes les racines du genou de Robert déchirent la peau comme un voile de baptême.

Robert aurait eu aujourd’hui 37 ans et 21 jours. C’est-à-dire, très exactement l’âge qu’avait Arthur Rimbaud à sa mort.

— Coïncidence, dit la Lune de mille milliards de tonnes qui roule dans l’espace. Coïncidence !

— Les astres ne croient en rien du tout ! disent de leurs petites voix aigrelettes les hommes de la Terre. Heureusement qu’on est là pour croire en eux !

— Nous seuls, les astres, savons que le ciel est vide ! répond de sa grosse voix la Lune qui s’enfuit dans le vide.