Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 13 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Dakar (Souad)

Dakar

 

(Souad)

Je suis maître-conférencier, spécialiste du dix-neuvième siècle en littérature française.

Je vais souvent dans les universités des pays francophones, un peu partout sur la Terre.

J’ai à la main droite un gant de soie que je ne quitte jamais. Lorsque je serre une main, je donne toujours la gauche, la paume tournée vers l’extérieur.

Ma main droite, tournée vers l’intérieur, c’est pour mes tendresses profondes.

J’ai au creux de la paume droite un bouquet de rosée qui ne fleurit qu’à minuit, heure de Marrakech. Mais personne ne le sait.

J’ai autour de l’auriculaire droit, habillé de soie, un solitaire que retient un anneau d’or. Cela fait sous mon gant une boursouflure visible. Cette main gantée est une singularité qui intrigue les étudiants.

Il y a aujourd’hui dix ans que je porte ce gant de soie.

Je suis en transit à Dakar. J’ai désiré cette escale. Pourtant, demain, je donne un cours à Abidjan.

J’ai pris une chambre au « Savana ». C’est la deuxième fois que je vais dans cet hôtel. La première fois, c’était il y a dix ans. C’est un hôtel de bungalows, luxueux comme un écrin, qui glisse en pente douce, le long d’une colline, vers une piscine-joyau.

Autour de la piscine : un bar et un restaurant et puis des arbres exotiques. Nonchalants, ces arbres saupoudrent de leurs palmes des parfums sucrés sur des dos de baigneuses nocturnes sans jamais les toucher.

Je suis assis à une table, au bord de cette luisance liquide. Il y a dix ans, j’étais à la même table. Ma main droite était alors nue comme une joue d’enfant giflé.

Éclairées par les projecteurs du fond de la piscine, de riches femmes phosphorescentes nageaient à mes pieds, méprisantes comme des murènes.

J’étais seul et très bien comme ça, absent de tout contact. J’ai une répulsion pour le toucher. Enfant, j’ai jeté mon frère dans l’escalier parce que, pour me donner un bonbon, il avait mis sa main sur mon épaule.

Le mot « câlin » est le mot le plus horrible que je connaisse. Je n’aime les gens que dans les romans parce qu’ils n’existent pas. On n’a jamais à les toucher. La peau des êtres réels me révulse et me donne des haut-le-cœur. Moi, je suis intact.

Les femmes, je ne les supporte que nageant à mes pieds, dans un bocal de carrelage.

Quant à vivre avec elles… Ah, ça non ! L’heure du « Cher corps et cher cœur », très peu pour moi.

Je me souviens… Il devait être minuit moins le quart et je lisais une anthologie de poésie française du dix-neuvième siècle. J’en étais à cette phrase : « La vraie vie est absente, nous ne sommes pas au monde. »

Un éblouissement me traversa les yeux. Sans doute, le basculement aquatique d’une nageuse. Je repris la lecture de la phrase : « La vraie vie est absente, nous ne sommes pas… »

Il y eut un second éblouissement. J’ai levé la tête. Trois tables plus loin, une femme étincelait le solitaire de sa bague dans mon regard. C’était une femme sensuelle, en collant à pois, faisant plus que son âge. Elle avait une paille coudée dans sa bouche épaisse. Elle aspirait des reflets de nuit étoilée dans un cocktail acidulé. À ses pieds, il y avait une valise. Ses hanches ont ondulé sur la chaise. Elle a pris sa respiration comme les nageuses qui vont plonger.

— Monsieur, vous avez l’air si serein, seul ; j’ose à peine vous parler. Puis-je, tout de même, m’asseoir près de vous ?

— À condition que ce soit de l’autre côté de la table.

— Je ne vous ennuierai pas longtemps. Je suis marocaine. Je m’appelle Souad. Ça veut dire : quintessence de bonheur.

— Ce n’est pas un nom d’être réel. Vous avez une bien grosse bague, madame. J’ai tout à l’heure cru que c’était un reflet de la piscine.

— Cent carats. Je vous l’échange.

— Contre quoi ?

— Un peu de votre sexualité. Dix perles liquides de votre plaisir, quelquefois, la nuit…

— … Que vous pécheriez vous-même, je suppose… C’est là, l’ennui.

— Non, moi, je ne serai plus là. Vous voyez ces deux militaires, là-bas, près de la réception ? Ce sont des Peuls de la région du fleuve… Ils attendent minuit pour m’extrader vers le Maroc. Demain, on m’enfermera dans une prison, à Marrakech, pour le reste de ma vie.

— Je vous souhaite une cellule individuelle.

— … Je suis une criminelle odieuse. J’ai noyé mon enfant. Je ne supportais plus son contact ni les baisers qu’il attendait de moi. Qui peut comprendre ?

— Moi, je comprends. Enfant, j’ai…

— J’ai tenté de fuir mais on m’a rattrapée. Vous êtes droitier ou gaucher ?

— Droitier, je crois. Encore que moi, les doigts…

— Donnez-moi votre main. Il ne me reste plus que quelques minutes. Permettez-moi d’y dessiner mon visage.

— Faites vite. Je ne supporte pas beaucoup les contacts, moi non plus.

Les nageuses ont coulé, à la verticale, dans la piscine.

— Monsieur, accepteriez-vous de vous faire l’amour avec cette main ?

— Où ? Là ? Maintenant ?

— Non. Où vous voudrez. Quelquefois, le soir, quand vous serez seul.

— Ça risque d’être souvent. L’encre de votre visage s’usera rapidement comme se sont usés, rapidement, les quelques visages de femmes que j’ai connues avant vous.

— Je mettrai du temps à disparaître de votre main. Voici un gant de soie qui, le jour, me protégera de la lumière. Et puis, voici ma bague de mariage. J’aimerais vous l’offrir. C’est un solitaire. L’anneau devrait pouvoir encercler votre auriculaire. À part quelques vêtements, c’est tout ce qu’il me reste. En prison, j’aimerais croire, monsieur, que je continue à faire l’amour à un homme. Être encore une femme, vous comprenez ? Ce ne sera que l’image de mon visage, mon corps ne sera plus là, mais…

— Franchement, madame, ça m’arrange. Si cela peut vous aider, à minuit, heure de Marrakech, où que je serai sur la planète, vous me ferez l’amour.

— Merci. Je suis heureuse : j’ai caché mon corps dans le creux de votre main. Les lois ne pourront jamais venir m’y chercher. Je suis légère maintenant. Ils n’extraderont que l’enveloppe de mon corps.

Les nageuses, asphyxiées, sont remontées à la surface dans un éclaboussement. Minuit, les deux soldats de la région du fleuve se sont approchés de la table. Ils étaient très courtois et avaient les dents douces de la perpétuité.

— J’arrive, messieurs. Je prends ma valise et je vous suis.

Elle a pris sa valise et est passée près de moi. Une larme a coulé sur sa joue ou alors, c’était un éclaboussement de la piscine.

— À au moins quelques nuits, monsieur, j’aimerais !

— À toutes les nuits, Souad, je vous le promets. N’ayez pas de chagrin. Ne pleurez pas. Vous allez vivre un mauvais rêve mais chaque nuit, vous viendrez boire à la source de ma paume.

— Merci.

Elle est partie, entourée des deux militaires aux pas de nomades. J’ai regardé ma ligne de vie. Il y avait, dessus, tracé au stylo, un visage ovale, deux yeux en amande, sans pupilles et une bouche épaisse. Une chevelure hachurée donnait au visage un air mélancolique et penché, une impression de distance respectueuse. À mon poignet, deux attaches de cou coulaient le long de mes veines.

— … Enfin une femme comme j’en rêvais. Une femme à ne pas toucher.

Ma main, dans un délicat saut de l’ange, s’est noyée dans le gant de soie comme dans un sommeil.

Tout ceci s’est passé il y a dix ans. En dix ans, j’ai fait plusieurs fois le tour de la Terre et donné des conférences à des amphithéâtres toujours situés à au moins cinq mètres de moi. Mais, où que j’aie été, que ce soit à Pondichéry ou bien La Nouvelle-Orléans, à minuit précise, heure de Marrakech, j’ai toujours interrompu les cours, quelques minutes, pour rejoindre Souad.

Ce soir, il est onze heures moins dix au « Savana » et presque minuit, plus au nord-est, au bord des grands déserts.

Une femme infanticide est là-bas, sous les barreaux rigides d’une prison. Elle a vieilli et regarde la nuit. Elle se demande si elle va encore me faire l’amour ce soir et en quel endroit de la Terre.

— … Est-il midi ? Est-ce le jour ? Est-ce la nuit ? Fait-il chaud ou bien froid ? Sur quel continent suis-je ? Est-ce que j’existe encore ?… Elle est en fait revenue à Dakar et bien que presque invisible à cause de l’usure du temps, elle sourit toujours, au creux de ma main, sous la tiède protection de soie.

Je la déshabillerai tout à l’heure.

Dans la piscine, les nageuses réelles ont grossi et sont devenues obscènes. Je passe près du plongeoir et crache dans le bassin. Alors elles nagent en spirales excentriques autour du crachat, gonflées de colère comme des poissons-lunes.

En haut de la colline, le long d’une route qui quitte l’hôtel, la silhouette d’un géant en couche-culotte passe, suivie de la silhouette d’une fille. Il semble avoir le visage, le buste et les bras tout souillés de phrases.

— Que lui a-t-on inscrit, à lui, sur sa peau et pourquoi ?

Notre épiderme à tous promène en fait des lignes et des rides qui sont autant de visages et de blessures retenues. C’est là notre seul bagage.

Je rejoins mon bungalow et me couche. La fenêtre de ma chambre est grande ouverte. Une brise parfumée de petits rires lointains vient jusqu’à mes narines. Ce sont des clients de l’hôtel qui se moquent de ce géant en couche-culotte, passant sur la colline, les cheveux ébouriffés d’étoiles.

Je retire mon gant de soie et déplace les draps. J’imite une voix entendue une seule fois :

— Bonjour, je m’appelle Souad. Ça veut dire quintessence de bonheur.

— Bonjour madame.

La mécanique amoureuse se met en marche.

Le va-et-vient du solitaire, autour de mon auriculaire, lance, tel un phare par-dessus l’océan de mes draps, de fins jets de lumière qui traversent la chambre vide et viennent se cogner contre les murs.

Un peu plus tard, apaisé, je pose la paume indécente sur mon sein gauche et Souad, si lointaine, si présente, s’endort encore la bouche près de mon cœur.