Rainbow pour Rimbaud
Troisième strophe
— Pendant toute la soirée, il fut
d’une gaieté inaccoutumée et, à onze
heures, il nous quitta pour toujours.
Il ne revint à Charleville que
douze ans après, dans un cercueil.
(Delahaie,
son copain de Charleville)
10 heures. Comme les bras d’une veuve bouleversée de dentelles, le cimetière de Charleville ouvre ses grilles. Robert sort de sa chambre. Il est courbatu comme tous les matins. Ça fait vingt-quatre ans qu’il dort recroquevillé dans son armoire. Il n’a jamais touché à son lit. Et tous les matins, chaque fois que depuis l’intérieur, il ouvre la porte de l’armoire, qu’il éclot du meuble, il a mal partout. Il est trop long maintenant. Vingt-quatre ans qu’il a mal !
Le père, lui, est accoudé à la table du salon. Il est étrangement calme. En contournant les fleurs de la toile cirée, Robert dit seulement :
— Tu n’es pas au travail ?
— Ta mère y est partie. Moi, aujourd’hui, j’y vais pas. Toi, tu vas où ?
— Voir Arthur.
— Bien sûr.
— Bien sûr !
— Comme un gamin entiché d’un chanteur, quoi !… À 36 ans.
Robert incline la tête sur une épaule puis passe la porte de l’appartement.
Le père a les yeux fixés sur le pied d’un vase. Il respire lentement. Son regard est si intense que le vase se tord.
— Il faut qu’il prenne son envol.
Isabelle tourne dans la rue Cardinet en riant. Ses pieds touchent à peine le sol. Puis au 147 bis, elle file dans une immense salle blanche et climatisée.
Ici, quatre postes de travail en croix séparés par des plantes contiennent chacun quatorze personnes assises face à des ordinateurs. Tout est feutré. Des bruits de conversations complètement incohérentes se mêlent dans tous les sens mais ça a l’air normal.
Rue Thiers, le père de Robert se lève. Il va chercher quelque chose dans un placard puis il entre dans la chambre de son fils. Il balance les vêtements par terre et, à coups de hache, il détruit l’armoire. Le bois claque comme des amarres et explose sous les coups. Les ombres des planches traversent la chambre dans d’épouvantables bruits de vagues et font sur les murs et le plafond des dessins de voiles. Une photo ovale qui était punaisée à l’intérieur de l’armoire se détache et tourne dans l’air.
Rue de Flandre, Robert a un bouquet de fleurs entre les mains. Il pénètre dans le cimetière par l’allée principale et s’arrête sur la gauche, devant une petite tombe. Il retire d’un pot noir un bouquet de fleurs fanées et installe les fraîches à la place.
10 h 30. Tous les autres membres de l’équipe de quart d’Isabelle sont déjà au travail. Isabelle s’excuse :
— Pardon, je suis en retard. Demain, je serai en avance.
— Ce n’est pas grave.
Le type qu’elle vient remplacer se lève en souriant. Isabelle est heureuse. Ses dents sont de délicats pétales blancs.
Le père de Robert cueille dans la chambre de pleins bouquets de planches noires, qu’il descend dans la rue. Il fait plusieurs voyages. La grosse poubelle municipale située sur le trottoir d’en face regorge du végétal en épis secs et acérés. Ça fait comme un gros vase de plastique vulgaire dont on n’aurait pas assez souvent changé l’eau, par négligence ou bien parce qu’on n’a pas su.
Robert quitte le cimetière. Sur la tombe nouvellement fleurie, une ombre noire tourne avec lui. L’ombre en suivant Robert dégage sur le marbre de la petite sépulture une inscription : « PRIEZ POUR LUI ».
Les lettres de l’inscription s’allongent vers Robert puis se dissolvent dans l’air du matin. Robert est rue Charles-Boutet. Il dit :
— Page 95, j’attends Dieu avec gourmandise.
Un clin d’œil à une amie de l’autre côté des plantes, et Isabelle installe à la bonne place son clavier. Puis elle ajuste à ses yeux la luminosité de l’écran. Elle aime quand c’est blanc.
Robert ouvre la porte de l’appartement et traverse la salle à manger. Le père est accoudé à la table.
En entrant dans la chambre, le fils voit les vêtements éparpillés par terre et un grand trou vide contre le mur.
Une flaque de temps s’écoule sur le sol…
Puis, de la salle à manger, on entend une voix qui dit très fort :
— Page 66…
Comme je descendais des fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs !
Le père se lève.
— Tu sais, Robert, il fallait que…
Le fils n’entend pas. Il sort de la chambre en gueulant :
J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les fleuves m’ont laissé descendre où je voulais !
Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohu plus triomphants…
Il traverse la salle à manger, une photo ovale dans la main, et, dans l’autre, un livre de la Pléiade.
— Robert, où vas-tu ? Tu pars ?
Le fils referme la porte de l’appartement. Il est dans le couloir de l’immeuble.
— La tempête a béni mes éveils maritimes !
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Le père s’affole :
— Robert !… Mais qu’est-ce que je vais dire à ta mère ?
Robert est dans la rue. Il ne regarde même pas l’immeuble où a coulé le jus de son enfance. Il s’en va. Il se détache. Il allonge ses pas.
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots ! Seul, dans l’appartement, le père met la tête entre ses mains :
— Quand je pense qu’il y a un tas de parents qui ont été emmerdés parce que leurs enfants ne voulaient pas apprendre leurs récitations ! nous, c’est le contraire.
Il s’assoit.
— Robert… Mais qu’est-ce qu’on a fait, ta mère et moi, qu’il ne fallait pas faire ?…
Sur le trottoir d’en face, dans la grosse poubelle municipale, les éclats de bois noir, en vrac, regardent partir Robert. Une des planches indique le pôle Sud. C’est celle où est gravé le mot : « bateau ».
Le père ouvre la fenêtre du 12 rue Thiers. Il crie dans la rue en direction de son fils, qu’on ne voit plus :
— Robert ! Si on n’a pas su faire quelque chose, c’est parce qu’on nous l’a jamais appris !
Robert est quai Charcot. La Meuse roupille.
Il entre dans une cabine téléphonique. Il est dans une boîte transparente de verre et d’acier. Il compose le numéro des renseignements S.N.C.F. à Paris. Il n’a que quelques pièces de monnaie dans la poche. Une voix mécanique lui répond :
— S.N.C.F. renseignements, bonjour ! Nous allons donner suite à votre appel…
— Dépêchez-vous. Il faut que je parte d’ici.
— Veuillez patienter quelques instants, merci !
— Page 96, je reviendrai, avec des membres de fer…
— S.N.C.F. renseignements, bonjour !
— … La peau sombre, l’œil furieux : Sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or. Je serai oisif et brutal.
— … Nous allons donner suite à votre appel.
Rue Cardinet, Isabelle enclenche une prise mâle et noire dans une fiche femelle et blanche. Elle commence à travailler.
— Allô.
— … Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds.
— Allô, S.N.C.F., j’écoute !…
— … Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé !
— Tant mieux, Monsieur, tant mieux ! Quel renseignement désirez-vous ?
— Allô ? Heu… Répondez-moi vite, s’il vous plaît, Mademoiselle. Je n’ai plus d’argent. Je vous appelle de Charleville-Mézières.
— Alors, faut pas appeler les renseignements à Paris. Allez directement à la gare de Charleville…
— Je ne veux plus parler à personne. Ici, ils ont cassé mon armoire. Je voudrais partir.
— Pour aller où ?
— Vous ne vous occupez pas des bateaux par hasard ?
— Non.
— C’est où les bateaux ? Je veux aller dans les pays chauds.
— Pour l’Afrique, ça doit être Marseille.
— Je vais aller à Marseille.
— Faut passer par Paris.
— Je vais aller à Paris. Je n’ai plus qu’une pièce.
— 20 h 01. Arrivée : 22 h 40. Vous allez dormir où, si vous n’avez pas d’argent ?
— Vous ne connaîtriez pas une armoire ?
Isabelle met la main devant sa bouche et dit dans un murmure :
— Vous aimez les aubépines ?
— Heu… Oui. Ça va couper !
— Je viens vous chercher à la gare. J’en ai de très belles. Mais il ne faut le dire à personne.
— Je veux bien. Ça va cou…
— J’ai vingt-trois ans. Comment vais-je vous reconnaître ?
— Biiip !…
Isabelle repose le combiné.
— Ça a coupé. Comment je vais le reconnaître ?
Elle se gratte la tête. Le bureau tout à l’heure si blanc est maintenant gris clair.