Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 5 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Banlieue parisienne (Pied-d’alu)

Banlieue parisienne

 

 

(Pied-d’alu)

Je suis professeur d’atelier de fer dans un C.E.S. de banlieue. Je n’ai pas d’âge. Plutôt vieux, quand même.

J’ai une jambe plus courte que l’autre de douze centimètres. Enfant, j’ai eu la polio. Depuis, j’ai un pied bot. Alors, les élèves m’appellent « Pied-d’alu ».

Pied-d’alu !

Quand je marche, je boite. On m’entend venir de loin dans les couloirs carrelés et sonores de l’école. La semelle compensée tape à chaque pas. Il y a une vingtaine d’années que les élèves, dans mon dos, m’appellent « Pied-d’alu ».

Ils perpétuent ce surnom de génération en génération. Je ne crois pas qu’ils sachent que je le connais.

Je suis sévère et brutal. Je tire les oreilles en vrille et ça fait mal. Je leur plante aussi mes deux index dans la bouche et les décolle du sol jusqu’à ma figure. Je parle de façon très sèche, comme un adjudant. J’impressionne les classes de sixième. Mais dès la cinquième, je ne leur fais plus peur. Je suis handicapé.

En quatrième et en troisième, les élèves me crachent dans le dos pendant les cours. Leur bouche, en crachant, fait un bref bruit d’hélice. Il y en a un surtout qui souille le dos de ma blouse lorsque je passe dans les allées. Je crois que c’est Mourad, un adolescent algérien. Mais je n’ai jamais réussi à le prendre sur le fait.

Il est redoutable, Mourad. Il est capable de projeter un jet de salive du bout de la classe jusqu’à mon dos. Le son de ses crachats fait juste un petit : Fltt ! Quand je me retourne, il lime ou plie une tôle.

Je crois que ça ne m’atteint pas tant que ça, tous ces crachats. J’ai dans mon vestiaire une éponge pour les effacer après chaque cours. Je ne porte que des blouses de nylon parce qu’elles se nettoient plus facilement. Le dimanche, je mets ma veste de velours. Je vais à Orly.

Il y a dans l’école un professeur de musique qui se fait aussi beaucoup chahuter. Mais lui, il en souffre. Il a un nom de poisson. Il est homosexuel. Moi je ne suis pas homosexuel.

J’aime les aéroports.

Le professeur de dessin s’est pendu l’année dernière. On l’a retrouvé en stand-by, la gorge nouée au plafond du préau. On a dit que c’est parce qu’il perdait ses cheveux. Moi, je dis qu’il est difficile d’être professeur, de toutes ces matières, dans un collège de banlieue.

Moi, je ne me suiciderai pas. Ou alors, la tête dans le hachoir d’un réacteur ! Ça souillera les pales, tel le crachat d’un nuage d’oiseaux, comme ils disent dans les aéroports.

Je vis seul. Je suis de l’est de la France. J’habite un H.L.M. à la cité des Irlandais. Je n’ai pas d’amis. Je ne sais pas ce qu’on peut dire à des amis.

Le dimanche, je vais à Orly.

À l’heure des croissants, je prends le bus puis regarde les gens qui prennent des avions. J’aime le bruit des aéroports.

Je boite et prends ma place dans les files d’attente des guichets ou des comptoirs d’embarquement. J’écoute les conversations.

Des gens parlent, de décalage horaire, de température. Ils murmurent des noms de vents : Harmattan, Khalsim…

Ils ont des papiers-monnaie aux bruits différents des nôtres et des carnets de vaccins. Ils disent :

— N’oublie pas ta Nivaquine.

J’aime la forme des billets d’avion. Je les regarde par-dessus leurs épaules. Des hommes, sur le point de partir, parlent des langues étrangères.

Lorsque c’est à mon tour au comptoir, je grommelle et change de guichet. Je prends d’autres destinations. Je vais dans la file de Cayenne ou bien de Johannesburg. J’aime les personnes qui partent vers le Sud, dans les pays chauds.

Je pourrais aller à Roissy. Il y a d’autres noms de destinations. Mais c’est trop loin, Charles-de-Gaulle. Il faut prendre le train et je n’aime pas les voyages. Je n’aime que le départ des autres. Les destinations desservies par Orly me suffisent. Même les destinations d’Air-Inter suffiraient.

Lorsque je serai à la retraite, je louerai une maison près d’une piste d’envol. Ça ne doit pas être cher. Personne ne veut habiter près d’un couloir aérien. Moi, je veux bien.

Le dimanche midi, je mange un sandwich et bois une bière dans les files d’attente. Quelquefois, je suis derrière des gens connus. Tout le monde les regarde. Moi, je m’en fiche. Connus ou pas, j’aime juste frôler les voyageurs.

Le soir, vers 19 heures, je reprends le bus et rentre chez moi. Je me couche tôt, saoulé de noms de vents entendus et de destinations annoncées.

Le souvenir du cliquetis des tableaux d’embarquement résonne encore dans ma tête. Je m’endors saturé de géographie. Je répète les noms de Madrid, Alger, Tripoli…

Je pense à tous ces gens que j’ai vus ce matin, à Orly, et si loin ce soir. Je les vois déjà arrivés ou bien encore dans des avions.

Je devine un long type qui rêve de hublot. Aujourd’hui, une jolie fille lui a parlé de départs, au téléphone. Je m’endors.

Un dimanche, à Orly, j’ai dû me faire repérer par quelqu’un qui me connaît. Ce devait être un parent d’élève qui attendait un voyageur. Il aura eu tout le temps de m’observer. Je suis si reconnaissable. Ou alors, ce sont des enfants qui m’auront suivi dans le bus pour savoir où j’allais tous les dimanches. C’est possible ; beaucoup d’élèves habitent la même cité que moi.

En tout cas, le lendemain matin, une classe de quatrième m’attendait en jetant des avions de papier en l’air. Ils criaient tous :

— Pied-d’alu ! Pied-d’alu, regarde !… Des avions qui s’envolent ! C’est beau, hein ? Pied-d’alu !

Leur vacarme a couvert le claquement de ma chaussure orthopédique dans le couloir. Ils ne m’ont pas entendu venir.

J’ai ouvert la porte brutalement.

Surpris, ils se sont tous assis. Les avions tournaient encore dans l’air du deuxième trimestre.

Ils avaient jeté toutes ces pliures de papier pour être cruels, pour se moquer. Mais moi, de voir tous ces aéroplanes voler dans le ciel de mon atelier, ça m’a fait pleurer.

Les avions sont retombés au sol, dans la limaille de fer, stupides et penchés sur une aile, comme moi. Ils traînaient, handicapés, dans les allées, chassés à la hâte par des coups de pied d’enfants.

Je me suis essuyé un œil, d’un revers de manche. Une larme a voyagé sur le nylon de ma blouse.

Les enfants se sont calmés, alors j’ai pris la parole :

— S’ils avaient eu des hélices ou un réacteur, vos avions seraient restés en l’air. Aujourd’hui, nous allons construire une figure hélicoïdale. Prenez une plaque de fer sous votre établi.

À travers une fenêtre sale de l’atelier, j’ai vu un Airbus d’Egypt-Air se placer dans le couloir aérien du Caire.

Les adolescents n’ont plus jamais, devant moi, fait allusion à ma manie.

Depuis ce lundi, je crois qu’ils ne m’aiment toujours pas beaucoup. Mais, curieusement, ils ne me crachent plus dans le dos. Même Mourad ne le fait plus.

Maintenant, lorsqu’ils parlent de moi, ils disent simplement :

— Pied-d’alu, le dimanche, il va à Orly.