Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 10 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Sixième strophe

 

— N’es-tu plus à Aden ?

Serais-tu passé dans l’empire chinois ?

(Sa mère)

Louxor, cinq heures du matin, c’est le petit matin frais sur les bords du Nil.

Robert et Isabelle sont assis sur les rondins verts d’une passerelle sans planches. Leurs pieds sont suspendus dans le vide.

Les rondins semblent très longs et très fragiles parce qu’ils se doublent en lignes verticales tremblantes dans l’eau du fleuve. Perchés tout en haut de leurs poteaux, Robert et Isabelle ressemblent à des marionnettes à tiges. Sous eux, le bleu du Nil est un sommeil qui passe. Par-dessus leurs têtes, tout là-haut, dans le bleu outremer du ciel, un nuage chavire et se noie vertigineusement.

Robert et Isabelle sont entre bleu et bleu et paraissent sans poids. Ils ne pèsent rien ; leurs deux corps diaphanes sont de la brume qui chuchote.

Le bureau du ticket-office est fermé. Sur son rideau de fer verrouillé, une barque sacrée au dessin naïf est peinte en rouge et vert. Le métal froid fait des barres horizontales. Robert et Isabelle sont ici depuis un mois.

Robert a retiré ses lunettes d’écaille. Deux poissons blancs à taches bleues percées de noir ont alors jailli sur son visage et fui selon la direction du regard.

La tête d’Isabelle est toute proche de celle de Robert. Ce qui le fait loucher. Les poissons se croisent maintenant au milieu de sa tête puis s’écartent sur les côtés. Le souffle blanc de la bouche d’Isabelle se mêle à la bouche de Robert.

Isabelle est très attentive. Quelquefois, elle tire sa langue rouge, ravale sa salive et s’applique davantage.

Sous la peau de Robert, une armée de petits signes bleutés et bien alignés traversent son visage en diagonale.

Il ferme les yeux. Isabelle attaque la paupière gauche. Elle dit :

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée.

— Ne fais pas de fautes d’orthographe.

De la pointe d’acier du compas soviétique, Isabelle, très délicatement, petit trou par petit trou, troue la peau de Robert. Des gouttes rouges apparaissent à chaque piqûre. Le travail d’hier forme une croûte verte et irrégulière qui ceint le front de Robert.

— Ça s’écrit comment : « ennui » ?

— Avec deux « n ».

Une felouque à voile glisse sur le bleu du Nil. C’est un jouet d’enfant qui passe sur un miroir. Le bord du miroir est une végétation verte et molle.

Une brume blanche s’élève de l’autre côté du fleuve. Robert ouvre l’œil droit. Il tend un bras vers la brume.

— … Alors je levai un à un ses voiles (…) Je l’ai dénoncée au coq. (…) Elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

— Arrête de bouger. Si tu bouges, tu seras blessé.

— … L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

— Que dis-tu ?

— … Alors je levai un à un ses voiles…

— C’est quoi, ça ?

— La prochaine phrase.

— Ah non, c’est trop long. Ça fait au moins quatre lignes ! Fais-le, toi.

— Sur la figure, je n’y arrive pas tout seul.

— J’écris encore « certitude » et puis j’arrête.

— Bon. Alors, j’irai chez le pharmacien, après.

— Mais, tu n’as rien.

— Si !

Une jambe de Robert pend au-dessus de l’eau. Un gros pansement entoure son genou droit. Isabelle pose le compas sur la rampe de la passerelle. Elle prend le flacon d’encre noire et en fait couler sur son index. Puis du doigt, elle caresse la joue, le nez et la moitié de la paupière de Robert.

La caresse fait sur le visage une trace noire mêlée de gouttelettes de sang.

— Voilà. C’est fait.

— Tu es sûre que tu en as mis partout ?

— Mais oui.

Robert bloque ses jambes autour d’un rondin vert et laisse tourner et tomber le reste de son corps jusqu’au ras du Nil. En chutant, il écarte les bras. On dirait le saut de l’ange d’un plongeur photographié. Ses longs membres inférieurs le retiennent en l’air le long des poteaux. Il est un héron maladroit, qui va boire.

La tête immobile à quarante centimètres du fleuve, il regarde l’eau. Une larme noire coule de sa paupière ensanglantée et vient tacher le Nil. La larme se dilue dans des ronds concentriques qui se forment, s’éloignent et puis s’apaisent. Robert ne bouge pas. Maintenant, l’eau n’a plus une ride. C’est un miroir profond et sombre avec une végétation exotique qui balance en dessous. Robert voit son image.

De longues phrases tatouées, en lettres minuscules, traversent dans plusieurs sens sa figure. Sur sa gorge dévorée, on peut lire : « Voici le temps des assassins. » Sur sa joue : « Ah, je suis folle !… Je suis esclave de l’époux infernal, celui qui a perdu les vierges folles. » Sous des croûtes de sang, il y a d’autres phrases qu’on ne lit pas encore. Au-dessus de la lèvre supérieure, sous le nez : « je est un autre. » La phrase est en lettres majuscules. Elle est soulignée d’un trait épais et fait une moustache d’hidalgo. Isabelle regarde ces quatre derniers mots qui luisent à l’envers dans le fleuve.

— Tu devrais te raser cette dernière phrase, Bébert. Elle pique.

Un bateau à moteur passe et brouille l’image. Robert se relève avec maladresse. Isabelle regarde maintenant vers la montagne grise de Gournah. Elle devine l’entrée de la vallée des Singes et la vallée des Rois.

— Ça fait un mois qu’on est là. On partira bientôt ?

— Quand tu veux.

— J’aimerais aller à l’île Maurice. On trouvera du travail là-bas.

— Si tu veux. Mais il faut d’abord que je passe à la pharmacie.

Robert et Isabelle sont dans le ciel.

Isabelle n’est pas contente.

L’avion d’Air Mauritius est pourtant calme et presque vide. Robert et Isabelle voyagent en classe affaires. Ce sont les hôtesses de l’air qui ont été gentilles. Quand elles ont vu Robert si long, boiter avec sa djellaba toute remontée par-dessus une jambe et ce pansement énorme à son genou, elles ont cru qu’il était très blessé. Puis quand elles ont vu son visage tout tatoué de croûtes et de phrases bizarres, elles l’ont cru un peu malade mental. Les hôtesses ont dit :

— Pitié, pour ce long type étrange au crâne peint en rouge !

Et elles les ont surclassés tous les deux afin que Robert puisse allonger sa jambe.

Isabelle n’est pas contente parce que maintenant, Robert est vraiment blessé.

Quand il est allé à Sharia el-Matar, chez le pharmacien de Louxor, celui-ci a voulu voir la blessure. Le pansement retiré, le pharmacien n’a vu aucune plaie. Du bout des doigts, délicatement, il a palpé le genou. Puis, plus fortement et dans tous les sens.

— Vous n’avez strictement rien au genou.

— Si ! Je le sais bien, avait dit Robert. J’ai lu tout Rimbaud.

— Excusez-le, a dit Isabelle au pharmacien en entraînant Robert dans le soleil.

Robert est sur la corniche du Nil, parmi les cartes postales et les touristes en calèche.

— Il va voir si j’ai rien au genou. Il va voir ! Et il donne un grand coup de genou dans une Lada garée sur un trottoir. Un nuage de poussière grise, tel un vautour fatigué, déploie ses ailes au-dessus de la voiture.

— Et ça ? Ça n’est pas une bosse, ça ? dit-il en montrant son genou.

— C’est un petit bleu, Bébert. Ça n’est pas assez pour aller chez le pharmacien.

— Un petit bleu ? On voit bien que c’est pas toi qu’as mal !

— Ça n’est pas assez.

— Pourtant, je te le dis, je dérouille. Je le sais. J’ai lu tout Rimbaud.

— Bon. Puisque tu es soi-disant handicapé, c’est moi qui vais chercher les billets d’avion. Toi, tu n’as qu’à m’attendre à la passerelle sans planches.

— Je veux bien. Mais dis que j’ai vraiment mal.

— Non. Tu m’énerves.

Robert est assis sur la rampe de la passerelle sans planches. Il sort la boîte à compas de sa djellaba noire à aubépines blanches. Il pousse sur le côté son holster en peau de chèvre. Il enlève la partie crayon d’une des branches du compas et installe une pointe sèche à la place. Il dit :

— Page 654… Ma chère maman !

Puis il se plante le compas dans le genou, et de toutes ses forces, fait tourner la pointe sèche.

— Je vais mal à présent.

La pointe sèche, en pivotant, ouvre un large sillon circulaire de peau et de chair. La pointe sèche est un saphir. En ouvrant le genou, elle décrypte la chanson du type qui a très mal au genou. Du sang s’échappe et déborde de chaque côté du sillon.

— J’ai, à la jambe droite, des varices qui me font souffrir beaucoup.

Robert se laboure maintenant des 45 tours et des compacts tout autour de la rotule.

— C’est un grand ennui parce que les varices produisent des plaies.

Le sang coule le long de sa jambe puis colore l’eau du fleuve. Les gouttes de sang, au contact de l’eau, jouent un air de cithare.

— Avec cela, j’ai ce maudit genou droit qui me torture.

Robert range le compas. Il sort la photo d’Arthur, déchirée en deux par les Saoudiens. Il la regarde. Il a une moitié dans chaque main. Il essaie de les juxtaposer mais il tremble. Il a vraiment très mal au genou. Alors, il se plaint :

— Ma chère maman !

Au milieu du visage déchiré de Rimbaud, il y a un espace vertical qui tremble. Isabelle apparaît dans cet espace. Elle s’approche et voit le genou de Robert.

— C’est quoi ce genou ?

— Tu vois qu’il est blessé, dit-il, sans quitter des yeux la photo déchirée. Tu ne voulais pas me croire.

— Que t’est-il arrivé ?

— Le compas était une platine laser et j’ai entendu la chanson du type qui souffre beaucoup. Alors je suis tombé sur des ronds dans l’eau.

— Tu as mal ?

— Drôlement.

Robert regarde son genou.

— Ça fait Rimbaud, hein ?

Isabelle saisit la photo des mains de Robert. Elle la déchire en une multitude de morceaux qu’elle jette en l’air. Ses bras sont des branches dirigées vers le ciel. De ses doigts-brindilles, des morceaux de papier noir et blanc tombent en pluie sèche.

— Ma photo !

De voir Rimbaud, tout éparpillé, comme ça, sur la berge, Robert a la tête qui tourne.

— Je ne me sens pas bien. J’ai mal au cœur. Je vais chercher à boire. Je te ramène quelque chose ?

— Du lait. Tu es gentil. Pardon. Je te ramasse ta photo.

Robert part en boitant, vers une cabane désarticulée, là-bas, près du ticket-office. Le propriétaire est un Anglais du nom de Cabaner. Un ancien trompette de la Royal Air Force. Aujourd’hui, c’est un barbu fragile aux grands yeux rêveurs, toujours sous l’emprise du haschich.

— Ce type-là, avait dit Isabelle, la première fois qu’elle l’avait vu, c’est Jésus-Christ après trois ans d’absinthe.

— Ça va, Robert ?

— Non. Regarde mon genou, je suis blessé comme Rimbaud.

— Ah ? Moi, je vois des lunes noires qui croisent des lunes blanches. Qu’est-ce que tu veux boire ?

— Donne-moi une menthe à l’eau. J’ai une soif à craindre la gangrène. Et puis un lait.

— Pour Isabelle, le lait ? Tu as une nouvelle croûte sur le front. Ça sera quoi la phrase ?

— « Enfant accroupi plein de tristesse. »

— Ah ? Tu veux un joint ?

— Non.

— Ah ?

Robert contourne la cabane. Il va là où personne ne peut le voir. Il pose la menthe à l’eau sur le sol. Mais il garde le verre de lait dans une main. De l’autre main, il soulève sa djellaba. Il regarde le ciel. Un nuage arrive de très loin et éclabousse le bleu. Robert revient en boitant avec le lait.

Isabelle avale tout le liquide blanc, d’un trait.

— Il a un drôle de goût ce lait.

Robert boit son verre de menthe et dit :

— C’est normal. J’ai joui dedans.

— Tu n’as pas fait ça ?

— Tu n’avais qu’à pas déchirer ma photo. Isabelle rit.

— Quel enfant !

— Je suis comme Rimbaud.

— Je vais redéchirer ta photo.

— Si tu recommences, méfie-toi de ton lait. J’ai encore plein de plaisir au fond de moi.

— On va voir ça, dit Isabelle, en soulevant la djellaba de Robert. Quand tu seras vidé une bonne fois, je pourrai peut-être boire tranquille.

— Après, on ira à la pharmacie ? dit Robert en regardant son genou qui saigne.

— Ben ouiche. Maintenant, avec tes bêtiches, on est bien obliché.

Robert a la jambe tendue dans l’allée centrale du Boeing. Il rassemble les morceaux d’Arthur en les collant au dos avec du sparadrap. Isabelle est contre le hublot. Elle le regarde faire.

— Tu as mis l’épaule gauche à la place de la droite, Bébert. Tu vois bien, les deux bords ovales sont au centre.

— Mais non.

Isabelle sourit. Rimbaud ne ressemble plus à rien. Il a l’œil droit collé à la place de la bouche et la bouche à la place de l’œil. Le col de sa chemise fait, sur le front, une cornette de religieuse. Les cheveux, sous le visage, dessinent une barbe. Les épaules sont inversées. Le menton est sur la joue droite. Le tout ressemble à un abcès.

— Il est beau, non ? dit Robert.

Isabelle sourit. Robert regarde la photo. Il ne se rend plus compte de rien. Alors, il s’endort. La climatisation du 747 est fraîche. Isabelle remonte un peu le col de la djellaba et murmure :

— Ne prends pas froid mon pauvre enfant. Tu es déjà si perdu dans tes tristesses.

Robert ronfle. Sa lèvre supérieure a des palpitations. À chaque ronflement : « je est un autre » tremble et fait : Brrr…

Isabelle regarde à travers le hublot. L’avion déboule par-dessus l’océan indien. Le ciel est bleu.

À Paris, il y a deux heures de moins. Il fait orageux. Le ciel a la couleur d’un canon. Dans la rue d’Isabelle, il n’y a plus une seule fleur vivante. Toutes les plantes de la rue ont été asséchées, comme aspirées par le ciel et saignées de toute sève. Elles ont les positions tordues des égorgés. Leurs tiges sont des petits bras ridicules de bois sec. La vitrine du fleuriste semble avoir été passée au lance-flammes. Il n’y a plus que des branches mortes derrière la vitre et sur le trottoir. Les feuilles des arbres tombent en pluie sèche. De leurs grands biceps balaises et noueux, les feuilles tombent en tas pointus sur le goudron noir de la rue.

— En plein printemps, murmure le fleuriste sur le trottoir.

Deux vieilles dames comparent leurs bégonias aspirés. Elles ont les bouches de celles qui boivent, à la paille, des grenadines rouges.

Le fleuriste lève les yeux. Tout là-haut, un avion tourne et attend d’Orly une autorisation d’atterrissage. Son sillage dessine, par-dessus Paris, un large cercle de craie blanche sur le gris ciment de l’orage.

— … Mais que se passe-t-il ? dit le fleuriste.

Au balcon du sixième étage, le buisson d’aubépine d’Isabelle luit et resplendit d’un vert intense. Chaque feuille est écarquillée de joyeuse lumière. Une incandescence intérieure l’irradie. Il crache encore quelques pollens. Personne ne le voit. Il est invisible du ciel. Il est caché par un toit de zinc. Un trou dans une gouttière l’alimente, chaque matin, de rosée. Des bourgeons blancs éclosent le long de ses tiges comme les pages d’un livre de poésie. Les pages riment une rafale de feu bactérien à venir.

À Charleville-Mézières, le père de Robert regarde les informations de treize heures. Il ne pense rien.

Le présentateur, à la télé, dit :

— Il se passe de drôles de choses à Paris. Cette nuit, toutes les plantes d’une rue se sont desséchées.

Le présentateur parle pour rien. Personne ne l’écoute.

La mère est dans la cuisine. Elle fait la vaisselle. Depuis dix minutes, elle gratte avec insistance une tache sur une casserole. En fait, c’est son ombre posée sur la casserole qu’elle tente de récurer. Mais elle ne le sait pas. Il suffirait qu’elle bouge un peu, il n’y aurait plus de tache. Mais elle ne bouge pas. Elle pense à son fils. Tout à l’heure, encore, elle lui écrira. Elle lui écrit chaque après-midi depuis qu’il est parti. Les lettres, ensuite, elle les lance en l’air dans la chambre de Robert. Elle prend des poses d’arbre et pousse des cris de chatte. Ses bras sont des branches noires et douloureuses. Les feuilles de papier tournent entre les murs et font des petits avions de papier pliés qui viennent se poser en tas sur le sol.

Le père regarde la mère frotter son ombre sur l’aluminium. Il la regarde aussi jeter en l’air des lettres dans la chambre. Il dit :

— Ma femme est une conne.

Isabelle bouge un peu sur son siège. Les hôtesses mauriciennes ont les cheveux noirs. Leurs gants blancs volettent dans la carlingue grise et servent des boissons rouges. Les fauteuils de la classe affaires sont verts dans le ciel bleu.

— Tout est en ordre, pense Isabelle, et suit son cours…

L’avion miaule au-dessus des Seychelles. Isabelle regarde Robert qui dort. Elle sourit. Ses dents sont un bouquet d’aubépines blanches qui fleurissent dans sa bouche. Ça n’est pas sa faute.