Rainbow pour Rimbaud
Huitième strophe
— Quant aux esclaves, pardonnez-moi,
je ne puis m’en occuper.
Je n’ai jamais acheté d’esclaves
et je ne veux pas commencer.
Même pour moi, je ne le ferais pas.
(Réponse de ILG à Rimbaud
qui voulait acheter un esclave)
Au nord de Dakar, près du lac rose, Robert est assis, adossé à un baobab isolé dans la chaleur étouffante.
L’arbre est cassé en son milieu. Un gigantesque trou qui descend jusqu’au sol est une bouche d’ombre qui crie dans la lumière.
L’arbre ressemble à un meuble parallélépipédique, sans porte, posé dans un paysage désolé. Le buste de Robert est assis à l’entrée du trou. Ses longues jambes traînent sur le sol, devant l’arbre, et semblent être la langue tirée de la bouche d’ombre.
Deux nœuds de bois, en haut, de chaque côté du trou, roulent de gros yeux sévères.
L’arbre et Robert ainsi assemblés forment, dans cet espace navrant, une tête de mère abusive et solitaire hurlant et tirant la langue à quiconque pourrait nuire à son fils. (Surtout si c’est une fille…)
Les larges branches et le feuillage hirsute du baobab coiffent cette tête de femme de manière extravagante.
Au bout de ses interminables jambes-langue, Robert se fait cirer les pieds. Pas les chaussures, les pieds !
C’est un enfant noir qui les lui cire.
De toute façon, il n’a plus de chaussures. Il les a échangées au marché Sandaga de Dakar contre trois gobelets de jus de bissap rose et aussi trois assiettes bleues, pleines de thie-bou-dienn.
Le thie-bou-dienn, c’est du riz mélangé à des restes de poisson.
Isabelle, Robert et l’enfant noir rencontré à Dakar ont mangé et bu sur le toit du marché, aux arabesques grises de béton cassées. L’enfant est un Toucouleur de la région du fleuve. Il ne parle pratiquement que le wolof. Avenue Pompidou, il avait accroché Robert par la djellaba et lui avait fait signe qu’il voulait cirer ses chaussures. Robert avait répondu :
— Je pars les vendre. Mais si tu veux, tu pourras cirer les pieds.
L’enfant avait ri et adopté Robert. Il a suivi les deux toubabs à Sandaga puis il a pris avec eux le bus du lac rose.
Le bus bleu, toutes tôles brûlantes et branlantes, a attaqué le quartier de Pikine dans un nuage de poussière. Il est passé au milieu de poules gymnastes et de chèvres qui traversaient la route, dans tous les sens, en mangeant des cartons de lessive. Il y a eu une ambiance de klaxon, de bêlements et de plumes renversées. Le bus a filé vers le nord.
Au-dessus du pare-brise, écrit à la main en lettres violettes qui tremblent, on peut lire : « M’en fous la mort ! » Le chauffeur rigole et klaxonne.
Au pied du baobab, pas d’ombre. C’est comme si le soleil sortait de la terre.
Les pieds de Robert sont maintenant noirs, cirés et lustrés, jusqu’à la hauteur des chevilles. Même les ongles, même entre les doigts de pied. Pour que ça fasse plus : chaussures, l’enfant noir avec son doigt a dessiné sur le coup-de-pied, au cirage blanc, de gros lacets qui se croisent. Il a aussi tracé une rosette au départ du tibia. À l’aide d’une capsule de bière verte, servant de cache, il a peint assez proprement des passants à lacets.
L’enfant admire son travail. Il est aussi très impressionné par la longueur des pieds de Robert.
— Grands, grands.
— 47, répond Robert.
Maintenant, avec son ongle trempé dans le cirage blanc, l’enfant trace sur le côté de minuscules traits verticaux et parallèles, imitant l’épaisseur cannelée d’une semelle de basket.
— Pas mal, dit Robert.
Il se lève et marche en boitant devant le baobab. Il plie ses chevilles en avant, en arrière. À part le genou, il se sent très bien. Il est, en tout cas, extrêmement fier de ses nouveaux pieds.
— Ils sont exactement à ma taille.
L’enfant regarde les pieds de Robert, très satisfait lui aussi.
Il fait chaud. Robert s’assoit alors, maladroitement, contre le grand trou de l’arbre.
Son menton fond contre une clavicule. Robert transpire beaucoup. Il reprend son compas soviétique.
Depuis une semaine, il se tatoue sur la poitrine « Le sonnet des voyelles » :
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes…
Les cinq voyelles majuscules, de la longueur d’un doigt, sont tatouées en Elzévir sur son buste. Il a tracé du mieux qu’il pouvait les lignes du sonnet mais elles ne sont quand même pas très droites. Elles ondulent comme des vagues. Quand il respire, le sonnet clapote sur sa poitrine. Quand il parle, son visage entièrement tatoué s’anime aussi.
Robert a maintenant de longues croûtes de poèmes de Rimbaud, partout en travers de la figure. Derrière les oreilles, sur la nuque, partout.
Celle qu’on lit le mieux, c’est la plus grosse, la phrase-moustache : « JE EST UN AUTRE ».
Sur ses bras nus, deux insultes en alexandrins exagèrent, de ses épaules jusqu’au bout des doigts.
Robert, on dirait une pochette des Rolling-Stones : « Tatoo you ».
Ses infiniment longues jambes sont nues aussi. Il a replié toute la djellaba sale sur le milieu de son corps. Le haut, il l’a enroulé autour de la taille. Le bas, il l’a croisé, fait passer entre les jambes et remonté à la ceinture.
On dirait le slip d’un lutteur de Sumo ou bien une énorme couche-culotte d’aubépines, avec des fronces là !
L’élastique blanc et le holster attachés à la culotte traînent dans le sable. Le visage tout en désordre de Rimbaud sort et brille dans le soleil. Le livre de la Pléiade, lui aussi, est un peu sorti de la peau de chèvre. La couverture bouillante se tord. Les pages flétrissent et s’écornent dans les grains de mica.
Isabelle fait la planche sur le lac rose. C’est au bord de ce lac qu’a lieu, tous les ans, l’arrivée du Paris-Dakar.
Le lac est totalement rose. Ce sont des algues microscopiques qui lui donnent cette teinte. Son eau est extrêmement salée. Le soleil terrifiant, à force d’évaporation, l’a transformée presque en pâte. L’eau rose est d’une densité exceptionnelle. Un corps horizontal ne s’y enfonce pas. Il est comme posé sur une moquette acrylique rose.
Des pêcheurs de sel, avec des râteaux, ratissent les pétillements cristallins. Ils en construisent des pyramides de neige mousseuse d’un mètre de haut, qu’ils disposent à distance régulière, tout le long de la plage. Les pyramides de neige autour du lac sont les luminaires blancs d’une piste de danse rose. Une seule danseuse horizontale, sur le dos, étend ses bras et y navigue des figures.
Isabelle est la fleur d’un nénuphar rose et se persuade :
— Il ne faut pas que je change de feuille… Il ne faut pas que je devienne dangereuse… Je ne suis pas la plante de mon balcon…
Isabelle tourne la tête vers le sol calciné aux reliefs lunaires, elle voit le grand baobab, Robert, et aussi l’enfant noir allongé au pied de l’arbre.
— … Je ne suis pas la plante de mon balcon…
Je…
Depuis un mois qu’ils sont ici, Robert ne veut plus quitter son arbre. La nuit, il dort à l’intérieur. La journée, il reste assis devant.
Sur la plage du lac, un sculpteur sénégalais regarde Isabelle. Mais Isabelle ne le remarque pas. Il taille à la gouge une souche ulcérée. Il en a plein, de ces racines pétrifiées. Il les fait venir de Paris.
Ce sont là des souches de platanes, du bois de Boulogne et du bois de Vincennes, détruites par le mystérieux feu bactérien qui démolit Paris. Le sculpteur s’appelle Oumar Bâ et il aime ce bois particulier. C’est un bois d’une densité exceptionnelle. La sève à l’intérieur est vitrifiée.
Elle forme des pétillements cristallins aux luisances inconnues jusqu’à ce jour.
Isabelle passe ses journées à faire la planche sur le lac ou bien à se reposer sur la plage sans ombre.
Sa peau, pourtant si blanche et si fine, ne craint pas la réverbération. C’est comme les aubépines. Mettez-les en plein soleil. Il y a peu de chance qu’elles bronzent ou bien qu’elles rougissent.
Depuis trois semaines, Oumar Bâ sculpte toutes les positions d’Isabelle : Isabelle qui dort. Isabelle qui s’étire. Isabelle qui nage… Il compte en faire une grande exposition dans une capitale d’Europe. En tout cas, pas en Amérique. L’Amérique, il trouve ça démodé.
Contre le baobab imitant la figure d’une mère abusive, l’enfant regarde Robert. Un lambeau de tee-shirt vert, troué par le soleil, découvre sa peau noire, lisse, aux reflets bleus. Deux jambes maigres sortent d’un maillot de bain en nylon rouge, déchiré lui aussi.
L’enfant regarde Robert. Dans le silence, les cils noirs de ses yeux de fille battent comme des volets. Il tape contre sa poitrine maigre qui sonne un bruit d’os.
— Moi : « Djami. » Toi ?
— Je m’appelle Arthur Rimbaud.
— Abdoh Rinbo ?
— Je suis né le 20 octobre 1854. J’ai 137 ans. Je suis l’homme aux semelles de vent.
— Quoi, ça ? dit l’enfant, montrant la poitrine tatouée de Robert.
— C’est le sonnet des voyelles, mon chef-d’œuvre ! Tu sais lire ?
— ?
— Lire ! Ça, c’est un « A ». A !
— Ah ?
— Ça, c’est un « E ». E !
— Euh !
— A, noir !
— Ar-moire !
— A. Noir corset velu des mouches éclatantes !…
— Ar-moire, corps c’est… ?
Robert sourit.
— Tu as raison Djami. Je vais plutôt aller dormir.
Et Robert pénètre presque entièrement dans le grand trou noir du baobab. La tête de la mère a ravalé sa langue.
Il laisse juste pendre à l’extérieur sa jambe blessée, jet de salive crachée sur le sol, enrubannée d’un pansement énorme. La bouche d’ombre de l’arbre le protège de l’insolation. Sauf le genou, qui mûrit au soleil. La sève, à l’intérieur de l’écorce, lui colle la peau du dos et l’empêche de glisser. Il sort du holster coincé la photo sparadratée du poète et il la pose contre son cœur.
— Quoi ça ?
— Moi avant.
Djami regarde la photo. Il est assez étonné.
Robert enlace son buste, de ses longs bras maigres et tatoués, comme on referme les manches d’une camisole de force derrière le dos d’un grand malade. Robert se repose.
Djami est allongé sur le ventre au pied de l’arbre. Sa figure d’ange noir est posée sur la boîte à cirage.
Il regarde l’horizon qui ondule dans le feu blanc de l’air. Il répète :
— Ar-moire, corps c’est…
— … velu des mouches éclatantes, précise Robert.
À la mairie de Paris, il est deux heures de plus. Il y a une grande réunion dans un bureau à lustres.
— Normalement, il ne devrait plus y avoir de buissons d’aubépine à Paris, dit un adjoint. On a prévenu les populations. On a menacé.
— Il doit pourtant bien en rester un. Regardez l’état de la capitale, dit le maire. Ça continue.
— Nous avons fait appel à l’armée, dit un conseiller. 25 000 soldats vont visiter tous les appartements de Paris, tous les jardins et tous les pots de fleurs. On repérera bientôt le buisson d’aubépine fautif.
— Il faudrait, dit le maire. Je crains pour ma place.
Sur sa boîte à cirage, près du lac rose, Djami dit :
— Abdoh Rinbo, apprends encore !
— Bon. Alors, répète après moi :
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles !…
— Hi !…
À Charleville-Mézières, la mère a reçu ce matin une lettre venant de l’île Maurice.
La mère est à la poste. Elle dit à l’employée :
— Je voudrais faire virer tout ce livret de Caisse d’Épargne au consulat de France à Dakar. Comment faut-il faire ?
L’employée regarde la mère de Robert. Le temps passe.
Près du lac rose, tout le monde est calme. Le sculpteur travaille de la gouge et du marteau. Il ne pense à rien. Isabelle sur le lac, la tête renversée vers le ciel, ne pense à rien non plus. Pourtant, soudain, l’ombre de ses yeux verts éjecte deux rayons violets qui filent comme des traits vers le ciel. Cette lueur violette est d’une formule mathématique implacable.
Robert est assis dans l’ombre bleue de la bouche du baobab. Sa jambe pend à l’extérieur. D’une main, il chasse une mouche.
Djami est couché contre la jambe de Robert, la joue posée sur le pansement. Il entend le sang régulier qui bombarde la plaie immense du genou. Très intelligent, il murmure pour s’endormir les mots appris par cœur, d’une langue qu’il ne comprend pas :
E, candeur des vapeurs et des tentes,
(…) rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres (…) rires des lèvres belles
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
Ô, suprême clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des mondes et des anges :
Ô l’Oméga, rayon violet de Ses yeux !
À l’écoute du dernier vers, Isabelle, sur le lac, a fermé les yeux.
Une larme rose, à reflet violet, coule de sa paupière. C’est beau.