Rainbow pour Rimbaud
Gorée (Télé-Gorée)
Gorée
(Télé-Gorée)
Peut-être vous souvenez-vous de moi ; j’étais un peu connu à une époque.
Il est possible que vous ayez déjà vu mon visage.
Je coprésentais une émission de télévision qui avait beaucoup de succès, le samedi en début d’après-midi.
Et puis bon, tout ça s’est arrêté.
On m’a d’abord proposé d’autres animations dans d’autres émissions que j’ai refusées et puis finalement, on ne m’a plus rien proposé. Alors, j’ai tout quitté. Je suis parti au large de Dakar, faire l’huître ensoleillée sur l’île de Gorée.
Il y a maintenant dix ans que le destin m’a punaisé sur cette île. J’y mendie toute la semaine sauf le samedi.
— Mesdames et messieurs, pitié pour la toute petite étoile vite replaquée au sol !…
Le samedi, je ne mendie pas. Le samedi, je continue à m’habiller d’une de ces fameuses chemises à fleurs qui faisaient mon succès et je pars téléphoner à Dakar.
Place de l’indépendance, je glisse les francs C.F.A. récoltés pendant la semaine dans la fente de l’appareil d’une cabine téléphonique et je compose le numéro de ma femme à Paris.
— Allô, c’est moi. Tu vas bien ?
— Oui.
— Et les enfants, ils vont bien ?
— Oui.
— Il n’y a pas eu de coups de téléphone pour moi ?
— Non. Francisco, il y a dix ans que plus personne n’appelle pour toi à la maison.
— Ah ? Et il n’y a pas eu non plus d’articles sur moi dans les journaux, cette semaine ?
— Non.
— Ah ? Des gens, dans la rue, te demandent-ils encore ce que je suis devenu ?
— Non. Il y a huit ans que plus personne ne me parle de toi.
— Ah ? Et toi, comment vis-tu ? As-tu un autre mari ?
— Francisco, tu me poses cette question chaque semaine et chaque semaine, je te réponds que ça ne te regarde pas.
— Ah ? Christine, on a été heureux ensemble quand j’avais du succès, non ?
— C’est possible. Je ne sais plus. C’est du passé. N’appelle plus, Francisco.
— Ah ? Christine, je…
— Tuuutt…
Que c’est cher, le téléphone entre Dakar et Paris ! En quelques secondes, cette bouche métallique engloutit tout ce que j’ai récolté dans la semaine.
Je sors de la cabine en disant :
— Je rappellerai samedi prochain. Maintenant, il faut que j’aille vite présenter le journal…
Je retourne à Gorée par la chaloupe de douze heures trente. Je fais ce voyage chaque semaine. Ensuite, je file chez Lionel, au bar de l’embarcadère, chercher mon carton à lessive.
J’ai évidé le fond du carton, d’un large rectangle aux coins arrondis. Puis j’ai rebouché cette ouverture d’une feuille de plastique transparent. Sous le rectangle, en bas à droite, j’ai tracé au marqueur trois boutons ronds.
Sous le carton couché, j’ai découpé une autre ouverture pour pouvoir y glisser ma gorge. Je croise et referme les quatre rabats derrière ma nuque et m’assois, ainsi chapeauté, sur une chaise de fer au bar de l’embarcadère. Le vol lent d’une buse tourne dans le ciel.
Le carton à lessive m’enveloppe toute la tête et à travers la feuille de plastique transparent, on voit mon visage et le col de ma chemise. Sur les côtés du carton, il y avait écrit : « ARIEL LAVAGE MACHINE ». J’ai rayé tout ça et, au-dessus, j’ai inscrit au feutre : « Télé-Gorée ». Les habitants de l’île sont habitués à me voir me préparer ainsi, chaque samedi, sous l’arbre à palabres. Ils déplacent alors les chaises du bar et s’assoient en arc de cercle devant moi. Les enfants roulent dans le sable et me regardent. Treize heures, je prends la parole :
— Bonjour, je suis Francisco de Pina et voici le journal hebdomadaire de Télé-Gorée ! Cette semaine, deux nouveaux habitants ont rejoint notre île. Il s’agit d’un couple. Le monsieur est très grand et la fille toute petite…
Des touristes s’approchent et sourient. Ils me photographient ou me filment.
La buée de ma bouche fait couler des ruissellements de vapeur à l’intérieur du plastique. Les habitants croisent leurs jambes et écoutent, attentifs. Ma voix, à travers l’enveloppe de carton, parvient à leurs oreilles, assourdie et lointaine.
— … Grâce à une indiscrétion, nous pouvons vous annoncer que la jeune fille a fait appeler ce matin un médecin de Dakar. Le médecin arrivera par la chaloupe de quinze heures. Météo ! Il fait beau et chaud comme il a toujours fait sur cette île. Sport : cet après-midi, les enfants Ali N’Daye et Youssouf Manga s’affronteront dans un combat de lutte sénégalaise avec frappe. Nous vous rappelons que ce combat aura lieu parce que, la semaine dernière, Youssouf a accusé Ali d’avoir volé des mangues.
Le combat des deux enfants aura lieu sur la plage vers seize heures s’ils sont encore en colère, ou alors demain s’ils sont fatigués, ou alors jamais s’ils n’y pensent plus.
Art ! Notre peintre de « Suwer », Joseph Khuran, a peint cette semaine une très jolie chose. L’œuvre représente un couple d’amoureux s’embrassant sur fond de soleil couchant. C’est très touchant.
— Yeah !
Tous les habitants de l’île applaudissent et crient :
— Bravo ! Bravo Joseph !
L’intérieur du plastique est maintenant presque entièrement recouvert de buée. On distingue à peine mon visage noyé de vapeur d’eau.
— … Économie ! Suite à une très bonne pêche, hier, les poissons n’étaient pas chers. Il en reste ! Lionel les a mis dans son frigidaire. Les personnes intéressées sont priées de s’adresser à lui. Et enfin, pour finir, santé : Mama Bô va bien mieux ! Le malaise qu’elle a eu il y a quinze jours n’est plus qu’un mauvais souvenir et nous lui souhaitons encore une très longue vie. Voilà, c’était le journal hebdomadaire de Télé-Gorée présenté par Francisco de Pina. Merci de votre attention. Au revoir et à la semaine prochaine !
Je défais le carton à lessive autour de ma tête dégoulinante de sueur et le pose sur mes genoux. Les gens m’applaudissent et se lèvent. Les touristes s’éloignent. La belle Alimatou, la serveuse du bar de l’embarcadère, m’apporte, comme toutes les semaines, une bière fraîche.
Elle me dit que, cette fois-ci encore, j’ai été très bien et que je suis vraiment tout à fait télégénique. Je crois qu’Alimatou est un peu amoureuse de moi.
Il y avait beaucoup de monde. J’ai dû faire à peu près soixante-dix pour cent d’audimat et cent pour cent de parts de marché.
Les enfants rattrapent par la manche les touristes qui s’éloignent et me les ramènent pour que je leur dédicace des photocopies de ma carte d’identité.
— Francisco, vedette ! Faut dédicace ! Vedette télé, Francisco !
Lorsque je suis venu ici, j’avais apporté avec moi un stock de photos de la télé. Mais j’ai tout distribué. Alors à la mairie, le maire me photocopie gratuitement ma carte d’identité pour que je puisse la dédicacer aux gens avec un crayon à papier.
Lorsque je signe, je prends un air vaguement habitué. J’écris simplement : « Amical souvenir, Francisco de Pina. »
Quelquefois, des touristes français se rappellent mon visage ou mon nom. Ils me disent :
— Mais que faites-vous là ? Que vous est-il arrivé ?
Je leur réponds toujours :
— J’ai été transféré à Télé-Gorée. Vous n’auriez pas une pièce ? C’est pour téléphoner à ma femme, samedi prochain.
Ici, tout le monde m’aime bien et je crois que, de cette télé, personne ne me virera jamais.
Même à zéro point d’audimat, ici, ils me laisseront présenter le journal.
J’habite dans une cabane en tôle que me prête une avocate du tribunal de Dakar.
La semaine, je mendie sur la passerelle de l’embarcadère mais le samedi matin, avant d’aller téléphoner, je mets encore ma chemise à fleurs qui avait tant de succès.
Cette chemise, je la lave chaque vendredi dans l’océan et la laisse sécher sur la grève. L’autre jour, la jeune fille qui accompagne le grand type a voulu m’aider à laver ma chemise. Je lui ai dit :
— Vous savez, avant, les fleurs, on les voyait très bien. À force, bien sûr, l’écume a brûlé le tissu. Il est fragile maintenant. Quant aux fleurs, le soleil et le sel les ont décolorées. Regardez, on ne les voit presque plus.
— Tant mieux, a répondu la fille.
Et elle a déchiré ma chemise dans le dos.
C’est de nouveau samedi. Je suis à Dakar dans une cabine téléphonique avec une large fente dans le dos.
— Allô Christine, c’est moi. Aucun directeur de télé n’a téléphoné ?
— Non.
— Tu devrais peut-être les rappeler. Ils ont dû perdre mon numéro depuis le temps.
— Mais non.
Alors, je retourne sur mon île par la chaloupe de douze heures trente. J’y présente le journal de « Télé-Gorée » et c’est très bien comme ça.