Rainbow pour Rimbaud
Cinquième strophe
— Puis, il ne fit plus rien que
de voyager terriblement
et de mourir très jeune.
(Verlaine)
Agenouillée sur la tombe d’un dignitaire de la quatrième dynastie, Isabelle ne craint pas les coups de soleil : elle est sous la djellaba de Robert. Elle lui donne du plaisir avec sa bouche. Ce genre de plaisir est inédit pour Robert.
— À 36 ans, il était temps que j’arrive ! pense Isabelle.
La djellaba est noire et toute brodée d’aubépines blanches. Elle ondule à chaque va-et-vient de la nuque d’Isabelle.
À Paris, les aubépines de son balcon font très exactement, au même moment, le même mouvement que fait la tête d’Isabelle sous le tissu noir.
Assez loin, derrière la pyramide de Chéops, tout là-bas, dans le désert de sable et de calcaire, les touristes peuvent voir la silhouette surréaliste d’une grande chaise posée bizarrement sur un socle de pierre. La chaise est recouverte d’un drap noir à fleurs blanches. La partie où l’on s’assoit, c’est le dos à l’horizontale d’Isabelle qui s’affaire sous la djellaba. Le dossier de la chaise, c’est le corps vertical de Robert tendu vers le ciel. Ses cheveux rouges attachés flottent dans l’air. On dirait un foulard attaché à une chaise.
Robert se mord la lèvre. Une goutte de sang coule rouge sur sa gorge et vient tacher une fleur. Isabelle sort de sous la djellaba, la bouche toute barbouillée de lumière blanche. Elle a les yeux verts.
Le lourd tissu de la djellaba reprend sa forme dans le vent. Le bruit des moteurs diesel et des klaxons remonte du Caire jusqu’au plateau de Giseh. Les trois grandes pyramides sont trois abat-jour blancs qui semblent naviguer dans le blanc du ciel.
Robert et Isabelle sont en Égypte depuis une semaine.
Ils logent à la « Pension Roma » à Adly-street. C’est ce qu’ils ont trouvé de moins cher. Sous un porche qui mène aussi à une banque, un ascenseur de grillage noir soulevé par un câble monte jusqu’au quatrième étage d’un immeuble de poussière grise. Ça fait si longtemps que des gens dorment ici que l’immeuble est un songe. Ses murs sont de poussière diffuse. La nuit, ils s’enflent et s’apaisent au rythme des dormeurs. Un escalier de marbre cassé aux marches relevées, larges et sonores, tournoie en spirale ascendante autour de l’ascenseur. Vertige et fumée ! Les murs écaillés et sales sont verts.
Pas de fenêtres. Des trous dans les murs s’ouvrent sur le Nil dans une odeur de thé à la menthe.
Au quatrième étage de l’immeuble de poussière, il y a un couloir sombre et un bureau de réception. Une grande dame italienne, très digne, aux cheveux gris, parle avec un employé égyptien. Ça sent la cire et le détergent. Il est question de ménage.
Robert ramasse dans le sable la ceinture qu’il s’est fait faire par un tanneur de la cité des morts. Sur le côté droit, comme un cow-boy, il a, accroché à la ceinture, une sorte de holster en peau de chèvre grise pour ranger son livre de la Pléiade. Un long élastique à slip, blanc, relie la tranche du livre à la ceinture et serpente sa jambe.
Robert a mis la ceinture trop haut au-dessus de ses hanches. Il l’a trop serrée aussi. Il a l’air un peu ridicule. La djellaba lui découvre un mollet nu, mais il est très altier quand même. On dirait un croisé.
Il part en avant d’un grand pas et tord son épaule.
— En Égypte, il marchait comme ça.
— Qui ?
— Rimbaud. Il avait mal au genou. Il avait trop couru dans les déserts. Alors, il marchait comme ça : l’épaule gauche loin en avant par rapport à la droite. Il boitait. Sa jambe gauche traînait toujours sur le sol. Il avait sur les hanches une ceinture de huit kilos d’or qui lui faisait mal aux reins et au dos.
— Moi, ça ne me ferait mal nulle part, si on avait huit kilos d’or !
— Comme ça, il marchait !…
Et Robert se dirige en claudiquant vers les grands abat-jour de pierre. Isabelle court derrière lui. Elle le rattrape, le dépasse, l’encercle de son mouvement et le bouscule de l’épaule.
— Arrête, je marche comme Rimbaud.
Isabelle décrit des « huit » autour de Robert et lui file de grands coups d’épaule à chaque fois qu’elle le croise. Il chancelle. Elle rit. Maintenant, elle parcourt des courbes brûlantes autour de lui et le harcèle encore. Comme il marche en déséquilibre, à force d’être bousculé à gauche et à droite, Isabelle finit par le faire tomber et rouler dans le sable.
— Ouah ! T’es tombé comme Rimbaud !
— T’es bête, dit-il en se remettant sur les genoux, regarde : T’as tout éparpillé ma boîte de compas !
Cette boîte de compas, c’est ce qu’avait donné en guise de monnaie le tanneur qui a fabriqué la ceinture de Robert.
Moitié en anglais, moitié en arabe, il avait dit ne pas pouvoir rendre de monnaie sur le billet de cent livres qu’avait tendu Isabelle, mais à la place, il pouvait leur proposer une belle boîte de compas soviétique.
— Oh, c’est bien une boîte de compas ! avait dit Robert. May I have the bottle of ink also ? Choucran !
— Arrête, c’est une arnaque ! avait dit Isabelle. Et puis, qu’est-ce que tu veux faire d’une boîte de compas ?
— Des ronds.
La tête d’Isabelle avait tourné en riant. Maintenant, la boîte de compas était là, tout éparpillée dans le désert. En tombant, elle s’était ouverte et le velours vert de l’intérieur était apparu comme une oasis.
Robert ramasse les pièces étincelantes.
— Tu savais que si tu dessines, sur du ciment, un rond de craie autour d’un scorpion, l’animal n’ose pas franchir la ligne ? Il suit la ligne de craie à l’intérieur pour découvrir la fin du cercle et comme il ne la trouve pas, il arrête tout et se pique lui-même avec sa queue.
— Oh ? Allez !
— Si. Tiens, trouve un scorpion.
— C’est ça ! Vas-y, toi…
— On n’a qu’à prendre une mouche alors !… dit Robert en plaquant vivement une main sur le sable tout en traçant de l’autre un cercle avec son compas. Puis il attrape délicatement entre le pouce et l’index une aile du petit insecte noir et vif qu’il a enfermé sous sa paume.
— Ça marche peut-être aussi avec les mouches…
Il pose nettement l’insecte au centre du cercle.
Il ouvre ses doigts. Aussitôt, la mouche s’envole dans la chaleur de l’après-midi en tournoyant dans tous les sens à cause de son aile froissée par les doigts de Robert.
Robert lève la tête. Il suit la mouche qui file vers le soleil. Le soleil est éblouissant. Robert a des mouches plein les yeux.
— Page 53… A, noir corset velu des mouches éclatantes…
Robert ramasse sa boîte de compas et part en boitant. La lumière ondule. C’est comme s’il marchait dans la mer.
— Forcément, je n’avais pas de ciment, pas de craie et pas de scorpion, alors…
Isabelle est agenouillée sur le sable. Elle regarde l’empreinte du pouce que Robert a laissée en posant la mouche. L’empreinte est au centre du cercle et ne peut plus sortir. Robert marche au loin en claudiquant vers les travaux de déblaiement du sphinx. Isabelle regarde une dernière fois la trace puis elle hausse les épaules. Elle se lève.
— Hé ! Bébert, attends-moi !
Dans leur chambre de la « Pension Roma », Robert est face à la glace de l’armoire et il s’entraîne à dégainer le plus vite possible son livre de la Pléiade. Il se met bien de face, les jambes écartées. Il compte jusqu’à trois puis soudain, il dégaine son livre et le jette en avant le plus loin possible. Le livre suit toute la trajectoire de l’élastique à slip qui se tend à son maximum, puis d’un coup, le livre revient sur Robert qui le rattrape au retour. Sous la pression du jet, des pages s’ouvrent puis se referment.
Robert commence à être extrêmement habile à dégainer son livre de la Pléiade.
Punaisée sur un mur, la photo noir et blanc de Rimbaud regarde Robert. L’adolescent est boudeur. Il a une lavallière et il semble vraiment suivre Robert des yeux.
Isabelle sort de la salle de bains, une serviette sur ses cheveux mouillés.
— Il y a une poussière ici !… Qu’est-ce qu’on fait ? On va voir les danseuses du ventre à « l’Arizona » ? C’est tout près.
— Oui, madame.
Au premier étage d’un immeuble, « l’Arizona » est un bouge aux néons vert et rouge. En bas, sur le trottoir, contre un mur, il y a des boîtes de verre et d’acier rouillé, fermées à clef. Dedans, des photos de grosses dames tapinent, soutenues par quatre bouts de scotch. Elles ont des filets en résille sur le ventre. Les femmes sont grosses et grasses.
— Les critères de beauté, c’est pas un truc international, dit Isabelle.
Robert regarde la photo d’une dame collée au centre de la boîte. Elle a l’air d’être protégée de tout.
— Page 22…
Comme un cercueil vert en fer-blanc, une tête
De femme à cheveux fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,…
— Bon, on y va, Bébert ?
À côté, sur le trottoir, à la terrasse d’un café, trois vieillards à tête de figue regardent Robert et Isabelle hésiter devant l’entrée. Les trois vieillards fument la chicha. Ils soufflent sur la braise. Leurs bouches sont des cheminées de bateau et la fumée fait des ronds en montant. Robert et
[1]
Isabelle grimpent l’escalier. Il y a une odeur de foul tiède, de fèves
écrasées.
Au fond de « l’Arizona », sur une scène, une rangée de musiciens s’assoient sur des chaises en bois blanc. Derrière eux, le rideau est vert et pailleté. Un musicien à tambourin gris touche le rideau. Il déclenche ses doigts. Le drapé bouge. Les paillettes s’animent et scintillent partout. Un spot s’allume et tout le tissu vert étincelle. C’est un océan vertical sur lequel se couche le soleil d’une poursuite rouge.
Son flot s’ouvre comme de grandes lèvres. Une sirène rectangulaire transperce la mer. Elle est totalement sèche. Elle tend un bras sur la droite, un clapotis de musique orientale a démarré. Sa bouche s’ouvre telle une porte. Robert regarde la danseuse. Elle a un filet sur son ventre.
Robert est debout, au ras de la scène. Il est fasciné par le ventre.
La danseuse tend la main comme une ligne et capture le garçon aux cheveux rouges par le poignet. Un serveur passe dans la salle. Sa bouche est un hameçon. Sur le plateau qu’il porte, il y a des flûtes et du champagne.
La musique est régulière et lancinante. Les mains sur les instruments clapotent de vagues mouvements.
Le serveur est à la table de trois riches Saoudiens. Ici, en Égypte, les Saoudiens sont tous très riches. Souvent, ils viennent au Caire. Leurs Mercedes sont des insultes garées le long des trottoirs. Ici, ils peuvent tout s’acheter et tout le monde. Ils sont détestés.
Ils disent des choses au serveur, à propos du long type sur la scène et de la fille dans la salle. Le serveur se retourne et s’en va, la tête crochetée et tirée vers le haut. En passant près de la scène, sa bouche part de travers. Les brillances des paillettes du rideau font rouler sur sa peau des taches de lumière. Robert y voit des écailles.
Les Saoudiens se lèvent et vont à la table d’Isabelle. Ils s’assoient autour d’elle. L’un d’eux sort une poignée de billets de banque qu’il fait bruisser dans les yeux d’Isabelle. Robert danse sur la scène et fait des mouvements de nage avec ses bras. Quand il tourne sur lui-même, la queue-de-cheval derrière sa tête gire comme la lumière d’un phare. Des traînées blanches balaient les carreaux de ses lunettes. Devant lui, la danseuse rectangulaire a les pieds et les épaules immobiles. Seul, son ventre ondule.
Le Saoudien tire le sweat-shirt d’Isabelle et regarde ses seins. Isabelle prend le poignet du Saoudien dans sa main et le regarde.
Robert se retourne et voit Isabelle. Il dégaine. Les Œuvres complètes de Rimbaud partent comme un trait. Le Saoudien est penché dans la gorge d’Isabelle. D’une main, il fouille ses seins et y range des livres égyptiennes. De l’autre main, il porte une flûte de champagne à ses lèvres et boit.
Sous l’effet du lancement, le recueil s’ouvre page 37 et prévient Robert et Isabelle :
Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage…
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
L’élastique blanc est une tige horizontale et sans feuilles. Le livre éclot à la figure du Saoudien. Les 1249 pages sont autant de pétales. Isabelle regarde et dit :
— Ce livre est une aubépine.
Un coin de la couverture de cuir vert déchire une narine du Saoudien. La flûte à champagne se retourne et se brise parmi la bouche et les dents. Une multitude de petits éclats triangulaires et luisants montent en rideau par-dessus sa tête. La fleur Pléiade abandonne la figure de l’émir. Des éclats de pollen rouge ont barbouillé son visage en traînées irrégulières. La fleur ravale sa tige. Robert rengaine. Les deux autres Saoudiens se lèvent. Isabelle est déjà à la porte de sortie. Elle dit :
— Viens.
Robert quitte la scène. Il est dans l’escalier. Les musiciens se lèvent et saluent. La danseuse rectangulaire ne bouge plus. Les Saoudiens renversent la table.
Robert et Isabelle dégringolent et roulent sur le trottoir. Ils sont happés par la moiteur de la nuit. Les Saoudiens explosent la porte de « l’Arizona » et descendent à leur tour.
Robert et Isabelle traversent en catastrophe la rue devant un taxi qui klaxonne, dérape et vient casser un phare contre une canalisation d’eau. Ils s’engouffrent dans une petite rue et passent près d’un âne attaché à une charrette. Ils bousculent un enfant, un Zabbaline de dix ans qui soulève une poubelle au-dessus de sa tête. L’enfant tourne sur lui-même. Sa poubelle, c’est l’univers. Les planètes sont les épluchures. L’enfant aimerait retrouver un certain équilibre parmi tout ça. Eux, ils tournent à gauche.
La canalisation d’eau, sous le choc du taxi, s’est ouverte comme une bouche et balance dans les airs un feu d’artifice de perles de cristal.
Les trois Saoudiens remontent leurs djellabas jusqu’à mi-cuisse et passent sous l’eau. Le chauffeur de taxi ouvre sa portière.
L’enfant finit son tour. La poubelle-galaxie lui échappe des mains. Un Saoudien glisse et tombe parmi les épluchures. Il patauge dans l’univers. Il se relève. Il repart. L’âne chie. C’est chaud.
Robert court en faisant traîner sa jambe.
— Arrête de courir comme Rimbaud ! lui lance Isabelle.
— C’est comme ça qu’il aurait couru. Il n’aurait pas pu courir autrement.
Ils passent devant l’agence d’Air-France. Elle est fermée. Un jeune soldat, sans lacets à ses chaussures, est posté devant l’agence. Il a son fusil à côté de lui. Il regarde la nuit. Il voit là-bas tout un paquet de nouvelles étoiles qui montent dans le ciel.
À Adly-street, Robert et Isabelle s’engouffrent sous le porche. L’ascenseur les hisse jusqu’au quatrième étage.
— Tu es mon héros, dit Isabelle, en sautant dans les bras de Robert.
Au comptoir de la réception, un gardien de nuit somnole. Il soulève le volet d’une paupière et aperçoit au fond du couloir une longue et une petite ombre qui fuient sous un golfe de lumière tamisée. La paupière se referme. Isabelle ouvre la porte de leur chambre.
— Qu’il fait moite, dit Isabelle.
Elle écarte les deux battants de la fenêtre. Dehors, l’air est plus frais et parfumé.
Isabelle et Robert se déshabillent dans la salle de bains. Ils laissent leurs vêtements emmêlés sur le sol. Une manche du sweat d’Isabelle a glissé sous un pli de la djellaba. Son jean est déboutonné sur le carrelage aux arabesques géométriques. Les jambes sont écartées. Sa petite culotte est jetée en travers de la gorge de la djellaba.
Isabelle et Robert entrent nus dans la chambre éteinte et vide. Le peu d’affaires qu’ils ont est rangé sur l’étagère du haut, dans l’armoire.
Il fait noir mais les lumières du Caire et les néons des immeubles permettent quand même de discerner les formes. Le corps nu d’Isabelle est blanc, doux et luminescent. Son buste fin et long est posé sur des jambes solides et bien calées au sol.
Une tache d’ombre en haut de ses cuisses a un bruissement de soie lorsqu’elle les écarte. L’ombre griffonne un trait. Isabelle s’est hissée au cou de Robert. Elle lui retombe sur les hanches. Ses jambes se bloquent fermement autour des reins de Robert et forment un étau bien retenu par les genoux.
Le corps de la fille s’affaisse juste en dessous du ventre du garçon. Leurs deux sexes bafouillent un fouillis d’ombres tendres et tièdes.
Les mains de Robert retiennent Isabelle. Les câbles de ses bras ont des tensions régulières. Le corps de son amie est un balancier qui rythme la nuit.
Le regard de Robert est fixe et droit. Isabelle penche un peu la tête. Elle le mord doucement.
À Paris, c’est la nuit aussi. Un peu de pollen d’aubépine quitte une fleur du balcon et vient se poser sur un hortensia de la voisine du dessous.
Plus tard, Robert s’est levé et est entré dans l’armoire. Décidément, il ne peut pas dormir dans un lit.
Isabelle s’est réveillée. Elle s’est levée et a laissé le lit béant et défait. Elle a ouvert la porte de l’armoire et, sans rien dire, elle s’est lovée, elle aussi, dans le meuble, face à Robert. Elle a les genoux sous le menton. Lui, il s’est poussé contre le bois pour lui laisser de la place. Ils ont refermé l’armoire. Les planches de la porte sont mal jointes et laissent passer l’air. Ils ont posé leurs têtes l’une près de l’autre et se sont endormis. La nuit a repris son cours.
Quatre heures du matin, des bruits arrivent du couloir. Il y a des hésitations, des engueulades et puis d’un coup de pied, le verrou de la porte de la chambre de Robert et Isabelle se détache. Trois Saoudiens entrent suivis du gardien de nuit égyptien qui râle et fait des gestes. Les trois Saoudiens voient le lit défait et vide. Il n’y a aucun vêtement dans la chambre. La fenêtre est ouverte sur les toits au ras de la rambarde. Ils se penchent au-dehors. On voit des échelles de fer qui descendent dans la rue, le long d’un mur. Ils disent des phrases courtes et sèches. Ils bousculent le gardien et sortent de la chambre. En passant, un Saoudien voit la photo punaisée de Rimbaud. Il l’arrache et la déchire en deux.
— Ma photo, murmure Robert.
Isabelle met sa main devant la bouche de Robert.
Ils restent immobiles dans l’armoire. À travers les planches disjointes, ils ont pu voir passer la lame d’un couteau.
Les Saoudiens ont claqué la porte derrière eux. Il y a encore eu des voix puis un bruit d’ascenseur.
Robert regarde Isabelle. Isabelle regarde à travers les planches le jour vert qui se lève.
— Il faudra qu’on parte d’ici.
Un grésillement de haut-parleur s’allume dans la ville. Puis une voix d’imam lancinante et forte annonce le muezzin du petit matin, à travers les rues :
— LA ALLAH ILLA ALLAH ! MUHAMAD RASSUL ALLAH… (Je dis qu’il n’y a de Dieu que Dieu !… Et que Mohamed est son prophète…)
Des tapis de prières verts s’étalent sur les trottoirs. Des hommes s’agenouillent en direction de La Mecque. Robert et Isabelle s’endorment. Maintenant, le jour est tout vert.