Rainbow pour Rimbaud
Neuvième strophe
— Il avait dans la bouche
les marques incontestables de la syphilis.
(Bardey, son patron au Harar)
C’est l’automne à Charleville-Mézières. Une lumière jaune, à travers les carreaux d’une fenêtre, coule en tas sur le sol de l’appartement. Le père referme la dernière page du livre de Laurence Pernoud. Il est bien embêté.
— Vitalie, d’après le livre, on s’est trompé. Cet enfant, on l’a raté. Il ne trouvera jamais sa place. Il faudrait qu’on en refasse un autre.
— Je suis vieille maintenant.
— Pas encore ! Si on ne traîne pas, on a nos chances.
— Tu crois ?
La mère tend le bras. Elle essaie de toucher la matière jaune qui coule de la fenêtre. Elle dit :
— Cette matière, on la voit très bien. On tend la main. On croit qu’on va la toucher et puis on passe au travers. C’est comme le bonheur.
— Qu’est-ce qu’elle a, elle ? pense le père.
En face de Dakar, à deux milles de l’océan Atlantique, dans l’ancienne maison des gardes, à l’extrémité de l’île de Gorée, Robert est assis, fiévreux, sur un lit de fer bleu.
Un docteur a l’oreille collée contre le dos nu de Robert.
— Dites 33, dit le docteur.
— 1, 2, 3… dit Robert.
Le docteur se redresse. Il est libanais. Il a une petite moustache noire. Il s’appelle Marouani.
— Votre moustache est originale, dit le docteur. Dites 33.
— 4, 5, 6…
— Dites seulement : 33.
— Il faut d’abord que je dise : 32 et tous les chiffres avant, dit Robert. Sinon, c’est bête. 7, 8, 9…
Un scorpion, queue relevée par-dessus l’armure, monte le long d’un mur vers une tache de lumière. Au centre de la tache, il y a, punaisée, la photo en lambeaux désarticulés de Rimbaud. La photo est prisonnière du rond de lumière. Rimbaud boude. Robert compte les pas du scorpion.
— 10, 11, 12…
Le docteur remet sa tête contre le dos nu. Il attend quelques minutes.
— … 30… 31… 32…
Le médecin attend encore.
— 33 !
Le scorpion s’arrête sur la bouche du poète.
— Recommencez. Dites seulement : 33.
— 1, 2, 3…
— Bon.
Le médecin quitte définitivement le dos de Robert. Il va respirer sur la terrasse, face à l’océan vert. Isabelle le suit.
Contre le rempart de l’île, un tuyau d’arrosage de plastique rouge gaspille son eau comme une veine ouverte. L’eau transforme la terre en boue jaune.
Sur la plage, des enfants noirs, souples comme des traînes de cerfs-volants, font des cabrioles violettes sur le sable jaune. Des pêcheurs sérères tirent de pleins filets de thiofs roses qu’ils balancent dans des pirogues de bois bleu Robert, sur son lit, continue de compter.
— 15, 16, 17…
Djami, très préoccupé, arrive de la quincaillerie du laboratoire de biologie marine. Il a, dans les bras, un bidon de fer gris peint d’une tête de mort rouge. Il évite la flaque de boue jaune. Il bouscule le médecin.
Le docteur regarde passer l’enfant.
Djami entre dans la maison.
— Je crois que votre ami ne va pas bien, dit le docteur. Mais je ne sais pas pourquoi vous m’avez fait venir : il est impossible de l’ausculter. Il ne veut pas que je défasse le pansement de son genou. Il ne veut pas dire 33… Pourtant, il a de la fièvre, c’est sûr. Et puis ce genou énorme s’infecte. C’est évident. C’est comme s’il avait mis un tas de choses qui poussent, dedans.
— Quel genre ?
— Corail ou plante. Minéral, végétal…
— Végétal ?
— 22, 23, 24…
— C’est dommage. S’il voulait, on pourrait sans doute le nettoyer de tout ça.
Le scorpion tourne la tête vers Robert. Djami dévisse le bouchon du bidon.
Dehors, Isabelle inscrit à distance régulière la pointe d’un pied nu dans le sable jaune.
Des mouches noires et des cigales tracent, autour d’elle, des cercles électriques. Le claquement de leurs ailes et de leurs mâchoires mange le silence blanc de l’ennui.
Isabelle, pour elle seule, s’amuse à compter les empreintes de ses orteils.
— 27, 28, 29… l’aide Robert.
Puis dans une portion de sable vierge et jaune, elle enfonce tout son pied et dit :
— Cette matière, on la voit très bien. On croit qu’on va se poser dessus et puis on passe au travers. C’est comme le bonheur.
— Qu’est-ce qu’elle a, elle ? pense le docteur.
— 33 ! répond Robert. Et il lance, d’un jet, le livre de la Pléiade.
Les Œuvres complètes s’ouvrent et sifflent dans l’après-midi puis s’écrasent comme un baiser en plein dans la tache de lumière. Le baiser-Pléiade suce et avale l’animal, puis les pages bosselées au milieu ; l’élastique ramène le livre sur Robert.
Le scorpion, en s’écrasant, a souillé la bouche d’Arthur.
Djami a une brosse à chaussures dans une main figée en l’air. Il regarde Robert ranger son livre dans le holster posé près du lit.
Le docteur repart pour Dakar avec la chaloupe de dix-sept heures. Il serre la main d’Isabelle et dit :
— En fait, il faudrait l’hospitaliser.
— Docteur, vous ne trouvez pas que tout est jaune et mou aujourd’hui ? dit Isabelle.
— Qu’est-ce qu’elle a, elle ? pense le docteur en montant dans la chaloupe. Qu’est-ce qu’ils ont tous ?
Du bastingage, il lui crie :
— Ça fait combien de temps que vous voyagez dans ces pays chauds ?
— Plusieurs mois.
— Alors, pourquoi avez-vous la peau aussi blanche ? Ça n’est pas normal, ça. De toute façon, il y a quelque chose de pas normal !
Les yeux verts d’Isabelle sont deux feuilles de plantes à balcon qui ondulent sur son visage blanc.
Bruu… umm ! fait la chaloupe qui démarre. Robert est couché sur le dos dans la maison des gardes. Ses deux longues jambes aux poils rouges dépassent du lit.
De sa brosse de bois violet, trempée de détergent, Djami retire le cirage des pieds de Robert. Il frotte entre les orteils. Le produit mousse et attaque la peau.
Isabelle entre dans la maison.
— Le docteur dit que tu as mis quelque chose dans ton genou. C’est quoi ?
— Un arbre.
— Un arbre !
Les yeux verts d’Isabelle irradient et paniquent son visage dans un bruit de feuillage.
— Verlaine, je veux partir plus à l’est, dit Robert. Je ne veux plus que le docteur regarde la jambe de Rimbaud. Il ne fallait pas l’appeler. Ça n’est pas grave.
— C’est la première fois que tu m’appelles par un nom mais ça n’est pas le mien, dit Isabelle. Plus à l’est, ce sont les îles du Cap-Vert.
— Allons au Cap-Vert.
— Avec l’argent qu’a envoyé ta mère, maintenant, on peut. Djami, pourquoi lui frottes-tu les pieds ?
— Parce qu’au lit, pas chaussures ! Quand Abdoh Rinbo au lit, enlever chaussures.
— N’efface pas tout, Djami. On vient de dire qu’on allait partir avec la chaloupe de dix-neuf heures.
— Ah ? Alors, refaire chaussures !
— Non, non. Laisse. C’est bien comme ça. Tu sais, Djami, on ne va pas pouvoir t’emmener. Tu es un enfant. Tu n’as pas de papiers. On ne sait pas où sont tes parents et puis nous, on a notre vie de grandes personnes à vivre…
— Grandes personnes ?
Robert se lève. La djellaba, roulée en couche-culotte, la figure, le buste et les bras tatoués de phrases infernales. Sa queue-de-cheval rouge lui dégouline dans le dos. Ses pieds sont défaits de cirage. Une mousse acide pétille et les lui ronge jusqu’à l’os. Maintenant, on dirait des chaussons acryliques de velours rose.
Il oublie son holster et sort de la maison à cloche-pied. Mais sa jambe lui fait si mal, ses pieds le brûlent tant qu’il ne peut plus avancer. Alors, il tombe et roule dans la boue jaune contre les remparts.
Djami hausse les épaules.
— Forcément, Abdoh plus chaussures ! Alors glisser.
Robert se redresse sur son genou gauche, se renverse et par la force de ses bras maigres, tendus comme des cordages de bateau, il marche sur les mains.
Son corps est recouvert d’une boue molle qui coule le long de ses bras.
La fièvre à l’intérieur de son corps, le soleil à l’extérieur assèchent très vite la croûte de boue. Maintenant, il semble être recouvert d’une peau de baobab qui craquelle à chaque pas.
— Je suis un arbre, un arbre en bois. Une écorce me protège. Je suis une armoire qui navigue, un bateau. Je voilage vertigineusement.
À chaque pas, ses bras s’enfoncent dans la matière jaune qui manque de l’engloutir.
Seules ses mains sont encore humides. Le sable jaune, à chaque pas de main, se colle à ses poignets et étincelle des paillettes d’or. Ça lui fait deux bracelets d’esclave résigné.
Ses jambes en l’air sont deux longues branches au-dessus d’un tronc fiévreux. Son genou droit est un gros fruit mûr qui voyage.
Dans le ciel bleu, deux nuages d’innocence passent entre les jambes-branches de Robert.
— Page 245… Allons, chapeau, capote, les deux poings dans les poches, et sortons !
Il boite le long de remparts qu’il voit à l’envers.
— 28 octobre 1891, Vite, vite, on nous attend, fermons les valises et partons.
Un rayon de soleil, comme la poursuite d’un concert rock, suit son déplacement d’une tache de lumière. Robert est prisonnier de ses rêves.
— Page 364… Enfin, à présent, je ne suis plus au courant des dates.
L’arbre-Robert titube dans le sable jaune de la plage. Il passe à travers deux rangées de veuves noires qui, en le voyant, agitent leurs nombreux bras dans des boubous aux cruels dessins verts et rouges.
Les veuves font des offrandes à l’arbre qui marche. Elles lui tendent des poissons à la chair onctueuse et blanche comme leurs dents.
— Je compte trouver mieux un peu plus loin… Rejoindre l’horizon où l’autre s’est affaissé.
Sur le ciment du ponton, Isabelle et Djami rattrapent Robert.
Djami crie :
— Abdoh ! Abdoh ! Livre, livre !
— Garde-le, répond Robert, sa queue-de-cheval rouge et boueuse traînant maintenant sur le ciment gris de l’embarcadère. De toute façon, je le connais par cœur. Je n’en ai plus besoin. Je n’ai plus besoin de rien. Je suis un arbre fruitier.
Djami ne dit pas merci. Il ne connaît pas le mot.
Isabelle a des envies de pleurer.
— Il faut qu’il arrête de dire qu’il est un arbre !…
Elle suit Robert sur les planches de la passerelle.
Bruu… umm !! fait la chaloupe de dix-neuf heures en quittant le ponton.
Les touristes s’écartent de Robert et le prennent en photo en se poussant du coude.
Djami s’est attaché le holster autour de sa taille maigre. Il lance le livre en direction de la chaloupe qui s’éloigne.
À chaque tension de l’élastique, les pages du livre s’ouvrent puis se referment. Elles font un battement d’aile ou bien le mouvement d’une main qui dit : Adieu.
Au troisième adieu, le scorpion écrasé se détache d’une page et tombe sur le ciment gris sans aucun espoir de retour.
À chaque fois, Djami rattrape très bien le livre. La tête à l’envers, sur le bateau, Robert admire la performance. Il dit :
— En « Rimbaud », après moi, c’est lui le plus fort.
Isabelle se tourne vers Dakar qui s’approche et l’aéroport de Yoff. Les touristes rient de Robert. Elle a honte. Elle a peur.
Dans le blanc de ses yeux, des veinules de feuilles vertes se déchirent sous ses paupières épuisées.
L’harmattan vient du continent et lui balaie la figure. Elle pleure mais ça n’est pas de chagrin ; c’est le sable jaune mêlé au vent qui pique les yeux.
— Ce voyage, c’est le dernier, dit Isabelle. Robert tombe sur le dos dans un nuage de poussière. Il regarde le ciel bleu.
La chaloupe à moteur ronronne et, dans son ventre de bois, berce Robert. Derrière, le sillage de la course enfle de grandes lèvres. Une écume blanche en jaillit, lourde de pétales blancs. Les pétales bouillonnent comme du lait puis se perdent dans l’océan vert. On dirait la traîne égarée d’une mariée déjà veuve. Au bout d’un temps, les pétales ne sont plus, au loin, que de petites vaguelettes éparses et sages qui bêlent et filent pour une course de 600 km vers l’archipel du Cap-Vert.
Un chien de mer se retourne et gueule par-dessus les coraux. Il rappelle en vain les troupeaux perdus.
Pendant des années à Dakar, des touristes ont été surpris de voir un enfant noir, cireur de chaussures, traîner sur le port avec dans un holster les Œuvres complètes de Rimbaud. Pendant des années, à chaque fois que Djami pensait à Robert, il l’imitait et marchait sur les mains, au bord du vide, le long du quai gris. Il déambulait ainsi parmi les odeurs d’huile de palme et enjambait des câbles des cargos retenus. Il pensait qu’en marchant ainsi, ses jambes allaient pousser, grandir et mûrir. Il pensait qu’un jour elles ressembleraient à celles de Robert, que des femmes lui donneraient des poissons en offrande, qu’il aurait un fruit dans le genou. Il avait d’ailleurs, déjà, attaché à son genou droit, un morceau de tissu qui faisait une guirlande de remerciement.
Encore aujourd’hui, quelquefois, le long des thoniers soviétiques, on voit Djami, les bras fatigués, espérer toujours et boiter parmi les raclures de sable jaune.
Derrière l’arbre-Djami, petit olivier noir, le livre tombé de la peau de chèvre s’ouvre souvent page 501. Le livre traîne au bout de l’élastique comme un animal domestique. L’arbre-Djami avance lentement sur le quai gris. Alors pendant qu’il passe, en se penchant au-dessus de lui, les touristes ont tout le temps de lire sur la page 501 :
Je m’ennuie beaucoup, toujours ; je n’ai même jamais connu personne qui s’ennuyât autant que moi.
Arthur Rimbaud
Harar, 4 août 1888.