Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 3 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Deuxième strophe

 

 

— Mon affection pour lui s’accrut

en raison de sa détresse morale.

(Izambard,

son professeur à Charleville)

C’est le matin à Paris et le ventre d’Isabelle est incroyablement blanc.

De l’autre côté de la fenêtre, le ciel roule par-dessus les toits comme du lait qui bout. Isabelle se lève.

Il fait froid chez elle. Il a toujours fait froid. Sa fenêtre ouverte a tourné vers le nord.

On ne voit pas loin. Évidemment on ne voit pas loin ! Mais si on pouvait voir loin, Isabelle, si blanche, pourrait distinguer tout là-bas, à quatre cents kilomètres d’ici, une grosse armoire noire qui balance. C’est Robert, qui en sortant de l’armoire, fait un peu tanguer le mot : « bateau ». Isabelle ne le sait pas. Isabelle ne le voit pas. Isabelle ne voit rien. Comment pourrait-elle voir si loin ? Isabelle referme la fenêtre. Elle soulève le rideau et regarde le buisson d’aubépine qui tremble sur son balcon. Isabelle est presque nue. Ses jambes sont blanches.

Blanches comme les fleurs d’aubépine mais l’arbuste a la maladie.

Il a le feu bactérien. Par pollinisation, depuis son sixième étage, il peut contaminer toutes les plantes de Paris. Depuis quelques mois, en France, les aubépines sont interdites à la vente et à l’achat.

Isabelle devrait absolument arracher et mettre le feu à son arbuste. Mais il vient juste de fleurir, et Isabelle attendait ça depuis deux ans.

— Je le brûlerai lorsqu’il sera totalement en fleur… Juste avant qu’il soit dangereux. Isabelle laisse retomber le rideau. Elle ouvre le frigidaire et boit directement à la bouteille une longue gorgée de lait. Le plastique mou de l’emballage se déforme sous la pression des doigts d’Isabelle. Alors, le lait coule à côté. Un fin filet de liquide blanc s’échappe doucement de sa bouche. Il vient rouler le long de sa gorge puis mourir sur son sein. Le lait est froid et lui fait échapper un petit rire.

— De toute façon, je n’ai jamais contaminé personne.

Elle s’habille à la hâte et part à son travail. Arrivée dans la rue, elle lève la tête. Vu d’ici, son arbuste d’aubépine est si blanc, si fragile ! Un pétale se détache d’une fleur. Il hésite dans l’hydrogène du ciel. Il virevolte puis s’envole en direction du nord.

— Je vais être en retard.

Sa robe blanche s’agite sur le trottoir. Un épicier arabe lui dit bonjour. Elle répond dans un rire en fuyant :

— Sabah al khayr ! (Matinée de fleur !)