Rainbow pour Rimbaud

Jean Teulé · Chapitre 17 sur 20

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Rainbow pour Rimbaud

Tarrafal (Saudade)

Tarrafal

 

(Saudade)

Je suis ce que les hommes appellent une salope. Moi, je ne trouve pas. Salope, c’est une insulte. Je ne vois pas pourquoi on m’insulterait.

Je suis une Française funambule qui fait l’amour au-dessus de la terre. Me tire qui veut, s’il est d’une autre race.

Sculpteur sénégalais, peintre arabe, étudiant malien, épicier chinois, je veux sentir leur goût à tous. Voyageur allemand, réalisateur italien, qu’ils touchent tous à mes seins.

Footballeur yougoslave, écrivain suisse, je les suce tous. Je ne suis fidèle à personne.

Ma sœur dit :

— Tu n’arriveras jamais à te faire baiser par tous les hommes de la terre.

Elle a sûrement raison. Mais je veux essayer quand même.

Enfant, je me disais que j’aurais un amoureux dans chaque pays. Adolescente, au camping, avec mes parents, je choisissais toujours des étrangers. À la fin des vacances, sur une carte du monde, au-dessus de mon lit, je collais leurs photos sur le pays correspondant. Je plantais des petits drapeaux de papier dans leurs têtes. Ma mère disait :

— Ma fille colle la photo de tous ses petits camarades du monde. Elle est très sociable.

Le fait qu’à vingt-cinq ans, je continue à coller des photos (quelquefois, des Belges de cinquante ans et plus…) commence à la rendre perplexe.

Mon père est allé voir un docteur pour lui parler de moi.

— Le fait de n’être attirée que par des étrangers dénote, chez votre fille, une schizophrénie, a dit le docteur.

Le docteur a voulu me voir. J’y suis allée. Il est juif. On a fait l’amour sur son bureau.

J’aime bien les Juifs. Ils ont l’art de vous faire entreprendre des trucs incroyables sans que vous vous en rendiez compte.

La légende qui court par rapport aux Noirs est complètement fausse. Par contre, les Asiatiques ont vraiment de petites bites. Je suis venue ici, à Tarrafal, avec un chanteur français. C’est mon premier Français. Mais, comme c’est à l’étranger, je me suis dit…

Il est amoureux de moi. Il m’appelle sa Doudou. Il voudrait qu’on vive ensemble pour toute la vie. Depuis que je suis ici, avec lui, je me suis déjà tapé trois Capverdiens sur la plage.

Il supporte mal.

Pourtant, je lui avais dit :

— Je ne te serai jamais fidèle.

Mais il a le saudade. Surtout que je ne veux plus lui toucher la peau… Je préfère vraiment les étrangers.

Saudade, c’est un mot de Tarrafal qui veut dire : tristesse, mélancolie, douce déception… C’est un très joli mot comme on ne peut en trouver que sur les îles.

J’aime beaucoup les Capverdiens. Je crois bien que je vais en sucer d’autres. Hier, j’ai vu arriver un grand type roux au corps de boue séchée. Je ne sais pas d’où il est. Il ne parlait pas. On aurait dit un arbre. Il était accompagné d’une fille. Je ferais bien l’amour avec un arbre. Mais il a l’air de penser à autre chose. Tant pis, on ne peut pas tout avoir, comme dit ma sœur.

Mon chanteur français est parti ce matin, avant que je me réveille. Il m’a juste laissé sur la table du bungalow une feuille de papier avec une chanson écrite dessus. La chanson s’appelle Saudade.

SAUDADE

Entre Cancer et Équateur,

Ma doudou blanche ne veut plus me toucher la peau. C’est la faute à qui ? C’est la faute au vent.

Ma doudou s’est branchée nègre dans ce pays black. C’est la faute au vent.

Saudade !

Ma doudou est sur la plage. Quarante bois d’ébène tournent autour d’elle

et la regardent en riant.

Le ventre de ma doudou leur fout la perceuse sur percussion. Ils la vrillent, même quand je suis là.

Et moi, je regarde ça, renversé et idiot. C’est la faute à qui ? C’est la faute au vent. Saudade.

Leurs dents qui rient, en passant, me lacèrent la peau comme on découpe de

fins filets de poissons blancs.

Leurs pieds dansent le Funana sur mes illusions et brouillent les traces que

j’avais faites dans le sable, autour de ma doudou.

Les enfoirés ! Le souk qu’ils ont foutu dedans ! Je n’y reconnais plus rien. Comment remettre dans l’ordre tous ces grains de sable ? Tout nous échappe. Sable. Saudade !

Moi, j’ai le regard bleu éperdu de la poulpe. Alors, j’étends les bras et

m’élève dans le ciel. Adieu.

Bah, que ma doudou se fasse mettre si ça lui chante. J’aime autant que ce soit elle que moi.

Moi, je repars avec le vent. C’est la faute à qui ? C’est la faute au vent.

Saudade.

Fort vent arrière. Adieu ma doudou, adieu nous. Saudade. Et que continue le vent sous d’autres latitudes. Je suis dans le ciel. Tout en bas, c’est elle qu’ils enfilent, c’est moi qu’ils baisent. Tant pis. Saudade.

Peut-être que la chanson sera un succès. Si c’est le cas, sans doute que je connaîtrai encore beaucoup d’hommes sur cet air-là. J’espère seulement que c’est un slow. C’est tellement pratique, les slows pour frotter.