Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 1 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

Dimanche

À VS

En gage d'amour et d'affection.

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DIMANCHE

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1

 

Sara Linton ne quittait pas des yeux l'entrée du Dairy Queen, suivant du regard sa sœur enceinte, qui en sortait avec, dans chaque main, une coupe de glace à la vanille nappée de chocolat. Lorsque Tessa traversa le parking, le vent se leva, et sa robe violette lui remonta au-dessus des genoux. Elle se démena pour maintenir la robe sans renverser la glace, et Sara l'entendit jurer en s'approchant de la voiture.

Elle essaya de ne pas rire et se pencha pour ouvrir la porte.

— Besoin d'aide ? lui demanda-t-elle.

— Non, fit Tessa, en s'introduisant dans la voiture. Elle s'installa, tendit sa glace à Sara. Et tu peux arrêter de rigoler.

Quand sa sœur se débarrassa de ses sandales et posa ses pieds nus sur le tableau de bord, Sara grimaça. Sa BMW 330i avait moins de deux semaines, et Tessa avait déjà laissé fondre un sac de chocolats Goobers sur la banquette arrière et renversé un Fanta orange sur le tapis de sol, à l'avant. Si elle n'avait pas été enceinte de huit mois, elle l'aurait étranglée.

— Qu'est-ce qui t'a retenue si longtemps ? lui demanda-t-elle.

— Il fallait que je fasse pipi.

— Encore ?

— Non, seulement j'adore fréquenter les toilettes de ce fichu Dairy Queen, lui rétorqua-t-elle d'un ton cassant. Elle s'éventa en agitant sa main juste devant son visage. Seigneur, ce qu'il fait chaud.

Sara resta muette et alluma la climatisation. En tant que médecin, elle savait que sa sœur était simplement victime de ses hormones, mais il lui arrivait parfois de penser que la meilleure solution, pour tous ceux devant croiser son chemin, serait encore de l'enfermer dans une caisse et de ne pas l'ouvrir tant qu'on n'entendrait pas le bébé crier.

— C'était bourré de monde, réussit à ajouter sa sœur, la bouche pleine de nappage chocolat. Enfin, nom de Dieu ! tous ces gens, ils ne devraient pas être plutôt à l'église ou je sais pas où ?

— Mhh, maugréa Sara.

— C'était dégoûtant, il y en avait partout. Regarde-moi ce parking, reprit Tessa, en pointant sa cuiller en l'air. Les gens balancent leurs saletés ici et ils se fichent de savoir qui va devoir les ramasser. Ils se figurent que la fée des ordures va s'en charger, ou quoi.

Sara murmura quelques mots en signe d'acquiescement, mangeant sa glace tandis que Tessa continuait sa litanie, ses remontrances contre tous les gens qui fréquentaient le Dairy Queen, depuis le type qui parlait dans son téléphone portable jusqu'à cette femme qui attendait dans la file depuis dix minutes, incapable de se décider quand elle était arrivée à son tour devant le comptoir. Au bout d'un petit moment, Sara se déconnecta, observa fixement le parking, songeant à la semaine chargée qu'elle avait devant elle.

Depuis plusieurs années, elle avait accepté un poste à temps partiel de médecin légiste du comté pour arriver à racheter les parts de son associé à la Clinique pédiatrique Heartsdale qui prenait sa retraite. Or, ces derniers temps, son travail à la morgue fichait la pagaille dans son agenda à la clinique. En temps normal, sa mission pour le comté ne lui prenait pas beaucoup de temps, mais, la semaine dernière, un témoignage devant le tribunal l'avait éloignée deux jours de la clinique, et elle allait devoir les rattraper cette semaine à coups d'heures supplémentaires.

Son travail à la morgue débordait donc de plus en plus sur son emploi du temps à la clinique, et elle savait que, d'ici deux ans, elle allait devoir choisir entre les deux. Quand le moment serait venu, ce serait une décision difficile à prendre. Le travail de médecin légiste était un vrai défi, dont Sara avait éprouvé un besoin douloureux treize ans auparavant, en quittant Atlanta et en revenant s'installer à Grant County. Sans les obstacles permanents auxquels la pratique médico-légale ne cessait de la confronter, une partie de son cerveau aurait fini par s'atrophier. En même temps, il y avait quelque chose de réparateur à soigner des enfants, et Sara, qui n'aurait jamais de petit à elle, savait que ce contact lui manquerait. Tous les jours, elle hésitait sur le choix de la meilleure carrière. Généralement, une mauvaise journée dans l'une de ses deux activités suffisait à ce que l'autre lui paraisse idéale.

— Eh, on se réveille, là-dedans ! s'exclama Tessa d'une voix stridente, suffisamment fort pour attirer l'attention de sa sœur. J'ai trente-quatre ans, pas cinquante. À quoi ça rime, un médecin qui sort une réflexion pareille à une femme enceinte ?

Sara dévisagea sa sœur.

— Comment ?

— Tu as entendu ce que je viens de dire ?

Sara tâcha de prendre une mine convaincante.

— Oui. Bien sûr que j'ai entendu. Tessa se renfrogna.

— Tu étais en train de penser à Jeffrey, hein, c'est ça ?

Sara fut surprise par cette question. Pour une fois, son ex-mari, Jeffrey Tolliver, était vraiment le dernier sujet à lui occuper l'esprit.

— Non.

— Sara, ne me mens pas, riposta Tessa. Tout le monde en ville a vu cette fille qui fabrique des enseignes au poste de police, vendredi.

— Elle était en train de mettre des lettrages sur la nouvelle voiture de patrouille, argumenta Sara, tout en sentant ses joues s'échauffer.

Tessa lui lança un regard incrédule.

— Ce n'était pas déjà l'excuse de Jeffrey, la dernière fois ?

Elle ne répondit rien. Elle se rappelait encore ce jour où elle était rentrée tôt du travail, pour découvrir Jeffrey au lit avec la propriétaire de la petite boutique d'enseignes de la ville. Toute la famille Linton avait eu à la fois la surprise et le désagrément de constater que Sara sortait de nouveau avec Jeffrey, et si, en somme, elle partageait leurs sentiments, elle se sentait incapable de rompre définitivement avec lui. Pour tout ce qui concernait Jeffrey, son comportement échappait à toute logique.

— Avec lui, il faut juste que tu fasses attention, la prévint Tessa. Ne le laisse pas trop prendre ses aises.

— Je ne suis pas idiote.

— Parfois, si.

— Eh bien, toi aussi, répliqua Sara et, avant même que ces mots n'aient franchi ses lèvres, elle se sentit bien sotte.

Mis à part le ronronnement de l'air conditionné, le silence régnait dans la voiture. Enfin, Tessa risqua un mot.

— Ah non ! tu aurais mieux fait de me répondre : « C'est celle qui l'dit qui y est. »

Sara avait envie d'en rire, mais elle était trop agacée.

— Tessie, cela ne te regarde pas.

Tessa partit d'un rire tonitruant qui assaillit les oreilles de sa sœur.

— Eh bien, ça, mon chou, ça n'a jamais gêné personne aux entournures. Je suis absolument certaine que Maria Simms était déjà au téléphone avant même que cette petite garce ne soit sortie de sa camionnette.

— Ne parle pas d'elle en ces termes. Tessa agita de nouveau sa cuiller en l'air.

— Tu veux que je l'appelle comment ? Roulure ?

— Rien, la pria Sara, et elle le pensait. Ne l'appelle pas du tout.

— Ah ! moi, je crois qu'elle mérite quelques mots bien choisis.

— C'est Jeffrey qui m'a trompée. Elle, elle n'a fait que saisir une bonne occasion.

— Tu sais, reprit Tessa, en mon temps, j'en ai saisi pas mal, de bonnes occasions, mais je n'ai jamais couru après un type marié.

Sara ferma les yeux, elle ne désirait qu'une seule chose, que sa sœur se taise. Elle n'avait aucune envie de poursuivre cette conversation.

— Maria a dit à Penny Brock qu'elle avait pris du poids, insista sa sœur.

— Qu'est-ce que tu fabriquais, à parler avec Penny Brock ?

— Un évier bouché dans leur cuisine, précisa-t-elle, en léchant sa cuiller à pleine bouche.

Dès que la rondeur de son ventre lui avait interdit de se glisser dans des espaces exigus, elle avait cessé de travailler à temps plein avec leur père au sein de l'entreprise familiale de plomberie, mais elle était encore capable d'appliquer une ventouse à un évier.

— D'après Penny, elle est aussi grosse qu'une barrique.

En dépit de ses meilleures intentions, Sara ne put s'empêcher de ressentir un moment de triomphe, aussitôt suivi d'une bouffée de culpabilité à l'idée d'avoir plaisir à apprendre qu'une autre femme épaississait des hanches. Et du cul. D'ailleurs, la conceptrice d'enseignes était déjà un peu trop enrobée à ce niveau-là.

— Je te vois sourire, remarqua Tessa.

Sara souriait, en effet. À force de se retenir et de fermer la bouche, elle en avait mal aux joues.

— C'est horrible.

— Depuis quand ?

— Depuis... Sara laissa sa voix en suspens. Depuis que je me sens comme une idiote.

— Enfin, tu être ce que tu être, comme dirait Popeye. Tessa racla minutieusement son petit pot en carton avec sa cuiller en plastique, en insistant bien. Elle soupira profondément, comme si sa journée venait de tourner au vinaigre. Je peux avoir le reste de la tienne ?

— Non.

— Je suis enceinte ! glapit Tessa.

— Ce n'est pas ma faute.

Tessa se remit à racler son petit pot. Pour ajouter encore au côté désagréable de son geste, elle se gratta la plante du pied contre la saillie incrustée de bois du tableau de bord.

Une pleine minute s'écoula avant que Sara ne sente sa culpabilité de sœur aînée la frapper avec toute la force d'une masse. Elle tenta de la refouler en avalant encore un peu de glace, mais la boule resta coincée dans sa gorge.

— Tiens, espèce de grand bébé. Sara lui tendit son petit pot.

— Merci, lui répondit Tessa d'une voix sucrée. On pourrait peut-être aller s'en chercher d'autres plus tard ? suggéra-t-elle. Seulement, tu veux bien y retourner, toi ? J'ai pas envie qu'ils me prennent pour une grosse truie, et... Elle eut un sourire encore plus sucré, battant des paupières. Le gamin du comptoir, j'aurais pu lui passer un savon.

— Je ne vois absolument pas pourquoi. Tessa cligna innocemment des yeux.

— Il y a certaines personnes qui sont sensibles, c'est tout.

Sara ouvrit la porte, contente d'avoir une raison de descendre de voiture. Elle était à un mètre de distance, quand Tessa baissa la vitre.

— Je sais, fit Sara. Un supplément de chocolat.

— Ouais, mais attends une minute. Tessa s'arrêta pour lécher de la glace qui avait coulé sur le côté de son téléphone portable, avant de le lui tendre par la fenêtre. C'est Jeffrey.

*

* *

Sara s'arrêta sur un accotement de gravier, entre un véhicule de patrouille et la voiture de Jeffrey, et elle fronça les sourcils en entendant des cailloux heurter le flanc de sa voiture. La seule raison qui l'avait poussée à troquer son cabriolet deux places contre ce modèle plus grand, c'était d'avoir la place pour installer un siège auto. Entre Tessa et les éléments naturels, la BMW allait devenir une épave avant même l'arrivée du bébé.

— C'est là ? demanda Tessa.

— Ouais.

Sara tira d'un coup brusque sur le frein à main et regarda droit devant elle, en direction du lit de la rivière à sec. La Géorgie subissait cette sécheresse depuis le milieu des années 1990, et l'immense rivière, dont le cours serpentait à travers la forêt comme un gros reptile paresseux, s'était ratatinée au point de se réduire à un mince filet d'eau. Il n'en restait plus que le lit desséché, craquelé, et le pont de béton qui le surplombait du haut de ses dix mètres paraissait totalement incongru alors que Sara se souvenait encore des gens qui venaient y pêcher.

— Là-bas, c'est le corps ? demanda encore Tessa, en pointant du doigt un groupe d'hommes formant un demi-cercle.

— Probablement, lui répondit sa sœur, tout en s'interrogeant : se trouvait-on sur le terrain de l'université ? Grant County réunissait trois villes : Heartsdale, Madison et Avondale. Heartsdale, qui abritait le Grant Institute of Technology, était le joyau du comté, et tout crime commis sur son territoire n'en paraissait que plus horrible. Quant à un crime survenant sur le campus universitaire proprement dit, ce serait un véritable cauchemar.

— Que s'est-il passé ? Tessa était impatiente de savoir alors même qu'elle ne s'était encore jamais intéressée à cette facette du travail de Sara.

— C'est ce que je suis censée découvrir, lui rappela-t-elle, en tendant la main vers la boîte à gants, pour en sortir son stéthoscope. Il y avait peu de place et sa main reposa contre le bas du ventre de sa sœur. Elle l'y laissa un instant.

— Oh ! Sissy ! souffla Tessa, en agrippant cette main. Je t'aime tellement.

Sara éclata de rire à la vue des larmes dans les yeux de sa petite sœur, mais sans trop comprendre pourquoi, elle sentit elle aussi ses yeux devenir humides.

— Moi aussi, je t'aime, Tessie. Elle serra sa main dans la sienne. Reste dans la voiture. Ce ne sera pas long.

Elle refermait la portière quand elle vit Jeffrey venir à sa rencontre. Ses cheveux noirs étaient peignés soigneusement en arrière, encore un peu mouillés dans la nuque. Il portait un costume gris anthracite, parfaitement coupé, parfaitement repassé, avec son insigne en or de la police, agrafé à la poche de poitrine.

Sara était vêtue d'un pantalon de survêtement qui avait connu des jours meilleurs et d'un t-shirt qui avait renoncé à rester blanc sous l'administration Reagan. Elle portait aussi des baskets sans chaussettes, les lacets desserrés, pour les enfiler et les retirer sans effort.

— Il ne fallait pas te mettre sur ton trente et un, ironisa Jeffrey, mais elle perçut toute la tension qu'il y avait dans sa voix.

— Qu'est-ce qu'on a ?

— Je n'en suis pas sûr, mais à mon avis il y a quelque chose de louche... Il s'interrompit, en se retournant vers la voiture. Tu as amené Tess ?

— C'était sur son chemin, et elle avait envie de venir...

Sara n'alla pas plus loin, car en réalité il n'y avait pas d'explication, si ce n'est qu'en ce moment, le but de Sara dans l'existence consistait justement à rendre sa sœur heureuse - ou, tout au moins, à l'empêcher de geindre.

Jeffrey comprit la situation.

— J'imagine que ça ne valait pas le coup de se disputer avec elle ?

— Elle a promis de rester dans la voiture, souligna-t-elle, et juste à cet instant elle entendit la portière claquer dans son dos. Elle se retourna, les deux mains calées sur les hanches, mais Tessa lui faisait déjà signe de laisser tomber.

— Il faut que j'y aille, lui lança-t-elle, en désignant une rangée d'arbres à l'écart.

— Elle va rentrer chez elle à pied ? s'étonna Jeffrey.

— Elle va aux toilettes, rectifia Sara, en regardant Tessa remonter la colline, vers la forêt.

Ils la regardèrent tous deux escalader la pente abrupte, les mains croisées sous son ventre, comme si elle portait un panier.

— Tu vas te mettre en pétard, si je rigole quand elle va dégringoler en bas de la pente ? lui demanda-t-il.

Au lieu de répondre à sa question, Sara éclata de rire avec lui.

— Tu penses qu'elle va arriver à se débrouiller, là-haut ? reprit-il.

— Elle va très bien se débrouiller, le rassura-t-elle. Ça ne va pas la tuer de faire un peu d'exercice.

— Tu es sûre ? insista Jeffrey, l'air inquiet.

— Elle se porte très bien, le rassura-t-elle, sachant que Jeffrey, au cours de son existence, n'avait jamais fréquenté bien longtemps les femmes enceintes. Il craignait probablement que Tessa ait ses premières contractions avant d'avoir atteint les arbres, en haut de la colline. À bien y réfléchir, ça ne serait peut-être pas plus mal.

Sara s'approcha de l'endroit où gisait le cadavre, mais comme Jeffrey Tolliver ne la suivait pas elle s'arrêta. Elle se retourna, attendit, sachant ce qui allait suivre.

— Tu es partie très tôt, ce matin, signala-t-il.

— J'ai pensé que tu avais besoin de dormir. Elle revint sur ses pas et sortit une paire de gants en latex de la poche de sa veste. Qu'est-ce qu'il y a de louche ?

— Je n'étais pas si fatigué que ça, poursuivit-il du même ton suggestif qu'il aurait employé si elle était restée traîner au lit ce matin.

Elle s'affaira avec les gants, réfléchissant à ce qu'elle allait bien pouvoir lui répondre.

— Il fallait que je fasse sortir les chiens.

— Tu aurais pu commencer par les faire rentrer. Elle lança un regard entendu vers la voiture de patrouille.

— Elle est neuve ? s'enquit-elle, feignant la curiosité. Grant County n'était pas bien grand. Elle avait entendu parler de cette nouvelle voiture de patrouille avant même qu'elle ne soit garée devant le commissariat.

— On l'a reçue il y a deux jours.

— Le lettrage m'a l'air bien fait, remarqua-t-elle, en conservant un ton détaché.

— Tu m'en diras tant, lâcha-t-il - une formule agaçante qu'il avait récemment adoptée quand il ne savait pas trop quoi dire d'autre.

Sara ne le laissa pas s'en tirer à si bon compte.

— Elle a vraiment accompli du joli travail. Jeffrey soutint son regard, comme s'il n'avait rien à cacher. Sara aurait été impressionnée, s'il n'avait pas eu recours exactement à la même expression la dernière fois qu'il lui avait certifié qu'il ne lui mentait pas. Elle eut un sourire pincé.

— Qu'est-ce qu'il y a de louche ? répéta-t-elle. Il laissa échapper un bref soupir irrité.

— Tu vas bien voir, lui dit-il, en se dirigeant vers la rivière.

Sara marcha à son allure habituelle, mais Jeffrey ralentit suffisamment pour lui permettre de le rattraper. Elle voyait bien qu'il était en colère, mais elle ne s'était jamais laissé intimider par les humeurs de Jeffrey.

— C'est un étudiant ? lui fit-elle.

— Probable, confirma-t-il, sur un ton toujours aussi cassant. Nous avons vérifié dans ses poches. Il n'avait aucune pièce d'identité sur lui, mais de ce côté-ci de la rivière, nous sommes sur les terrains de l'université.

— Super, grommela Sara, en se demandant combien de temps il faudrait avant que Chuck Gaines, le nouveau chef de la sécurité de l'université, ne se montre et ne remette en question tout ce qu'ils allaient entamer. Chuck était un enquiquineur facile à écarter, mais en sa qualité de chef de la police de Grant County, la première directive de Jeffrey consistait à faire plaisir aux gens de l'université. Chuck le savait mieux que quiconque et, chaque fois qu'il le pouvait, il exploitait cet avantage.

Sara remarqua une blonde très séduisante assise sur un archipel de rochers. À côté d'elle, il y avait Brad Stephens, le jeune officier de police de patrouille, qui avait été aussi un patient de Sara, voilà bien longtemps.

— Ellen Schaffer, l'informa Jeffrey. Elle faisait son jogging en direction des bois. Elle traversait le pont, et c'est elle qui a vu le corps.

— Quand l'a-t-elle découvert ?

— Ça remonte à environ une heure. Elle nous a prévenus avec son portable.

— Elle fait son jogging avec son téléphone ? s'étonna Sara, mais elle fut elle-même surprise de poser la question. Les gens ne pouvaient plus aller aux toilettes sans emporter leur téléphone portable, pour le cas où ils s'ennuieraient.

— Je voudrais essayer de lui reparler après que tu auras examiné le corps. Tout à l'heure, elle était trop bouleversée. Peut-être que Brad va l'aider à se calmer.

— Elle connaissait la victime ?

— Apparemment pas, fit-il. Probable qu'elle s'est trouvée au mauvais endroit au mauvais moment.

La plupart des témoins étaient victimes de ce genre de malchance, celle d'assister quelques brefs instants à un événement qui les accompagnerait ensuite tout le reste de leur existence. Heureusement, d'après ce que Sara avait pu entrevoir du corps gisant au milieu du lit de la rivière, la fille ne s'en tirait plutôt pas trop mal.

— Là, s'écria Jeffrey, en prenant Sara par le bras tandis qu'ils se rapprochaient de la rive. Le relief était vallonné, en pente descendante vers la rivière. Les écoulements pluviaux avaient fini par creuser un chemin dans le sol, mais le limon restait poreux et meuble.

Sara estima qu'à cet endroit le lit du fleuve était large d'une quinzaine de mètres au moins, mais Jeffrey ferait mesurer la distance exacte ultérieurement. Ils descendirent vers le corps, en soulevant un peu de poussière, et elle sentit la terre desséchée sous ses pieds, l'argile et le gravier qui rentraient dans ses tennis. Il y a douze ans, à cet endroit, ils auraient eu de l'eau jusqu'au cou.

Elle s'arrêta à mi-distance de la scène, leva les yeux vers le pont. Il était constitué d'une simple poutrelle en béton, avec un parapet assez bas. Un encorbellement saillait de quelques centimètres dans la partie inférieure du tablier et, entre cette saillie et la rambarde, quelqu'un avait bombé en lettres noires « Die Nigger1 », avec un grand svastika.

Elle sentit un goût acre envahir sa bouche.

— Eh bien, c'est sympa, ici, lâcha-t-elle sur le ton de la dérision.

 

1. « Mort aux Nègres. » (N.d.T.)

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