Slaughter Karin - A Froid
Chapitre 7
Sara était assise dans le grand hall d'accueil du Grady Hospital. Elle suivait du regard le flux constant des allées et venues, de tous ces gens qui entraient et sortaient par la grande porte d'entrée. La construction de l'hôpital remontait à plus d'une centaine d'années, et la municipalité d'Atlanta n'avait pas cessé de l'agrandir. Après avoir été, au départ, un petit établissement destiné aux indigents de la ville, avec quelques chambres, il alignait à présent plus d'un millier de lits et formait environ le quart des médecins de la Géorgie.
Depuis que Sara y avait travaillé, plusieurs nouveaux services avaient été adjoints au bâtiment principal, mais on n'avait pas entrepris grand-chose pour harmoniser l'ancien et le moderne. Le nouveau hall d'accueil était immense, c'était presque l'équivalent de l'entrée d'une galerie marchande de grande métropole. Partout, ce n'était que du verre et du marbre, mais la plupart des corridors d'origine qui en partaient étaient tapissés de carreaux vert avocat, avec des sols jaunes tout fissurés des années quarante et cinquante, si bien que passer de l'un à l'autre, c'était comme de voyager dans le temps. Sara en déduisit que l'autorité de tutelle de l'hôpital était probablement arrivée à court de crédits avant l'achèvement de la rénovation.
Dans le hall d'accueil, il n'y avait pas de bancs, probablement pour dissuader les sans-abri de traîner par là, mais elle avait eu la chance d'attraper une chaise en plastique que quelqu'un avait abandonnée. De là où elle était assise, elle pouvait donc regarder les gens entamer ou achever leur journée. Même si la vue donnait directement sur l'un des parkings à plusieurs niveaux de la Georgia State University, la ligne d'horizon des toits de la ville restait visible, avec de lourds nuages rampant au ras des cheminées comme des chats sur une palissade. Des gens s'étaient assis sur les marches devant l'entrée, ils fumaient, parlaient à des amis, tuaient le temps avant que ce ne soit l'heure de rejoindre leur poste, ou que leur bus n'arrive, pour les ramener chez eux.
Sara consulta sa montre, en se demandant où était Jeffrey. Il lui avait proposé de la retrouver ici à quatre heures, et il était cinq heures passées. Elle supposa qu'il était retardé par la circulation - sur l'échangeur du centre-ville, l'heure de pointe, ça commençait généralement dès deux heures et demie, et cela se prolongeait jusqu'à huit heures -, mais elle était quand même inquiète, elle craignait qu'il ne vienne pas. Il avait toujours sous-estimé le temps que prenaient les choses. Sara serrait le téléphone portable de sa mère dans sa main, et elle songeait à l'appeler, quand l'appareil sonna.
Elle parla sans attendre.
— Tu es en retard de combien ?
— En retard de combien ? s'exclama Hare, interloqué. Mais tu m'as dit que tu prenais la pilule !
Elle ferma les yeux, se disant que la dernière personne à qui elle avait besoin de parler à cette minute, c'était bien son imbécile de cousin. Elle l'aimait à la vie à la mort, mais Hare souffrait d'une inaptitude pathologique à prendre quoi que ce soit au sérieux.
— Tu as parlé à maman ?
— Ah ouaip, répondit-il, mais il n'entra pas dans les détails.
— Comment ça va, à la clinique ?
— Qu'est-ce que ça braille, se lamenta-t-il. Je ne sais pas comment tu fais pour supporter ça.
— On met un certain temps à s'y habituer, lui concéda-t-elle, compréhensive. Quand elle pensait à la fois où un petit de six ans s'était mis à hurler sur le parking du Piggly Wiggly parce qu'il avait reconnu en elle la femme qui lui faisait des piqûres, elle avait envie de rentrer sous terre.
— Ces pleurnicheries, continua Hare. Ces geignements. Il prit une voix aiguë de fausset. « Remets ces dossiers à leur place ! Arrête de gribouiller sur les carnets d'ordonnances ! Rentre ta chemise ! Ta mère le sait, que tu as ce tatouage ? » Dieu tout-puissant, cette Nelly Morgan est une femme difficile.
Devant son portrait cocasse de la directrice administrative de la clinique, Sara se laissa aller à sourire. Nelly était en poste depuis des années, elle était déjà là quand Sara et Hare n'y venaient que comme jeunes patients.
— Ennfiiin, fit-il en étirant le mot. J'ai appris que tu rentrais ce soir ?
— Ouais, lui confirma-t-elle, redoutant la suite. Elle décida de lui faciliter les choses. Je sais que tu es censé être en vacances. Je peux travailler, demain, si tu veux prendre ta journée.
— Oh! Poil de Carotte, ne sois pas ridicule, se moqua-t-il. Je préfère nettement que tu te sentes redevable.
— Je le suis, lui assura-t-elle, et elle allait le remercier, mais se ravisa. Non parce qu'elle n'était pas reconnaissante, mais parce que Hare allait encore trouver le moyen de tourner ses remerciements en plaisanterie.
— Je suppose que ce soir tu travailles sur Greg Louganis ?
Elle dut réfléchir une seconde à sa question avant de comprendre l'allusion scabreuse. Greg Louganis était un médaillé d'or de plongeon olympique.
— Oui, fit-elle. Connaissais-tu Andy Rosen ? lui demanda-t-elle ensuite, car Hare travaillait aux urgences, à Grant.
— Je me disais bien que tu finirais par établir le rapprochement, ironisa-t-il. Il est venu ici vers le nouvel an, avec un banana split sur le bras.
Travaillant aux urgences, Hare avait en réserve une formule imagée pour tous les états du corps humain.
— Et... ?
— Et pas grand-chose. L'artère radiale avait claqué comme un élastique.
Sara s'était interrogée là-dessus. Se taillader le bras dans le sens de la longueur n'était pas le meilleur moyen de se suicider. Si l'artère radiale venait à être entaillée, elle avait tendance à se refermer très vite. Il y avait des moyens plus simples et plus directs de se faire saigner à mort.
— Tu crois que c'était une tentative sérieuse ?
— Une tentative sérieuse pour attirer sérieusement l'attention, oui, remarqua-t-il. Maman et papa étaient dans tous leurs états. Notre golden boy a pu se prélasser aux chauds rayons de leur amour, en jouant les artistes courageux.
— Tu as prescrit une consultation psychiatrique ?
— Sa mère est une psy vraie de vraie, lui rappela-t-il. Elle m'a affirmé qu'elle allait s'en occuper toute seule comme une grande.
— Elle s'est montrée grossière ?
— Bien sûr que non ! se récria-t-il. Elle a été très polie. J'ai juste eu envie de faire monter un peu la sauce, histoire que ça te paraisse plus dramatique.
— Et ça l'était ?
— Oh ! pour les parents, oui. Mais si tu veux mon avis, leur petit chéri s'est tenu bien tranquille, un vrai légume.
— Tu penses donc qu'il a commis ce geste pour attirer l'attention ?
— Je pense qu'il a commis ce geste pour avoir la bagnole. Avec sa bouche, il émit un petit bruit de détonation. Et tiens donc comme c'est étrange, une semaine plus tard, je promenais le chien dans le centre, et voilà mon Andy, au volant d'une Mustang flambant neuve.
Sara se masqua les yeux de la main, tâchant de faire fonctionner ses synapses.
— Quand tu as appris qu'il s'était suicidé, ça t'a surpris ?
— Beaucoup, lui déclara Hare. Ce garçon était trop égocentrique pour se tuer. Il s'éclaircit la gorge. Tout ça, c'est entre nous, tu comprends, parce que...
— Je comprends, l'interrompit-elle, n'ayant aucune envie d'entendre les justifications de son cousin. Si tu penses à autre chose, tiens-moi au courant.
— Très bien, dit-il, l'air désappointé.
— Autre chose ?
Il lâcha un soupir, comme s'il postillonnait.
— À propos de ton assurance professionnelle...
Il laissa à Sara le temps de se dire qu'elle allait faire une menue crise cardiaque. Elle savait qu'il était en train de la faire marcher, mais elle n'oubliait pas que, comme pour n'importe quel médecin d'Amérique, ses primes d'assurance professionnelle étaient plus élevées que la dette fédérale.
— Oui, souffla-t-elle enfin.
— Elle me couvre, moi aussi ? s'enquit-il. Parce que si je fais encore une déclaration de sinistre sur la mienne, ils vont me réclamer jusqu'à mes couteaux à viande, ceux que j'ai eus gratos en bonus.
Sara lança un coup d'œil vers les portes du hall. Elle eut la surprise de voir Mason James marcher dans sa direction en tenant par la main un petit garçon de deux ou trois ans.
— Il faut que j'y aille, annonça-t-elle à Hare.
— Comme toujours.
— Hare, le reprit-elle, tandis que Mason approchait. Pour la première fois, elle remarqua qu'il marchait en boitant fortement.
— Oui-i ? s'écria son cousin.
— Écoute, commença-t-elle, sachant qu'elle allait regretter ses propos. Merci de m'avoir couverte.
— Couverte... Mmh... comme toujours, ironisa-t-il, en gloussant, et il raccrocha.
Mason la salua, et un sourire chaleureux lui éclaira le visage.
— J'espère que je ne te dérange pas.
— C'était juste Hare, lui expliqua-t-elle, en mettant fin à l'appel. Mon cousin. Elle allait se lever, mais il lui fit signe de rester assise.
— Je sais que tu es fatiguée, lui dit-il, en balançant gaiement la main du petit garçon. Voilà Ned.
Sara sourit à l'enfant, en songeant qu'il ressemblait beaucoup à son père.
— Quel âge as-tu, Ned ?
Ned leva deux doigts, et Mason se pencha pour lui en faire déplier un troisième.
— Trois ans, compta-t-elle. Tu es grand, pour trois ans.
— C'est un petit garçon qui a envie de dormir, expliqua Mason, en lui ébouriffant les cheveux. Comment va ta sœur ?
— Mieux. Et, l'espace d'une seconde, elle crut qu'elle allait fondre en larmes. A part les quelques mots que Tessa lui avait soufflés, elle ne parlait à personne. Elle avait passé l'essentiel de son temps, quand elle ne dormait pas, à regarder fixement le mur, d'un œil vide. Elle souffre encore beaucoup, ajouta-t-elle, mais apparemment la guérison est en bonne voie.
— C'est formidable.
Ned vint vers Sara, en tendant les bras. Les enfants étaient souvent attirés par elle, ce qui tombait bien, sachant qu'elle était très souvent amenée à les palper et à les ausculter. Elle rangea le téléphone portable dans sa poche arrière et souleva le garçonnet.
— Il sait reconnaître une jolie femme quand il en voit une, commenta Mason.
Elle sourit, ignorant le compliment tout en installant Ned sur ses genoux.
— Quand t'es-tu mis à boiter, Mason ?
— Une morsure de gamin, s'écria-t-il, en riant devant sa réaction. Médecins sans frontières.
— Ouah! s'écria-t-elle, impressionnée.
— Nous étions partis vacciner des enfants, en Angola. Et, si tu veux bien me croire, c'est un gosse qui m'a mordu, il m'a arraché un morceau de la jambe. Il s'agenouilla devant elle pour nouer le lacet du soulier de Ned. Deux jours plus tard, ils discutaient pour savoir s'il fallait ou non m'amputer la jambe afin d'enrayer l'infection. Il avait une lueur de mélancolie dans le regard. J'ai toujours imaginé que tu finirais dans l'humanitaire.
— Pour te couper la jambe ? s'amusa-t-elle, mais elle savait à quoi il faisait allusion. Les zones rurales sont mal desservies, lui rappela-t-elle. Mes patients comptent sur moi.
— Ils ont de la chance de t'avoir.
— Merci, dit-elle. C'était le genre de compliment qu'elle pouvait encore accepter.
— Je n'arrive pas à croire que tu sois devenue médecin légiste.
— Pendant trois ans papa m'a appelée Morticia. Il secoua la tête en riant.
Ned commença de gigoter, et elle le fit sauter sur ses genoux.
— J'aime la science. J'aime le challenge. Mason jeta un coup d'œil dans le hall.
— Ici, tu en aurais eu, du challenge. Il observa un temps de silence. Tu es une praticienne brillante, Sara. Tu devrais être chirurgienne.
Elle rit, mal à l'aise.
— Tu présentes ça comme si je perdais mon temps.
— Ce n'est pas du tout ce que je crois, se défendit-il. Je pense simplement qu'il est dommage que tu sois retournée là-bas. Après coup, il ajouta encore une réflexion. Peu importent tes raisons. Sur cette dernière remarque, il lui prit la main, en la serrant doucement.
Sara lui rendit ce geste.
— Comment va ta femme ? lui demanda-t-elle aussitôt.
Il rit, mais ne lui lâcha pas la main pour autant.
— Ça lui plaît beaucoup d'avoir la maison pour elle toute seule, maintenant que j'habite à l'Holiday Inn.
— Vous êtes séparés ?
— Depuis six mois, maintenant. Ça rend le partage d'un cabinet médical avec elle un peu délicat.
Sara prit conscience de la présence de Ned sur ses genoux. Les enfants comprenaient beaucoup plus que ce que les adultes se figuraient.
— Ça te paraît définitif ?
Il sourit de nouveau, mais elle vit bien que c'était un sourire forcé.
— J'en ai peur. Et toi, alors ? lui demanda-t-il, sur un ton empreint de nostalgie. Mason avait bien essayé de revoir Sara après son départ du Grady, mais cela n'avait pas marché. Elle tenait à trancher tous ses liens avec Atlanta, pour faciliter son installation à Grant. Revoir Mason aurait rendu la chose impossible.
Elle essaya de réfléchir à la meilleure manière de répondre à sa question, mais sa relation avec Jeffrey était si mal définie qu'il lui était difficile de la lui décrire. Elle regarda vers les portes, sentant la présence de Jeff avant même de le voir. Elle se leva, en se servant de ses deux mains pour hisser Ned sur son épaule.
Quand il arriva à leur hauteur, Tolliver n'était guère souriant. Il avait l'air aussi épuisé qu'elle-même, et elle s'aperçut qu'il avait encore un peu plus de cheveux gris, autour des tempes.
— Salut, fit Mason, en lui tendant la main. Jeffrey la lui serra, en regardant Sara de travers.
— Jeffrey, s'écria-t-elle, en bougeant Ned de place, voici Mason James, un de mes collègues, quand je travaillais ici. Et voici Jeffrey Tolliver, mon mari, ajouta-t-elle, sans réfléchir.
Mason parut aussi abasourdi que Jeffrey, mais ni l'un ni l'autre ne l'étaient autant que Sara.
— Ravi de vous rencontrer, s'écria-t-il, sans prendre la peine de rectifier cette bévue. Il avait un tel sourire, béat et satisfait, que Sara se sentit tentée de s'occuper elle-même de rétablir la vérité.
Jeffrey désigna l'enfant.
— Qui est-ce ?
— Ned, lui dit Sara, surprise de le voir caresser le petit sous le menton.
— Salut, Ned, gazouilla-t-il, en se penchant pour mieux le voir.
Sara fut stupéfaite de sa spontanéité avec cet enfant. Au cours de leur relation, ils avaient déjà évoqué le fait qu'elle ne puisse plus en avoir, et elle se demandait souvent s'il ne réfrénait pas ses élans à leur égard, exprès pour ne pas la blesser. À la minute présente, ce n'était manifestement pas le cas, puisqu'il faisait le clown, provoquant les rires de Ned.
— Eh bien, plaisanta Mason, en tendant les bras vers son fils. Je ferais mieux de le ramener à la maison, avant qu'il ne se transforme en citrouille d'Halloween.
— J'ai été contente de te revoir, lui avoua Sara. Il y eut un long silence gêné, et son regard passa de l'un à l'autre de ces messieurs. Depuis l'époque où elle sortait avec Mason, ses goûts avaient beaucoup changé. Ce dernier avait le cheveu blond clair et une solide carrure, qu'il entretenait au gymnase. Jeffrey avait un corps élancé de coureur, et des airs de beau brun qui le rendaient dangereusement sexy.
— Je voulais te dire, commença Mason, en fouillant dans sa poche, j'ai fait faire un double de la clef de mon bureau. C'est le 1242, dans l'aile sud. Il sortit la clef, la proposant à Sara. J'ai pensé que ta famille et toi, vous pourriez avoir envie de vous y reposer. Je sais que ce n'est pas facile de trouver un endroit tranquille, dans cet hôpital.
— Oh ! fit-elle, sans prendre la clef. Jeffrey s'était considérablement raidi. Je ne veux pas abuser.
— Il n'est pas question de cela. Vraiment. Il lui déposa la clef dans la main, avec un geste appuyé, et ses doigts s'attardèrent contre sa paume un peu plus longtemps que nécessaire. Mon cabinet principal est à l'Emory University. Ici, je conserve juste un bureau et un canapé pour venir éplucher ma paperasse.
— Merci, lui dit-elle, car elle ne pouvait rien faire de plus. Elle lâcha la clef dans sa poche, et Mason tendit la main à Jeffrey.
— Ravi de vous avoir rencontré, Jeffrey.
L'autre lui serra la main, et sa réserve s'était quelque peu estompée. Il attendit patiemment que Sara et Mason se disent au revoir, mais ses yeux suivirent le moindre de leurs mouvements. Quand Mason fut parti, il eut cette remarque.
— Charmant, ce type. Avec le ton de voix qu'il aurait employé pour le traiter d'« enfoiré ».
— Ouais, acquiesça-t-elle, en se dirigeant vers les portes d'entrée. Elle sentait bien quelque chose monter, et n'avait aucune envie d'un déballage dans le grand hall de l'hôpital.
— Mason. Il prononça ce nom comme s'il lui faisait remonter un mauvais goût dans la bouche. C'est le type avec qui tu sortais quand tu travaillais ici ?
— Hum! répondit-elle, en ouvrant la porte à un couple âgé qui entrait dans l'établissement. Il y a longtemps, souligna-t-elle.
— Ouais, opina-t-il, en se fourrant les mains dans les poches. Il m'a l'air d'un chic type.
— C'est un chic type, renchérit-elle. Tu es au parking ?
Il hocha la tête.
— Bien de sa personne.
Elle franchit la porte.
— Mh-mh.
— Tu couches avec lui ?
Sara fut trop choquée pour répondre. Elle commença à traverser la rue en direction du parking en étages, désireuse d'abréger, qu'il laisse tomber avec ça.
Il la rattrapa à petites foulées.
— Parce que je ne me souviens pas de t'avoir entendue prononcer son nom, quand nous avons échangé les listes de nos conquêtes.
Elle rit, complètement incrédule.
— Parce que tu étais incapable de te rappeler la moitié des tiennes, gros malin.
Il lui lâcha un regard mauvais.
— Ce n'est pas drôle.
— Oh ! nom de Dieu ! gémit-elle, incapable de croire qu'il soit sérieux. Avant qu'on soit mariés, tu as suffisamment semé ta graine pour entrer dans les critères de subventions agricoles.
Un groupe de gens se massait autour de l'entrée de l'escalier du parking, et Jeffrey s'engouffra au milieu d'eux sans un mot. Il ouvrit la porte, sans prendre la peine de voir si Sara la rattrapait avant qu'elle ne se referme.
— Il est marié, insista-t-elle, et sa voix résonna dans la cage en béton.
— Et je l'étais aussi, releva-t-il, ce qui, à son humble avis, ne plaidait guère en sa faveur. Il s'arrêta au premier étage, attendant qu'elle le rattrape. J'sais pas, Sara, j'ai fait une longue route pour arriver jusqu'ici et te voir tenir la main d'un type avec son gosse sur tes genoux.
— Tu es jaloux ? Elle parvint à peine à lui poser la question, prise qu'elle était d'un rire outré. Elle ne l'avait jamais vu jaloux de quiconque, surtout et avant tout parce qu'il était trop égotiste pour envisager l'idée d'une femme qu'il convoitait désirant quelqu'un d'autre.
— Tu veux bien m'expliquer ça ?
— Non, franchement, répliqua-t-elle, escomptant que viendrait tout de même bien le moment, d'une seconde à l'autre, où il allait lui avouer qu'il la menait en bateau.
Il continua de monter l'escalier.
— Si tu veux le jouer comme ça.
Sara monta à sa suite.
— Je ne te dois aucune explication pour rien.
— Tu sais quoi ? reprit-il, en continuant de grimper les marches. Je m'en torche.
La colère enracina Sara dans le béton.
— Tu as la tête tellement dans les altitudes que tu n'aurais même pas le bras assez long pour te torcher tout seul.
Il se posta au-dessus d'elle, l'air du type qu'elle aurait trompé et qui se sentirait floué. Elle voyait bien qu'il était profondément blessé, ce qui contribua à émousser un peu sa propre irritation.
Elle reprit son ascension, vers lui.
— Jeff... Il se tut.
— Nous sommes tous les deux fatigués, argumenta-t-elle, s'arrêtant sur sa lancée, juste au-dessous de lui.
Il se retourna, monta encore une volée de marches.
— Moi, je suis chez toi, en train de nettoyer ta cuisine et toi tu es là...
— Je ne t'ai jamais demandé de nettoyer ma cuisine.
Il s'arrêta sur le palier, s'appuya des deux mains sur la rambarde, devant l'une des grandes vitres qui surplombaient la rue. Sara savait qu'elle avait le choix entre rester campée sur ses principes et passer les quatre prochaines heures de trajet jusqu'à Grant County dans un silence tendu, ou consentir l'effort de rassurer son ego blessé, pour que le voyage soit supportable.
Elle était sur le point de céder, quand il inspira profondément, soulevant les épaules. Puis il souffla lentement, et elle vit qu'il était en train de se calmer.
— Comment va Tessie ? voulut-il savoir.
— Mieux, lui annonça-t-elle, en s'appuyant contre la rambarde de l'escalier. Elle va mieux.
— Et tes parents ?
— Je sais pas, avoua-t-elle, mais la vérité, c'était qu'elle n'avait aucune envie de réfléchir à la question. Cathy semblait mieux disposée, mais son père était tellement en colère que, chaque fois qu'elle le regardait, elle se sentait sur le point d'étouffer de culpabilité.
Des pas les avertirent de la présence d'au moins deux autres personnes au-dessus d'eux. Ils patientèrent, le temps que deux infirmières descendent l'escalier, ni l'une ni l'autre ne parvenant vraiment à dissimuler leurs ricanements.
Quand elles furent passées, c'est Sara qui reprit la parole.
— On est tous fatigués. Et on a la frousse.
Il regarda fixement en direction de l'entrée principale du Grady, qui dominait l'entrée du parking comme le repère de Batman.
— Ce doit être rude, pour eux, de se retrouver là-haut.
Elle écarta la remarque d'un haussement d'épaules, grimpa les dernières marches pour atteindre le palier.
— Comment ça s'est passé, avec Brock ?
— Bien, je crois. Ses épaules se relâchèrent encore un peu plus. Brock est vraiment foutrement bizarre.
Sara attaqua une nouvelle volée de marches.
— Tu devrais rencontrer son frère.
— Ouais, il m'en a parlé. Il la rattrapa sur le palier suivant. Roger est toujours en ville ?
— Il s'est installé à New York. Je crois qu'il est une espèce d'agent, maintenant.
Jeffrey eut un frisson exagéré, et elle vit bien qu'il déployait un gros effort pour surmonter leur dispute.
— Brock n'est pas si mal, plaida-t-elle, éprouvant le besoin de défendre l'entrepreneur de pompes funèbres. Quand ils étaient adolescents, Dan essuyait d'impitoyables moqueries, ce qu'elle ne supportait pas, même enfant. A la clinique, elle voyait deux ou trois gosses, tous les mois, qui n'étaient pas tant malades que fatigués de subir sans relâche les brimades des autres, à l'école.
— Ça m'intéresserait de voir ce que nous donnera le dépistage toxicologique, lui confia-t-il. Le père de Rosen semblait penser que son fils était désintoxiqué. Sa mère n'en était pas si certaine.
Elle haussa le sourcil. Quand leurs enfants prenaient de la drogue, les parents avaient tendance à être les derniers prévenus.
— Ouais, admit-il, percevant son scepticisme. Je me fie pas trop à Brian Keller.
— Keller ? répéta-t-elle, en traversant encore un palier et en se dirigeant vers la volée de marches suivante.
— C'est le père. Le fils a repris le nom de jeune fille de sa mère.
Elle s'arrêta de monter, plus pour reprendre son souffle que pour autre chose.
— Où est-ce que tu t'es garé, bon sang ?
— Dernier niveau, dit-il. Encore un étage.
Elle attrapa la rambarde, se hissant en haut des marches.
— Qu'est-ce qui ne va pas, avec le père ?
— Il y a quelque chose, flaira-t-il. Ce matin, il se comportait comme s'il voulait me parler, mais sa femme est revenue dans la pièce et il l'a bouclé.
— Tu vas l'interroger de nouveau ?
— Demain, confirma-t-il. Frank va creuser un peu dans cette direction.
— Frank ? s'étonna-t-elle, surprise. Pourquoi tu ne contactes pas Lena? Elle est en meilleure posture pour...
Il la coupa.
— Lena n'est plus flic.
Sara resta bouche close, le temps de gravir les dernières marches, défaillant presque de soulagement quand il ouvrit la porte tout en haut de l'escalier. Même tard dans la journée, le niveau supérieur était plein à craquer de voitures de toutes les marques et de tous les modèles. Il y avait de l'orage dans l'air, le ciel virait au noir menaçant. L'éclairage de sécurité clignota, ils se dirigèrent vers le véhicule banalisé de Jeff.
Un groupe de jeunes, bras très musclés croisés sur la poitrine, traînait autour d'une grosse Mercedes noire. Comme Jeffrey les dépassait, les types échangèrent des regards, devinant qu'il s'agissait d'un flic. Elle sentit le battement de son cœur accélérer, elle attendit qu'il déverrouille la portière, prise d'une terreur inexplicable à l'idée qu'il puisse arriver quelque chose d'horrible.
Une fois à l'intérieur de la voiture, elle se sentit en sécurité, douillettement protégée dans cet intérieur de feutre bleu. Elle le regarda contourner la voiture par-devant, sans quitter des yeux le groupe de voyous près de la Mercedes. Toute cette mise en scène avait un but, elle le savait. Si les gaillards le sentaient effrayé, ils allaient venir le harceler. Si Jeffrey les sentait vulnérables, il allait probablement se croire obligé de provoquer quelque chose.
« Ceinture de sécurité », lui rappela-t-il, en refermant la portière. Elle obtempéra, encliqueta la ceinture à hauteur de son bassin.
Elle garda le silence, ils sortirent du parking. Dans la rue, elle appuya sa tête dans sa main, regarda défiler le centre-ville, en pensant combien tout cela s'était transformé depuis sa dernière visite. Les bâtiments étaient plus hauts, et les voitures de la file voisine lui parurent rouler trop près. Elle n'était plus une citadine. Elle avait envie de retourner dans sa petite bourgade, où tout le monde se connaissait - ou tout au moins croyait se connaître.
— Je suis désolé d'être arrivé en retard, s'excusa-t-il.
— Ça va, le rassura-t-elle.
— Ellen Schaffer, commença-t-il. Le témoin d'hier.
— A-t-elle raconté quelque chose ?
— Non, dit-il, et il prit un temps de silence, avant d'achever. Elle s'est suicidée, ce matin.
— Quoi ? s'écria-t-elle. Pourquoi ne m'as-tu pas informée ? ajouta-t-elle avant qu'il ait pu répondre.
— Je te le dis, maintenant.
— Tu aurais dû m'appeler.
— Qu'aurais-tu fait ?
— Je serais revenue à Grant County.
— C'est ce que tu fais, maintenant.
Sara tâcha de réprimer son irritation. Elle n'appréciait guère qu'on la protège de la sorte.
— Qui a constaté la mort ?
— Hare.
— Hare ? s'exclama-t-elle, une part de son irritation dirigée contre son cousin, qui ne l'avait informée de rien, au téléphone. Il a trouvé quelque chose ? Qu'a-t-il signalé ?
Jeffrey se planta l'index sur le bout du menton, et il imita la voix de Hare, placée quelques octaves au-dessus de celle de Jeffrey.
— « Ne me souffle pas. Il manque quelque chose. »
— Qu'est-ce qui manquait ?
— La tête.
Sara laissa échapper un long borborygme. Elle détestait les blessures à la tête.
— Tu es certain que c'était un suicide ?
— C'est ce qu'on doit découvrir. Il y avait une non-conformité de la cartouche employée.
Sara écouta ce qu'il avait à lui rapporter des événements de la matinée, depuis l'entretien avec les parents d'Andy Rosen jusqu'à la découverte d'Ellen Schaffer morte. Elle l'arrêta quand il en arriva à l'histoire de la flèche que Matt avait dénichée, plantée dans la terre sous la fenêtre d'Ellen.
— C'est aussi ce que j'ai fait, lui raconta-t-elle. J'ai marqué mon chemin, quand je cherchais Tessa.
— Je sais, se souvint-il, sans commenter davantage.
— C'est pour ça que tu ne voulais pas m'en informer ? insista-t-elle. Je n'apprécie pas que tu me caches des informations. Cela ne relève pas de ta décision...
Il la coupa, avec une véhémence soudaine.
— Sara, je veux que tu fasses attention. Je ne veux pas que tu ailles sur le campus de la faculté toute seule. Je ne veux pas que tu traînes sur les lieux de ces morts violentes. Tu me comprends ?
Elle ne répondit rien, surtout parce qu'elle demeurait sous le choc.
— Et tu ne restes pas chez toi toute seule. Elle ne put se retenir.
— Attends un peu...
— S'il le faut, je viendrais dormir sur ton canapé, l’interrompit-il. Mon souci, en l'occurrence, n'est pas de te pousser à coucher avec moi. Mon souci, c'est de ne pas avoir à m'inquiéter tout de suite du sort de quelqu'un d'autre.
— Tu crois que tu as du souci à te faire à mon sujet ?
— Tu croyais devoir t'en faire au sujet de Tessa?
— Ce n'est pas pareil.
— Cette flèche peut signifier quelque chose. Elle pourrait très bien se retourner vers toi.
— Des gens qui font des marques dans la terre du bout de leur soulier, ça arrive tout le temps.
— Tu t'imagines que c'est une coïncidence ? Ellen Schaffer a eu la tête emportée...
— À moins qu'elle ne se la soit fait sauter elle-même.
— Ne m'interromps pas, la prévint-il, et cela l'aurait portée à rire, si ses mots n'étaient pas empreints d'une évidente inquiétude pour sa sécurité. Je te préviens, je ne vais pas te laisser seule.
— Nous ne sommes même pas certains que ce soit un meurtre, Jeffrey. Mis à part quelques détails qui clochent, et qui pourraient assez facilement s'expliquer, cela pourrait fort bien se révéler être un suicide.
— Donc tu penses qu'Andy s'est donné la mort, que Tess a reçu des coups de couteau, et qu'aujourd'hui, cette fille s'est tuée, et que tout ça n'a aucun rapport ?
Sara savait que c'était peu vraisemblable, mais elle maintint sa position.
— C'est possible.
— Ouais, enfin, lâcha-t-il, un tas de choses sont possibles, mais toi, ce soir, tu ne restes pas seule en ville. C'est compris?
Elle ne put lui proposer que son silence, en signe d'assentiment.
— Je ne vois pas quoi décider d'autre, Sara. Je ne peux pas me soucier pour toi comme ça. Je ne peux pas sentir que tu es en péril. Ça m'empêcherait complètement de fonctionner.
— C'est bon, admit-elle finalement, tâchant de lui donner l'impression qu'elle avait compris. Elle s'aperçut alors que c'était justement ce dont elle avait le plus envie, se retrouver dans sa maison, à dormir dans son lit, seule.
— Si tout ça n'a aucun lien, reprit-il, tu pourras toujours me traiter de connard, plus tard.
— Tu n'es pas un connard, protesta-t-elle, car elle savait que son inquiétude était réelle. Dis-moi ce qui t'a retardé. Tu as découvert quelque chose ?
— Je me suis arrêté au salon de tatouage, en sortant de la ville, et j'ai parlé au propriétaire.
— Hal ?
Il lui lança un bref regard oblique, à l'instant où il s'engageait dans l'autoroute inter-États.
— Comment connais-tu Hal ?
— Il a été un de mes patients, il y a longtemps, lui expliqua-t-elle, et elle étouffa un bâillement. Ensuite, pour lui prouver qu'il ne savait pas tout de son existence, elle ajouta ceci : Tessa et moi, on allait se faire tatouer, il y a de ça quelques années.
— Tatouer ? Jeffrey resta sceptique. Vous alliez vous faire tatouer !
Elle le gratifia d'un sourire qu'elle espérait futé.
— Pourquoi, pas toi ? Elle se tourna sur son siège, afin de pouvoir mieux le regarder. Pendant un moment, il ne faut pas les mouiller. Le lendemain, on allait à la plage.
— Et tu te faisais tatouer quoi ?
— Oh ! je ne me souviens pas, lui avoua-t-elle, alors qu'elle s'en souvenait fort bien.
— Et où est-ce que tu te faisais tatouer ? Elle haussa les épaules.
— D'accord, ajouta-t-il, toujours incrédule.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit? lui demanda-t-elle. Hal ? Il soutint son regard quelques fractions de seconde avant de répondre.
— Qu'il ne pratique pas le tatouage sur les gamins de moins de vingt et un ans, à moins d'en parler d'abord à leurs parents.
— C'est intelligent, remarqua-t-elle, en déduisant que Hal avait dû opter pour cette attitude après le flot de coups de téléphone furibonds des parents qui envoyaient leurs enfants à l'école pour qu'on les éduque, pas pour qu'on les décore de tatouages indélébiles.
Elle réprima encore un bâillement. Les mouvements de la voiture la berçaient, ils auraient pu facilement l'endormir.
— Il se pourrait quand même qu'il y ait un lien, souligna-t-il, mais il n'avait pas l'air très confiant. Andy a un piercing. Ellen Schaffer, un tatouage. Ils ont fort bien pu se les faire ensemble. Il y a des milliers de salons de tatouage, entre ici et Savannah.
— Qu'ont dit les parents ?
— C'est un peu compliqué de leur poser la question directement. Ils n'avaient pas l'air d'être au courant.
— Normalement, ce n'est pas le genre de truc pour lequel un gamin demande une permission.
— J'imagine bien que non, acquiesça-t-il. Si Andy Rosen était encore en vie, en ce qui concerne Schaffer, ce serait lui mon suspect numéro un. Ce gamin était manifestement obsédé par elle. Son visage prit une expression amère. J'espère pour toi, du fond du cœur, que tu n'auras jamais à voir ce dessin.
— Tu es certain qu'ils se connaissaient ?
— Ses amies à elle sont formelles. D'après tout le monde, à la résidence universitaire, Schaffer était habituée aux garçons qui se prenaient de passion pour elle, passion à sens unique, cela va de soi. Cela lui arrivait tout le temps, et elle ne les remarquait même pas. J'ai parlé au prof d'art. Même lui, ça ne lui a pas échappé.
Andy musardait autour d'Ellen, et elle, elle l'ignorait, elle n'avait pas la moindre idée de qui il était.
— C'était une fille séduisante. Sara n'en conservait pas beaucoup de souvenirs, antérieurement à l'agression au couteau de Tessa, mais Ellen Schaffer était suffisamment jolie pour lui laisser une impression.
— Il pourrait s'agir d'un rival jaloux, observa-t-il, mais d'un ton guère convaincu. Peut-être qu'un gosse s'est entiché de Schaffer et s'en est pris à Andy ? Il s'arrêta, réfléchissant à cette théorie. Ensuite, comme Schaffer ne se serait pas précipitée en courant vers son prétendant, il l'aurait tuée, elle aussi ?
— C'est possible, admit Sara, en se demandant quelle place occuperait l'agression de Tessa là-dedans.
— Schaffer a pu voir quelque chose, poursuivit-il. Peut-être qu'elle a aperçu quelque chose dans les bois, quelqu'un.
— Ou peut-être ce quelqu'un qui attendait dans les bois a-t-il cru qu'elle avait vu quelque chose.
— Tu penses que Tessa se souviendrait de ce qui s'est passé ?
— Avec ce genre de blessure à la tête, l'amnésie est courante. Je doute qu'elle se remémore jamais la situation et, même si c'était le cas, lors d'un contre-interrogatoire, ça ne tiendrait pas. Elle n'ajouta pas qu'elle espérait bien que sa sœur ne se souviendrait jamais de rien. Le souvenir de Tessa perdant son enfant était suffisamment pénible comme cela pour Sara. Elle refusait d'imaginer ce que représenterait, pour sa sœur, le fait de vivre avec ces événements constamment à l'esprit.
Elle changea de sujet, pour revenir à Ellen Schaffer.
— Est-ce que quelqu'un a vu quelque chose ?
— Tout le monde était parti de la résidence.
— Personne n'est resté pour cause de maladie ? s'étonna-t-elle, calculant que cinquante étudiantes se rendant toutes en classe, comme elles étaient supposées le faire, voilà qui était suffisamment rare pour mériter de figurer dans les gazettes.
— Nous avons procédé à un porte-à-porte dans tout le bâtiment, rapporta-t-il. Tout le monde a été en mesure de justifier son emploi du temps.
— Quel bâtiment ?
— Keyes House.
— Les bonnes élèves, releva-t-elle, sachant que cela expliquerait pourquoi elles étaient toutes en classe. Personne, sur le campus, n'a entendu le coup de feu ?
— Certaines personnes se sont présentées pour affirmer avoir entendu une pétarade de moteur de voiture. Il tambourina sur le volant. Elle s'est servie d'un fusil à pompe calibre douze.
— Seigneur Dieu ! s'exclama-t-elle, s'imaginant à quoi devait ressembler le résultat.
Il tendit la main vers la banquette arrière et sortit un dossier de sa serviette.
— A bout portant, précisa-t-il, en tirant une photo couleur du dossier. Elle avait probablement le fusil dans la bouche. La tête a fort bien pu étouffer la détonation, tenir lieu de silencieux.
Elle alluma le lecteur de cartes pour regarder la photo. C'était encore pire que ce qu'elle avait imaginé.
— Seigneur ! marmonna-t-elle. L'autopsie allait être compliquée. Elle jeta un coup d'œil à l'horloge de l'autoradio. Ils n'atteindraient pas Grant avant huit heures du soir, en fonction de la circulation. Les deux autopsies allaient prendre au moins trois à quatre heures chacune. Elle remercia silencieusement Hare d'avoir proposé de la remplacer demain. Vu la tournure que prenaient les événements, elle aurait besoin d'une journée entière de sommeil.
— Sara ? s'enquit-il.
— Désolée, s'excusa-t-elle, en lui prenant le dossier. Elle l'ouvrit, mais à la lecture, sa vue se brouilla. À la place, elle se concentra sur les photos, en passant sur celle de la flèche plantée dans la terre pour aller directement voir celles de la scène de cette mort violente.
— Quelqu'un a très bien pu se faufiler par une fenêtre, continua Jeffrey. Peut-être qu'il était déjà sur les lieux, caché dans le placard ou je ne sais quoi de ce genre. Elle va dans la salle de bains, au bout du couloir, et puis elle revient dans sa chambre, et... boum. Il est là, il l'attendait.
— Tu as retrouvé des empreintes ?
— Il a pu porter des gants, lui signala-t-il, ne répondant donc pas exactement à la question.
— En général, les femmes ne se tirent pas dans la figure, releva-t-elle, en étudiant le gros plan du bureau d'Ellen Schaffer. C'est plus un geste d'homme. Elle avait toujours considéré que les statistiques avaient quelque chose de sexiste, mais les chiffres étaient imparables.
— Il y a un truc qui ne colle pas dans tout ça. Jeffrey désigna la photographie. Pas seulement à cause de la flèche. Mettons de côté ce détail, mettons aussi Tessa de côté. Ce coup de feu ne tombe quand même pas d'aplomb.
— Pourquoi ?
— J'aimerais pouvoir te l'expliquer. C'est exactement comme avec Andy Rosen. Je n'arrive pas à mettre le doigt sur ce qui cloche.
Sara songea à Tessa, allongée dans son lit d'hôpital. Elle entendait encore les paroles de sa sœur, lui commandant de retrouver celui qui leur avait infligé ça à tous. La photographie de la chambre d'Ellen Schaffer lui remit un souvenir en mémoire. À l'époque, elle s'était rendue en voiture jusqu'à l'université de Vassar, pour aider Tessa à s'installer. La chambre de sa sœur, dans la résidence universitaire, était décorée de la même manière que celle d'Ellen Schaffer. Des affiches de la World Wildlife Fédération et de Greenpeace étaient punaisées aux murs à côté de photos de garçons, arrachées aux pages de divers magazines. Sur un calendrier accroché au-dessus d'un des bureaux, les dates importantes étaient cerclées de rouge. La seule chose du cliché qui ne cadrait pas avec son souvenir, c'était la panoplie des instruments de nettoyage pour fusil, posés sur ce bureau.
Sara revint en arrière, vers les pages précédentes du rapport. Elle savait que lire sans ses lunettes allait lui donner la migraine, mais elle tenait à avoir le sentiment d'accomplir quelque chose. Le temps qu'elle ait achevé son passage en revue des informations compilées par Jeff sur la mort d'Ellen Schaffer, ça cognait dans son crâne et elle avait mal au cœur d'avoir lu dans une voiture en mouvement.
— Qu'en penses-tu ? voulut-il savoir.
— J'en pense..., commença-t-elle, en baissant les yeux sur le dossier refermé. J'en pense que je n'en sais rien. Les deux décès ont pu être montés de toutes pièces. J'imagine que Schaffer a très bien pu se faire surprendre. Peut-être qu'elle a été atteinte par ce coup de feu, mais à l'arrière du crâne. Or nous ne savons pas où se trouve l'arrière de son crâne.
Elle sortit plusieurs clichés, les disposa plus ou moins dans l'ordre.
— Elle est couchée sur le canapé. Elle a fort bien pu être placée dans cette position. Elle a pu s'y allonger de son propre chef. Son bras n'est pas assez long pour atteindre la détente, donc elle s'est servie de son orteil. Ce n'est pas si rare. Parfois, les gens utilisent des cintres. Elle jeta de nouveau un coup d'œil au rapport, relisant les notes de Jeffrey sur l'incohérence entre la cartouche et le calibre du fusil. Aurait-elle pu être au courant du danger qu'il y avait à utiliser la mauvaise cartouche ?
— J'ai posé la question à son instructeur. Selon lui, elle était très soigneuse avec son arme. Il observa un temps de silence. Et d'abord, qu'est-ce que le Grant Tech fabrique avec une équipe féminine de tir ?
— Article Neuf, lui rappela-t-elle, se référant à la législation qui imposait aux universités d'accorder aux femmes le même accès aux sports qu'aux hommes. Si cette politique avait existé quand Sara fréquentait l'université, l'équipe de tennis féminine aurait au moins obtenu un peu d'heures sur le court. Alors qu'en réalité, elle était contrainte d'aller frapper des balles au mur, dans le gymnase. Et encore, seulement quand les garçons de l'équipe de base-ball ne s'y entraînaient pas.
— Je pense que c'est formidable, reprit-elle, d'avoir une chance d'apprendre un sport.
Chose surprenante, Tolliver approuva.
— L'équipe est plutôt bonne. Elles ont remporté toutes sortes de compétitions.
— Donc les gens du campus qui savaient qu'elle en faisait partie savaient aussi qu'elle possédait un fusil.
— Peut-être.
— Elle conservait l'arme dans sa chambre ?
— Toutes les deux, précisa-t-il. Sa colocataire en faisait partie elle aussi.
Sara repensa au fusil.
— Tu as déjà relevé les empreintes ?
— Carlos s'en est chargé, lui indiqua-t-il, puis il anticipa la question suivante. Les empreintes digitales d'Ellen Schaffer figurent sur le canon, sur la pompe, et sur ce qui reste de la cartouche.
— Une seule cartouche ? s'enquit-elle. A sa connaissance, un fusil à pompe comportait un magasin de trois cartouches. Pomper la première en logeait une autre, pour un tir en série.
— Ouais, lui confirma-t-il. Une seule, le mauvais calibre par rapport à l'arme, et l'étrangleur de skeet vissé sur le canon pour obtenir un diamètre plus étroit.
— Est-ce que son orteil coïncide avec l'empreinte sur la détente ?
— Je n'ai même pas pensé à vérifier, reconnut-il.
— On s'en occupera avant l'autopsie, lui suggéra-t-elle. Tu crois que quelqu'un a pu la forcer à charger le fusil, quelqu'un qui n'en saurait pas beaucoup sur les armes ?
— La première cartouche a toujours de fortes chances de s'enrayer dans le canon. Si elle n'en avait pas d'autre chargée dans le magasin, alors elle aurait pu gagner un peu de temps. Peut-être même aurait-elle pu retourner l'arme et s'en servir pour tirer sur le type.
— La cartouche n'aurait pas explosé dans le canon ?
— Pas nécessairement. Si elle avait un magasin plein, la seconde cartouche aurait percuté la première et elles auraient toutes les deux explosé près de la chambre.
— C'est peut-être pour ça qu'elle n'en a chargé qu'une, releva-t-elle.
— Elle était soit réellement futée, soit vraiment stupide, en conclut-il.
Sara ne quittait plus les photos des yeux. Elle était confrontée à beaucoup de cas de suicide, et celui-ci présentait toutes les apparences d'un suicide comme un autre. Si Andy Rosen n'était pas mort la veille, et si Tessa n'avait pas été blessée, Sara et Jeffrey ne se seraient pas posé de questions. Même l'écorchure dans le dos d'Andy n'aurait pas suffi à justifier l'ouverture d'une enquête en bonne et due forme.
— Qu'est-ce qui les relie tous entre eux ?
— Je n'en sais rien, admit-il. Tessa, là-dedans, c'est le joker, l'élément imprévisible. Schaffer et Rosen ont en commun la classe d'art, mais c'est...
— C'est juif ? l'interrompit Sara. Schaffer, je veux dire.
— Rosen, oui, c'est sûr, répondit-il. Pour Schaffer, je n'en suis pas certain.
Sara sentit en elle toute l'emprise de l'angoisse, tandis qu'elle essayait d'établir une possible relation.
— Andy Rosen est juif. Ellen Schaffer l'est peut-être. Tessa sort avec un Noir. Non seulement elle sort avec lui, mais elle en attendait un enfant.
— Qu'es-tu en train de raconter ? s'étonna-t-il, mais elle savait bien qu'il la suivait dans son raisonnement.
— Soit Andy a été poussé, soit il a sauté d'un pont qui portait un graffiti raciste bombé sur un pilier.
Il regarda fixement la route droit devant lui, sans rien dire pendant une bonne minute au moins.
— Tu penses qu'il y a un lien ?
— Je l'ignore, lui dit-elle. Il y avait un svastika, sur ce pont.
— Et, à côté, « Die Nigger », lui rappela-t-il. Mais rien sur les Juifs. Il tambourina de nouveau sur le volant. Si cela visait Andy parce qu'il était juif, alors l'inscription aurait été plus explicite. Il y aurait eu inscrit « Die Jews1 ».
— Et l'étoile de David qu'on a retrouvée dans les bois ?
— Peut-être qu'Andy a marché à travers bois cl qu'il l'a fait tomber avant de se suicider. Nous ne possédons rien qui le relie à l'agresseur de Tessa. Il y eut un silence. Pourtant, Rosen et Schaffer sont des noms juifs. Cela pourrait constituer un lien.
— Il y a beaucoup de gamins juifs sur le campus.
— C'est vrai.
— Tu crois que ce graffiti signifie qu'une espèce de groupe défendant la suprématie blanche serait à l'œuvre, là-bas ?
1. « Mort aux Juifs. » (N.D.T.)
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