Slaughter Karin - A Froid
Mardi
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8
En sortant du cinéma avec Ethan, Lena réprima un bâillement. Quelques heures plus tôt, elle avait pris de la Vicodine et, si cela avait peu d'effet sur sa douleur au poignet, le comprimé lui flanquait un sommeil d'enfer.
— À quoi penses-tu ? s'enquit Ethan, la réplique de presque tous les types qui attendent de la fille qu'elle fasse toute la conversation.
— Que cette fête a intérêt à marcher, lui lança-t-elle, en injectant une nuance de menace dans sa voix.
— Je te comprends, fit-il. Ce flic, il s'est encore manifesté ?
— Non, lui mentit-elle, car son service d'identification des correspondants avait enregistré cinq appels du poste, depuis qu'elle était rentrée de ce café. D'ici à ce que Tolliver vienne frapper à sa porte, ce n'était plus qu'une question de temps et, quand on en arriverait là, elle aurait intérêt à avoir quelques réponses à lui apporter, sinon, elle en subirait les conséquences. Elle avait conclu, pendant le film, que Chuck n'allait pas la virer uniquement sur la foi des on-dit de Jeffrey, mais ce gros connard pouvait lui infliger bien d'autres traitements. Chuck adorait suspendre des épées de Damoclès au-dessus de la tête de Lena, et - si nul que soit son boulot actuel -, il pouvait la rendre encore plus misérable.
— Le film, tu as aimé ? demanda Ethan.
— Pas vraiment, lui avoua-t-elle, tâchant de penser à ce qu'elle ferait si l'ami d'Andy ne se pointait pas. Elle devrait trouver un moment dans la matinée de demain pour aller causer avec Jill Rosen. Elle avait appelé le service de la doctoresse et laissé trois messages, mais cette dernière n'avait pas rappelé. Lena avait besoin de savoir ce que Rosen avait raconté à Tolliver. Elle avait même farfouillé dans le fond de son placard pour en sortir ce foutu répondeur, pour le cas où le médecin la rappellerait ce soir, pendant qu'elle était sortie.
Elle leva le nez vers le ciel, respira à fond, pour essayer de s'éclaircir la tête. Elle avait besoin de quelqu'un avec qui parler de tout ça, mais elle n'avait personne à qui se fier.
— Belle soirée, remarqua Ethan, croyant probablement qu'elle admirait les étoiles. Pleine lune.
— Demain il va pleuvoir, lâcha-t-elle, en serrant et en desserrant la main. Un vilain hématome noir et bleuâtre lui entourait le poignet, à l'endroit où Ethan l'avait agrippée, et elle était quasi certaine d'avoir un problème. Quand elle se tenait la main ballante, le long du corps, les os lui faisaient mal et, à cause de l'enflure, elle avait eu du mal à boutonner sa manchette de chemise. Elle avait gardé son poignet bandé, jusqu'à ce que le garçon frappe à la porte, mais elle préférerait être damnée plutôt que de lui montrer qu'elle avait mal.
L'ennui, c'était qu'elle ne serait pas payée avant lundi. Si elle se rendait aux urgences, histoire de passer une radio, la contribution de cinquante dollars qu'exigeait son assurance santé allait nettoyer son compte en banque. Elle ne pensait pas avoir de fractures, car elle arrivait encore à remuer la main. Si cela la faisait encore souffrir lundi, elle s'en occuperait à ce moment-là. De toute manière, elle était droitière, elle avait vécu avec des douleurs plus méchantes que ça, et plus longtemps que deux jours. C'était presque rassurant : un rappel de ce qu'elle était en vie.
Comme s'il sentait ce qui lui traversait l'esprit, Ethan la questionna.
— Comment va ton poignet ?
— Bien.
— Je suis navré de t'avoir fait ça. Je voulais juste... Il parut chercher les mots exacts... je ne voulais pas que tu partes.
— Sympa, comme façon de le montrer.
— Désolé de t'avoir fait du mal.
— Peu importe, grommela-t-elle. En un sens, rien qu'à en parler, son poignet la lançait davantage. Avant de quitter sa chambre, elle avait repris un cachet de Vicodine, et emporté un sachet de huit cents milligrammes de Motrine dans sa poche, au cas où la douleur empirerait. Pendant qu'Ethan suivait du regard un groupe de gamins sur le parking de la maison des étudiants, elle en profita pour avaler la Motrine, à sec, sans eau, et toussa parce que le médicament était passé par le mauvais tuyau.
— Ça va? s'inquiéta-t-il.
— Bien, réussit-elle à articuler, en se tapant sur la poitrine du plat de la main.
— Tu es en train d'attraper froid ?
— Non, lui assura-t-elle, en toussant de nouveau. Quand est-ce que ça commence, cette soirée ?
— Ça devrait commencer à monter en régime, là.
Il se dirigea vers un chemin, entre deux buissons. Elle savait que c'était un raccourci à travers bois, vers les chambres de la résidence universitaire, sur le côté ouest du campus, mais elle n'avait aucune envie de l'emprunter ce soir, même par une nuit de pleine lune. Comme elle ne suivait pas, il se retourna vers elle.
— Par là, ça va plus vite.
Pour des raisons évidentes, elle répugnait à suivre quelqu'un dans une zone située à l'écart et plongée dans le noir. En surface, il semblait regretter de lui avoir fait mal, mais elle avait déjà découvert à quel point il pouvait être d'humeur lunatique.
— Allez, insista-t-il, tâchant de plaisanter. Tu n'as pas encore peur de moi, quand même ?
— Va te faire foutre, lança-t-elle, en se forçant à mettre un pied devant l'autre. Elle fourra la main dans sa poche de derrière, espérant que le geste paraîtrait anodin. Le bout de ses doigts effleura un canif de dix centimètres et, de savoir qu'elle l'avait sur elle, elle se sentit plus en sécurité.
Il ralentit, pour pouvoir marcher à sa hauteur.
— Tu travailles ici depuis longtemps ?
— Non.
— Combien de temps ?
— Quelques mois.
— Ton boulot, ça te plaît ?
— C'est un boulot.
Il eut l'air de capter le message, continua de marcher. Pourtant, quelques minutes plus tard, il se retrouva un peu en retrait. Elle discernait l'ombre de son visage, mais sans lire son expression. Il s'exprima, l'air sincère.
— Je suis désolé que tu n'aies pas aimé le film.
— Ce n'est pas ta faute. Mais c'était bien lui qui avait choisi ce film français sous-titré.
— Je croyais que ça te brancherait, ce genre de truc.
Elle se demanda si quelqu'un, dans l'histoire du monde, s'était déjà aussi lourdement trompé.
— Si j'ai envie de lire, je prends un bouquin.
— Tu lis beaucoup ?
— Pas beaucoup, reconnut-elle, mais ces derniers temps elle avait été captivée par quelques romans d'amour à l'eau de rose, pris à la bibliothèque du campus. Elle s'était mise à planquer les ouvrages derrière le porte-revues, pour que personne ne les emprunte avant qu'elle les ait terminés. Elle préférerait se trancher la gorge plutôt que de donner à Nan Thomas l'occasion de découvrir quel genre de conneries elle lisait.
— Et le cinéma ? insista-t-il, pas décontenancé. Quel genre de films tu aimes, alors ?
Elle essaya de ne pas paraître trop agacée.
— Je n'en sais rien, Ethan. Le genre qui se comprend.
Il eut finalement l'air de saisir le message, et se tut. Elle regardait par terre, essayant de ne pas trébucher. Ce soir, elle avait opté pour ses bottes de cow-boy, et elle n'avait pas l'habitude de marcher avec des chaussures à talons - même à petits talons. Elle portait aussi un jean, avec une chemise vert foncé à col boutonné, et avait mis un trait d'eye-liner, seule concession en vue d'une sortie dans le grand monde. Elle avait laissé ses cheveux détachés, rien que pour signifier à Ethan ce qu'elle pensait de son conseil.
Lui, il était en jean large, mais il portait encore un t-shirt noir à manches longues, qui lui recouvrait les bras. Elle savait que ce n'était pas le même t-shirt, car elle sentait son odeur de lessive, avec juste un soupçon d'eau de Cologne. Ses bottes de sécurité à bout en acier complétaient l'ensemble, et elle se dit que si elle le perdait dans les bois, elle pourrait retrouver sa trace rien qu'aux profondes empreintes que ses semelles laissaient dans le sol.
Quelques minutes plus tard, ils se retrouvaient dans une clairière, derrière la résidence des garçons. Le Grant Tech était assez vieux jeu, et seul un bâtiment de la résidence était mixte, mais, puisqu'on était dans une fac, les étudiants avaient évidemment trouvé le moyen de contourner les règlements, et tout le monde savait que Mike Burke, le professeur responsable des appartements des garçons, était sourd comme un pot : il était donc peu probable qu'il entende les filles entrer et sortir en douce, et à toute heure. Pour ce qui était de ce soir, Lena se dit qu'ils avaient dû lui chiper ses prothèses auditives, et les balancer dans une fosse septique. La musique en provenance du bâtiment était si forte que le sol vibrait sous leurs pieds.
— Le docteur Burke est chez sa mère pour la semaine, lui apprit Ethan, avec un grand sourire. Il a laissé un numéro, au cas où on aurait besoin de lui.
— C'est ta résidence ?
Il hocha la tête, en se dirigeant vers le bâtiment. Elle l'arrêta, élevant la voix pour se faire entendre, malgré la musique.
— Là-dedans, tu me traites comme ta petite amie, d'accord ?
— C'est pas ce que tu es ? Non ?
Elle le regarda de travers.
— Si.
Il se remit à marcher, et elle le suivit.
Plus ils s'approchaient du bâtiment, plus le bruit la repoussait. Toutes les lumières étaient allumées, y compris celle des chambres du dernier étage, qui étaient réservées à l'enseignant responsable. La musique se situait à mi-chemin entre un mix de dance music à l'européenne et de l'acid jazz, avec un peu de rap saupoudré sur l'ensemble, et elle eut l'impression que, d'un moment à l'autre, ses oreilles allaient se mettre à saigner sous la puissance des décibels.
— Ils n'ont pas peur que la sécurité rapplique ?
Ethan sourit à sa réflexion, et elle lui concéda l'avantage, l'air un peu renfrogné. Presque tous les matins, quand elle arrivait au travail, tous ses collègues qui avaient été de service la soirée précédente étaient encore sur leur lit de camp, dans la pièce du fond, une couverture calée sous le menton, à baver sur leur oreiller après une longue nuit de sommeil. Elle savait, d'après l'emploi du temps, que Fletcher était de service ce soir. De tous les hommes de service la nuit, c'était lui le pire. Depuis qu'elle était arrivée à la fac, Fletcher n'avait pas consigné un seul incident dans son registre. Naturellement, tout un tas de délits nocturnes ne faisaient jamais l'objet de la moindre déclaration, et ils passaient même totalement inaperçus, sous le couvert de l'obscurité. Lena avait lu, dans une brochure d'information, que moins de cinq pour cent de toutes les femmes qui se faisaient violer sur les campus universitaires déposaient plainte auprès de la police. Elle leva les yeux vers le bâtiment, en se demandant si quelqu'un ne serait pas en train de se faire agresser, à la minute même.
« Salut, Green ! » Un jeune homme, légèrement plus grand et plus carré qu'Ethan, vint à sa rencontre et lui tambourina du poing sur la poitrine. Ethan lui rendit ses coups de poing, et ils échangèrent une poignée de main compliquée, qui aurait pu tenir lieu de tout et de n'importe quoi, sauf d'invitation à danser sur la piste.
— Lena, s'écria Ethan, en poussant la voix pour se faire entendre par-dessus la musique. Voilà Paul.
Lena s'efforça de sortir son plus beau sourire, en se demandant si ce n'était pas le copain d'Andy Rosen.
Paul la toisa des pieds à la tête, comme pour jauger dans quelle mesure elle était baisable. Elle l'imita, en lui faisant clairement comprendre qu'il ne correspondait pas à ses critères. Il avait un air assez insipide, comme peuvent l'être les garçons quand ils sont pris entre l'adolescence et l'âge adulte. Il portait un pare-soleil jaune, la visière en arrière, sur une tignasse de cheveux blonds taillés court, qui pointaient sur le sommet du crâne. Il avait une tétine et une flopée de colifichets, l'air tout droit sortis d'une collection de gadgets Hello Kitty, pendus autour du cou à une chaîne en métal vert. Il vit qu'elle le remarquait, et se fourra la tétine dans la bouche, en tétant bruyamment.
— Ho ! s'écria Ethan, en cognant du poing dans l'épaule de Paul, l'air de protéger son territoire. Où est Scooter ?
— A l'intérieur, fit Paul. Sûrement en train d'essayer de les convaincre d'arrêter cette musique de merde, musique de nègres. Il prit la pose, projetant les mains en tous sens, en rythme avec le morceau.
En entendant ce mot, Lena se hérissa, mais elle essaya de ne pas le montrer. Elle ne dut pas trop y parvenir, car Paul la prit à partie, usant d'une espèce de langage que seul emploierait un sale porc de raciste.
— Eh ! t'es avec les frères, toi ?
— Ta gueule, mec, s'écria Ethan, en le frappant du poing bien plus fort que la fois précédente.
Paul éclata de rire mais heurta un groupe de gens qui marchaient en direction des bois. Il proféra des injures raciales, s'éloignant suffisamment pour que la musique noie ce qu'il déblatérait.
Ethan avait les poings serrés à bloc, les muscles de ses épaules saillaient sous son t-shirt.
— Putain d'enculé ! cracha-t-il.
— Pourquoi tu ne te calmes pas un peu ? suggéra-t-elle, mais quand il se tourna vers elle, elle sentit son cœur cogner à tout rompre. Sa colère la transperça comme un rayon laser, et elle posa la main sur sa poche de derrière, toucha le couteau, comme si c'était un talisman.
— T'écoute pas ce qu'il raconte, d'accord ? lui lança-t-il. C'est un crétin.
— Ouais, acquiesça-t-elle, s'efforçant d'alléger la situation, ah ! ça oui !
Il lui adressa un regard chagriné, comme s'il était très important qu'elle le croie, avant de se diriger vers le bâtiment de la résidence.
La portée d'entrée était ouverte, un couple d'étudiants se tenaient juste en retrait. Lena était incapable de dire de quel sexe ils étaient, mais elle s'imagina que si elle traînait par là deux secondes de plus, elle finirait bien par s'en faire une petite idée. Elle les dépassa, et détourna les yeux, tentant d'identifier une odeur particulière qui flottait dans l'air. Après sept semaines de travail sur le campus, elle connaissait assez bien l'odeur de l'herbe, mais là, c'était tout autre chose.
À l'entrée, un long couloir central, avec un escalier, rejoignait les trois étages, avec deux autres couloirs perpendiculaires qui partaient de chaque côté, donnant accès aux chambres et aux salles de douches. Cette résidence reproduisait le même plan que toutes les autres du campus. Le bâtiment dans lequel habitait Lena était très similaire, mis à part le fait que chaque chambre de la résidence du personnel se composait d'une petite suite, avec sa propre salle de bains et un petit salon qui tenait aussi lieu de kitchenette. Ici, en revanche, les étudiants étaient entassés à deux par chambre, avec des salles de bains communes au bout de chaque couloir.
Plus Ethan et Lena se rapprochaient du bout d'un couloir, mieux elle parvenait à discerner au moins deux odeurs qui flottaient dans l'air : la pisse et le vomi.
— J'ai besoin d'un petit stop ici, lui dit-il, en s'arrêtant devant une porte où était apposé un autocollant « Déchets dangereux ». Ça t'embête ?
— Je t'attends ici, lui dit-elle, en s'adossant contre le mur.
Il haussa les épaules, introduisit sa clef dans la serrure et secoua la porte, pour qu'elle s'ouvre. Elle ne comprenait pas pourquoi il se donnait la peine de la fermer à clef. La plupart des mômes du campus savaient qu'en secouant les poignées suffisamment fort, les portes s'ouvraient d'un coup toutes seules. La moitié des vols pour lesquels on l'appelait ne présentaient aucune trace d'effraction.
— À tout', lança-t-il avant d'entrer et de fermer la porte.
En l'attendant, elle regarda le panneau des messages, sur l'extérieur de sa porte. Il y avait en fait un tableau en liège occupant une moitié du panneau, et un tableau blanc occupant l'autre côté. Plusieurs mots étaient punaisés sur le liège, mais elle ne fut pas curieuse au point de les déplier et de les lire. Sur le tableau blanc, quelqu'un avait écrit : « Ethan taille bien les pipes », à côté d'un dessin qui ressemblait à un singe difforme tenant dans sa main à trois doigts soit une casquette de base-ball, soit un pénis en érection.
Elle soupira, se demandant ce qu'elle foutait là. Il faudrait peut-être qu'elle se rende demain au poste et qu'elle parle à Jeffrey. Il devait y avoir moyen de le convaincre qu'elle n'était pas impliquée dans cette affaire. Elle serait mieux inspirée de rentrer chez elle tout de suite, de se verser un verre et d'essayer de dormir un peu, pour que, quand le matin viendrait, elle ait la tête claire et soit en mesure de prendre une décision, et de s'y tenir. Ou alors, elle allait rester, causer avec le copain d'Andy, histoire d'avoir au moins quelque chose à proposer à Jeffrey, pour lui montrer qu'elle agissait en toute bonne foi.
— Désolé, s'excusa Ethan en réapparaissant, avec à peu près le même air qu'avant d'entrer dans la pièce.
Elle se demanda ce qu'il avait fabriqué là-dedans, mais pas assez pour l'interroger. Il s'était sûrement figuré qu'elle entrerait dans la pièce avec lui, et que là-dedans, il aurait pu la séduire, avec ses charmes d'ado. Elle espérait fermement ne pas être aussi cruche qu'elle devait le paraître à ses yeux.
— Oh ! des conneries, s'exclama-t-il, en essuyant le message sur le tableau blanc avec la manche de son t-shirt. C'est des mecs qui aiment bien déconner.
— Ouais, ponctua-t-elle, l'air de s'ennuyer.
— Je te jure, insista-t-il. Les pipes, moi, j'ai arrêté dès le lycée.
Elle faillit le croire, une fraction de seconde, puis s'autorisa un sourire, quand elle eut compris qu'il plaisantait.
Il continua dans le couloir.
— Ça te plaît, ce morceau ? lui demanda-t-il d'une voix forte.
— Bien sûr que non, le rassura-t-elle, en se demandant encore si elle ne ferait pas mieux de laisser tomber ce bazar. Elle n'avait qu'à se procurer le nom du gosse et laisser Jeffrey s'occuper de tout ça demain.
— Quel genre de musique tu aimes ?
— Le genre qui ne donne pas mal à la tête. On va lui parler, à ce copain, ou pas ?
— Par ici. Il eut un geste en direction de l'escalier principal.
Ils entrèrent donc dans le couloir central, où un bout de plâtre se décrocha et tomba du plafond, juste au-dessus d'elle. Elle avait beau n'entendre que la musique, elle sut que le sol craquait, au-dessus d'elle.
Au premier, il y avait une grande salle de réunion en haut de l'escalier, avec des TV et des tables pour les étudiants, mais apparemment, pour l'heure, ici, personne ne songeait à étudier. Il y avait aussi une cuisine collective, mais, à en juger par les autres résidences pour étudiants que Lena avait vues, elle ne devait certainement contenir qu'un frigo dans un état épouvantable, un micro-ondes avec la porte fermée, coincée, et quelques distributeurs automatiques. Au deuxième, il y avait moins de chambres et, même si elles étaient plus petites, ce deuxième étage était plus convoité. Après avoir reniflé les effluves des toilettes plus souvent fréquentées de l'étage inférieur, elle pouvait risquer une hypothèse pour expliquer la chose.
— Par ici, beugla Ethan.
Elle le suivit, et ils se frayèrent un passage au milieu des étudiants assis dans l'escalier. Aucun d'eux ne semblait avoir plus de quinze ans, mais ils buvaient tous une décoction rose qui devait contenir assez d'alcool pour qu'elle en perçoive l'odeur au passage. Et elle reconnut la troisième odeur présente dans les lieux : de l'alcool fort.
Le couloir du premier étage était encore plus bondé que les escaliers, et Ethan lui prit gentiment la main, pour qu'elle ne sente pas perdue. À ce contact soudain, elle se sentit comme avalée, et elle baissa brièvement les yeux sur la main du garçon, dans la sienne. Il avait les doigts longs et délicats, presque des doigts de fille. Les poignets étaient osseux, et elle put entrevoir les articulations noueuses qui dépassaient de la manche de son t-shirt. La salle était si exiguë, il y faisait si chaud, qu'elle n'arrivait pas à comprendre comment il supportait la chaleur. Peu importait ce qu'Ethan avait à cacher sous ses manches, cela ne pouvait pas justifier de suer à mort dans une pièce où s'entassait au moins une centaine de personnes, toutes en train de sauter sur place au rythme de ce qu'on aurait pu difficilement appeler de la musique.
Subitement, le vacarme cessa. La salle grogna à l'unisson, puis éclata de rire quand les lumières s'éteignirent.
Des inconnus vinrent buter dans Lena, et elle en eut le cœur au bord des lèvres. Un homme, à côté d'elle, chuchota quelque chose, une fille rit bruyamment. Derrière elle, un autre type appuya son corps contre celui de Lena, et cette fois, il y eut dans ce contact quelque chose de plus explicite.
— Hé ! remettez la musique ! hurla quelqu'un. Un autre lui répondit.
— Laissez-moi une minute, s'exclama quelqu'un, et une lampe torche s'alluma dans le coin, pendant que le DJ essayait de remettre son machin en route.
Les yeux de Lena finirent par s'accommoder à l'obscurité, et elle réussit à discerner des formes d'individus autour d'elle. Elle s'avança de quelques centimètres, et le type derrière elle la suivit comme une ombre. Ses mains remontèrent jusqu'à sa taille et il lui souffla dans l'oreille : « Salut. »
Lena se figea.
— Allons quelque part, fit-il, en se frottant contre elle.
Elle essaya de lui souffler « Arrête », mais le mot s'étrangla dans sa gorge. Avant d'avoir pu se retenir, elle se précipita vers Ethan, en lui enserrant le bras des deux mains.
— Quoi ? s'écria ce dernier.
Même dans le noir, elle le vit qui jetait un œil derrière lui, ce qui lui permit de recevoir instantanément la réponse à sa question. Ses muscles se tendirent, et il écrasa son poing dans la poitrine du type.
— Enfoiré, siffla-t-il.
Le type recula, en levant les mains en l'air comme s'il s'agissait d'un simple malentendu.
— C'est bon, glissa Ethan à Lena. Il l'enveloppa de ses deux bras, la protégea de la foule. Elle aurait dû le repousser, mais elle eut besoin de deux ou trois secondes pour calmer les battements de son cœur, avant qu'il ne jaillisse de sa cage thoracique.
Sans avertissement, la musique reprit et la lumière noire se ralluma. La foule poussa des acclamations et se remit à danser. Sous cette lumière, les t-shirts, les dents rayonnèrent d'une lumière violette. Quelques fêtards se mirent à s'agiter des bâtons luminescents verts et jaunes sous le nez. Quelques autres avaient de petites lampes torches, qu'ils braquaient sur les yeux de leurs voisins.
— C'est une rave, dit Lena. Enfin, elle crut l'avoir dit. La musique était si forte qu'elle était incapable d'entendre sa propre voix. La foule tanguait sur une vague d'ecstasy, et ces lumières amplifiaient les choses. La tétine de Paul s'expliquait mieux. Il allait s'en servir pour éviter de claquer des dents sous ecstasy.
Dans le flot de la musique, Ethan cria.
— Viens par ici ! et il la fit reculer. Elle tendit la main derrière elle, et lorsqu'elle sentit un mur, elle s'arrêta.
— Est-ce que ça va ? demanda-t-il, le visage tout près du sien, pour qu'il puisse l'entendre.
— Bien sûr, fit-elle, en faufilant la main contre le torse du garçon, pour ménager un peu d'espace entre eux. Son corps était aussi ferme que le mur, et il ne bougea pas.
De ses doigts effilés, il lui recoiffa les cheveux, les lui dégagea.
— J'aurais préféré que tu les mettes en arrière.
— Je n'avais rien pour les attacher, mentit-elle.
Il sourit, tout en suivant le mouvement de ses doigts dans sa chevelure.
— Je pourrais te trouver un élastique, quelque chose.
— Non.
Ethan laissa retomber la main, visiblement désappointé. Il changea de sujet.
— Tu veux que j'aille redire un mot à cet enfoiré ?
— Non, fit-elle, alors qu'une part d'elle-même aurait bien aimé - plus qu'une part d'elle-même, en fait. Elle aimait bien l'idée qu'il défonce la tête du connard qui s'était frotté contre elle.
— Très bien, grommela-t-il.
— C'est pas grave, dit-elle, sachant que ce serait mal d'envoyer Ethan s'en prendre à ce type. C'est une rave party, ajoute-t-elle. Il a dû penser...
— D'accord, la coupa-t-il. Reste ici. Je vais nous chercher un truc à boire.
Avant qu'elle ait pu ajouter quoi que ce soit, il avait disparu. Elle le suivit des yeux, vit son dos se fondre dans la foule, et elle se sentit comme une écolière esseulée. Elle avait trente-quatre ans, pas quatorze, et elle n'avait pas besoin qu'un voyou prenne sa défense.
— Hé !, pesta quelqu'un, en lui rentrant dedans. Une brunette à l'air guilleret lui proposa deux gélules vertes, mais elle la repoussa de la main, en se cognant dans quelqu'un d'autre, juste à côté.
— Désolée, s'excusa-t-elle, en s'écartant d'un pas et en se cognant encore dans une autre personne. La pièce se resserrait sur elle, et Lena sut que, si elle ne se tirait pas d'ici en vitesse, elle allait se mettre à crier.
Elle se fraya un chemin en poussant dans la masse et tenta de gagner l'escalier, mais la foule refluait vers elle, comme à contre-courant. La salle était encore plongée dans le noir, et elle tâtonna devant elle, en se servant de ses mains pour écarter les gens, jusqu'à ce qu'elle sente un autre mur sous ses paumes. Elle se retourna, devinant, à cause de la lumière qui provenait de l'autre bout de la pièce, qu'elle était partie dans la mauvaise direction. L'escalier était à l'opposé.
— Bordel ! jura-t-elle, en tâtant le mur.
Sa main trouva une poignée de porte, qu'elle ouvrit, et elle cligna des yeux dans la lumière crue. Ses yeux s'y adaptèrent, et elle vit un garçon couché sur le dos, sur un lit. Il la dévisagea avec un sourire entendu, tandis qu'une blonde descendait le long de son corps. Il fit signe à Lena de se joindre à eux, et elle claqua la porte, se retourna et heurta Ethan.
— Ouah ! s'écria-t-il, un gobelet de jus d'orange à la main, qu'il éloigna pour ne pas le renverser.
La musique décrut un peu en intensité, probablement pour accompagner les ravers dans leur trip, se dit Lena. Peu importait la raison, ses tympans cessèrent de lui faire mal à cause du bruit, et elle eut presque envie de prononcer une prière, en remerciement.
— Je ne savais pas ce que tu voulais, lui expliqua-t-il, en désignant le gobelet. Il y a de la vodka dedans. Je l'ai préparé moi-même, pour être sûr. Il sortit une bouteille d'eau de la poche de son jean. Sinon, tu peux avoir un peu de ça.
Elle regarda le gobelet, elle avait tellement envie de boire qu'elle en avait la langue toute recroquevillée dans la bouche.
— De l'eau, dit-elle.
Il hocha la tête, comme si elle venait de passer un test.
— Je reviens tout de suite, lui assura-t-il, en posant le gobelet sur une table voisine.
— Tu ne la bois pas ? s'étonna-t-elle.
— Je vais chercher un jus. Attends-moi ici, pour que je puisse te retrouver.
Elle fit tourner le bouchon de la bouteille, pour l'ouvrir, en regardant à nouveau le jeune homme s'éloigner. Elle but une longue gorgée, en gardant les yeux ouverts, pour que personne ne puisse la prendre par surprise. Sur la piste de danse, la moitié des gamins était tellement défoncée que l'autre moitié devait les soutenir, pour qu'ils restent debout.
Elle se surprit à jeter un œil vers la table, là où Ethan avait posé le gobelet de vodka. Avant d'avoir pu se raviser, elle s'en approcha et but tout le gobelet, en deux rapides gorgées. La boisson était presque parfaite, avec juste une goutte d'orange, pour la couleur. La vodka descendit, sa poitrine se contracta, ce fut une flamme lente qui se répandit dans son œsophage, c'était comme d'avaler une allumette enflammée.
Elle s'essuya la bouche de la main, sentit des épingles et des aiguilles la lancer dans son poignet endolori. Elle tâcha de se rappeler à quelle heure elle avait pris la Vicodine. Le film avait duré au moins deux heures. La marche jusqu'à la résidence avait pris une demi-heure. Combien de temps était-on censé laisser s'écouler entre deux doses ?
— Et merde ! fit-elle, et elle sortit le comprimé de sa poche, se l'envoya dans la bouche. Elle chercha autour d'elle de quoi le faire passer, et vit un gobelet de punch rose, sur la table. Elle regarda ce gobelet fixement, se demandant ce qu'il contenait, l'espace d'une fraction de seconde, avant d'en avaler une solide rasade. La décoction avait un goût de vodka, avec juste assez de Kool-Aid à la cerise pour lui donner sa coloration rose.
Il n'en restait déjà plus beaucoup, et elle vida le gobelet, en le reposant brutalement quand ce fut terminé.
Elle attendit, respira trois fois, à fond, avant que l'alcool ne produise violemment son effet. Quelques secondes supplémentaires, et elle regarda autour d'elle dans la pièce. Elle se sentait détendue, mais pas du tout saoule. Ce n'était plus qu'une soirée normale, avec une bande de gamins inoffensifs. Elle tenait tout à fait le coup. L'alcool avait gommé la tension, et c'était tout ce dont elle avait besoin. La Vicodine n'allait pas tarder à agir, et elle se sentirait de nouveau normale.
La musique se transforma en une matière lente et sensuelle, dans ses oreilles le martèlement diminua. Apparemment, quelqu'un avait de nouveau baissé le volume, cette fois à un niveau presque tolérable.
Elle avala une autre gorgée d'eau, pour se débarrasser de cette impression de sécheresse dans la bouche. Elle rit, songeant qu'elle était probablement la plus vieille de toute l'assemblée.
— Qu'est-ce qu'il y a de drôle ? lui demanda Ethan, qui était juste à côté d'elle. Il tenait une bouteille de jus d'orange encore non ouverte à la main.
Elle secoua la tête, se sentit subitement prise de vertige. Elle avait besoin de bouger, de marcher pour dissiper un peu les effets de l'alcool.
— On va chercher ce copain.
Il lui adressa un curieux regard, et elle rougit, ne sachant pas s'il n'avait pas remarqué les gobelets vides sur la table.
— Par là, fit-il, en essayant d'ouvrir la marche.
— J'y vois bien toute seule, dit-elle, en lui frappant dans la main, pour l'écarter.
— Tu préfères cette musique-là ? s'enquit-il.
Elle hocha la tête, presque à en perdre l'équilibre. Si Ethan s'en aperçut, il ne dit rien. A la place, il la mena vers l'un des paliers latéraux, qui conduisait aux chambres. De chaque pièce, elle entendait sortir une musique différente, et certaines portes étaient ouvertes, révélant des gamins sniffant de la cocaïne ou baisant comme des lapins, selon le nombre de personnes présentes.
— C'est toujours comme ça? s'étonna-t-elle.
— C'est parce que le professeur Burke est parti, la rassura-t-il, mais c'est des trucs qu'ils font quand même assez souvent.
— J'imagine, acquiesça-t-elle, en jetant encore un coup d'œil dans une autre pièce, et le regrettant aussitôt.
— D'habitude, je suis à la bibliothèque, expliqua-t-il, mais elle se dit qu'il mentait. Elle ne l'avait jamais vu là-bas. Bien sûr, la bibliothèque était assez vaste, et il était le genre de type à se fondre facilement dans le décor. Peut-être y était-il bel et bien venu. Peut-être l'avait-il surveillée, depuis tout ce temps.
Il s'arrêta devant une porte tout à fait singulière, en raison de son absence d'autocollants et autres mots obscènes.
— Ho, Scooter !, hurla-t-il, en frappant au panneau de bois.
Elle baissa les yeux sur le plancher, les ferma, tâchant de reprendre ses esprits.
— Scoot ? répéta-t-il, en tapant du poing contre la porte. Il cogna si fort que le haut du panneau fléchit, laissant entrevoir un rai de lumière par l'interstice avec le chambranle. Allez, Scooter. Ouvre, espèce d'enfoiré. Je sais que tu es là.
Lena n'entendit pas grand-chose derrière la porte, mais elle sentit que quelqu'un remuait. Il s'écoula plusieurs minutes encore, avant que la porte ne s'ouvre, et un relent d'odeur corporelle, la pire qu'il lui ait jamais été donné de sentir de sa vie entière, lui noya les narines, comme un baquet de merde chaude.
— Seigneur ! se plaignit-elle, en portant la main à son nez.
— C'est Scooter, lui souffla Ethan, comme si cela expliquait l'odeur.
Elle respira par la bouche, histoire de s'adapter. « Schlingueur » aurait fait un sobriquet plus approprié.
— Salut, dit-elle, s'efforçant de ne pas suffoquer. Scooter était remarquablement différent des autres.
Là où la plupart des garçons qu'elle avait croisés jusque-là avaient le cheveu taillé court et portaient des jeans larges et des t-shirts, Scooter avait les cheveux longs et noirs et portait un débardeur bleu pastel et un short hawaïen orange vif. Un garrot en caoutchouc jaune était enroulé autour de son biceps gauche, et il avait le haut du bras tout gonflé, à force de le contracter.
— Hé ! mec, fit Ethan, en attrapant le garrot. Viens. L'élastique sauta du bras de l'autre, et vola dans la chambre.
— Merde ! mec, grogna Scooter. Il se leva, barrant l'entrée, pas du tout menaçant. C'est un flic, putain ! Qu'est-ce qu'un flic fout ici, mec ? Pourquoi tu m'amènes un flic dans mon appart ?
— Laisse passer, le pria Ethan, en le repoussant doucement vers le fond de la pièce.
— Je vais me faire arrêter ? demanda Scooter. Minute, mec. Il se mit à quatre pattes, à la recherche de son garrot. Une minute, que j'me fasse ce shoot d'abord.
— Lève-toi, ordonna Ethan, en tirant son copain par la ceinture de son short. Allez, elle est pas venue t'arrêter.
— Je peux pas aller en taule, mec.
— Elle va pas t'emmener en taule, lui assura-t-il, et sa voix résonnait fort dans la petite pièce.
— Ouais, bon, d'accord, marmonna Scooter, en se laissant faire. Ethan le releva. Scooter porta la main à son cou, et Lena remarqua qu'il portait une chaîne jaune, à peu près semblable à celle de Paul, le pote de tout à l'heure. En revanche, Scooter n'avait pas la tétine, mais une espèce de collection de clefs, de tout petits passe-partout, comme ceux que l'on trouve sur les cadenas des journaux intimes des jeunes filles.
— Assieds-toi, mec, lui suggéra Ethan, en le poussant sur le lit.
— Ouais, bon, d'accord, répéta Scooter, comme s'il n'avait pas saisi qu'il était assis.
Lena se tenait juste sur le seuil, et elle respirait toujours par la bouche. Un climatiseur était encastré dans la fenêtre, mais Scooter ne l'avait pas allumé. D'ordinaire, les défoncés aimaient bien rester au frais, pour que la drogue ne les fasse pas transpirer trop vite, mais à en juger par son odeur, elle en déduisit qu'il avait suffisamment de graisse dans l'organisme pour boucher tous ses pores jusqu'au dernier.
La pièce était à peu près identique aux autres : plus longue que large, avec un lit, un bureau, et un placard de chaque côté. Il y avait deux grandes fenêtres en face de la porte, mais les vitres étaient opaques de crasse. Des piles de livres et de papiers tapissaient le sol, des emballages en carton de plats à emporter et des bières vides étaient posés dessus. Il y avait un bandeau adhésif bleu collé sur le sol, au milieu de la pièce, probablement pour la diviser en deux. Elle se demanda comment le colocataire de Scooter s'accommodait de l'odeur.
Un petit réfrigérateur servait de table de nuit, à côté du lit occupé par leur hôte. Plus traditionnel, son colocataire avait opté pour un morceau de contreplaqué sur deux piles de parpaings. Il avait dû voler ces blocs de béton sur le chantier près de la cafétéria. Kevin Blake leur avait fait parvenir une note, il y avait de ça deux semaines, priant Chuck de remonter la piste des parpaings manquants, parce que l'entreprise de travaux allait lui facturer les blocs de remplacement.
— C'est bon, dit Ethan, en lui faisant signe d'entrer dans la chambre. Il est complètement pété.
— Je vois ça, lâcha-t-elle, mais elle ne s'écarta pas de la porte ouverte. Scooter était plus costaud qu'Ethan : plus grand, plus fort. Elle glissa son pouce replié tout juste au bord de sa poche de derrière, elle sentit le couteau.
Ethan s'assit sur le lit, à côté de Scooter.
— Tant que tu laisseras cette porte ouverte, il va refuser de te causer.
Elle mesura les risques encourus, et décida que ça pourrait aller. Elle avança et ferma, sans les quitter du regard.
— Il n'a pas l'air du tout en état de parler, point barre, observa-t-elle. Elle allait s'asseoir sur le lit en face de celui de Scooter, mais elle s'arrêta, car elle se remémora ce qu'elle avait vu au passage, dans les autres chambres.
— Je peux pas t'en vouloir, mec, s'esclaffa-t-il en hurlant comme un phoque.
Elle regarda dans la pièce autour d'elle, songeant qu'il y avait là une panoplie de médicaments suffisante pour garnir une pharmacie. Une cuiller était posée à côté, avec à l'intérieur quelques résidus d'une substance quelconque, et un petit sachet rempli de ce qui ressemblait à des cristaux de sel. Ils avaient interrompu Scooter dans sa préparation d'Ice, la forme la plus puissante des métamphétamines. La défonce était si pure qu'il n'avait même pas besoin de la filtrer.
— Quel idiot, putain! s'écria-t-elle. Même Hank, son oncle, accro du speed de la pire espèce, n'avait jamais joué au con avec de l'Ice. C'était trop dangereux. Je comprends pas trop l'intérêt de tout ça, lança-t-elle à Ethan.
— Scooter était le meilleur ami d'Andy, lui expliqua-t-il.
En entendant prononcer le nom d'Andy, Scooter éclata en sanglots. Il pleurait comme une fille, ouvertement, sans vergogne. Devant sa réaction, Lena oscillait entre le dégoût et la fascination. Assez curieusement, Ethan avait l'air de partager ses sentiments.
— Allez, Scoot, ressaisis-toi, lui dit-il, en poussant l'autre à l'écart. Seigneur ! t'es quoi, toi, une pédale ?
Il jeta un coup d'œil à Lena, se rappela peut-être, à la dernière seconde, que sa sœur était gay. Elle consulta sa montre. Elle avait gâché sa soirée à essayer de parler avec ce crétin, et ce n'était pas maintenant qu'elle allait renoncer. Elle flanqua un coup de pied dans le lit, si fort que les deux garçons sursautèrent.
— Scooter, s'écria-t-elle. Écoute-moi bien. Il hocha la tête.
— Avec Andy, vous étiez amis ? Il hocha de nouveau la tête.
— Andy était dépressif ?
Il hocha encore la tête. Elle soupira, sachant qu'elle n'aurait pas dû flanquer de coup de pied dans le lit. Maintenant, il se sentait menacé, et il n'allait plus parler.
D'un geste du menton, elle désigna le réfrigérateur.
— Tu as de quoi boire, là-dedans ?
— Oh ! ouais. Scooter se leva d'un bond, comme pour dire Je manque à tous mes devoirs. Avant de retrouver l'équilibre, il vacilla sur ses jambes, puis il ouvrit le petit frigo. Elle avisa plusieurs bouteilles de bière et ce qui ressemblait à une bouteille en plastique d'un litre, de la vodka, sans marque. Entre ça et les drogues, elle se demanda comment Scooter avait réussi à ne pas se faire virer de la fac.
— J'ai de la bière et de la..., commença-t-il.
— Allez, dit-elle, en le poussant. Peut-être que si elle buvait un coup, elle se sentirait plus maîtresse d'elle-même. Des verres ? ajouta-t-elle.
Scooter glissa la main sous le lit et en ressortit deux gobelets en plastique qui avaient connu des jours meilleurs. Elle les posa bien droit sur le frigo et prit le jus d'orange que lui tendait Ethan. La bouteille était petite. Il n'y en aurait pas assez pour eux trois.
— Pas pour moi, la remercia Ethan, en l'étudiant, comme si elle était un de ses manuels scolaires.
Sans le regarder, elle mélangea le breuvage, versa la moitié du jus dans l'un des deux gobelets, puis elle y ajouta un peu de vodka. Elle garda la bouteille de jus pour elle, et la remplit jusqu'à ras bord d'alcool translucide. Elle obtura le goulot avec le pouce et secoua pour mélanger le tout. Elle sentait toujours les yeux d'Ethan posés sur elle.
Elle s'assit sur le lit, en face d'eux, avant de se rappeler que cette disposition ne lui plaisait guère, et elle observa fixement Scooter, qui sirotait sa boisson.
— C'est bon, approuva-t-il. Merci.
Lena cala le jus sur ses genoux, sans rien boire. Elle avait envie de voir combien de temps elle serait capable de tenir. Peut-être ne boirait-elle rien, après tout. Peut-être allait-elle se contenter de tenir le jus dans sa main, en attendant que Scooter se sente à l'aise, et lui parle. Elle savait que la première chose à faire, lors d'un entretien de ce genre, c'était d'instaurer un rapport. Avec les défoncés comme Scooter, le moyen le plus commode pour atteindre cet objectif, c'était de lui faire croire qu'elle avait elle-même un souci.
— Andy, dit-elle enfin, la bouche très sèche.
— Ouais, fit l'autre en opinant. C'était un bon type. Lena se souvint de ce que lui avait raconté Richard Carter.
— J'ai entendu dire qu'il pouvait être un vrai chieur.
— Ouais, enfin, celui qui t'a sorti ça, c'est un enfoiré, rétorqua Scooter.
Il n'avait pas tort, mais elle garda cette réflexion pour elle.
— Parle-moi de lui. Parle-moi d'Andy.
Scooter s'adossa contre le mur, écarta d'un coup ses longs cheveux noirs, qu'il avait devant les yeux. Il avait sur les joues une constellation de boutons proprement sidérante. Elle aurait pu lui signaler qu'en se coupant les cheveux, ou tout au moins en les lavant, il aurait déjà résolu une bonne partie du problème, mais pour le moment, elle avait d'autres sujets à aborder avec lui.
— Il sortait avec quelqu'un ? poursuivit-elle.
— Qui, Andy ? Scooter secoua la tête. Ça durait jamais longtemps. Il tendit son gobelet, dans l'espoir de refaire le plein. Elle ne le quitta pas des yeux, guère disposée à partager.
— Parle-moi d'abord, et ensuite tu en auras un peu plus.
— J'ai besoin d'un shoot, implora-t-il, en tendant la main vers les aiguilles sur le frigo.
— Minute, mon pote, intervint Ethan, en le repoussant. Tu as promis que tu causerais, tu te souviens ? Et tu vas causer. Tu as promis que tu lui raconterais ce qu'elle veut savoir.
— Ah ouais ? s'étonna Scooter, un peu perdu. Il regarda brièvement Lena, et elle confirma, d'un signe de tête.
— Ouais, mon pote, répéta Ethan. T'as dit ça. T'as promis, parce que tu veux aider Andy.
— Ah ouais ! d'accord, acquiesça l'autre, en opinant. Il avait les cheveux tellement crasseux qu'ils restèrent immobiles.
Ethan lança un coup d'œil acéré à Lena.
— Tu vois ce que ça provoque au cerveau, cette merde ?
Elle l'ignora.
— Est-ce qu'Andy sortait avec quelqu'un ? répéta-t-elle.
Scooter gloussa.
— Ouais, mais elle, elle sortait pas avec lui.
— Qui, elle ? insista-t-elle.
— Ellen. Ellen, de sa classe d'art.
— Schaffer ? précisa Ethan, et le nom n'avait pas l'air de trop lui plaire.
— Ouais, mec, elle est vachement chaude, celle-là. Tu vois ce que je veux dire ? Scooter ficha un coup de coude à son voisin, un geste suggestif. Putain de bien foutue.
Lena tâcha de le ramener à leur sujet de conversation.
— Elle le voyait ?
— Elle n'aurait jamais fréquenté quelqu'un comme lui, rectifia Scooter. C'est une déesse. Les simples mortels comme Andy pouvaient tout juste lui renifler ses culottes.
— C'est un garage à bites ambulant, lâcha Ethan avec un dégoût évident. Elle ne savait probablement même pas qu'il existait.
Scooter gloussa de nouveau, et redonna un coup de coude à son voisin.
— Peut-être qu'il est là-haut dans le ciel à voler des culottes !
Ethan se rembrunit, le repoussa.
— Quoi ? demanda Lena, perplexe.
— Bordel ! j'ai entendu raconter qu'elle avait la gueule comme si elle avait avalé un pétard à mèche, ajouta Scooter.
— La gueule de qui ? s'enquit-elle.
— Ellen ! clarifia-t-il, comme si c'était évident. Elle s'est fait sauter la tête. D'où tu sors, toi ?
Pour elle, ce fut un choc, comme un coup de massue sur le crâne. Elle était restée toute la journée dans sa chambre, à surveiller l'écran de son téléphone. Nan l'avait appelée plusieurs fois, mais elle n'avait pas décroché. La mort d'Ellen Schaffer conférait une tout autre dimension à l'enquête. Si elle avait fait l'objet d'une mise en scène, comme celle d'Andy, alors Jeffrey avait deux fois plus de raisons de chercher Lena.
Sans réfléchir, elle avala une petite gorgée de sa bouteille. Elle garda le liquide dans la bouche, en savoura le goût avant d'avaler. La vodka la brûla, et elle sentit cette brûlure sur tout le trajet, jusqu'à son estomac. Elle souffla lentement, se sentit plus calme, plus affûtée.
— Et cette cure de désintox où ses parents l'avaient envoyé ?
Scooter jeta de nouveau un œil aux seringues, en se passant la langue sur les lèvres.
— Il a fait ce qu'il fallait pour en sortir, vous voyez ? Andy aimait bien la fumette. Pas moyen d'en sortir. On tombe amoureux de ça une fois, on y revient toujours, comme un amoureux. Apparemment, Scooter aimait bien le mot « amoureux », car il le répéta de la sorte à plusieurs reprises, en roulant chaque fois la langue dans la bouche.
De nouveau, Lena essaya de le ramener à leur discussion.
— Donc quand il est revenu, il était net ?
Scooter confirma.
— Ouais.
— Combien de temps ça a duré ?
— Jusqu'à dimanche, je crois, lui dit-il, et il rit, comme si c'était une bonne plaisanterie.
— Quand ça, dimanche ?
— Avant de mourir, précisa-t-il. Tout le monde sait que les flics ont trouvé une seringue, là-bas.
— Exact, confirma Lena, en pensant que si c'était vrai, Frank l'aurait mentionné. Sur le campus, désormais, les rumeurs se propageaient à la vitesse des maladies sexuellement transmissibles. Je croyais t'avoir entendu affirmer qu'il aimait fumer ?
— Ouais, ouais, fit-il. En tout cas, c'est ce qu'ils ont trouvé.
Elle décocha un regard noir à Ethan.
— Tu as vu Andy en prendre, avant-hier ? poursuivit-elle.
Scooter secoua la tête.
— Non, mais je sais qu'il en prenait.
— Comment peux-tu en être sûr ?
— Parce qu'il voulait m'en acheter.
À côté de lui, elle sentit Ethan très nettement se raidir.
— Il s'est acheté un paquet samedi soir, et il m'a annoncé qu'il allait tout se faire dimanche. Se payer un tour de tapis volant. « Magic carpet ride »..., fredonna-t-il. Hé ! tu crois que c'est ça, le sens de la chanson ?
Une fois de plus, elle tenta de le ramener à leur conversation.
— Tu crois qu'il a voulu se suicider ? Ethan se leva et se rendit à la fenêtre.
— Ouais, enfin, bon, biaisa Scooter. Là encore, il jeta un œil aux seringues. Il est venu dans ma chambre, genre, pour me sortir : « Hé ! mec, t'en as ? », et moi, je lui ai sorti « Putain ! ouais, je m'prépare pour Burke qui se taille la semaine prochaine », et lui, il me sort, genre : « File-moi ce que t'as. J'ai le blé », et moi, genre, « Va te faire foutre, pas question, mec, c'est ma dope, et tu me dois encore du fric de la dernière fois qu't'es venu, espèce de putain de pédale », et lui, genre...
Lena l'arrêta.
— Il avait des problèmes d'argent ?
— Ouais, enfin, tout le temps. Sa mère elle exigeait qu'il paie le loyer et tout le merdier. C'est pas un peu nase, ça, hein ? Son propre fils, et elle le forçait à raquer pour ses fringues et tout le merdier, comme s'il était à l'assistance, putain ! Il réajusta son short. Cette bagnole, elle était quand même pas mal, hein ! Il se tourna vers Ethan. T'as vu c'te caisse que son père lui a payée ?
Lena essaya une fois encore d'éviter que Scooter ne s'égare.
— Mais samedi soir, il avait de l'argent ? Andy avait de l'argent ?
— Putain, j'en sais rien. J'imagine. Il s'était trouvé de quoi en acheter, en tout cas.
— Je croyais que tu lui en avais vendu.
— Bordel ! non. Je t'ai dit, moi, je savais ce qu'il avait derrière la tête. J'allais pas me faire choper dans ce genre de truc, moi. Tu vends de la dope, le gamin se paie une overdose, et toi tu te retrouves en taule pour homicide à la défonce, et moi, je vais pas en taule. J'ai déjà un job en ligne de mire, pour quand je s'rai sorti d'ici.
— Où ça ? voulut-elle savoir, se demandant qui diable pourrait embaucher un tel déchet ambulant.
Ethan ne le laissa pas répondre.
— Tu savais qu'il allait essayer de se tuer?
— Je crois bien. Scooter haussa les épaules. La dernière fois, il avait déjà essayé. Il s'est acheté un sachet de merde et il s'est ouvert avec une lame de rasoir. Il traça une ligne sur son avant-bras, pour illustrer son propos. C'était nase, ça. Du sang partout ! Tu y aurais pas cru. Tu penses que j'aurais dû dire quelque chose? Je voulais pas lui créer des emmerdements, je sais pas, moi.
— Ouais, connard, s'exclama Ethan, en s'approchant du lit. Il lui flanqua une tape dans la nuque. Ouais, t'aurais dû lui dire quelque chose. Tu l'as tué, putain ! voilà ce que t'as fait.
— Ethan..., intervint Lena.
— Allez, on se tire d'ici, lâcha-t-il, en se dirigeant vers la porte. Elle voyait bien qu'il était en colère, mais sans comprendre pourquoi. Je suis désolé de t'avoir fait perdre ton temps, s'excusa-t-il.
— T'inquiète pas pour ça.
— Allez, répéta Ethan, en poussant la porte tellement fort que la poignée alla creuser un trou dans le mur derrière.
Elle le suivit, mais elle referma, en restant dans la chambre.
— Lena ! Il frappa contre, et la porte vibra. Elle la verrouilla, espérant que cela suffirait à le retenir quelques minutes.
— Scooter, dit-elle, s'assurant de recueillir toute son attention, qui lui a vendu de la drogue ?
Il la dévisagea.
— Quoi ?
— Qui a vendu de la drogue à Andy ? répéta-t-elle. Samedi soir, où est-ce qu'il a trouvé de la drogue, en fin de compte ?
— Merde ! bougonna-t-il, j'en sais rien. Il se gratta les bras, visiblement mal à l'aise depuis qu'Ethan n'était plus là. Laisse-moi tranquille, d'accord ?
— Non, refusa-t-elle. Pas tant que tu ne me rainas pas dit.
— J'ai des droits.
— Ah ouais ? Tu veux que j'appelle les flics ? Elle garda la bouteille dans une main et attrapa les seringues pleines de l'autre. Allez, on appelle les flics, Scooter.
— Oh ! putain ! allez. Il tenta vaguement de reprendre les seringues, mais elle fut plus rapide.
— Qui a vendu de la drogue à Andy ? répéta-t-elle.
— Allez, gémit l'autre. Quand il vit que ça ne donnerait rien, il capitula. Tu devrais l'savoir. Tu bosses avec lui.
Elle lâcha les seringues et faillit lâcher sa bouteille, avant de se ressaisir.
— Chuck ?
Scooter se précipita par terre, ramassa les seringues comme si c'était de l'argent trouvé.
— Chuck ? répéta-t-elle. Elle était trop abasourdie pour rien faire de plus. Elle but une gorgée de vodka, avant de siffler le tout d'un seul coup. Elle se sentait tellement désorientée qu'elle dut se rasseoir sur le lit.
— Lena ? beugla Ethan, en cognant sur la porte. Scooter commença de se shooter. Elle l'observa, hypnotisée, tirer sur le piston pour pomper un peu de son sang, puis s'injecter le mélange dans la veine. Il serrait l'extrémité du garrot entre ses dents, et le lâcha avec un claquement, en enfonçant le piston à fond.
Il en eut le souffle coupé, comme s'il venait de recevoir un choc, et tout son corps partit dans une embardée. Il resta bouche ouverte, le corps tressaillant, sous l'empire de la drogue. Ses yeux s'agitaient en tous sens, ses dents claquaient. Sa main tremblait tellement que la seringue vide tomba par terre et roula sous le lit. Elle l'observa, incapable de détourner le regard, et tout son corps fut secoué par l'Ice qu'il avait dans les veines.
— Oh ! chuchota-t-il. Oh ! merde ! Oh ! oui !
Elle considéra fixement l'autre seringue, sur le sol, songea à tout ça, se demanda à quoi cela ressemblerait de lâcher tout, de laisser la drogue prendre un temps la maîtrise de son organisme. Ou vous priver de la vie.
Scooter se releva, si brusquement qu'elle recula et se cogna la tête.
— Oh ! Houla ! ça chauffe là-dedans, souffla-t-il, en arpentant la chambre, et les mots lui sortaient de la bouche comme des balles de mitrailleuse. Tu sais que ça chauffe fort, ça chauffe tellement que tu peux même pas respirer je sais pas si je peux respirer est-ce qu'on peut respirer mais ça fait du bien tu trouves pas ? Il n'arrêtait pas de jacasser, en tirant sur ses vêtements, comme s'il éprouvait le besoin de s'en extraire.
— Lena ! brailla Ethan.
La poignée fut violemment secouée, et la porte s'ouvrit d'un coup, en claquant à nouveau contre le mur.
— Enfoiré ! hurla-t-il, en poussant Scooter tellement fort que l'autre alla heurter le réfrigérateur. Survolté par le speed qui lui courait dans les veines, Scooter refit surface, se remettant à baragouiner, encore et encore, sur la température qu'il faisait dans la chambre.
Ethan avisa l'autre seringue par terre et la piétina jusqu'à ce que le plastique éclate en morceaux, et une flaque de liquide clair s'élargit autour. Puis, comme s'il prévoyait jusqu'où s'abaisserait Scooter pour se refaire un fix, il dispersa la flaque avec sa semelle, jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à en tirer, même avec une seringue.
Ethan empoigna la main de Lena.
— Allez.
— Merde ! cria-t-elle. Il venait d'agripper son poignet blessé. La douleur la fit presque s'évanouir, mais il ne la lâcha plus, pas avant qu'ils soient ressortis dans le couloir. Connard ! jappa-t-elle, en lui claquant l'épaule de la main. J'allais aboutir à quelque chose.
— Lena... Elle se détourna, s'éloigna. Il essaya de l'attraper par le bras, mais elle fut trop rapide pour lui. Où tu vas ?
— Chez moi.
Elle continua dans le couloir, se répétant mentalement ce que Scooter venait de lui apprendre. Elle avait besoin de tout noter, tant que c'était encore frais. Si Chuck était impliqué dans une espèce de réseau de la drogue, il avait très bien pu dessouder Andy Rosen et Ellen Schaffer, afin de les faire taire. Toutes les pièces du puzzle commençaient à se mettre en place. Il fallait simplement qu'elle parvienne à les garder en tête, suffisamment longtemps pour les coucher par écrit.
Subitement, Ethan arriva à sa hauteur.
— Laisse-moi te raccompagner chez toi.
— J'ai pas besoin d'escorte, siffla-t-elle, en se palpant le poignet, se demandant s'il n'avait pas fini par le lui casser.
— Tu as pas mal bu.
— Et je vais boire encore plus, lui répliqua-t-elle, en poussant un groupe d'étudiants qui bloquaient le seuil de la porte. Après qu'elle aurait tout noté, un verre s'imposerait, pour fêter ça. Il y a de ça quelques heures, elle s'inquiétait de perdre son boulot. Maintenant, elle pourrait bien être en position de récupérer la place de Chuck.
— Lena...
— Rentre chez toi, Ethan, lui ordonna-t-elle, en trébuchant sur un caillou, dans la pelouse de devant. Elle maugréa, mais continua d'avancer.
Il était sur ses talons, au petit trot, pour la rattraper.
— Calme-toi, c'est tout.
— J'ai pas besoin de me calmer, rétorqua-t-elle, et c'était vrai. L'adrénaline qui circulait dans son organisme conservait à son esprit toute son acuité.
— Lena, allez, insista-t-il, et il n'était pas loin de la supplier.
Elle prit sur le côté, un étroit sentier entre deux buissons d'épineux, sachant qu'elle arriverait plus vite à la résidence du personnel de la faculté en coupant par le grand parvis carré.
Il la suivit, mais il avait cessé de parler.
— Qu'est-ce que tu fabriques ? le questionna-t-elle. Il ne répondit pas.
— Tu ne viens pas dans ma chambre, le prévint-elle, en repoussant une basse branche, et elle arriva devant l'entrée de sa résidence. Je suis sérieuse, Ethan.
Il l'ignora, et il s'écarta quand elle essaya de déverrouiller la porte d'entrée. Elle avait un peu perdu sa coordination, et elle n'arrivait pas à trouver le trou de la serrure. La Vicodine avait dû agir, elle flottait dans la mer d'alcool qui clapotait dans son estomac. Qu'est-ce qui lui avait pris, de mélanger les médicaments et l'alcool comme ça ? Elle n'était quand même pas stupide à ce point.
Il lui arracha les clefs de la main et ouvrit la porte. Elle essaya de les lui reprendre, mais il était déjà à l'intérieur.
— Ta chambre, c'est laquelle ?
— Rends-moi mes clefs.
De nouveau, elle essaya de les attraper, mais il fut trop vif.
— Tu es complètement bourrée, lui dit-il. Tu sais quoi ?
— Rends-moi mes clefs, répéta-t-elle, ne voulant pas provoquer une scène. La résidence était tellement merdique que peu de profs y habitaient, mais elle n'avait pas envie que ses rares voisins pointent le nez dehors.
Il était en train de lire son nom sur les boîtes aux lettres du hall. Sans un mot de plus, il se rendit au bout du couloir, vers sa chambre.
— Arrête, ordonna-t-elle. Donne-moi...
— Qu'est-ce que tu as pris? lui demanda-t-il, en triant son trousseau, en quête de la bonne. C'était quoi, les pilules que tu as avalées ?
— Tu me surveilles ? s'enquit-elle, mais c'était une évidence.
— Qu'est-ce que tu as pris ?
Elle resta au milieu de la pièce, tâchant de se repérer. Il n'y avait pas grand-chose à voir. Son espace de vie était un taudis de deux pièces, avec une salle de bains et une kitchenette, et elle avait beau récurer, récurer, ça sentait tout le temps le gras de bacon. Elle se souvint de son répondeur, mais l'écran affichait un bon gros zéro. Cette garce de Jill Rosen ne l'avait toujours pas rappelée.
— Qu'est-ce que tu as pris ? répéta Ethan. Elle se rendit à la kitchenette.
— De la Motrine. Parce que j'ai des crampes, d'accord ?, croyant que cela suffirait à lui clouer le bec.
— Tu n'as pris que ça ? insista-t-il, en s'approchant d'elle.
— Mais enfin, ça ne te regarde pas, s'énerva-t-elle, en sortant une bouteille de whisky du placard.
Il leva les mains en l'air.
— Et maintenant, tu vas encore boire un coup.
— Merci pour les sous-titres, gamin, ironisa-t-elle, en se versant un bon verre, qu'elle engloutit d'une seule gorgée.
— Super, la félicita-t-il, alors qu'elle s'en versait un autre.
Elle se retourna.
— Pourquoi tu ne... Elle s'arrêta. Il était tout près d'elle, à la toucher, la désapprobation irradiait de sa personne comme la chaleur d'un feu de forêt.
Il resta cloué sur place, les mains sur les hanches.
— Ne fais pas ça.
— Pourquoi tu ne m'accompagnes pas ? lança-t-elle.
— Je ne bois pas. Et toi tu ne devrais pas ?
— Tu es aux Alcooliques Anonymes ?
— Non.
— Tu es sûr ? le nargua-t-elle, en avalant une gorgée de whisky, puis lâchant un grand « aaah », comme si c'était la meilleure chose qu'elle ait jamais goûtée. Toi, tu m'as vraiment l'air d'un ivrogne au régime sec.
Les yeux d'Ethan suivirent le trajet du verre à sa bouche.
— Je n'aime pas perdre la maîtrise des choses.
Elle lui tint le whisky sous le nez, en inspirant.
— Sens-moi ça, lui conseilla-t-elle, et elle lui approcha le verre du visage.
— Éloigne ça de moi, ordonna-t-il, mais il ne bougea pas.
Elle se lécha les lèvres, avec un bruit de succion. C'était un alcoolique. Elle en était persuadée. Il n'y avait pas d'autre explication à sa réaction.
— Tu peux pas juste goûter, Ethan ? Allez, les Alcooliques Anonymes, c'est pour les minets. Tu n'as pas besoin d'aller à des réunions à la con pour savoir quand il faut s'arrêter.
— Lena...
— T'es un homme, non ? Les hommes, ça sait se contrôler. Allez, M. Contrôle.
Elle lui appuya le verre sur les lèvres, et il resta bouche close, mâchoire serrée. Même quand elle inclina le verre, lui renversant du liquide ambré sur le menton et sur sa chemise, ses lèvres ne s'entrouvrirent pas.
— Eh bien, fit-elle, en regardant l'alcool dégouliner de son menton. On a gâché du bon whisky.
D'un coup sec, il tira le torchon de cuisine de son crochet et le lui plaqua dans la main.
— Nettoie. Tout de suite, lui ordonna-t-il, dents serrées.
Elle resta abasourdie par cette véhémence. Cela ne lui coûtait rien de nettoyer, donc elle fit ce qu'il lui demandait, frotta sa chemise, tamponna son jean. Sur le devant, l'étoffe de son pantalon était tendue. Malgré elle, elle rit.
— C'est ça qui t'excite, obliger les gens à faire certaines choses ?
— Boucle-la, ordonna-t-il encore, en essayant de lui arracher le torchon des mains.
Elle le laissa le lui reprendre et, à la place, se servit de sa main, en insistant sur le devant du pantalon. Sous ses attouchements, il durcit.
— C'était le whisky ? Tu aimais l'odeur ? Ça te branche ?
— Arrête ça, fit-il, mais elle vit bien qu'il était de plus en plus excité.
— Espèce de petit merdeux, dit-elle, et le ton aguicheur de sa voix la surprit elle-même.
— Arrête, répéta-t-il, mais quand elle baissa la fermeture Éclair de son jean, il n'essaya pas de l'en empêcher.
— Arrête quoi ? s'enquit-elle, en l'enveloppant de sa main. Il était plus gros qu'elle ne l'avait imaginé, et il y avait quelque chose d'excitant dans le fait de savoir qu'elle pouvait soit lui donner du plaisir, soit lui causer une forte douleur.
Elle le caressa.
— Arrête ça ?
— Oh ! merde ! chuchota-t-il, en se passant la langue sur les lèvres. Merde !
Elle fît aller et venir sa main, guettant ses réactions. Avant son agression, Lena n'était pas spécialement vierge, et elle savait comment le rendre pantelant, d'instinct.
— Oh !... Il ouvrit la bouche, happant une goulée d'air. Il tendit la main vers elle.
— Ne me touche pas, lui commanda-t-elle, en le serrant assez fort pour qu'il comprenne qu'elle ne plaisantait vraiment pas.
A la place, il s'appuya de la main contre le réfrigérateur. Elle sentit les genoux d'Ethan faiblir, mais il réussit à rester debout.
Elle sourit intérieurement. Les hommes étaient tellement stupides. Si forts qu'ils soient, s'ils vous croyaient capable de les faire jouir, vous pouviez les avoir là, vous suppliant par terre, à vos pieds.
— C'est pour ça que tu m'as suivie chez moi comme un toutou ?
Il se pencha en avant pour l'embrasser, mais elle détourna la tête. Quand elle lui massa le bout du sexe avec son pouce, il en eut à nouveau le souffle court.
— C'est ça que tu voulais ? reprit-elle, et sa main s'immobilisa, car elle voulait qu'il la supplie. Dis-moi, insista-t-elle.
— Non, chuchota-t-il. Il essaya de lui poser la main sur la taille, mais elle le toucha, à l'endroit qui, elle le savait, allait le faire grimper au plafond. Seigneur !..., siffla-t-il entre ses dents, il tendit la main pour se retenir quelque part, et il renversa le verre sur le frigo.
— Tu veux sauter la victime de viol ? musarda-t-elle, sur le ton de la conversation. Aller tout raconter à tes potes ?
Il secoua la tête, les yeux clos, se concentra sur le geste de sa main sur son sexe.
— Tu as fait un pari avec quelqu'un ? continuât-elle. C'est ça?
Il appuya la tête contre son épaule, essayant de rester debout.
Elle approcha ses lèvres de son oreille.
— Tu veux que j'arrête ? Qu'est-ce que tu m'as dit, que tu voulais que j'arrête ?
Il secoua encore la tête, le souffle court.
— Qu'est-ce que tu viens de dire ? « S'il te plaît » ? demanda-t-elle encore, le poussant à bout. Quand son corps se mit à trembler, elle s'arrêta. Tu m'as bien dit « s'il te plaît » ?
— Oui, souffla-t-il, en posant la main sur les siennes, pour faire en sorte qu'elle continue.
—- Tu es censé me toucher ?
Il écarta la main, mais ses hanches oscillèrent, et il respirait assez fort pour entrer en hyperventilation.
— Je ne t'ai pas entendu, ironisa-t-elle, provocante. Dis « s'il te plaît ».
Il commença d'articuler la formule, mais il s'arrêta dans un gémissement.
— Allez, dis-le, insista-t-elle, en exerçant exactement la pression qu'il fallait pour lui rappeler de quoi sa main était capable.
La bouche d'Ethan remua, il essayait de la dire, cette phrase, mais soit il respirait trop fort, soit il était trop fier pour la prononcer.
— C'était quoi, ça ? murmura-t-elle, et ses lèvres étaient tout près de son oreille, presque à l'embrasser. Qu'est-ce que tu as dit ?
Il émit un son guttural, comme si quelque chose s'était brisé en lui. Quand enfin il céda, Lena sourit.
— S'il te plaît..., la supplia-t-il et, comme si cela ne suffisait pas, il répéta. S'il te plaît.
Lena était de nouveau dans cette pièce obscure, allongée sur le ventre. De lents baisers sensuels descendaient le long de son dos, vers la naissance de son coccyx. Elle s'étira, sentit glisser son pantalon, elle aimait cette sensation, ces baisers sur son endroit du corps préféré, sans se rendre compte qu'elle n'aurait pas dû être en mesure de les percevoir. Ses mains et ses pieds auraient dû être cloués au sol. Elle aurait dû être sur le dos.
Elle acheva de s'éveiller, en avalant une grande goulée d'air, et elle sauta si vite du lit qu'elle tomba par terre, et alors sa tête heurta le mur, si fort qu'elle resta hébétée quelques secondes.
— Qu'est-ce qui ne va pas ?, fit Ethan.
Elle remonta le long du mur, son cœur cognait dans sa tête. Elle attrapa son jean. Seul le premier bouton était défait. Qu'était-il arrivé, hier soir ? Pourquoi Ethan était-il là ?
— Va-t'en, lâcha-t-elle, d'une voix calme, éteinte, malgré la peur qui palpitait dans toutes les parties de son corps.
Ethan lui sourit, étira les bras vers le plafond. Dans ce lit à une place, presque trop petit pour elle toute seule, il était calé tout contre le mur, allongé sur le flanc. Il était encore entièrement habillé, mais son jean était déboutonné, la braguette à moitié descendue.
— Qu'est-ce que tu m'as fait, bordel ? s'emporta-t-elle, horrifiée à l'idée qu'il ait pu la toucher, qu'il ait pu entrer en elle.
— Hé ! se défendit-il, d'un ton léger, comme s'ils parlaient du temps. Décompresse, d'accord?
Il s'assit dans le lit, et lui tendit la main.
— Éloigne-toi de moi, putain ! le prévint-elle, et elle lui gifla les mains.
Il se leva.
— Lena...
— Éloigne-toi de moi ! hurla-t-elle, d'une voix âpre, une voix de gorge.
Il baissa les yeux, boutonna son pantalon, remonta la fermeture Éclair.
— Allez, c'est pas comme si on allait devoir se marier ou je ne...
Elle lui flanqua une violente bourrade dans la poitrine. Il ripa d'un cran, mais ne tomba pas. Au lieu de saisir le message, il avança vers elle, d'un pas, le visage impassible, pas un mot ne sortant de sa bouche, et il lui claqua les épaules des deux mains.
Elle alla heurter le mur, mais resta sur ses pieds, sous le choc de sa force brute. Depuis le début, elle avait cru qu'elle pourrait lui résister, mais le corps d'Ethan avait la dureté de l'acier.
Il ouvrit la bouche, probablement pour s'excuser. La paume de Lena atterrit sur son visage. Le bruit se répercuta dans la pièce et, avant qu'elle ait compris ce qui se passait, il lui avait rendu sa gifle, et fort.
— Salopard ! Elle se rua de nouveau sur lui, cette fois à coups de poing, mais il lui saisit les mains, la maîtrisa sans peine, et la poussa contre le mur.
— Lena..., la raisonna-t-il, en lui bloquant les poignets. Elle s'attendait à ce que cela lui fasse encore mal, à cause de sa blessure de la veille, mais elle était trop terrorisée de ce qui avait pu se produire entre eux pour éprouver autre chose que de la colère.
Elle tenta de se libérer, mais il tint bon, et facilement. Elle avait encore son couteau dans sa poche, mais elle savait que tant qu'il lui tenait les mains, elle ne pourrait s'en saisir. Elle lui flanqua un coup de pied dans le genou, et il eut le réflexe de se plier en avant, ce qui lui permit de lui assener un coup de boule en pleine figure. Enfin, il recula, les mains sur le nez, du sang lui dégoulinant entre les doigts. Lena courut à la salle de bains, claqua la porte derrière elle.
« Oh ! Seigneur ! chuchota-t-elle. Oh-Seigneur-Oh-Seigneur-Oh-Seigneur ! » Elle déboutonna son jean, les mains tremblantes. Elle baissa son pantalon, au passage, ses ongles lui griffèrent la peau des cuisses, mais elle voulait voir le mal qu'on lui avait infligé. Elle s'examina, cherchant les bleus, les coupures, puis elle examina sa culotte, en quête de taches révélatrices, et même elle la sentit, pour voir s'il n'y avait pas dedans des traces d'Ethan, sur elle ou contre elle.
— Lena ? s'écria-t-il, en frappant à la porte. Sa voix était étouffée, et elle espérait bien lui avoir cassé le nez.
— Va-t'en ! ordonna-t-elle, en tapant du pied contre la porte, et elle aurait aimé le frapper avec la même intensité, elle aurait aimé le voir saigner, avoir mal.
En réponse, il cogna une fois, si fort que la porte trembla.
— Lena, bordel !
— Va-t'en d'ici ! cria-t-elle, la gorge à vif. Était-il entré dans sa bouche? Est-ce qu'elle avait encore son goût dans la bouche ?
— Lena, enfin, insista-t-il, sur un ton plus modéré. Je t'en prie, bébé.
Elle sentit son ventre se contracter, elle courut aux toilettes pour rendre, et elle cracha de la bile, un filet de bile qui s'étira jusqu'au sol. Elle s'agenouilla près de la cuvette, prise de haut-le-cœur si violents qu'elle sentit ses boyaux se nouer en elle, comme si quelqu'un y avait rentré le poing.
Elle ferma les yeux, elle ne voulait pas voir ce qu'il y avait dans la cuvette, elle respira par la bouche, s'efforçant de ne pas vomir encore.
Le bruit d'une porte qui s'ouvrait d'un coup lui lit lever les yeux, mais celle de la salle de bains était intacte.
— Les mains au mur, lâcha une voix d'homme. Elle reconnut instantanément Frank.
— Va te faire foutre, aboya Ethan, mais elle entendit un bruit familier, car on avait dû plaquer le garçon au mur. Elle espérait bien que Frank lui faisait du mal. Elle espérait bien qu'il allait lui démonter la tête.
Elle s'essuya la bouche et cracha dans les toilettes. Elle s'accroupit, la main posée sur le ventre, écouta ce qui se passait derrière la porte. Sa tête lui faisait un mal de chien, son cœur cognait.
— Où est Lena ? s'écria Jeffrey, d'une voix tendue.
— Elle n'est pas ici, espèce de salopard, lui lança Ethan d'un ton si convaincant qu'elle-même le crut. Où il est votre putain de mandat, pour fracturer cette porte ?
Lena se releva lentement, en s'aidant de la main, agrippée au lavabo.
— Où est-elle allée ? le questionna Jeffrey toujours avec la même tension dans la voix.
— Sortie prendre un café.
Elle se regarda dans le miroir au-dessus de la coiffeuse. Un filet de sang gouttait de son nez, mais elle ne le sentait pas cassé. Elle avait un bleu juste sous l'œil, et elle leva la main pour le palper. Ses doigts étaient à quelques centimètres de son visage, quand elle s'immobilisa. Un souvenir vivace de la soirée d'hier lui traversa la cervelle, comme un courant électrique. Elle avait touché Ethan, avec sa main. Elle avait baissé cette main vers son pantalon, elle l'avait caressé, en le regardant droit dans les yeux, en regardant l'effet qu'elle exerçait sur lui, se délectant de ce qui lui avait semblé un pouvoir, hier soir, mais qui lui apparaissait ce matin comme quelque chose de bas et de vil.
Elle tourna le robinet d'eau chaude, attrapa le savon dans la petite assiette. Elle se savonna les mains, puis elle se couvrit la bouche de mousse, en tâchant de se rappeler s'il l'avait embrassée. Elle se récura la langue avec les ongles, s'étouffa quand du savon lui rentra dans la gorge. Elle avait fait tout ça parce qu'elle était saoule. Putain de saoule. Sinon, qu'est-ce qui aurait pu la pousser à commettre un geste aussi stupide, bordel ?
Jeffrey frappa doucement à la porte.
— Lena ?
Elle ne répondit pas, se frotta les mains jusqu'à ce qu'elles soient rouge brique, à force de chaleur et de friction. Son poignet blessé était deux fois plus gros que l'autre, mais la douleur lui faisait du bien, parce que c'était quelque chose qu'elle pouvait maîtriser. Son ongle buta contre une arête irrégulière, sur l'une des cicatrices qu'elle avait aux mains, et le sang qui s'en échappa fut le bienvenu. Elle s'en prit à cette ouverture dans la peau, essayant de l'arracher, elle aurait voulu la peler.
— Lena ? Il frappa plus fort, l'air inquiet. Lena? Ça va ?
— Laissez-la tranquille, et c'est tout, lâcha Ethan.
— Lena, répéta Jeffrey, en frappant très fort à la porte. Elle ne pouvait dire s'il était inquiet ou en colère, ou les deux. Réponds-moi.
Elle leva les yeux. Le miroir lui apprit ce qu'il allait voir : son vomi dans les toilettes, ses mains ensanglantées dégoulinant dans le lavabo, et elle, debout, tremblante de dégoût et de haine de soi.
— Enfonce la porte, conseilla Frank.
Jeffrey l'avertit.
— Lena, soit tu sors, soit j'entre.
— Juste un instant, s'il te plaît, le pria-t-elle, comme s'il était le garçon avec qui elle sortait, qui l'attendait patiemment pour aller dîner.
Elle glissa le canif hors de sa poche de jean, avant de se reboutonner. Il y avait une planche mal fixée, dans le placard de la salle de bains, et elle glissa le couteau dessous, avant de fermer le robinet du lavabo.
Elle tira la chasse d'eau, tout en se rinçant la bouche avec une gorgée de Scope, dont elle cracha une partie, avant d'avaler le reste, en espérant que son estomac tiendrait le coup. Elle s'essuya sous le nez, du dos de la main, puis nettoya le sang sur son jean. Elle ne pouvait pas boutonner les manchettes de sa chemise, mais elle savait que les manches longues recouvriraient les dégâts.
Quand enfin elle sortit de la salle de bains, Jeffrey se tenait là, debout, prêt à abattre la porte. Frank était derrière Ethan, et il lui maintenait le visage plaqué contre le mur, avec une telle force que du sang de son nez dégoulinait sur le Placoplâtre. Elle resta sur le seuil. Au-delà des épaules de Tolliver, elle avait vue sur le petit coin salon et la kitchenette. Elle aurait aimé trouver le moyen de les faire tous passer dans la pièce voisine. Elle avait suffisamment de mal à trouver le sommeil comme ça, sans avoir en plus à affronter le souvenir de leur présence à eux tous dans sa chambre.
Jeffrey et Frank avaient l'air tous deux complètement choqués de la voir, comme si elle était une apparition, et non la femme avec laquelle ils avaient travaillé quasiment tous les jours, depuis ces dix dernières années.
Sans réfléchir, Frank relâcha son étreinte sur Ethan.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? grommela-t-il.
Elle masqua la cicatrice en sang de sa main, et répondit à Jeffrey.
— Tu as intérêt à avoir un mandat.
— Est-ce que ça va ?
— Où est ton mandat ?
Il lui parla d'une voix douce.
— Est-ce qu'il t'a fait mal ?
Elle ne lui répondit pas. Elle regardait l'édredon presque impeccable, qui n'était même pas froissé. L'étoffe était bordeaux foncé, et les taches éventuelles seraient nettement ressorties. Elle pouvait respirer, il ne s'était rien passé d'autre entre Ethan et elle, cette nuit. Comme si cela ne suffisait pas de savoir ce qu'elle en avait retenu.
Elle croisa les bras.
— Sortez de chez moi, nom de Dieu ! C'est une violation de domicile.
— On a reçu un appel, expliqua Jeffrey, et apparemment c'était cela qui l'avait poussé à fracturer sa porte à coups de pied. Il avança, il allait jeter un œil aux photos qu'elle avait fichées tout autour du miroir de sa coiffeuse. Nuisance domestique.
Elle savait que c'était des conneries. La chambre de Lena était située à l'angle du bâtiment, son plus proche voisin était un professeur qui, en semaine, était toujours parti en conférence. Même si quelqu'un avait appelé, Jeffrey n'aurait eu aucun moyen d'arriver ici aussi vite. Frank et lui étaient probablement devant la résidence et s'étaient servis de leur petite bagarre comme d'un prétexte pour enfoncer la porte.
— Donc, reprit-il, qu'est-ce qui se passe ?
— Je ne vois pas de quoi tu veux parler, répliqua-t-elle, sans le quitter du regard.
— Premièrement, ton œil. Il t'a frappée ?
— Quand tu as enfoncé la porte, je me suis cognée contre le lavabo. Elle lui adressa un bref sourire. Le bruit m'a fait peur.
— D'accord, ponctua-t-il. Du pouce, il désigna Ethan. Et lui ?
Elle regarda vers l'étudiant et, du coin de l'œil, il parvint à lui rendre son regard. Ce qui s'était produit entre eux, cette nuit, s'était produit... entre eux, et le resterait.
— Lena, insista Jeffrey.
— J'imagine que c'est Frank qui lui a fait ça quand il est entré ici, lui raconta-t-elle, sans croiser le regard mauvais que lui lança le Frank en question. Avant qu'elle ne soit licenciée, ils avaient été équipiers, et elle connaissait suffisamment bien Frank pour savoir qu'elle avait effectivement détruit ce lien. Elle avait brisé le code. Vu ce qu'elle ressentait à présent, ce n'était pas plus mal.
Jeffrey ouvrit l'un des tiroirs du haut de sa commode, y jeta un œil, et considéra longuement Lena. Elle savait qu'il cherchait un étui de cheville, mais il n'y avait aucune loi interdisant d'avoir un couteau dans un étui, à l'intérieur du tiroir de sa commode.
— Qu'est-ce que tu fabriques ? lui demanda-t-elle, lorsqu'il referma le tiroir en le claquant.
Il ouvrit le tiroir suivant, où elle rangeait ses sous-vêtements, et il y glissa la main, écartant les pièces de lingerie. Il en sortit un string en coton noir qu'elle n'avait pas porté depuis des années, et lui adressa le même long regard dur, avant de le lâcher dans le tiroir. Elle savait qu'il cherchait des sous-vêtements semblables à ceux que l'on avait dénichés dans la chambre d'Andy Rosen, et ce qu'elle savait tout aussi sûrement, c'est qu'elle ne porterait plus jamais rien de ce que contenait ce tiroir.
Elle l'interrogea, en s'efforçant de conserver un ton égal.
— Pourquoi es-tu ici ?
Il referma le tiroir en le claquant.
— Je te l'ai déjà expliqué, hier. Nous avons trouvé des indices qui te relient à un crime.
Elle tendit les mains en avant, étonnée de son propre calme.
— Arrête-moi.
Comme elle l'avait prévu, il fit marche arrière.
— Nous voulons juste te poser deux ou trois questions, Lena.
Elle secoua la tête. Il ne disposait pas de suffisamment de preuves pour l'arrêter, sinon, à l'heure qu'il est, elle serait déjà assise dans sa voiture de patrouille.
— A la place, on peut toujours le confronter au fichier, lui, ajouta-t-il, en désignant Ethan.
— Allez-y, lança l'étudiant, le mettant au défi.
— Ethan, boucle-la, siffla Lena.
— Coffrez-moi, leur lança-t-il. Frank le plaqua encore plus contre le mur. L'autre aspira une goulée d'air, mais n'ajouta rien.
Jeffrey avait l'air d'apprécier. Il s'approcha d'Ethan, vint placer les lèvres tout près de son oreille.
— Salut, monsieur Témoin Oculaire, lui souffla-t-il. Ethan se débattit, mais c'est sans mal que Jeffrey lui soutira son portefeuille. Du pouce, il fit défiler quelques photographies, puis il sourit.
« Ethan Nathaniel White », lut-il.
Lena tâcha de ne pas laisser percevoir sa surprise, mais elle ne put s'empêcher d'entrouvrir les lèvres.
— Donc, Ethan, continua Tolliver, en posant la main sur la nuque du garçon, et en appuyant. Ça te dirait de passer la nuit en prison ? Il lui chuchota quelque chose d'autre à l'oreille, qu'elle fut incapable d'entendre. Ethan se raidit, comme un animal qui aurait eu envie d'attaquer.
— Non, intervint-elle, laisse-le tranquille. Jeffrey empoigna Ethan par le col de son t-shirt et le balança sur le lit.
— Enfile tes chaussures, mon garçon, lui ordonna-t-il, en dégageant d'un coup de pied les bottes de sécurité restées sous le lit.
— Tu n'as aucune charge contre lui, l'avertit-elle. Je t'ai dit que je m'étais cognée au lavabo.
— On va consulter son dossier à l'informatique, au poste, histoire de voir ce qui en sort. Il se tourna vers Frank. Ce garçon-là, moi, il m'a l'air coupable, tu ne trouves pas, toi ?
Frank émit un petit gloussement. Lena fit une réflexion un peu stupide.
— Tu ne peux pas arrêter les gens sous prétexte qu'ils ont l'air coupables.
— On trouvera bien quelque chose pour le garder en détention. Tolliver lui adressa un bref clin d'œil. Jamais, depuis qu'elle le connaissait, il n'avait biaisé avec la loi de la sorte. Elle comprenait à présent qu'il s'était donné pour mission de la ramener au poste, et peu importait qui devait en pâtir au passage.
— Laisse-le tranquille, fit-elle. Il faut que je sois au boulot dans une demi-heure. On peut se parler ici.
— Non, Lena, s'écria Ethan, en se levant. Frank le repoussa sur le lit, si fort que le matelas s'incurva, mais Ethan se releva d'un bond, l'une de ses deux bottes à la main. Il était sur le point de frapper Frank au visage avec, quand Tolliver le cueillit d'un violent coup de poing dans les reins. Ethan gémit, se courba en deux, et Lena s'interposa, tâchant d'empêcher un massacre.
La manchette de sa chemise remonta, et Jeffrey regarda fixement son poignet. Elle laissa retomber sa main.
— Assez, leur commanda-t-elle à tous deux. Jeffrey se baissa, attrapa la botte d'Ethan, la retourna dans sa main. Il semblait s'intéresser aux sculptures de la semelle.
— Résistance à la force publique. C'est pas suffisant, pour toi ?
— D'accord, admit-elle. Je t'accorde une heure. Jeffrey lança la botte à toute force dans la poitrine d'Ethan. Il ajouta, à l'intention de Lena :
— Tu vas m'accorder autant de temps que je te le dirai, nom de Dieu !
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