Slaughter Karin - A Froid
Chapitre 11
— Vous l'avez ? lui demanda Chuck pour la centième fois.
— Je l'ai, lui rétorqua Lena sur un ton cassant, en retournant son canif, dans sa main droite, pendant qu'elle retenait la grille de la bouche d'aération, de la gauche.
Un éclair dans le ciel traversa les fenêtres et, au coup de tonnerre qui suivit, Lena rentra les épaules. Tout le labo s'illumina, comme si quelqu'un venait de prendre une photo au flash.
— Je peux aller chercher un tournevis, proposa Chuck, juste à l'instant où la grille se détachait.
Lena sortit sa Mag-Lite de sa poche, et dirigea le faisceau vers l'intérieur de la bouche d'aération.
Un enfoiré avait choisi ce jour pour laisser ouverte l'une des cages du labo. Quatre souris s'étaient enfuies, chacune d'elles étant d'une valeur supérieure pour l'école à ce que Lena gagnait en un an, et toutes les équipes disponibles avaient été convoquées pour aider à les retrouver. C'était aux alentours de midi, il était maintenant plus de six heures, et seules deux de ces connasses aux petits yeux ronds avaient été retrouvées.
Après avoir quitté le poste, Lena avait changé de vêtements, mais au bout de cette journée de recherches, elle était de nouveau en nage. Elle sentait sa chemise lui coller à la peau du dos, et elle était encore toute tremblante de la nuit précédente. Son crâne était sur le point de s'ouvrir en deux, et elle avait la bouche cotonneuse, comme jamais au cours de toute son existence. Un verre aurait plus ou moins arrangé ça, ou tout au moins l'aurait soulagée de cette tension, mais elle s'était fait une promesse, ce matin, quand elle était assise en salle d'interrogatoire. Plus jamais elle ne toucherait à une seule goutte d'alcool.
Elle comprenait clairement toutes ses erreurs, à présent, et la plupart étaient liées au whisky. Le reste découlait presque directement d'Ethan, et pour ça, elle s'était fait une autre promesse : il ne faisait plus partie de son existence. Tout cela lui avait pris deux heures. Ensuite, Chuck avait prié Lena de répondre, au bureau de la sécurité. Elle avait eu Ethan, paniqué, à l'autre bout du fil, il glapissait comme une fille, quand il l'avait suppliée de venir voir Scooter. Cet idiot avait même nettoyé la chambre à fond, comme s'il n'y avait pas une bonne explication pour justifier la présence de ses empreintes digitales à lui sur les lieux. Et comme si Lena ne savait pas comment se couvrir.
Devant la résidence où habitait Scooter, elle avait conseillé à Ethan d'aller se faire foutre, et malgré ça, il refusait de la laisser tranquille. Il avait même proposé d'aider à retrouver les souris manquantes et, ces six dernières heures, il avait tout essayé pour attirer son attention. En ce qui la concernait, ce matin, elle avait répété tout ce qu'elle comptait dire à Ethan Green ou White, enfin, ce nom ou un autre, putain ! Elle en avait assez de lui. Si Jeffrey la laissait jamais réintégrer la police, sa première priorité serait de s'assurer que ce trou-du-cul était bien bouclé dans la prison la plus proche. Et elle se chargerait personnellement de balancer la clef.
— Passe un peu la tête là-dedans, histoire de mieux voir, lui suggéra Chuck, en s'agitant au-dessus d'elle comme une mère dominatrice.
Comme pour toutes les tâches de merde dont il chargeait Lena, Chuck était plein de conseils sur la manière de faire les choses, mais sans la moindre intention de l'aider.
Elle fourra son couteau dans sa poche et fit ce qu'on la priait de faire, passant la tête dans ce boîtier métallique et poussiéreux. Elle s'aperçut, mais trop tard, qu'elle avait le derrière en l'air, et elle avait la sensation déplaisante que Chuck profitait du spectacle.
Elle était sur le point de le rabrouer à ce sujet, quand elle entendit une voix furibonde.
— Bon sang ! qu'est-ce que vous fabriquez avec ces souris ? J'ai un travail important à terminer.
En reculant, pour ressortir, Lena se cogna la tête dans la bouche d'aération. Brian Keller se tenait à cinq centimètres de Chuck, le visage écarlate de colère.
— Nous faisons tout notre possible, professeur Keller.
Quand Lena se leva, Keller eut une réaction de surprise, mais comme affectée. Bon nombre de professeurs avec qui travaillait Sibyl faisaient de même, et Lena s'y était habituée.
Elle lui adressa un signe de la main, s'efforçant de se montrer aimable. Par malheur, Keller était installé dans le labo voisin. Vers une heure, le bruit permanent et les interruptions lui avaient tapé sur les nerfs, et il avait annulé le reste de ses cours, avec quelques épithètes bien choisies à l'intention de Chuck. Il était le genre de type que Lena pouvait facilement apprendre à apprécier. À l'inverse de Richard Carter, qui choisit ce moment pour glisser une tête dans la salle de classe.
— Comment ça se passe ? demanda-t-il.
Chuck lui lança une pique.
— Les filles sont pas admises ici, et Richard battit des paupières, en le gratifiant d'un regard maniéré.
Chuck était sur le point d'ajouter quelque chose, mais l'attention de Richard se tourna tout entière vers Brian Keller.
— Salut, Brian, dit-il, avec un sourire de nouveau-né qui aurait eu des gaz. Je peux me charger de tes classes, si tu veux partir. J'ai terminé pour la journée. Vraiment, ça ne me dérange pas.
— Les cours sont terminés depuis deux heures, imbécile, grogna Keller.
Richard se dégonfla comme un ballon.
— Je voulais juste..., commença-t-il, avec un soupçon d'agacement dans la voix.
Keller tourna les talons, et se retrouva dos à Richard, tout en braquant son index sur Chuck.
— J'ai besoin de vous parler, tout de suite. Je ne peux pas avoir de telles interruptions dans mon travail.
Chuck hocha brièvement la tête, et refila la patate chaude à Lena, avant de s'éclipser avec Keller.
— Ne partez pas d'ici avant d'avoir fouillé à fond, Adams.
— Connard, marmonna-t-elle, tandis qu'ils sortaient tous deux de la pièce.
Elle s'attendait à ce que Richard exprime son approbation, mais l'autre paraissait interdit.
— Qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda-t-elle, mais Richard monologuait déjà, sans l'entendre.
— Je suis un membre à part entière de ce département, siffla-t-il, la mâchoire tellement contractée qu'elle était même surprise qu'il puisse parler. Il pointa le doigt sur le seuil, où il n'y avait plus personne. Il n'a aucun droit de me parler sur ce ton devant des tiers. Je mérite... j'ai gagné... au moins un minimum de respect de la part de cet homme.
— D'accord, approuva-t-elle, en se demandant pourquoi il était à ce point piqué au vif. D'après ce qu'elle avait compris, Brian Keller s'adressait à tout le monde sur ce ton-là.
— Ce soir, il a un cours, continua l'autre. Je lui proposais de me charger de son cours du soir.
— Euh ! objecta-t-elle. Je crois qu'il l'a annulé. Richard restait le regard fixé sur le seuil de la salle, comme un pitbull attendant l'arrivée d'un intrus. Lena ne l'avait jamais vu comme cela. Il avait les yeux écarquillés, et tout son visage était rouge, sauf ses fines lèvres, toutes blanches, serrées, dont il ne restait plus qu'un trait rectiligne. Elle ne savait pas s'il fallait en rire ou prendre ses distances.
— Écoute, qu'il aille se faire..., lâcha-t-elle, et elle se demanda si ce n'était pas là le vrai problème.
Même si cela n'en disait pas très long sur les goûts de Richard en matière de partenaires sexuels potentiels, cela expliquerait largement son attitude du moment.
Il se cala les poings aux hanches.
— Je n'ai pas à subir ce genre de traitement. Pas de sa part. Dans ce département, nous sommes des égaux, et je ne tolérerai pas cette sorte de...
Lena refit une tentative.
— Allez, ce type vient de perdre son fils. Richard écarta cette réflexion d'un brusque revers de main...
— Tout ce que j e demande, c'est d'être traité comme un être humain.
Lena n'avait pas de temps à consacrer à ça, mais elle savait que Richard ne laisserait jamais tomber, tant qu'elle ne manifestait pas un peu de solidarité à son égard.
— Tu as raison. C'est une enflure.
Il finit par la regarder, puis réagit à retardement.
— Qui t'a frappée ?
Sa question la surprit, alors qu'elle n'aurait pas dû.
— Quoi ? s'écria-t-elle, mais elle savait qu'il faisait allusion à la coupure qu'elle avait sous l'œil. Non. Je suis tombée. Je me suis cognée contre une porte. J'ai été bête, c'est tout. Elle se sentit submergée par le besoin pressant de fournir davantage de prétextes, mais elle s'obligea à se taire. Elle savait, ayant été flic, que les menteurs avaient du mal à se taire. Pourtant, elle rie put s'empêcher d'ajouter un dernier mot. Ce n'est rien.
Il lui glissa un regard rusé, pour lui laisser clairement comprendre qu'il ne marchait pas. Son attitude avait changé du tout au tout, par rapport à sa crise avec Keller.
— Tu sais, lui dit-il, je me suis senti toujours proche de toi, Lena. Sibyl parlait tout le temps de toi. Elle voyait tout le bien qu'il y a en toi.
Elle s'éclaircit la gorge, mais sans réagir.
— Tout ce qu'elle voulait, c'était t'aider. Te rendre heureuse. C'était tout ce qui comptait au monde, pour elle.
Elle sentit un picotement gênant sous la plante des pieds.
— Ouais, fit-elle, espérant qu'il allait passer à autre chose.
— Qu'est-ce qui est arrivé à ton œil ? insista-t-il, mais en conservant un ton gentil. On dirait que quelqu'un t'a frappée.
— Personne ne m'a frappée, rétorqua-t-elle, en ayant conscience qu'elle parlait plus fort qu'il n'était nécessaire : encore une erreur courante chez les menteurs.
Intérieurement, elle se maudit. En général, elle était plutôt bonne à cet exercice.
— Si jamais tu as besoin d'aide... Il laissa ses paroles en suspens, se rendant probablement compte à quel point son offre devait paraître stupide à quelqu'un comme Lena. Il changea de tactique. Si jamais tu as envie de me parler de quelque chose. Crois-le ou non, je sais ce que tu ressens.
— Ouais, dit-elle, mais le pape irait battre des œufs en enfer avant qu'elle ne se confie à Richard Carter.
Il s'assit sur le coin d'une des tables du labo, les pieds ballants. Au regard préoccupé qu'il lui adressa, elle s'attendait à le voir renouveler son offre, mais à la place il lui posa une question.
— Vous avez fini par trouver qui avait ouvert ces cages ?
— Non, fit Lena. Pourquoi ?
— J'ai entendu raconter que deux ou trois étudiants de deuxième année étaient en retard dans leurs travaux dirigés, ils auraient donc créé une... diversion.
Elle eut un rire dégoûté.
— Ça ne me surprendrait pas.
— Hé ! je suis censé dîner avec Nan ce soir, se souvint-il. Pourquoi tu ne viens pas ? Ce sera sympa.
— J'ai du travail, lui dit-elle. Et puis, pour souligner le propos, elle ouvrit son canif.
— Seigneur tout-puissant ! Il se laissa glisser de la table, pour mieux voir. Pourquoi t'as besoin de ça ?
Elle était sur le point de lui répondre que c'était un bon moyen de se débarrasser des gens ennuyeux qui avaient du mal à se mêler de leurs propres affaires, quand le téléphone portable de Carter sonna. Il fouilla dans les poches de sa blouse de laborantin, avant de le trouver. Il consulta l'écran, et un immense sourire vint lui fendre le visage en deux.
— Je reprendrai ça avec toi plus tard. On pourra parler de ceci.
Il effleura la marque sous son œil, pour qu'elle saisisse bien à quoi il faisait allusion.
Elle eut envie de lui suggérer de ne pas s'en faire, mais se ravisa.
— À plus tard, lui fit-elle à la place.
De toute façon, c'était gâcher sa salive. Richard fila hors de la salle de classe avant qu'elle ait eu le temps d'achever sa phrase.
Elle retourna à la bouche d'aération, se servit du canif pour remettre les vis. Chuck avait raison, cela aurait été bien plus rapide avec un tournevis, mais elle n'avait pas envie d'en demander un. Elle était la seule personne présente dans cette salle, et enfin depuis le début de la journée, elle avait un peu de temps à elle seule. Ce dont elle avait vraiment besoin, c'était de réfléchir au moyen de rentrer dans les bonnes grâces de Tolliver.
Elle avait tenté de lui servir Chuck sur un plateau en argent, mais l'allusion lui avait complètement échappé. Donc, ce week-end, Chuck était à un tournoi de golf. Cela ne l'empêcherait pas d'être impliqué dans une histoire de trafic de drogue au sein de l'université. Scooter avait clairement signifié que le bureau de la sécurité était impliqué. Chuck n'était pas un complet idiot. Même un type comme lui n'aurait pas pu louper une affaire pareille se déroulant sous son nez. Connaissant Chuck, pourtant, Lena était certaine qu'il n'était pas impliqué directement. Son style, c'était plutôt de poser son gros cul et d'exiger une part des bénéfices.
Le tonnerre gronda de nouveau, et Lena fut si saisie que le couteau glissa, lui entaillant le côté de l'index gauche. Elle cracha un juron, sortit sa chemise pour s'envelopper la coupure. Tous les mois, Chuck lui promettait de lui commander un uniforme taille 36, mais sans jamais s'exécuter. Ses vêtements trop amples, c'était encore un truc qu'il avait dégotté pour lui faire bien comprendre que sa place n'était pas ici.
— Lena.
Elle ne leva pas les yeux. Même si elle le connaissait depuis moins d'une semaine, elle reconnut la voix d'Ethan.
Elle serra le tissu de la chemise autour de son doigt, tâchant d'arrêter le saignement. La blessure était profonde, et le tissu s'imbiba vite de sang. Au moins, elle s'était coupée à la main qui était déjà blessée. Si elle devait aller à l'hôpital, peut-être qu'on lui soignerait les deux blessures pour le prix d'une.
Comme si elle ne l'avait pas entendu, Ethan répéta.
— Lena.
— Je t'ai dit que je ne voulais pas te parler.
— Je me fais du souci pour toi.
— Tu ne me connais pas assez bien pour te faire du souci pour moi. Elle refusa la main qu'il lui tendit quand elle se leva. Tu te souviens ? C'est pas comme si on devait se marier.
Ethan eut un air contrit.
— Je n'aurais pas dû dire ça.
Elle laissa retomber sa main, elle sentit le sang refluer vers la coupure.
— J'en ai vraiment rien à foutre de ce que tu as dit.
— Tu n'as pas à être gênée pour la nuit dernière.
— C'est toi qui grognes comme un porc quand tu jouis.
Avant qu'il ait pu l'en empêcher, elle lui saisit le bras et lui remonta sa manche.
Il s'écarta d'un coup sec, redescendit la manche, mais elle avait déjà entrevu un tatouage de fil de fer barbelé lui enserrant tout le tour du poignet, et quelque chose qui ressemblait à un soldat avec un fusil dans les bras.
— C'est quoi ? lui demanda-t-elle.
— C'est juste un tatouage.
— Un tatouage de soldat, précisa-t-elle. Je te connais, Ethan. Je sais à quoi tu joues.
Il resta complètement silencieux, un cerf pris dans le faisceau des phares.
— Je ne suis plus cette personne.
— Ah oui ? Elle pointa son œil. Et qui est-ce qui m'a fait ça ?
— C'était juste une réaction, une réaction d'instinct, se défendit-il. Je n'aime pas qu'on me frappe.
— Enfin, qui aime ça ?
— Ce n'est pas ça, Lena. Ici, j'essaie de bien me conduire.
— Ça marche comment, la conditionnelle, pour toi ? Cette réflexion le désarçonna.
— Tu as discuté avec Diane ?
Lena ne répondit pas, mais un sourire flotta sur ses lèvres. Elle connaissait bien Diane Sanders. Découvrir le reste de l'histoire d'Ethan serait un jeu d'enfant.
— Qu'est-ce que tu fabriquais dans la chambre de Scooter, ce matin ?
— Je voulais voir s'il allait bien.
— Ouais, t'es vraiment un chouette copain, toi.
— Il avait pris pas mal de méthadone, reprit-il. Il ne sait jamais où s'arrêter.
— Il n'a pas ta maîtrise.
Il ne mordit pas à l'hameçon.
— Il faut me croire, Lena. Je n'ai rien à voir avec tout ça.
— Eh bien, tu as intérêt à te trouver un alibi convaincant, Ethan, parce que Andy Rosen et Ellen Schaffer étaient des juifs, et Tessa Linton baisait avec un Noir...
— Je ne savais pas...
— C'est pas grave, mon gars, lui assura-t-elle. À cause de ta connerie, quand tu as bousculé Tolliver, tu as une cible désormais peinte sur la poitrine. Je t'avais dit de ne pas t'en mêler.
— Je ne m'en mêle pas, affirma-t-il. C'est pour ça que je suis venu ici, pour ne plus me mêler de tout ça.
— Tu es venu ici parce que les amis que tu as envoyés en prison cherchaient probablement à régler quelques comptes.
— Avec eux, je suis à égalité, lâcha-t-il, d'un ton amer. Je t'ai dit que j'en étais sorti, Lena. Tu crois que ça n'avait pas un prix ?
— J'imagine que le prix, c'était ta petite amie ? ironisa-t-elle. Et maintenant, tu me tournes autour, moi, une Hispano. C'est comme ça que vous appelez ça, tes copains et toi ? Une clando du Mexique ? Elle marqua un temps, pour que la question fasse son effet. Ou alors c'est de ma sœur qui était gouine que tu veux me parler ? Ou de sa maîtresse, la bibliothécaire de la fac, celle qui broute les minous ? Elle rit de sa réaction. Je me demande ce que ta famille, chez toi, penserait de tout ça, Ethan White.
— C'est Green, rectifia-t-il. Zeek White, c'est mon beau-père. Mon vrai père nous a abandonnés. Sa voix devint ferme, insistante. Je suis Ethan Green, Lena. Ethan Green.
— Ce que tu es, c'est sur mon chemin, lui répliqua-t-elle. Dégage.
— Lena, fit-il, et il avait dans la voix un tel désespoir qu'elle le regarda dans les yeux.
Depuis son agression, elle avait pris l'habitude d'éviter les gens. Elle se rendit compte qu'elle n'avait jamais vraiment regardé Ethan dans les yeux, même quand elle l'avait touché, la nuit dernière. Ils étaient d'un bleu clair saisissant, et elle se figura que, si elle s'approchait suffisamment, elle y verrait l'océan.
— Je ne suis plus cette personne-là. Il faut me croire.
Elle le dévisagea, elle voulait savoir pourquoi cela lui importait tant.
— Lena, il se passe quelque chose, là, entre nous.
— Non, rien du tout, s'écria-t-elle, mais pas avec toute la conviction qu'elle aurait souhaitée.
Il lui ramena une mèche derrière l'oreille, puis il suivit doucement, du bout du doigt, la coupure sous son œil.
— Je n'ai jamais voulu te faire de mal, lui dit-il. Elle s'éclaircit la gorge.
— Enfin, tu m'en as fait.
— Je te promets... te promets... que ça n'arrivera plus jamais.
Elle avait envie de lui répondre qu'il n'en aurait jamais l'occasion, mais elle ne put détourner le regard du sien, elle ne put rompre le charme.
Il sourit, voyant probablement l'impact qu'avaient ses mots.
— Tu sais, je ne t'ai même pas embrassée, se rappela-t-il, en lui passant les doigts sur les lèvres. Certaines régions intérieures de Lena, qu'elle croyait mortes, réagirent à son contact, et elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Il fallait qu'elle arrête tout avant que la situation ne lui échappe. Il fallait qu'elle fasse quelque chose pour le sortir de sa vie.
— Je t'en prie, fit-il, un sourire naissant sur les lèvres. Reprenons tout à zéro.
Elle dit la chose qui allait l'arrêter, elle le savait.
— Je veux redevenir flic.
Il écarta la main d'un coup sec, comme si elle lui avait craché dessus.
— C'est ce que je suis.
— Mais non, insista-t-il. Je sais qui tu es, Lena, et tu n'es pas flic.
Chuck était de retour, et il se remontait la ceinture, de sorte que ses clefs tintèrent. Elle fut tellement soulagée de le voir qu'elle en sourit.
— Quoi ? lança-t-il, soupçonneux.
— Je te reparlerai plus tard, fit Ethan à Lena.
— D'accord, lui dit-elle, le congédiant. Il n'esquissa pas un geste pour s'en aller.
— Je te reparlerai plus tard.
— D'accord, acquiesça-t-elle, en songeant qu'elle serait prête à dire n'importe quoi pour le faire sortir de cette pièce. On se reparlera plus tard. Promis. Vas-y.
Finalement, il s'en alla, et Lena baissa les yeux par terre, tâchant de redevenir maîtresse d'elle-même. Par terre, elle vit du sang. La coupure de son doigt dégoulinait comme un robinet qui fuit.
Chuck croisa ses gros bras.
— De quoi il était question ?
— Ça ne vous regarde pas, lui répliqua-t-elle, en étalant le sang par terre avec son soulier.
— Vous êtes payée à l'heure, Adams. Ne me volez pas mon temps.
— J'ai des heures sup, maintenant ? s'étonna-t-elle, mais elle se foutait de lui. L'université poussait tout le monde à prendre des congés compensatoires, mais Chuck oubliait toujours, bien commodément, quand Lena avait un crédit de temps.
Elle lui montra son doigt.
— Il faut que je retourne au bureau m'occuper de ça.
— Faites-moi voir, exigea-t-il, comme si elle avait pu simuler.
— C'est profond quasiment jusqu'à l'os, lui dit-elle, en retirant son pan de chemise. Avec la douleur, comme des sensations de piqûres, elle avait l'impression que sa main était à la fois chaude et froide. Il va peut-être falloir des points de suture.
— Pas besoin de points de suture, trancha-t-il, comme si elle était un bon gros bébé. Retournez au bureau. J'y serai dans quelques minutes.
Lena quitta le labo avant qu'il ait pu changer d'avis ou s'aviser de ce que l'énorme boîte blanche vissée au mur, avec l'inscription Secours, pouvait au moins contenir du sparadrap.
Dès qu'elle fut arrivée à mi-chemin du parvis, la pluie qui avait menacé toute la semaine éclata. Le vent se leva si fort que la pluie tombait de biais, en lui cisaillant le visage comme autant de minuscules éclats de glace. Elle ferma les yeux, réduits à deux fentes, la main à quelques centimètres du visage, tâchant de repérer son chemin vers le bureau de la sécurité.
Après qu'elle eut passé cinq minutes à chercher sa clef et à essayer de la faire entrer dans la serrure, la porte s'ouvrit enfin, pivotant sur ses gonds sous l'action du vent. Elle attrapa la poignée et s'arc-bouta des deux pieds au sol pour la repousser et la refermer.
Elle actionna l'interrupteur, à plusieurs reprises, mais le courant était coupé.
Marmonnant un juron, elle sortit sa lampe torche et s'en servit pour dénicher la trousse de première urgence. Quand elle l'eut trouvée, la foutue boîte refusait de s'ouvrir, et elle dut se servir du côté non tranchant de son couteau dissimulé à la cheville pour jouer sur le couvercle et le soulever. Sa main était si peu assurée que le couteau lui échappa, et le contenu de la trousse se répandit par terre dans un fracas métallique.
Avec la lampe torche, elle parvint à repérer ce dont elle avait besoin, et laissa le reste sur le sol. Chuck pourrait toujours ranger, si ça l'ennuyait tant que ça. Nom de Dieu ! il avait sûrement assez de fric qui rentrait ici toutes les semaines pour avoir de quoi payer de sa poche quelqu'un qui fasse le ménage dans ce bureau.
Elle se versa de l'alcool sur la coupure encore ouverte, et siffla un « merde ! », entre ses dents. Le sang et l'alcool formèrent une flaque sur le bureau. Avec sa manche, elle essaya de tout essuyer, mais ça ne fit qu'aggraver les choses.
— Bordel ! grommela-t-elle.
Dans son casier, elle avait un anorak, mais elle ne l'avait jamais enfilé. Le col n'avait de boutons-pression que d'un côté, un défaut de fabrication que Chuck n'avait pas considéré comme un problème quand elle le lui avait montré. Bien sûr, la veste de Chuck n'avait pas ce défaut, et Lena décida, pour rentrer chez elle, qu'elle allait lui emprunter la sienne.
Elle arriva à forcer le casier de Chuck, moyennant deux coups secs sur le loquet. Le vêtement était encore dans son emballage plastique, sur le rayon du haut, mais elle décida de profiter de la situation pour également fouiller son casier.
Mis à part le magazine de plongée sous-marine, qui devait être là surtout pour les modèles à moitié nus affichant les dernières combinaisons de plongée coupées à mi-cuisse, et une boîte de Powerbars, pas ouverte, il n'y avait rien d'intéressant. Elle attrapa la veste et elle était sur le point de fermer le casier quand la porte s'ouvrit à la volée et Chuck entra.
— Qu'est-ce que vous foutez, bordel ? tonna-l-il, en traversant la pièce plus vite qu'elle l'en aurait cru capable.
Il claqua la porte de son casier si fort qu'elle se rouvrit aussitôt.
— Je voulais vous emprunter votre anorak.
— Vous avez le vôtre, s'exclama-t-il, en le lui arrachant des mains et en le lançant sur son bureau.
— Je vous ai dit qu'il avait un défaut.
— Je pense que c'est chez vous qu'il y a un défaut, Adams.
Lena se rendit compte qu'il se tenait vraiment trop près d'elle. Elle recula d'un pas et, à cet instant, l'électricité fut de retour. Le néon clignota, projetant une lumière d'ombre grise sur eux deux. Même sous cet éclairage sommaire, elle vit bien que Chuck était prêt à la bagarre.
Elle se rendit vers son propre casier.
— Je vais me servir du mien. Chuck posa son cul sur le bureau.
— Fletcher s'est fait porter pâle. J'aimerais bien que vous assuriez le tour de nuit.
— Pas question, protesta Lena. J'aurais déjà dû dételer il y a deux heures.
— C'est comme ça, Adams, regretta-t-il. C'est dur. Elle ouvrit son casier et considéra le contenu, qu'elle ne reconnut pas.
— Qu'est-ce que vous fabriquez ? s'écria Chuck, et il referma la porte en la claquant.
Lena écarta vivement la main, avant qu'on ne la lui écrase avec cette porte de placard. Elle avait ouvert le casier de Fletcher, par erreur. Sur le rayonnage du haut, il y avait deux Baggies, et Lena n'avait guère de mal à deviner ce qu'il y avait dedans. Ils étaient tous tellement sûrs de ne pas se faire prendre, qu'ils laissaient de la défonce traîner dans tous les coins.
— Adams ? répéta-t-il. Je viens de vous poser une question.
— Rien, dit-elle, en pensant qu'il devait y avoir une raison pour que Fletcher n'inscrive jamais aucun incident dans le registre.
Il était trop occupé à vendre de la drogue aux gamins.
— Très bien, fit Chuck, estimant probablement qu'elle venait de lui donner son accord. Je vous reverrai demain matin. Si vous avez besoin de moi, appelez-moi.
— Non, dit-elle. Je vous ai dit que je n'acceptais pas, Chuck. C'est vous qui allez devoir bosser, pour changer.
— Qu'est-ce que ça veut dire, ça, nom de Dieu ?
Lena sortit l'anorak d'un coup sec, et s'en enveloppa. La taille extra-large était immense, mais elle s'en moquait. L'orage continuait de faire rage, mais, sachant à quel point elle était chanceuse, dès qu'elle serait rentrée, il serait passé. Elle allait devoir trouver un moyen de protéger la porte de son appartement. Jeffrey avait fait sauter le verrou, ce matin, quand il s'y était introduit de force. Dieu seul savait si la quincaillerie serait encore ouverte.
— Où allez-vous, Adams ?
— Cette nuit, je ne travaille pas, lui répliqua-t-elle. J'ai besoin de rentrer chez moi.
— L'appel de la bouteille, hein ? lui lança-t-il, les lèvres tordues par un mauvais sourire.
Elle se rendit compte qu'il lui barrait la porte.
— Dégagez de mon chemin.
— Je pourrais bien rester là un petit moment, si ça me chantait, la menaça-t-il, et il y avait dans ses yeux une lueur qui mit Lena en alerte. J'ai une bouteille dans mon tiroir, ici, lui raconta-t-il. Peut-être qu'on pourrait s'asseoir et apprendre à se connaître un peu mieux.
— Vous devez plaisanter.
— Vous savez, commença-t-il, vous seriez plutôt jolie si vous mettiez un peu de maquillage et si vous faisiez quelque chose à vos cheveux.
Il tendit la main, pour la toucher, et elle éloigna la tête.
— Écartez-vous de moi, putain ! lui ordonna-t-elle.
— J'imagine que vous n'avez pas autant besoin de travailler que vous le dites, constata-t-il, avec ce même air mauvais.
Elle se mordit la lèvre inférieure, percevant bien tout le sens de ses menaces.
— J'ai lu ce que ce type vous a fait, continua-t-il. Dans le journal.
Son cœur cognait dans sa poitrine.
— Comme tout le monde.
— Ouais, mais je l'ai pas lu qu'une fois.
— Vos lèvres ont vraiment dû fatiguer.
— Voyons si les vôtres peuvent fatiguer elles aussi, siffla-t-il et, avant qu'elle ait compris ce qui se passait, il lui avait collé sa grosse main derrière la nuque, et il la plaquait contre son entrejambe.
Lena referma la main, serra le poing, et le cogna de toutes ses forces entre les cuisses. Il gémit et s'écroula au sol.
La porte de Lena s'ouvrit avant qu'elle n'ait atteint sa chambre.
— Où étais-tu ? s'écria Ethan.
Elle claquait des dents. Elle était tellement mouillée que ses vêtements frottaient sur sa peau à chaque pas. Elle se moquait de savoir comment Ethan était entré chez elle ou ce qu'il fabriquait ici. Elle se rendit droit à la cuisine pour se verser un verre.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? lui demanda-t-il. Lena, qu'est-ce qui s'est passé ?
Ses mains tremblaient trop pour qu'elle parvienne à se verser un verre, et il s'en chargea pour elle, lui remplit le verre jusqu'à ras bord. Il le lui porta au bord des lèvres, tout comme elle l'avait fait avec lui la nuit précédente. Elle le but tout entier, d'une seule gorgée.
Il lui parla d'une voix douce.
— Est-ce que ça va ?
Elle secoua la tête, tâcha de se verser un deuxième verre, mais elle avait déjà le ventre contracté. Chuck l'avait touchée. Il avait posé la main sur elle.
— Lena ? insista Ethan, en lui prenant le verre.
Il le lui remplit à nouveau, mais cette fois un peu moins généreusement, et le lui tendit.
Elle avala le tout, la gorge serrée. Elle posa les mains sur le rebord de l'évier de la cuisine, tâchant de retrouver la maîtrise des émotions qui montaient en elle.
— Bébé, fit Ethan. Parle-moi.
Il lui caressa les cheveux, lui dégagea le visage, et elle en éprouva la même répulsion qu'avec Chuck tout à l'heure.
— Non, fit-elle, en chassant la main du garçon, en la giflant.
Parler lui coûta un tel effort qu'elle toussa, sa gorge, sa trachée se bloquant, comme si on l'étranglait.
— Allez, dit-il encore, en lui passant la main dans le dos.
— Combien de fois, commença-t-elle, d'une voix forcée, prisonnière de ses côtes, faudra-t-il te dire de ne pas me toucher ?
Sur ces derniers mots, elle lui écarta brusquement la main.
— Qu'est-ce qui te prend? lui demanda-t-il.
— Pourquoi tu es là ? lui rétorqua-t-elle, se sentant violée une fois encore dans son intimité.
— Je voulais te parler.
— De quoi ? reprit-elle. De cette fille que tu as battue à mort ?
Il resta totalement silencieux, mais elle vit tous les muscles de son corps se tétaniser. Lena avait envie qu'il ressente ce que Chuck l'avait poussée à ressentir, comme s'il était pris au piège. Comme s'il n'avait plus d'issue, plus nulle part où aller.
— Je t'ai expliqué ce que..., se défendit-il.
— Que tu es resté dans le camion, hein ? compléta-t-elle, en le contournant. Il était au milieu de la pièce comme une statue. T'as eu un bon point de vue, comme ça ? T'as pu les voir la baiser, la cogner à mort ?
— Ne fais pas ça, l'avertit-il, d'une voix aussi froide que l'acier.
— Ou alors quoi ? s'emporta-t-elle, en parvenant à rire. Ou alors tu vas me faire la même chose, à moi ?
— Je n'ai rien fait.
Ses muscles étaient toujours contractés, sa mâchoire serrée à bloc, comme s'il lui fallait puiser dans ses ultimes réserves de sang-froid pour garder son calme.
— Tu ne l'as pas violée, cette fille ? s'exclama-t-elle. Tu es resté dans le camion, complètement innocent, pendant que tes potes s'envoyaient en l'air?
Elle lui flanqua une bourrade à l'épaule, mais c'était comme de pousser une montagne : il ne bougea pas.
— De les mater, ça t'a fait bander ? Hein, Ethan ? Ça t'a excité de la voir souffrir, de la voir quand elle s'est rendu compte qu'elle ne pouvait rien faire d'autre que de se laisser baiser.
— Non.
— Ça te faisait quoi, de rester assis là, comme ça, en sachant qu'elle allait mourir ? T'as aimé ça, Ethan ? Elle lui flanqua encore une bourrade à l'épaule. Tu es sorti de ton camion pour te joindre à eux ? Tu lui as tenu les bras, pendant qu'ils la baisaient ? Tu l'as baisée ? C'est toi qui lui as déchiré le ventre ? Le sang, ça t'a excité ?
Il la prévint de nouveau.
— Tu n'as pas intérêt à continuer, Lena.
— Voyons voir ce que t'as là-dessous, continua-t-elle en tirant sur son t-shirt. Il s'exécuta tout seul, s'arracha son t-shirt noir. Quand elle découvrit son torse large couvert de tatouages, elle resta bouche bée.
— C'est ça que tu voulais ? rugit-il. C'est ça que tu voulais voir, salope ?
Elle le gifla et, comme il ne réagissait pas, elle le gifla encore, et encore. Elle le gifla jusqu'à ce qu'il la jette contre le mur et qu'ils s'abattent tous deux par terre.
Ils luttèrent, mais il était plus fort, il se jucha sur elle, tira sur son pantalon, ses ongles se plantèrent dans le ventre de Lena. Elle cria, mais il plaqua sa bouche sur la sienne, lui rentrant la langue si profond dans la gorge qu'elle s'étouffa. Elle essaya de lui décocher un coup de genou dans l'entrejambe, mais il fut trop rapide, il lui ouvrit les cuisses en appuyant avec les genoux. D'une main, il lui maintint les deux bras au-dessus de la tête, lui calant les poignets au sol, la prenant au piège.
— C'est ça que tu veux ? cria-t-il à son tour, et un flot de postillons jaillit de ses lèvres.
Il porta la main à son pantalon et baissa la fermeture Eclair. Elle se sentit nauséeuse, la tête lui tournait, et tout ce qu'elle voyait était noyé dans le rouge. Elle haletait et, quand, il entra en elle, elle se raidit contre lui.
Ethan s'arrêta à mi-course, se maintint en elle, les lèvres entrouvertes de surprise.
Elle sentit son souffle contre son visage, et la douleur dans ses poignets, sous le poids de ses mains. Tout cela ne signifiait rien pour elle. Elle sentait tout cela, et elle ne sentait rien.
Elle le regarda droit dans les yeux - intensément -et elle vit l'océan. Elle remua lentement les lèvres. Le laissa sentir comme elle était mouillée, comme son corps le désirait.
Sous l'effort de rester immobile, il tremblait.
— Lena...
— Chut ! Elle le fit taire.
— Lena...
Sa pomme d'Adam dansait, et elle posa les lèvres tout contre, l'embrassa, la suça. Elle monta jusqu'à sa bouche, l'embrassa à pleines lèvres.
Il tenta de lui libérer les poignets, mais elle lui attrapa la main, pour qu'il la maintienne ainsi.
Il la supplia, comme si cela devait encore fonctionner.
— Je t'en prie..., fit-il. Pas comme ça...
Elle ferma les yeux, cambra tout son corps vers le sien, l'attira en elle, plus profond.
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