Slaughter Karin - A Froid
— N'est-ce pas, répliqua Jeffrey, tout aussi…
— N'est-ce pas, répliqua Jeffrey, tout aussi dégoûté qu'elle. Et il y en a un peu partout dans le campus.
— Depuis quand ? insista-t-elle. Le graffiti avait l'air un peu effacé, il datait probablement de deux semaines.
— Qui sait ? soupira-t-il. La faculté n'a jamais rien admis.
— S'ils l'admettaient, ils seraient obligés de prendre une initiative, releva-t-elle, en regardant par-dessus son épaule, dans la direction de Tessa. Tu sais qui sont les responsables ?
— Des étudiants, assura-t-il, en donnant à ce mot une nuance un peu méchante, tout en se rapprochant du corps. Sûrement une bande de crétins de Yankees qui trouvent ça drôle de descendre dans le Sud profond pour jouer les péquenots un peu cinglés.
— Je déteste les racistes amateurs, grommela-t-elle, avec un sourire un peu figé.
Ils rejoignirent Matt Hogan et Frank Wallace.
— B'jour, Sara, lança Matt. Il tenait un appareil photo à développement instantané dans une main, et quelques clichés dans l'autre.
— On vient juste de terminer les photos, lui annonça Frank, le second de Jeffrey.
— Merci, leur dit-elle en enfilant ses gants en latex, avec un bref claquement.
La victime gisait exactement à l'aplomb du pont, face contre terre. Les bras en croix, le pantalon et le caleçon descendus en boule autour des chevilles. À en juger par sa taille et l'absence de poils sur l'arrière des cuisses et les fesses, c'était une personne d'une vingtaine d'années probablement. Les cheveux blonds étaient longs jusqu'au cou, divisés en deux sur la nuque. Il aurait pu dormir, n'étaient les éclaboussures de sang et de fragments tissulaires.
— Ah ! lâcha-t-elle, comprenant ce qui préoccupait Jeffrey.
À titre de pure formalité, elle s'agenouilla et plaqua le stéthoscope dans le dos du mort. Elle sentit, elle entendit ses côtes remuer sous sa main. Mais le cœur ne battait plus.
Elle accrocha le stéthoscope en sautoir autour de son cou et examina le cadavre, en faisant ses constatations à voix haute.
« Il n'y a aucun signe des traumatismes auxquels on pourrait s'attendre en cas de viol avec sodomie. Pas d'hématomes, pas de lacérations. » Elle jeta un coup d'œil aux mains et aux poignets. Le bras gauche était retourné dans une position bizarre, et elle découvrit une vilaine cicatrice rose remontant le long de l'avant-bras. A première vue, la blessure était intervenue au cours des quatre ou six derniers mois. « Il n'a pas été ligoté. »
Le jeune homme portait un t-shirt vert foncé, qu'elle souleva pour vérifier d'autres traces de coups. Il y avait une longue écorchure en bas de la colonne vertébrale, la peau était ouverte, mais pas suffisamment pour qu'il y ait eu saignement.
— Alors ? s'enquit Jeffrey.
Elle ne lui répondit pas, mais cette écorchure lui paraissait curieuse.
Elle souleva la jambe gauche pour la déplacer sur le côté, mais elle suspendit son geste, car le pied ne suivait pas. Elle glissa la main sous la jambe du pantalon, tâta les os, la cheville, puis le tibia et le péroné. C'était comme d'appuyer sur un ballon rempli de porridge. Elle examina l'autre jambe, lui trouva la même consistance. Les os n'étaient pas seulement cassés, ils étaient réduits en bouillie.
Des portières de voiture claquèrent en rafale, et elle entendit Jeffrey chuchoter entre ses dents.
— Merde !
Quelques secondes plus tard, Chuck Gaines descendait vers la rive. Il négocia la pente, le tissu couleur fauve de sa chemise d'uniforme de responsable de la sécurité bien tendu sur sa poitrine. Sara connaissait Chuck depuis l'école élémentaire, où il la taquinait sans merci sur tout et n'importe quoi, depuis sa grande taille jusqu'à ses bonnes notes et ses cheveux roux, et elle était aussi contente de le voir, à cette minute, qu'elle l'était à l'époque, dans la cour de récréation.
Lena Adams se tenait aux côtés de Chuck, vêtue d'un uniforme identique, trop grand d'au moins deux tailles pour sa frêle carrure. Une ceinture maintenait son pantalon et, avec ses lunettes de soleil d'aviateur et ses cheveux retenus sous une casquette de base-ball à longue visière, elle avait l'air d'un petit garçon qui aurait joué à enfiler les vêtements de son père, surtout quand elle perdit pied sur la rive, glissa et dévala jusqu'au bas, sur les fesses.
Frank fit mine de l'aider, mais d'un regard, Jeffrey l'en empêcha. Voici sept mois, Lena était encore inspecteur, encore l'une des leurs. Jeffrey ne lui avait pas pardonné sa décision de démissionner, et il était bien déterminé à ce qu'aucun des hommes sous son commandement ne lui pardonne non plus.
— Bon Dieu ! lâcha Chuck, en parcourant les derniers mètres au pas de course.
Malgré la fraîcheur de cette journée, de la sueur luisait au-dessus de sa lèvre supérieure et, après l'effort de cette descente, il avait le visage écarlate. Chuck était extrêmement musclé, mais il ne respirait pas la santé. Il était toujours en nage, et une mince couche de graisse donnait à sa peau un aspect tendu et gonflé. Le visage était rond, lunaire, les yeux un peu trop grands. Sara ignorait si c'était un problème de stéroïdes ou le résultat de mauvais exercices de musculation, mais il avait tout le temps l'air d'être menacé par la crise cardiaque. Il adressa à Sara un clin d'œil salace.
— Salut, Rouquine, lui lança-t-il, avant de tendre une main charnue à Jeffrey. Ça gaze, chef ?
— Chuck, maugréa Jeffrey, en lui serrant la main sans enthousiasme. Il jeta un rapide coup d'œil à Lena, puis se tourna de nouveau vers le corps. On a reçu l'appel il y a environ une heure. Sara vient d'arriver.
— Salut, Lena, s'écria cette dernière.
Lena eut un léger hochement de tête, mais Sara était incapable de discerner son expression, derrière les lunettes noires. Jeffrey afficha clairement sa désapprobation devant cet échange de salutations et, s'ils avaient été seuls, Sara lui aurait dit d'aller se faire voir.
Chuck frappa dans ses mains, comme pour affirmer son autorité.
— Alors, qu'est-ce qu'on a là, doc ?
— Probablement un suicide, lui répondit-elle, en tâchant de compter combien de fois elle avait prié Chuck de ne pas l'appeler « doc ». Probablement pas aussi souvent que de ne pas l'appeler « Rouquine ».
— Ah oui ? s'étonna-t-il, en tordant le cou. T'as pas l'impression qu'on l'a un peu tripoté ? Chuck désigna le bas du corps. Moi, si.
Sara s'accroupit, sans répondre. Elle jeta de nouveau un coup d'œil à Lena, en se demandant comment elle tenait le coup. La jeune femme avait perdu sa sœur, un an plus tôt ce mois-ci, et ensuite, au cours de l'enquête, elle avait connu l'enfer. Même s'il y avait pas mal de choses qu'elle n'appréciait guère chez Lena Adams, elle n'aurait pourtant jamais souhaité à qui que ce soit de devoir fréquenter Chuck Gaines.
Ce dernier parut se rendre compte que personne ne lui prêtait attention. Il frappa de nouveau dans ses mains.
— Adams, ordonna-t-il, vérifiez le périmètre. Voyez si vous flairez quelque chose.
Lena acquiesça, ce qui avait de quoi surprendre, et se dirigea vers l'aval.
Sara regarda en l'air, vers le pont, en s'abritant les yeux du soleil.
— Frank, tu peux monter là-haut et voir s'il ne resterait pas un mot ou un truc dans ce genre ?
— Un mot ? s'exclama Chuck en écho. Sara s'adressa à Jeffrey.
— J'imagine qu'il a sauté du pont, remarqua-t-elle. Il a atterri sur ses pieds. On peut voir l'impact de ses souliers, ils ont heurté la terre. Le choc a fait descendre son pantalon et lui a fracturé quasiment tous les os des pieds et des jambes. Elle posa les yeux sur l'étiquette derrière son jean, vérifia la taille inscrite, « large ». Et de cette hauteur le choc a dû être assez violent. J'imagine que le sang provient de ses intestins, qui se sont décrochés.
Chuck lâcha un sifflement sourd et instantanément, c'était plus fort qu'elle, Sara leva les yeux vers lui. Il était en train de lire le graffiti raciste inscrit sur le pont, et elle vit ses lèvres remuer. Il la gratifia d'un grand sourire un peu trop marqué, avant de la questionner.
— Comment se porte ta sœur ?
Sara entrevit Jeffrey qui contractait la mâchoire, serrant les dents. Devon Lockwood, le père de l'enfant de Tessa, était noir.
— Elle va bien, Chuck, lui répondit-elle, en s'attachant à ne pas mordre à l'hameçon. Pourquoi ?
Il arbora encore un sourire, en s'assurant qu'elle le voyait bien observer le pont.
— Sans raison.
Elle ne quitta pas Chuck du regard, atterrée de constater combien il avait peu changé depuis l'école.
— Cette cicatrice sur le bras, remarqua Jeffrey, les interrompant. Ça paraît récent.
Sara s'imposa de se concentrer sur le bras de la victime, mais quand elle lui répondit, sa voix s'étrangla quand même de colère.
— Oui.
— Oui ? répéta Jeffrey, sur un ton clairement interrogateur.
— Oui, confirma-t-elle, en lui faisant comprendre qu'elle était capable de se défendre toute seule. Avant de poursuivre, elle respira un bon coup. A mon humble avis, c'était un geste délibéré, en plein sur l'artère radiale. Rien que pour ça, déjà, on aurait dû le transporter à l'hôpital.
Subitement, Chuck s'intéressa aux investigations de Lena.
— Adams ! beugla-t-il. Allez inspecter par là tout d'suite. Il pointa le bras de l'autre côté du pont, la direction opposée à celle qu'elle avait prise.
Sara posa les mains sur les hanches du garçon.
— Tu peux m'aider à le retourner ? demanda-t-elle à Jeffrey.
En attendant qu'il enfile une paire de gants, elle scruta la ligne des arbres, en quête de Tessa. Aucun signe de sa sœur. Pour une fois, elle n'était pas mécontente qu'elle soit restée dans sa voiture.
— Prêt, annonça Jeff, les mains à la hauteur des épaules du garçon.
Sara compta, puis ils retournèrent le corps avec autant de précautions que possible.
— Oh ! merde ! s'exclama Chuck, et sa voix monta de trois octaves. Il recula vivement, comme si le corps avait soudain pris feu. Jeffrey se releva promptement, avec une expression d'horreur totale. En se retournant vers eux, Matt fut pris d'un haut-le-cœur, comme s'il allait vomir à sec.
— Eh bien ! ponctua Sara, ne trouvant rien de mieux à dire.
Le dessous du pénis de la victime avait été complètement dépecé. Une langue de peau de dix centimètres de longueur pendait des testicules et, à intervalles irréguliers, la chair était percée de toute une série de boucles d'oreilles en forme d'haltère.
Sara s'agenouilla près de la région pelvienne, examina les dégâts. Quand elle étira la peau pour la ramener dans sa position normale, afin de pouvoir étudier les contours déchiquetés de la chair, là où l'on avait arraché l'épiderme de l'organe, elle entendit quelqu'un aspirer une goulée d'air entre ses dents serrées.
Jeffrey Tolliver fut le premier à parler.
— Qu'est-ce que c'est que ça, bordel ?
— Un piercing, commenta-t-elle. On appelle ça un frenum. Elle désigna les clous en métal. Ils sont assez lourds. L'impact a dû retrousser la peau comme une chaussette.
— Merde ! marmonna Chuck de nouveau, incapable de détacher les yeux de la blessure.
Jeffrey demeurait incrédule.
— Il s'est fait ça tout seul ?
Elle haussa les épaules. Le piercing des parties génitales n'était guère courant à Grant County, mais elle avait suffisamment souvent traité des infections causées par cette pratique à la clinique pour savoir que ce genre de chose existait bel et bien, par ici.
— Seigneur, bredouilla Matt, en tapant du pied dans une motte de terre, le regard toujours détourné.
Elle désigna un mince anneau en or qui perçait la narine du jeune homme.
— Ici, la peau est plus épaisse, donc ça n'a rien arraché. Ses arcades sourcilières... Elle regarda le sol autour d'elle, et remarqua un autre anneau en or enfoncé dans l'argile, à l'endroit de la chute. Le fermoir s'est peut-être ouvert sur le coup.
Jeffrey pointa le doigt vers la poitrine.
— Et ça ?
Un mince filet de sang s'arrêtait à environ cinq centimètres sous le téton droit du garçon, qui était déchiré en deux. Elle émit mentalement une hypothèse, et déroula le jean jusqu'à la taille. Pris entre la fermeture Éclair et un boxer short, il y avait un troisième anneau.
— Téton percé, constata-t-elle, en ramassant l'anneau. Tu as un sachet ?
Jeff sortit un petit sachet en papier pour pièce à conviction, le lui maintint ouvert.
— C'est tout ? lui demanda-t-il, non sans un fort dégoût.
— Probablement pas, lui répondit-elle. Attrapant la mâchoire du jeune homme entre le pouce et l'index, elle serra pour lui ouvrir la bouche. Elle y plongea les doigts avec précaution, en veillant à ne pas se couper.
— La langue était certainement percée, elle aussi, lui expliqua-t-elle, en tâtant le muscle labial. Elle est fendue en deux à l'extrémité. J'en saurai plus quand je l'aurai allongé sur la table d'autopsie, mais j'imagine que le clou qui lui perçait la langue se trouve au fond de la gorge.
Elle se mit en position accroupie, retira ses gants et considéra le corps de la victime dans son ensemble, au lieu des seules parties percées. C'était un gamin à l'air ordinaire, si l'on exceptait le filet de sang qui zigzaguait à partir du nez et se massait autour des lèvres. Un bouc
blond-roux ceignait le menton un peu mou, et il avait de fins et longs favoris, incurvés le long de la ligne de la mâchoire comme du fil à tricoter multicolore.
Chuck, bouche bée, avança d'un pas pour mieux voir.
— Eh, merde ! C'est... merde !... Il ponctua ces mots d'un borborygme, en se frappant le front. Je ne me souviens pas de son nom. Sa mère, elle travaille à la fac.
À cette nouvelle, Sara vit les épaules de Jeffrey s'affaisser. Subitement, l'affaire devenait dix fois plus compliquée.
Depuis le pont, Frank les héla.
— On a trouvé un mot.
L'information la surprit, quand bien même c'était elle qui avait envoyé Frank chercher là-haut. Elle avait déjà vu son lot de suicides, et quelque chose, dans le cas présent, ne collait pas.
Jeffrey l'observa attentivement, comme s'il pouvait lire dans ses pensées.
— Tu penses toujours qu'il a sauté ? la questionna-t-il.
Sara ne répondit pas franchement.
— Ça m'en a tout l'air, non ?
Il attendit un instant avant de se décider.
— On va passer la zone au peigne fin.
Chuck voulut offrir son aide, mais Jeffrey coupa court, en douceur.
— Chuck, tu peux rester ici avec Matt et prendre une photo de son visage ? Je voudrais le montrer à la fille qui a découvert le corps.
— Euh ! Chuck avait l'air de chercher une excuse, non parce qu'il n'avait pas envie de rester dans le coin, mais parce qu'il refusait de recevoir un ordre de Tolliver.
Ce dernier fit signe à Matt, qui se retourna enfin.
— Prends quelques photos.
Matt opina sèchement, et Sara se demanda comment il allait arriver à prendre des photos de la victime sans la regarder. Chuck, en revanche, n'arrivait plus à s'en détourner. Il n'avait probablement jamais vu de cadavre. Sachant quel genre d'individu c'était, elle ne fut pas surprise par sa réaction. À voir la palette d'émotions que trahissait sa physionomie, on aurait dit qu'il regardait un film.
— Tiens, fit Jeffrey, en aidant Sara à se relever.
— J'ai déjà appelé Carlos, à la morgue, lui signala-t-elle, faisant allusion à son assistant. Il devrait arriver assez vite. Après l'autopsie, on en saura davantage.
— Bien, acquiesça-t-il. Il s'adressa à Matt. Essaie de me réaliser un bon cliché du visage. Quand Frank redescendra, dis-lui de me retrouver aux voitures.
Matt le salua, toujours sans rien dire, ou presque.
Sara fourra son stéthoscope dans sa poche, et tous deux longèrent le lit de la rivière. Elle leva le nez vers sa voiture, cherchant Tessa. Le soleil frappait le pare-brise de biais, le transformant en miroir éclatant.
Jeffrey attendit qu'ils soient hors de portée de voix de Chuck, avant de lui poser sa question.
— À quoi tu penses ?
Elle s'arrêta, ne sachant pas trop comment formuler son intuition.
— Il y a quelque chose qui cloche, là-dedans.
— C'est peut-être à cause de Chuck.
— Non. Chuck est un abruti. Je le connais depuis trente ans.
Jeffrey se laissa aller à sourire.
— Alors, quoi ?
Elle se retourna pour regarder le garçon gisant par terre, puis elle leva les yeux vers le pont.
— L'écorchure dans le dos. Pourquoi se serait-il éraflé ?
— Contre la rambarde du pont ? suggéra-t-il.
— Comment ça ? La rambarde n'est pas si haute. Il s'est vraisemblablement assis dessus, et il l'a enjambée.
— Il y a un rebord, en contrebas de la rambarde, souligna Jeffrey. Il a pu s'y racler le dos en tombant.
Sara ne quittait pas le pont du regard, tâchant d'imaginer le scénario exact des événements.
— Je sais que ça paraît stupide, mais si c'était moi, je n'aurais pas aimé me racler le dos en tombant. Je serais montée sur la rambarde et j'aurais sauté en avant, loin du rebord. Loin de tout.
— Peut-être qu'il s'est jeté du rebord et qu'il s'est râpé le dos sur une partie du pont.
— Fais vérifier si on y retrouve des traces de peau, lui conseilla-t-elle, mais sans trop savoir pourquoi, elle doutait qu'on y récolte quoi que ce soit.
— Et le fait qu'il se soit reçu sur les pieds ?
— Ce n'est pas aussi inhabituel que tu le crois.
— Tu penses qu'il l'a fait exprès ?
— Sauter ?
— Non, ce truc, là. Jeffrey se désigna le bas-ventre.
— Le piercing ? releva-t-elle. Il l'avait sûrement depuis un petit moment. La plaie est bien cicatrisée.
Il grimaça.
— Qu'est-ce qui peut pousser quelqu'un à s'infliger ça ?
— C'est censé renforcer les sensations sexuelles. Il se montra sceptique.
— Pour l'homme ?
— Et chez la femme, ajouta-t-elle, mais rien que d'y penser, elle en frémit.
Elle regarda de nouveau en direction de la voiture, espérant apercevoir Tessa. La vue sur le parking était dégagée. Mis à part Brad Stephens et le témoin, il n'y avait personne d'autre en vue.
— Où est Tessa ? s'enquit Jeff.
— Qui sait? répondit-elle, irritée. Elle aurait dû la ramener à la maison des parents, au lieu de la laisser venir avec elle.
— Brad ! s'exclama Jeff en direction du policier de patrouille, alors qu'ils remontaient en direction des véhicules. Est-ce que Tessa est redescendue de la colline ?
— Non, monsieur, fit l'autre.
Sara considéra la banquette arrière de sa voiture. Elle avait espéré y voir Tessa recroquevillée, assoupie. La voiture était vide.
— Sara ? s'enquit Jeffrey.
— Ça va, lui dit-elle.
Tessa était sûrement descendue de la colline, et puis elle avait dû repartir. Le bébé avait pas mal dansé des claquettes sur sa vessie, ces dernières semaines.
— Tu veux que j'aille la chercher ? proposa-t-il.
— Elle s'est sûrement assise quelque part, histoire de faire une pause.
— Tu en es certaine ? insista-t-il.
D'un geste, elle le pria de se taire et prit le chemin par lequel sa sœur était remontée jusqu'au sommet de la colline. Les étudiants de la faculté faisaient du jogging sur les sentiers, dans ces bois qui reliaient un côté de la ville à un autre. Si Sara continuait vers l'est sur à peu près un kilomètre et demi, elle finirait par tomber sur la clinique pédiatrique. Vers l'ouest, elle atteindrait la route nationale et, au nord, elle déboucherait à l'autre bout de la ville, tout près de la maison des Linton. Si Tessa avait décidé de rentrer à la maison à pied sans en informer personne, Sara allait la tuer.
La pente était encore plus raide qu'elle ne se l'était figuré, et elle s'arrêta en haut de la colline pour reprendre son souffle. L'endroit était jonché de détritus, de boîtes de bière éparpillées comme des feuilles mortes. Elle regarda derrière elle, vers le parking, où Jeffrey était en train d'interroger la jeune femme qui avait découvert le corps. Brad Stephens lui adressa un signe de la main, et elle répondit à son geste, en songeant que si cette petite escalade avait suffi à l'essouffler, sa sœur devait être au bord de l'apoplexie. Elle s'était peut-être arrêtée là-haut pour reprendre haleine, avant de redescendre. Elle avait peut-être croisé un animal en liberté. Ou elle avait eu des contractions. A cette idée, Sara repartit vers les arbres, suivit une piste marquée de traces de pas, qui pénétrait dans les bois. Au bout de quelques mètres, elle scruta les abords immédiats, en quête d'un signe de sa sœur.
— Tess ? appela-t-elle, tâchant de ne pas céder à la colère.
Tessa avait probablement déambulé dans les bois et perdu la notion du temps. Depuis quelques mois, ses poignets étaient devenus trop gros pour le bracelet métallique de sa montre.
Sara pénétra dans le sous-bois, criant d'une voix plus forte.
— Tessa ?
Malgré cette journée ensoleillée, la forêt était sombre, les branches des grands arbres s'entrecroisaient comme des doigts d'enfants joueurs, faisant obstacle à la lumière. Pourtant, elle plaça tout de même sa main en visière, comme si cela allait l'aider à mieux y voir.
— Tess ? répéta-t-elle encore, et elle attendit, en comptant jusqu'à vingt.
Elle ne reçut pas de réponse.
Une brise agitait les feuilles au-dessus de sa tête, et elle sentit dans sa nuque un picotement qui la troubla. Elle fit quelques pas de plus dans le sentier en se passant les mains sur ses bras nus. Au bout de cinq mètres à peu près, le sentier bifurquait. Elle essaya de se décider sur le chemin à suivre. Les deux sentiers avaient l'air assez fréquentés, et elle vit des empreintes de chaussures de tennis dans la terre. Elle s'agenouilla, essaya de repérer la semelle plate des sandales de Tessa au milieu des empreintes striées ou en zigzag, quand un bruit se fit entendre derrière elle.
Elle sursauta.
« Tess ? » Mais non, ce n'était qu'un raton laveur, tout aussi effrayé de voir Sara qu'elle l'était elle-même. Ils s'observèrent fixement quelques fractions de seconde, avant que le raton laveur ne décampe dans la forêt.
Elle se releva, tapa dans ses mains pour en retirer la terre. Elle opta pour le sentier de droite, puis revint sur ses pas, jusqu'à l'embranchement, en traçant une simple flèche dans le sol avec le talon de sa chaussure pour indiquer la direction qu'elle avait prise. A peine eut-elle fait cette marque qu'elle se sentit bête, mais enfin, elle aurait toujours l'occasion de rire de cette précaution plus tard, quand elle conduirait Tessa à la maison.
— Tess ? appela-t-elle une fois encore, cassant une brindille d'une basse branche tout en s'enfonçant dans le chemin. Tess? Elle s'arrêta, attendit, toujours sans recevoir aucune réponse.
Devant elle, elle s'aperçut que le chemin tournait légèrement, avant de décrire une nouvelle bifurcation. Elle hésitait à aller chercher Jeffrey, mais s'en abstint. Pour une part, elle se sentait idiote de l'avoir envisagé, mais tout au fond d'elle-même, elle ne parvenait pas à enrayer sa peur.
Elle avança, tout en prononçant le nom de Tessa. À l'embranchement suivant, elle s'abrita encore les yeux, la main en visière, et scruta des deux côtés. Les chemins s'écartaient progressivement l'un de l'autre, celui de droite traçait un coude, à une trentaine de mètres de là. Ici, la forêt était encore plus dense, plus sombre, et elle plissa les yeux. Elle commença par tracer une marque en direction de la piste de gauche, mais quelque chose lui traversa la tête, à la vitesse de l'éclair, comme si ses yeux avaient pris leur temps pour relayer l'image à son cerveau. Elle scruta la piste côté droit, et elle aperçut un caillou au contour étrange, juste avant le coude du chemin. Elle s'avança de quelques pas, puis elle courut, en s'apercevant que le caillou en question était en réalité l'une des sandales de Tessa.
— Tessa ! hurla-t-elle, en attrapant la chaussure au passage, en la serrant contre sa poitrine tout en pivotant sur elle-même, cherchant frénétiquement sa sœur. Elle laissa tomber la sandale, sentit monter en elle une vague de vertige. Sa gorge se serra, la crainte qu'elle avait refoulée durant tout ce temps se déploya en véritable terreur submergeant tout. Dans une clairière, devant elle, Tessa était étendue sur le dos, une main sur le ventre, l'autre écartée du corps, sur le côté. Elle avait la tête bizarrement tournée, les lèvres légèrement entrouvertes, les yeux fermés.
— Non..., lâcha Sara dans un souffle, en courant vers elle.
La distance entre elles ne devait pas excéder six ou sept mètres, mais cela lui parut des kilomètres. Elle se précipita vers sa sœur. Un million d'hypothèses lui traversèrent la tête, mais aucune ne la prépara à ce qu'elle découvrit.
— Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, le souffle coupé. Ses genoux se dérobèrent sous elle, et elle s'effondra au sol. Oh ! non !...
Tessa avait reçu au moins deux coups de couteau dans le ventre, et un à la poitrine. Il y avait du sang partout, transformant le violet foncé de sa robe en une tache humide et noire. Sara observa le visage de sa sœur. Le cuir chevelu avait été comme arraché, une partie lui pendait sur l'œil gauche, et le rouge vif de l'intérieur de la chair faisait un contraste saisissant avec la pâleur de sa peau blanche.
— Non... Tess... Non! s'écria-t-elle, en posant la main sur la joue de sa sœur, tâchant de lui rouvrir les yeux. Tessie ? répéta-t-elle. Oh ! Seigneur ! que s'est-il passé ?
Tessa ne répondit rien. Elle était comme une poupée de chiffon et n'offrait aucune résistance. Sara appuya sur le cuir chevelu arraché et força les paupières de Tessa à se relever, pour tenter de lui examiner les pupilles. Elle essaya aussi de lui tâter le pouls, à hauteur de la carotide, mais sa main tremblait tellement qu'elle réussit seulement à étaler du sang sur le cou de Tessa, dans une sorte de macabre peinture au doigt. Elle plaqua l'oreille contre sa poitrine, tenta de déceler des signes de vie, et la robe humide se colla à sa joue.
Tout en tendant l'oreille, Sara posa les yeux sur le ventre de sa sœur, en songeant au bébé. Du sang et du liquide amniotique suintaient des incisions du bas-ventre comme par un robinet qui fuit. Un bout d'intestin ressortait par la large entaille de son pull violet et, devant cette vision, Sara ferma les yeux en retenant son souffle, jusqu'à ce qu'elle entende le faible battement du cœur, et sente la poitrine qui se soulevait et s'abaissait presque imperceptiblement quand elle emplissait ses poumons d'air.
— Tess ? demanda encore Sara, en se redressant. Du dos de la main, elle s'essuya le sang qu'elle avait sur le visage. Tessie, je t'en prie, réveille-toi.
Quelqu'un marcha sur une brindille derrière Sara, et le craquement sonore la fit se retourner en sursaut, le cœur dans la gorge. Brad Stephens demeura interdit, la bouche ouverte, sous le choc. Ils se regardèrent fixement, tous les deux sans voix, pendant plusieurs secondes.
— Dr Linton ? souffla-t-il enfin, d'une voix toute petite dans cette vaste clairière. Son visage exprimait le même effroi que le raton laveur dans le chemin.
Sara était incapable de rien d'autre que de le regarder. Dans sa tête, elle était en train de lui crier d'aller chercher Jeffrey, de lui crier de faire quelque chose, mais en réalité les mots refusaient de sortir.
— Je vais aller chercher de l'aide, annonça-t-il enfin, il se retourna, et il partit en courant dans le chemin, ses chaussures martelant le sol.
Sara le suivit du regard jusqu'à ce qu'il ait disparu, puis ses yeux revinrent se poser sur Tessa. Rien de tout cela n'était arrivé. Elles étaient toutes les deux prises au piège d'un horrible cauchemar, bientôt elle allait se réveiller, et ce serait fini. Ce n'était pas Tessa - ce n'était pas sa petite sœur, qui avait insisté pour l'accompagner comme quand elles étaient gamines. Tessa était juste partie se balader, repérer un endroit pour se soulager la vessie. Elle n'était pas couchée là, sur le sol, en train de se vider de tout son sang, avec Sara qui, paralysée, lui tenait la main et pleurait.
— Ça va aller, affirma-t-elle à sa sœur, se penchant au-dessus d'elle pour prendre l'autre main de Tessa.
Elle sentit quelque chose coller entre leurs deux peaux et, quand elle regarda dans la main droite de sa sœur, il y avait une petite languette de plastique blanc restée attachée à sa paume.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-elle. Le poing de Tessa se resserra, et elle gémit. Tessa ? fit-elle, oubliant le bout de film plastique. Tessa, regarde-moi.
Ses paupières battirent, sans s'ouvrir.
— Tess ? répéta-t-elle. Tess, reste avec moi. Regarde-moi.
Lentement, elle ouvrit les yeux, et souffla : « Sara », avant que ses paupières ne se mettent à papillonner, pour se refermer.
— Tessa, ne ferme pas les yeux ! ordonna-t-elle, en lui serrant la main. Est-ce que tu sens ça ? Parle-moi. Est-ce que tu sens quand je te serre la main ?
Tessa hocha la tête, ses yeux s'ouvrirent tout grand, comme si on venait de la réveiller en sursaut d'un profond sommeil.
— Est-ce que tu peux respirer ? Elle perçut dans sa voix l'accent strident de la panique. Elle s'efforça de relâcher la tension, sachant qu'autrement, elle ne ferait qu'aggraver les choses. Est-ce que tu as du mal à respirer ?
Tessa forma muettement une réponse négative. Ses lèvres tremblaient sous l'effort.
— Tess ? fit Sara. Où as-tu mal ? Où est-ce que ça fait le plus mal ?
Sa sœur ne répondit rien. D'un geste hésitant, elle porta la main à sa tête, ses doigts oscillèrent vaguement autour de son cuir chevelu arraché.
— Qu'est-ce qui s'est passé ? parvint-elle encore à dire, et sa voix était à peine plus qu'un chuchotement.
— Je ne sais pas, lui répondit Sara, qui n'était sûre de rien sauf de la nécessité de maintenir sa sœur éveillée.
Lés doigts de cette dernière finirent par trouver son cuir chevelu, et la peau qui bougeait dessous, jusqu'à ce que Sara lui écarte la main.
— Qu'est-ce que... ? murmura encore Tessa, et sa voix resta en suspens sur ces mots.
Il y avait un gros caillou près de sa tête, avec du sang et des cheveux collés à la surface.
— Tu t'es cogné la tête en tombant ? lui demanda Sara, en se disant que ce devait être ça. C'est ce qui t'est arrivé ?
— Je ne...
— Est-ce que quelqu'un t'a poignardée, Tessa ? voulut-elle savoir. Tu te souviens de ce qui s'est passé ?
La main de sa sœur descendit vers son ventre, et son visage se tordit de terreur.
— Non, lui assura Sara, en lui prenant la main pour l'empêcher de tâter la plaie.
D'autres branches craquèrent. C'était Jeffrey qui les rejoignait en courant. Il se laissa tomber à genoux, en face de Sara.
— Que s'est-il passé ?
En le voyant, elle éclata en sanglots.
— Sara ? insista-t-il, mais elle pleurait trop pour lui répondre. Sara, répéta-t-il. Il l'empoigna par les épaules. Sara, ressaisis-toi, ordonna-t-il. Tu as vu qui a fait ça ?
Elle regarda autour d'elle, se rendant compte seulement maintenant que la personne qui avait commis cet acte pouvait fort bien se trouver encore dans les parages.
— Sara ?
Elle secoua la tête.
— Je ne... Je n'ai...
Jeffrey lui palpa les poches de sa veste, y trouva le stéthoscope et le lui plaça dans sa main toute molle. Quand il dit « Frank est en train d'appeler une ambulance », sa voix lui parut si lointaine qu'elle eut l'impression de lire ces mots sur ses lèvres, au lieu de l'entendre les prononcer.
— Sara ?
Elle était paralysée par ses propres émotions, incapable de songer à ce qu'il fallait faire. Son champ de vision s'était totalement rétréci, elle ne voyait plus que Tessa, ensanglantée, terrorisée, les yeux écarquillés sous le choc. Quelque chose se transmettait entre les deux sœurs : une horreur abjecte, de la douleur, une peur aveuglante. Sara était totalement désemparée.
— Sara ? répéta Jeffrey, en lui posant la main sur le bras. Elle retrouva l'ouïe, ce fut une irruption soudaine, comme de l'eau se déversant d'un barrage.
Il lui serra le bras très fort, au point qu'elle eut mal.
— Dis-moi ce qu'il faut faire.
Ses paroles parvinrent à la ramener dans l'instant présent. Mais quand elle s'exprima à son tour, ses mots s'étranglèrent dans sa gorge.
— Retire ta chemise. Il faut qu'on arrête l'hémorragie.
Sara le regarda enlever sa veste et sa cravate, puis quasiment arracher les boutons de sa chemise. Peu à peu, elle sentit son intellect se remettre à fonctionner. Elle savait comment procéder.
— C'est grave ? s'enquit-il.
Elle ne répondit pas, car elle savait que formuler le mal lui conférerait encore plus de force. A la place, elle appuya la chemise contre le ventre de Tessa, puis elle y plaqua la main de Jeff.
— Comme ça, dit-elle, pour qu'il sache quel degré de pression exercer. Tess ? demanda-t-elle, en tâchant de se montrer forte, pour sa sœur. Je veux que tu me regardes, d'accord, mon cœur ? Regarde-moi, c'est tout, et si quelque chose change, tu me préviens, d'accord ?
Tessa hocha la tête, et ses yeux filèrent sur le côté, car elle venait d'entrevoir Frank qui s'approchait d'eux. L'adjoint s'agenouilla à côté de Jeffrey.
— On a un hélico de secours à moins de dix minutes d'ici. Il se mit à déboutonner sa chemise et, juste à cet instant, Lena Adams entra dans la clairière. Matt Hogan la suivait de près, les mains vissées sur les hanches.
— Il a dû filer par là, leur indiqua Jeffrey, en désignant le sentier qui s'enfonçait dans la forêt. Tous deux coururent dans cette direction, sans ajouter un mot.
— Tess, reprit Sara en appuyant sur la blessure pour l'ouvrir et constater quelle en était la profondeur. La trajectoire du couteau avait dû amener la lame dangereusement près du cœur. Je sais que ça fait mal, mais tiens bon. D'accord ? Est-ce que tu peux tenir bon, pour moi ?
Tessa hocha brièvement de la tête, mais ses yeux filaient encore en tous sens.
Sara se servit du stéthoscope pour écouter la poitrine de Tessa, son cœur qui battait comme dans un roulement de tambour, sa respiration en staccato. Quand Sara plaqua le pavillon du stéthoscope contre l'abdomen de sa sœur, pour ausculter le rythme cardiaque du fœtus, sa main se remit à trembler. Un coup de couteau dans le ventre, c'était un coup de couteau au fœtus, et Sara ne fut pas surprise de ne percevoir aucun autre battement de cœur. Du liquide amniotique avait jailli de la blessure, détruisant l'enveloppe protectrice du bébé. Si la lame du couteau n'avait pas endommagé le fœtus, la perte de sang et de liquide y aurait certainement suffi.
Elle sentait Tessa la percer de son regard, lui adresser une question muette pour laquelle elle était incapable de se résoudre ne serait-ce qu'à formuler une réponse. Si Tessa se retrouvait en état de choc, ou si son taux d'adrénaline grimpait en flèche, son cœur allait pomper le sang plus vite hors de son corps.
— Il est faible, dit-elle, et la vacuité insondable de ce mensonge suffit à lui retourner l'estomac. Elle s'obligea à regarder Tessa droit dans les yeux, elle lui prit la main. Le battement du cœur est faible, mais je l'entends.
La main droite de Tessa se souleva, pour venir palper son ventre, mais Jeffrey l'arrêta. Il baissa les yeux, observant sa paume.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-t-il. Tessa ? Qu'est-ce que c'est, sur ta peau ?
Il leva la main de la jeune femme, pour qu'elle comprenne à quoi il faisait allusion. Elle eut un air décontenancé, en voyant le bout de plastique voleter dans la brise.
— Tu lui as arraché ça ? insista-t-il. À la personne qui t'a agressée ?
— Jeffrey, intervint Sara, à voix basse. Sa chemise était imbibée de sang, elle lui recouvrait la main jusqu'au poignet. Il comprit ce qu'elle voulait dire et entreprit de retirer son maillot de corps, mais elle lui fit signe de s'arrêter, et elle empoigna sa veste pour aller plus vite.
Tessa lâcha un gémissement, à cause du changement dans la pression exercée par la main, et l'air s'échappa entre ses dents avec un sifflement.
— Tess ? s'écria Sara d'une voix forte, en reprenant la main de sa sœur. Tu tiens bon, hein ?
Tess hocha de nouveau brièvement la tête, les lèvres serrées, les narines dilatées, respirant laborieusement. Elle serra la main de Sara, si fort que cette dernière put même sentir bouger ses os.
— Tu n'as pas de mal à respirer, dis-moi ? Tessa ne répondit pas, mais ses yeux restaient aux aguets, ils passaient à toute vitesse de Jeffrey à sa sœur.
Sara tâcha de masquer la peur qui perçait dans sa voix.
— Est-ce que tu respires correctement ? répétât-elle. Si Tessa se révélait incapable de respirer toute seule, elle ne pouvait rien tenter de plus pour l'aider.
Jeffrey intervint, sa voix était à la fois tendue et maîtrisée.
— Sara ? Sa main était restée plaquée sur le ventre de Tessa. Je sens comme une contraction.
Elle fit rapidement non de la tête, en posant la main à côté de celle de Jeffrey. Elle sentit aussi les contractions de l'utérus.
Elle éleva la voix.
— Tessa ? Est-ce que c'est plus douloureux, là, vers le bas ? Une douleur pelvienne ?
La blessée ne répondit pas, mais elle claquait des dents comme si elle avait froid.
— Je vais vérifier la dilatation du col, d'accord ? prévint-elle, en relevant la robe de sa sœur. Elle avait les cuisses couvertes de sang et de liquide formant une flaque noire et poisseuse. Elle introduisit ses doigts dans le canal utérin. La réaction du corps au moindre traumatisme, c'est de se raidir, et c'est exactement ce que fit Tessa. Sara eut l'impression d'introduire les mains entre les mâchoires d'un étau.
— Essaie de te détendre, conseilla-t-elle à sa sœur, en lui palpant le col de l'utérus. Les stages de Sara en obstétrique remontaient à plusieurs années, et même l'exercice qu'elle avait effectué dernièrement en préparation de la naissance témoignait de lacunes certaines.
— C'est très bien, lui souffla-t-elle quand même. Tu vas bien. Tu t'en sors bien.
— J'ai encore senti la même, ajouta Jeff.
Sara lui décocha un regard, pour lui intimer de se taire. Elle aussi, elle l'avait sentie, cette contraction, mais ils ne pouvaient rien y faire. Même s'il subsistait une chance pour que le bébé soit encore en vie, une césarienne dans cette situation tuerait la mère. Si le couteau avait entaillé l'utérus, elle perdrait tout son sang avant même qu'ils n'atteignent l'hôpital.
— C'est bien, répéta Sara, en retirant sa main. Tu n'es pas dilatée. Tout se passe bien. D'accord, Tess ? Tout se passe bien.
Les lèvres de Tessa remuèrent, mais le seul son qu'elle put émettre fut le halètement rauque de sa respiration. Elle entrait en hyperventilation, elle s'orientait tout droit vers l'hypocapnie.
— Doucement, mon cœur, lui conseilla Sara, en approchant le visage tout près de celui de sa sœur. Essaie de ralentir ta respiration, d'accord ?
Elle lui montra comment, en inspirant à fond, puis en relâchant le souffle lentement, sans cesser un instant de repenser qu'elles s'étaient exercées ensemble à tout cela, quelques semaines auparavant, au cours de ces séances de formation à l'accouchement sans douleur.
— C'est ça, approuva-t-elle, alors que la respiration de Tessa commençait à ralentir. Gentiment et lentement.
Elle se sentit soulagée, l'espace d'un instant, puis tous les muscles du visage de Tessa se tétanisèrent d'un seul coup. La tête se mit à trembler, et la main de Sara puis son bras en absorbèrent les vibrations comme un diapason. Un gargouillement sortit des lèvres de Tessa, puis un filet de liquide clair en dégoulina. Ses yeux étaient vitreux, son regard vide et froid.
Sara tâcha de conserver son ton de voix feutré.
— Elle arrive quand cette ambulance ?
— Elle ne devrait plus tarder, la rassura Frank.
— Tessa, fit-elle, en adoptant un ton ferme, menaçant. La dernière fois qu'elle avait parlé à sa sœur de la sorte, celle-ci avait douze ans, et avait voulu exécuter un saut périlleux du haut du toit de leur maison. Tessa, tiens le coup. Tiens le coup encore un tout petit peu. Écoute-moi. Tiens bon. Je te dis de...
Le corps de Tessa fut saisi d'une violente et soudaine secousse, sa mâchoire se serra à bloc, ses yeux se renversèrent dans leurs orbites, des sons gutturaux sortirent du fond de sa gorge. La crise d'épilepsie se déclencha avec une intensité effrayante, se propageant dans tout le corps de Tessa à la manière d'un courant électrique.
Sara tenta d'user de son corps comme d'une barrière, pour que Tessa ne s'inflige pas davantage de mal. Elle tremblait de manière incontrôlable, avec un grognement sourd, ses yeux étaient blancs. Sa vessie se relâcha, l'odeur de son urine était forte, acide. Sa mâchoire se serra si fort que les muscles de son cou saillaient comme des câbles d'acier.
Sara entendit le ronronnement d'un moteur au loin, puis le battement distinctif des pales d'un hélicoptère. Quand il vint se positionner en vol stationnaire au-dessus de leurs têtes, avant de décrire un orbe en direction du lit de la rivière, elle sentit les larmes lui picoter les yeux.
— Vite, chuchota-t-elle. Je vous en supplie, vite.
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