Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 17 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

Jeudi

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15

 

Ron Fletcher ressemblait à un diacre en chaire, à l'église. Ses cheveux bruns, soigneusement coiffés sur le côté, étaient maintenus en place par une sorte de gel brillant. Il portait un costume, comme s'il était là pour un entretien d'embauché, alors que Jeffrey lui avait indiqué, au téléphone, qu'il avait besoin de lui simplement pour obtenir quelques informations sur Chuck Gaines. D'après l'odeur que dégageait Fletcher, c'était un fumeur. D'après ce qu'ils avaient déniché dans son casier, au bureau de la sécurité, la nicotine était la moindre de ses accoutumances.

— Bonjour, monsieur Fletcher, fit Jeffrey, en prenant place en face de lui, à la table.

Fletcher lui lança un bref sourire nerveux, puis il mit un point d'honneur à se tourner vers Frank, qui se tenait près de la porte comme une sentinelle militaire.

— Je suis le chef Tolliver, poursuivit-il. Et voici l'inspecteur Wallace.

Fletcher hocha la tête, en se tapotant les cheveux. C'était un perpétuel défoncé, un homme de quarante ans qui n'avait jamais dépassé l'adolescence.

— Salut. Comment ça va, vous autres ?

— Assez bien, le rassura Tolliver. Merci d'être venu ici, et si tôt.

— Je travaille de nuit, leur précisa Fletcher, avec l'élocution lente et laborieuse du fumeur d'herbe. En général, je vais me coucher à peu près à cette heure-ci.

— Eh bien, fit Jeffrey, en souriant, nous vous sommes reconnaissants d'avoir bien voulu venir.

Il se redressa sur sa chaise, en laissant la main sur la table.

Fletcher se retourna et regarda de nouveau Frank. Celui-ci pouvait avoir l'air imposant, quand il le voulait, et le vieux flic carra ses épaules, pour le faire bien savoir.

Fletcher se tourna de nouveau vers Jeffrey, en lui lançant de nouveau le même bref sourire nerveux. Là encore, Jeffrey lui retourna son sourire.

— Je... euh ! commença Fletcher, en se voûtant, le coude sur la table. J'imagine que vous avez trouvé l'herbe, vous autres.

— Ouaip, lui confirma Tolliver.

— C'est pas la mienne, hasarda Fletcher, mais Jeffrey vit tout de suite, à la manière dont il disait cela, que la personne n'ignorait pas que son excuse était bien pauvre.

Ron Fletcher avait une quarantaine d'années et, selon son dossier professionnel, n'avait jamais conservé un emploi plus de deux ans.

— C'est la tienne, rectifia Jeffrey. Nous avons trouvé tes empreintes digitales dessus.

— Bon Dieu ! grogna l'autre, en frappant la table de la paume.

Jeffrey vit Frank sourire. Ils avaient trouvé des empreintes sur les sachets, mais celles de Fletcher ne figuraient pas au fichier, ils n'avaient donc pu établir de comparaison.

— Qu'est-ce que tu vends d'autre ? Fletcher haussa les épaules.

— On va retourner ta piaule sens dessus dessous, Ron.

— Oh, mec ! Fletcher posa la tête sur la table. C'est vraiment trop gros. Il leva les yeux, implorant. Je n'ai jamais eu de problème avec la justice. Faut me croire.

— J'ai déjà ton dossier, lui signala Jeffrey.

La bouche de Fletcher tressaillit. Son dossier était vierge, mis à part une contravention, mais d'autres éléments à charge auraient pu exister contre lui, sans apparaître pour autant, si aucune plainte n'avait été enregistrée. Fletcher appartenait à une génération qui croyait les flics bien plus puissants qu'ils ne l'étaient en réalité.

— À qui vendais-tu, sur le campus ? voulut savoir Tolliver.

— Juste à quelques gosses, mec, lui dit Fletcher. Juste un peu chaque fois, pour m'aider à tenir le coup, vous voyez ? Rien de costaud.

— Est-ce que Chuck le savait ?

— Chuck ? Non, non. Bien sûr que non. Il n'était pas vraiment sur le coup, vous savez, mais s'il avait découvert que je faisais ce...

— Tu sais qu'il est mort ? Fletcher pâlit, il reste bouche bée.

Jeffrey laissa passer un peu de temps, jusqu'à ce que Fletcher soit pris d'un tic nerveux.

— Tu marchais sur les plates-bandes de quelqu'un, à l'université ? lui demanda-t-il encore.

— Les plates-bandes ? répéta Fletcher, et Jeffrey était sur le point de l'éclairer sur le sens de la formule, mais l'autre lui répondit. Non, mec. Je sais pas qui d'autre dealait, mais personne ne m'a jamais rien dit là-dessus. Je n'en faisais pas assez pour empiéter sur le marché de quelqu'un d'autre. Sincèrement.

— Personne ne t'a jamais approché, ne t'a laissé entendre qu'on n'appréciait pas ce que tu fabriquais ?

— Jamais, insista Fletcher. J'étais prudent, vous savez. J'avais juste une poignée de gamins à qui je vendais. Je ne cherchais pas à gagner beaucoup d'argent, juste assez pour avoir de quoi m'acheter la mienne.

— Rien que de l'herbe ?

— Parfois d'autres trucs, admit Fletcher.

Le bonhomme n'était pas complètement stupide, il savait que l'herbe constituait un délit relativement mineur, comparé à d'autres stupéfiants plus violents.

— Qui étaient les gamins à qui tu vendais ?

— Pas beaucoup, juste trois ou quatre.

— William Dickson ? insista Jeffrey. Scooter?

— Ah ! non, pas Scooter. Il est mort. Je lui vendais pas de cette merde. C'est de ça qu'il est question ?

Il s'agitait, et Jeffrey lui fit signe de se calmer.

— Nous savons que Scooter dealait. Ne t'inquiète pas pour Scooter.

— Oh ! ouah ! Fletcher porta la main à sa poitrine. Là, pendant une minute, vous m'avez foutu la frousse.

Jeffrey pensa qu'il allait se mouiller.

— Nous savons que tu vendais à Andy Rosen.

La bouche de Fletcher se contracta, il ruminait, mais il ne parla pas. Son regard passa de Frank à Jeffrey, puis revint à Frank.

— Pas question, nia-t-il enfin. Je veux un avocat.

— Un avocat, ça changera entièrement le ton de la conversation, Ron. Si tu ramènes ton avocat, j'amène le mien.

— Pas question. Pas question.

— Je veux dire, si je te fais inculper. Si c'est ça, tu rentres dans le système. Pas de marché. Et tu iras en taule.

— C'est bidon. C'est une incitation au délit.

— Ce n'est pas une incitation au délit, rectifia Tolliver. En principe, comme Fletcher avait demandé un avocat, c'était purement et simplement une violation de ses droits. Nous ne cherchons pas à t'épingler, Ron. On veut juste savoir ce que tu vendais à Andy Rosen.

— Pas question, mec, répéta Fletcher, les mettant au défi. Je sais comment ça fonctionne. S'il a fumé de la dope avant de sauter de ce pont, vous autres vous allez me foutre ça sur le dos... je veux dire, foutre ça sur celui qui lui vendait de la merde.

Jeffrey se pencha au-dessus de la table.

— Andy n'a pas sauté. On l'a poussé.

— Sans déconner ? s'écria Fletcher, en dévisageant Jeffrey, puis Frank, une fois de plus. Mec, ça, c'est dur. C'est vraiment dur. Andy était un bon môme. Il avait des problèmes, mais... merde ! C'était un bon môme.

— Il avait quel genre de problèmes ?

— Pouvait pas décrocher, fit Fletcher, en levant les mains en l'air. Il y a des gens, ils veulent, mais ils peuvent pas.

— Il voulait vraiment ?

— Je croyais, admit Fletcher. Je veux dire, je le sais. Je croyais qu'il voulait.

— Jusqu'à ce que ? Fletcher grimaça.

— Oh ! j'en sais rien !

— Jusqu'à ce que quoi, Ron ? Il a essayé de t'acheter quelque chose ?

— Il n'avait pas l'argent, se souvint Fletcher. Il était comme tous les... Il rentra les épaules et se mit à se frotter les mains l'une contre l'autre... tu me files de quoi tout de suite et je te paierai mardi.

— Et donc, c'est ce que tu as fait ?

— Bon Dieu ! non, mec. Andy avait déjà essayé de me baiser avant. Il avait déjà essayé avec tout le monde.

— Il avait des ennemis, à cause de ça ? Fletcher secoua la tête.

— Il suffisait toujours de le bousculer et on récupérait son fric. Rien que pour ça, je me sentais emmerdé pour ce petit mec. Il jouait les durs et tout le merdier, mais il suffisait de le bousculer un peu et lui il était genre : « Très bien. Voilà l'argent. Ne me faites pas de mal. » Fletcher s'interrompit, se rendant compte de ce qu'il venait de dire. C'est pas que je lui aurais fait du mal. C'était pas mon trip, mec. Moi, je suis tout miel, je t'aide dans l'exploration de ton, vous savez, ton... Fletcher cherchait le mot. Non, c'est pas ça. L'expansion. Faut vivre une expansion de l'esprit. S'ouvrir.

— D'accord, approuva Jeffrey, en songeant que si l'esprit de Fletcher connaissait une plus grande expansion, ça allait baver.

— Je me sentais mal pour lui. Il avait eu des bonnes nouvelles. Il se préparait à fêter quelque chose.

Jeffrey lança un coup d'œil à Frank.

— Qu'est-ce qu'il fêtait ?

— M'a rien dit, répondit Fletcher. M'a rien dit, et j'ai rien demandé. Andy, il était comme ça. Il aimait bien garder des secrets, vous savez. Même s'il allait juste aux toilettes couler un bronze, ça devenait un grand secret, comme s'il était James Bond, putain ! Fletcher feignit de rire. Ha, ha ! Pas comme s'il était un petit mec, putain !

— Et Chuck, là-dedans ? s'enquit Jeffrey. Comment était-il impliqué dans tout ça?

Fletcher haussa les épaules.

— Je veux pas mal parler du...

— Ron ?

Il grogna, en se massant le ventre.

— Peut-être qu'il se prenait un peu de fric, au passage. Vous savez, genre, pour le loyer et tout.

Jeffrey se redressa contre le dossier de sa chaise, tâchant de comprendre comment Chuck pouvait être lié à ces meurtres récents. Les dealers de drogue ne tuaient que les gens qui les doublaient, et en plus ils le faisaient de manière spectaculaire, pour que cela tienne lieu d'avertissement vis-à-vis des autres concurrents éventuels. Maquiller des meurtres pour qu'ils aient l'air de suicides, ce serait contraire à la bonne marche des affaires.

Le silence de Jeffrey rendait Fletcher nerveux.

— J'ai besoin d'un avocat ? demanda-t-il.

— Pas si tu coopères. Jeffrey sortit un carnet et un stylo. Il les glissa vers le vigile. Je sais que c'est ton premier délit, Ron. On va tâcher de t'éviter une peine de prison, mais il faut nous dire ce qu'il y a dans ton appartement. Si je vais là-bas et si je trouve quelque chose que tu n'as pas mentionné, alors je vais aller dire au juge de te coller la sentence maximale.

— D'accord, mec, approuva Fletcher. D'accord. De la métha. J'ai un peu de métha, elle est sous mon matelas.

Jeffrey désigna le papier et le stylo. Fletcher se mit à écrire, en proposant en même temps un descriptif en direct de sa maison.

— Il y a de l'herbe dans le frigo, à l'endroit de l'assiette à beurre. Comment vous appelez ça, l'endroit où on met le beurre ?

— Le beurrier ? proposa Jeffrey.

— Ouais, ouais. Fletcher opina, en revenant à son bloc-notes.

Jeffrey se leva, songeant qu'il avait mieux à faire que ça. Il laissa la porte ouverte, afin de pouvoir surveiller Fletcher depuis le couloir.

— Qu'y a-t-il ? lui demanda Wallace.

Tolliver lui répondit à voix basse.

— Je vais aller parler avec Jill Rosen, voir ce qu'elle peut me confier.

— Comment va la gosse ?

A la pensée de Lena, Jeffrey sentit son humeur s'assombrir.

— J'ai parlé à Nan Thomas, ce matin. J'en sais rien. Peut-être que je vais aller voir si elle ne voudrait pas porter plainte.

— Elle le fera pas, estima Frank, et Tolliver savait qu'il avait raison.

— Toi, tu pourrais lui parler, suggéra-t-il, et Frank réagit comme si Jeffrey venait de lui proposer de gifler sa propre mère avec un chiffon mouillé.

Depuis l'agression de Lena, Frank ne savait plus comment aborder son ancienne équipière. Il arrivait parfois à Tolliver de comprendre ses réactions, mais il ne voyait pas ce qui pourrait l'amener, lui, à abandonner son équipier. Il y avait des flics, à Birmingham, que Tolliver n'avait plus revus depuis des années, mais qui pouvaient l'appeler à tout moment, et il serait dans sa voiture à la seconde, en route pour l'Alabama.

— Je ne vais pas t'ordonner d'aller la voir, mais je pense que si tu lui tendais la m...

Frank toussa, mit la main devant sa bouche. Jeffrey essaya encore.

— Elle te fait confiance, Frank. Peut-être que tu pourrais la remettre dans le droit chemin.

— Pour moi, elle a déjà choisi le chemin qu'elle voulait suivre.

Il avait dans les yeux un regard d'acier, et Jeffrey se souvint combien il avait été difficile d'arracher Frank à Ethan White, la veille. Si Jeffrey lui avait lâché la bride sur le cou, à l'heure qu'il était, White serait probablement mort.

— Elle t'écoutera, insista Jeffrey. Tu pourrais bien être notre dernière chance de l'atteindre.

Frank ignora cette suggestion, avec une telle agilité que Jeffrey se demanda même s'il l'avait formulée.

D'un signe de la main, Frank désigna Fletcher, qui travaillait déjà à la deuxième page de sa confession.

— Tu veux que j'aille retourner sa piaule ?

— Ouais, acquiesça Tolliver, conscient de la forte probabilité que Fletcher puisse être un menteur très convaincant. Vas-y et cuisine-le sur l'herbe qu'il avait dans son casier. Au bout du compte, on verra bien ce qu'on peut lui coller.

— Et White ? s'enquit Frank. Tu vas le relâcher ? Tolliver avait appelé le shérif de Maçon, pour qu'il garde White en détention provisoire, car il ne se fiait pas à sa propre équipe, redoutant qu'ils ne laissent pas le gamin tranquille.

— Je vais le garder aussi longtemps que je pourrai, mais si Lena ne porte pas plainte, je peux pas aller beaucoup plus loin.

— Et le test ADN ?

— Tu sais que ça prend au moins une semaine, lui rappela Jeffrey. Et même si le test revient positif, tant qu'elle soutient que c'était de son plein gré, ça ne comptera pas.

Frank opina sèchement.

— Tu es à Atlanta, ce soir ?

— Ouais, probable, confirma Tolliver.

Même si la dernière réflexion qu'il avait entendue de la bouche de Sara, hier soir, c'était qu'il la laisse tranquille un moment. Il finirait bien par se présenter un jour où elle lui dirait cela, et elle le penserait vraiment. Il espérait du fond du cœur que ce jour n'était pas venu.

Jeffrey marcha jusqu'à la maison des Rosen-Keller pour se donner le temps de s'éclaircir les idées. Cette semaine, les sentiments de culpabilité s'accumulaient, depuis les coups de couteau qu'avait reçus Tessa jusqu'à l'agression de Lena. Hier soir, dans la prison, il ne souhaitait qu'une chose, la prendre par l'épaule et la réconforter. Il savait, dans ses tripes, que c'était la dernière chose dont Lena avait besoin, et le mieux qu'il pouvait faire, c'était d'abord et surtout de découvrir qui avait déclenché tout cela. Aucune preuve matérielle n'avait démontré l'entrée par effraction dans le bureau de la sécurité. Personne n'avait d'animosité particulière envers Chuck et, mis à part l'opinion généralement partagée selon laquelle c'était un connard, personne ne voyait le motif qui aurait pu pousser quelqu'un à le tuer. Même s'il prélevait sa part dans le trafic de Fletcher, c'était Fletcher qui serait puni, et pas Chuck.

La Mustang rouge était toujours garée dans l'allée, là où Jeffrey l'avait vue, la dernière fois. Il s'approcha du perron, frappa à la porte, et attendit, mains dans les poches. Quelques minutes s'écoulèrent, et il scruta par la fenêtre, en se demandant si Jill Rosen n'avait pas réellement quitté son mari.

Il frappa à la porte deux fois encore, avant de repartir. Il était à mi-chemin, dans l'allée, quand il changea d'avis. Il se rendit vers l'arrière de la maison, vers l'appartement d'Andy Rosen. Fletcher lui avait dit qu'Andy voulait fêter quelque chose, samedi soir. Jeffrey arriverait peut-être à comprendre ce qui rendait le garçon si heureux.

Il frappa à la porte de l'appartement, ne voulant pas déranger Jill Rosen si elle était en train d'emballer les affaires de son fils. Il essaya la poignée de la porte.

— Il y a quelqu'un ?, s'écria-t-il, en entrant dans le petit logement.

À l'instar de la maison principale, si quelqu'un s'était chargé de la décoration intérieure de l'appartement d'Andy, ce quelqu'un n'y était plus revenu depuis. Une moquette orange à longs poils recouvrait le sol, et les murs étaient lambrissés de pin foncé, des lattes qui pendaient par endroits. Juste à côté de la porte, il y avait une salle de bains, et, au-delà, un salon. Des posters en lambeaux de groupes de rap étaient scotchés aux murs, un peu dans tous les sens. Deux pyramides de boîtes de bière, hautes d'à peu près un mètre, entouraient une télévision grand écran.

Près de la fenêtre, un chevalet supportait un dessin très grossier de femme nue, mais celui-ci, fort heureusement, n'était pas en couleurs. Jeffrey ramassa le cageot d'accessoires de dessin d'art, resté par terre, et il y trouva plusieurs boîtes de diluant et deux bombes de peinture aérosol. Tout au fond du cageot, il trouva aussi deux tubes de colle pour maquette d'avion, et un chiffon à l'air usé. Il renifla le chiffon et faillit s'évanouir, à cause des émanations de produits chimiques.

— Seigneur !, s'exclama-t-il.

Sous l'évier, il découvrit quatre autres bombes aérosol. Dans la petite salle de bains, il y avait quatre autres bombes de produit de nettoyage pour cuvette de toilettes. Soit Andy Rosen était un obsédé de la propreté, soit il sniffait et respirait de la colle et des aérosols pour se défoncer. Sara n'aurait rien trouvé de tout ça dans le bilan toxicologique, à moins d'avoir spécifié au labo de rechercher ces produits.

Il passa la pièce au crible, en quête d'autres signes de consommation de drogues. Éparpillé par terre, il y avait là tout l'attirail de l'adepte de jeux vidéo, ainsi que plusieurs CD, hors de leurs boîtiers. Le système audio-vidéo comprenait un lecteur de DVD, un magnétoscope, un lecteur de CD, un ampli stéréo multicanal haut de gamme, et un système de haut-parleurs en son surround. Soit Andy dealait, soit ses parents avaient contracté un second crédit foncier, rien que pour l'équiper en électronique.

La chambre de l'appartement était divisée en deux par une série de panneaux en bois. Derrière eux, il y avait le lit, défait, avec des draps tout chiffonnés. L'odeur de sueur et de crème pour les mains au beurre de coco flottaient dans l'air. Près du lit, une lampe avait un foulard rouge jeté en drapé sur l'abat-jour, comme pour créer une atmosphère.

Les tiroirs et le placard de la chambre avaient été déjà fouillés, mais Jeffrey se sentit obligé de fouiller encore. Trois ou quatre chemises étaient pendues dans le placard, des t-shirts débordaient des rayonnages installés sur les côtés. Il y avait trois jeans à l'air usé sur le rayonnage du haut, et il les déplia, vérifia le contenu des poches avant de les remettre en place, en les lançant sur le rayonnage.

Sur le sol de ce placard, il y avait plusieurs boîtes à chaussures, contenant pour la plupart des baskets toutes neuves. L'une de ces boîtes renfermait une pile de photographies et une liasse de vieux bulletins scolaires d'Andy. Jeffrey les lut, et ils étaient bien plus prometteurs que ne l'avaient été les siens, puis il examina les photos. Jill Rosen et Brian Keller demeuraient les mêmes, de cliché en cliché, mais derrière eux le décor changeait, de montagnes russes en toboggans de piscine, du Smithsonian Institute au Grand Canyon. Andy n'était présent que sur de très rares clichés, et Jeffrey en déduisit qu'il s'était intronisé photographe de la famille.

Il y avait une autre pile de photos, en noir et blanc, rangées à part, tout au fond de la boîte. Il les sortit. L'élastique qui les maintenait attachées était si vieux qu'il cassa dans sa main. La première photo était celle d'une jeune femme assise dans un rocking-chair, et qui tenait un bébé dans ses bras. Ses cheveux étaient coupés au carré, et violemment laqués, tout comme sa mère les portait quand il était au lycée.

Sur d'autres photos, cette femme jouait avec le petit, ses cheveux poussaient, de cliché en cliché, à mesure que l'enfant grandissait. Il y avait en tout dix photos, qui s'arrêtaient quand il avait trois ans. Il observa le dernier cliché, qui montrait la femme assise seule dans le rocking-chair. Elle regardait fixement l'objectif, et il y avait quelque chose de familier, dans la forme de son visage et ses longs cils. Jeffrey retourna la dernière photo, lut la date, tâchant de reconstituer le puzzle. Il observa de nouveau la femme, en se redemandant pourquoi elle lui paraissait si familière.

Il ouvrit le clapet de son téléphone et composa le numéro du bureau de Kevin Blake. Candy répondit au bout de la troisième sonnerie.

— Hello, mon chou, fit-elle, l'air enchanté d'entendre sa voix. J'étais justement sur le point de vous appeler.

— Avez-vous retrouvé la trace de Monica Patrick ?

— Ouaip, s'écria-t-elle, mais ça n'avait pas l'air de la réjouir. Elle est morte, il y a de cela trois ans.

C'était bien ce qu'il redoutait.

— Merci d'avoir essayé.

— Bien sûr, fit-elle. Je vois pas à quoi elle nous aurait servi. J'imagine que vous recherchiez une sorte de scandale ?

— Quelque chose dans ce genre-là, admit-il, en considérant la photographie, comme s'il pouvait la forcer à livrer une signification quelconque.

— J'ai épluché tout ça, reprit-elle. Brian n'est pas exactement Albert Einstein, mais c'est un bourreau de travail. Il se charge des boulots dont personne ne veut se charger. Il reste jusqu'à minuit pour s'assurer que tout est fait. De nos jours, on appelle cela de la rétention anale, mais à l'époque ça voulait juste dire que vous aviez une conception éthique du travail.

Jeffrey fourra les photos dans sa poche et remit la boîte à chaussures à sa place.

— A en croire sa femme, j'ai l'impression qu'il est toujours comme ça.

— Eh bien, elle doit être au courant, renchérit-elle. Jill était sa secrétaire, chez Jéricho.

— Vous plaisantez ?

— Pourquoi irais-je plaisanter là-dessus ? s'offusqua-t-elle. Il n'y a rien de mal à être secrétaire.

— Non, pas pour ça, se récria-t-il. C'est simplement qu'ils ne l'ont mentionné ni l'un, ni l'autre.

— Et pourquoi l'auraient-ils fait ? s'étonna Candy, et là, elle n'avait pas tort. Cela ne vous a jamais surpris, qu'ils portent des noms différents?

— Pas vraiment, lui avoua-t-il, en entendant une porte claquer dans l'allée.

Il traversa le salon pour aller regarder par la fenêtre de devant. Brian Keller se penchait sur la banquette arrière d'une Impala couleur tabac. Il en sortit deux grandes boîtes blanches, et se les cala sur la cuisse tout en claquant la portière.

— Chef ?

— Je suis là, fit Jeffrey, en essayant de reprendre la conversation. Que disiez-vous ?

— Je disais qu'il est probablement divorcé, maintenant.

— Divorcé de qui ? lui demanda-t-il, en regardant Keller se démener avec ses boîtes tout en marchant vers le garage.

— De la fille avec laquelle il était marié quand il a commencé de fréquenter Jill Rosen, lui dit-elle. Enfin, maintenant, ce n'est plus une fille. Bon sang ! elle doit avoir probablement la cinquantaine. Je me demande ce qu'est devenu le fils.

— Le fils ? répéta-t-il après elle, en entendant les pas de Keller dans l'escalier. Quel fils ?

— Le fils de son premier mariage, lui expliqua-t-elle. Est-ce que vous écoutez un peu ce que je vous raconte ou non ?

— Il avait un fils de son premier mariage ? fit Jeffrey, en sortant la photographie.

— C'est justement ce que je vous disais. Il est parti en les quittant. N'en a jamais fait mention à Bert. Vous vous souvenez de Bert Winger... c'était le doyen, avant l'arrivée de Kevin. Ce n'est pas que Bert aurait tiqué sur la situation familiale de Brian. Il avait lui-même deux fils d'un premier mariage, et laissez-moi vous dire, ces enfants étaient les plus merveilleuses petites choses que j'aie...

— Il faut que j'y aille, la coupa-t-il, et il referma le téléphone. Il comprenait enfin pourquoi la femme de la photo lui paraissait si familière.

Le vieux dicton disait vrai. Une photo valait bien mille mots - ou, dans le cas présent, un tour gratuit jusqu'au poste de police, sur la banquette arrière d'une voiture de patrouille.

Keller franchit la porte et resta si stupéfait, à la vue de Jeffrey, qu'il faillit en lâcher ses deux boîtes.

— Qu'est-ce que vous faites ici ?

— Je jetais juste un œil.

— Je vois ça.

— Où est votre femme ? lui demanda-t-il.

Le visage de Keller pâlit. Il se baissa, déposa les boîtes par terre, avec un bruit sourd.

— Elle est chez sa mère.

— Pas celle-là, fit Jeffrey, en lui tendant la photographie. Votre autre femme.

— Mon autre...

— Votre première femme, précisa Tolliver, en lui montrant une autre photographie. La mère de votre fils aîné.

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