Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 12 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

Chapitre 10

 

Sara rentrait du campus, au volant de sa voiture, elle regagnait la morgue en pilotage automatique, en ressassant tous les détails des autopsies d'hier soir. Il y avait quelque chose, dans la mort d'Andy Rosen, qui la tracassait encore, et, à l'inverse de Jeffrey, elle avait besoin d'un peu plus qu'une coïncidence pour déclarer un meurtre. Au mieux, tout ce qu'elle pouvait affirmer, c'était que cette mort était suspecte, et même cela, c'était excessif. Il n'y avait aucune preuve scientifique suggérant le coup monté. L'examen toxicologique leur était revenu vierge, et l'autopsie avait été complètement normale. Il était très possible que le suicide d'Andy Rosen n'ait été que cela, et rien d'autre.

William « Scooter » Dickson, c'était une tout autre affaire. La pornographie sur le magnétoscope, la mousse entre la ceinture et la peau du cou, pour empêcher les marques, le boulon dans le mur, qui était visiblement là depuis un bon bout de temps - tous ces éléments indiquaient une asphyxie autoérotique. Sara n'en avait connu qu'un seul cas au cours de sa carrière, mais plusieurs articles sur le sujet étaient parus dans la Revue des sciences médico-légales, voici quelques années, quand l'engouement pour les jeux de strangulation avait atteint des sommets.

— La vache !, s'exclama-t-elle, en se rendant compte qu'elle venait de dépasser l'hôpital.

Elle continua dans Main Street, vers la faculté, puis elle se lança dans un demi-tour (tout à fait interdit), à la hauteur du poste de police. Elle fit un signe de la main à Brad Stephens, qui sortait de sa voiture de patrouille. Il se voila les yeux, fit semblant de n'avoir rien vu, quand elle faillit accrocher une Cadillac garée devant Burgess, le pressing.

Elle dépassa la clinique pédiatrique, l'écriteau, à l'extérieur, s'effaçait et pourrissait, parce que Jeffrey, lorsqu'ils étaient mariés, avait choisi de la tromper avec la seule créatrice d'enseignes de la ville. Elle soupira, considéra l'écriteau abîmé, en se demandant si elle ne devrait pas prêter davantage de sens à son état désespéré et désespérant. Il préfigurait peut-être ce qui Unirait par advenir de Sara et de Jeffrey. Cathy Linton répétait toujours qu'on ne revenait jamais en arrière.

Elle enfonça la pédale de frein, manqua presque le virage de l'hôpital, une fois encore. Travaillant tout le temps au contact des enfants, elle ne s'autorisait jamais le moindre juron, mais en passant en marche arrière, elle se laissa tout de même aller à sortir quelques obscénités. Et, quand sa roue avant heurta le trottoir, elle en sortit davantage. Elle se gara sur le côté du bâtiment et descendit deux à deux les marches de l'escalier de la morgue.

Carlos n'était pas encore rentré de l'université avec le corps, et Jeffrey était occupé à retrouver la trace des parents de William Dickson, donc elle avait la morgue pour elle toute seule. Elle se rendit à son bureau, mais s'arrêta juste sur le seuil. Une grande composition florale était posée sur le coin de sa table de travail. Cela faisait des années que Jeffrey ne lui avait plus envoyé de fleurs. Elle contourna la corbeille, avec un grand sourire idiot. Il avait oublié qu'elle n'était pas folle des œillets, mais il y avait aussi d'autres fleurs, des fleurs magnifiques, dont elle ne se rappelait pas le nom, et tout le bureau était rempli de leur fragrance.

— Jeffrey, murmura-t-elle, et elle sentit les muscles de son visage tout contractés à force de sourire.

Il avait dû les commander ce matin, avant que le ciel ne leur tombe sur la tête. Elle sortit la carte, et son sourire s'effaça, quand elle lut le mot de Mason James.

Elle regarda autour d'elle, se demandant où elle pourrait ranger ce bouquet, pour que Jeffrey ne le voie pas, puis elle renonça à cette idée, parce qu'elle n'était pas du genre sournois, et elle n'allait pas se mettre à cacher les choses.

Elle s'assit dans son fauteuil, posa la carte près du vase. Sur son bureau, il y avait tout un tas d'autres objets susceptibles de retenir son attention. Molly, l'infirmière de Sara à la clinique pédiatrique, avait déposé une pile de papiers, ce matin, et elle allait probablement pouvoir y consacrer les douze prochaines heures, sans guère entamer la pile pour autant. Elle chaussa ses lunettes et signa une liasse d'environ soixante formulaires, avant de remarquer l'arrivée de Carlos.

A travers la vitre, elle le regarda préparer les instruments de l'autopsie. Il agissait lentement, méthodiquement, en vérifiant chaque ustensile, pour contrôler les dommages ou les éventuelles traces d'usure. Elle le regarda encore opérer, quelques minutes de plus, avant de consulter les messages sur son bloc-notes. Sur le premier, elle reconnut l'écriture de Carlos. Brock avait appelé pour savoir quand il pouvait venir récupérer le corps d'Andy Rosen. Elle décrocha le téléphone et composa le numéro des pompes funèbres.

La mère de Brock lui répondit, et elle consacra plusieurs minutes à la tenir au courant de l'état de Tessa, sachant que, d'ici l'heure du déjeuner, les nouvelles allaient se répandre dans toute la ville. Penny Brock n'avait pas grand-chose à faire, au funérarium, et entre deux siestes et l'accueil d'un client occasionnel, elle consacrait surtout beaucoup de temps à échanger des potins au téléphone.

Quand il prit enfin la ligne, Brock avait toujours l'air aussi jovial.

— Eh bien, bonjour, Sara, s'écria-t-il. Tu appelles pour me parler des frais de magasinage ?

Elle rit, sachant que c'était de sa part une tentative de plaisanterie.

— Je t'appelais pour voir de combien de temps je disposais. Le service funéraire, c'est pour aujourd'hui ?

— Arrangé pour neuf heures demain matin, rectifia Brock. J'avais prévu de m'en occuper aujourd'hui, pour terminer ma journée. Il est très abîmé ?

— Pas trop, non. Comme d'habitude.

— Tu me le termines vers trois heures, et comme ça j'aurai tout mon temps.

Elle consulta sa montre. Il était déjà onze heures et demie. Elle ne savait même pas pourquoi elle gardait Andy Rosen dans les murs. La biopsie de ses tissus et de ses organes était terminée, et Brock avait prélevé plusieurs flacons d'urine et de sang, qu'elle pourrait étudier à loisir. À son avis, il n'y avait absolument rien à ajouter.

— Oh ! tu sais, viens donc le chercher tout de suite.

— Tu es sûre ?

— Oui, insista-t-elle.

Avec un autre corps sur le point d'être réceptionné, ils allaient sûrement avoir besoin de place, dans la chambre froide.

— Après le service, si quelque chose te revient, tu pourras le reprendre, suggéra-t-il. J'irai le déposer au crématoire vers l'heure du déjeuner. Il baissa la voix. Maintenant, je préfère rester dans les parages, pour m'assurer que tout se passe comme il faut, si tu vois ce que je veux dire. Avec la crémation, de nos jours, les gens sont un peu nerveux, à cause de ce salopard, là-bas, dans le nord de la Géorgie.

— Exact, acquiesça-t-elle, en se rappelant ce cas d'un crématorium, une affaire familiale.

Ils entassaient les corps dans des coffres de voiture et au pied des arbres de leur propriété, au lieu de les incinérer. L'État avait dépensé près de 10 millions de dollars à exhumer et à identifier les restes.

— Vraiment, c'est une honte. Alors que c'est une manière tellement propre de régler les choses. Ce n'est pas que je n'apprécie pas de gagner un peu plus d'argent avec un vrai enterrement, mais il y a tout de même des clients qui sont tellement abîmés qu'il vaut mieux s'en débarrasser vite fait.

— Et ses parents ? lui demanda-t-elle, voulant savoir si, par hasard, Keller n'aurait pas menacé sa femme devant Brock.

— Ils sont venus pour prendre toutes les dispositions, hier soir, et je vais te dire...

Sa voix resta en suspens. Il était très discret, mais en général elle parvenait à le faire parler. Parfois, sa franchise l'amenait à s'interroger, ne serait-elle pas elle-même une cible, prise dans le collimateur d'une de ces fameuses amours sans retour dont Brock avait le secret ?

Elle le sollicita un peu.

— Oui ?

— Eh bien..., commença-t-il, en baissant encore plus la voix. Brock savait mieux que personne que sa mère était le sujet principal des potins de Grant County. La maman était un peu soucieuse de sa crémation, après l'autopsie. Elle pensait que ce serait plus possible. Seigneur ! où ces gens-là vont-ils chercher des idées pareilles ? Sara attendit.

— Mon impression, c'était qu'elle n'était pas trop ravie de tout ça, d'abord, mais ensuite le papa s'en est mêlé, et il a dit « c'était le souhait de notre garçon, et c'est ce qu'on va faire ».

— Si tels étaient ses souhaits, ils doivent être respectés, approuva Sara.

Elle avait beau être sans arrêt en rapport avec la mort, elle n'avait jamais pensé à informer quiconque de la manière dont elle souhaiterait être inhumée. Rien que d'y songer, à cet instant, cela la fit frissonner.

— Certaines personnes arrivent avec des idées bien arrêtées, reprit Brock, en gloussant. Ma vieille, les histoires que je pourrais te raconter sur les trucs avec lesquels certains clients tiennent à être enterrés !

Elle ferma les yeux, priant pour qu'il garde cela pour lui.

A son silence, il comprit, et passa à autre chose.

— Je vais te dire la vérité, comme ils sont juifs, Dieu les bénisse, j'avais cru qu'ils voudraient régler ça en vitesse, mais non, ils ont réglé ça tout normalement. Je pense qu'ils le sont pas vraiment à fond, tu vois.

— Non, répondit-elle. En tant que médecin légiste, elle n'avait vu qu'une seule affaire où une famille de juifs orthodoxes lui avait contesté le droit de procéder à l'autopsie. Si elle admirait leur dévotion religieuse, elle imagina que la famille avait été soulagée de savoir que leur père était décédé d'une crise cardiaque, et non d'avoir volontairement précipité sa voiture dans un lac...

— Eh bien... Brock s'éclaircit la gorge, l'air mal à l'aise, interprétant probablement son silence comme de la désapprobation. J'en aurai terminé en deux coups de cuiller à pot.

Elle raccrocha, chaussa de nouveau ses lunettes tout en consultant le reste de ses messages. Le bruit blanc de la morgue était ponctué par les menus claquements et les grésillements de l'appareil photo de Carlos, occupé à prendre les clichés du corps. Elle s'arrêta sur le dernier message, en voyant qu'elle avait manqué la visite éclair d'un représentant de labo pharmaceutique. Elle se rembrunit, sachant qu'il lui aurait laissé davantage d'échantillons gratuits pour ses patients, si elle avait été là pour lui forcer un peu la main.

Sous les messages, il y avait une brochure sur papier glacé, laissée par ce représentant, vantant l'agrément récent, pour les enfants, d'un médicament contre l'asthme. En fait, les pédiatres comme Sara prescrivaient déjà cet aérosol à leurs patients depuis des années. Mais les laboratoires pharmaceutiques s'appuyaient sur ce nouvel agrément pour l'usage pédiatrique, délivré par la Food and Drugs Administration, afin de prolonger la durée de leur brevet sur cette molécule, et de continuer à estamper le consommateur sans avoir à se soucier de la concurrence des médicaments génériques. Elle se faisait souvent la réflexion que, s'ils arrêtaient de se payer des brochures chic et de coûteux spots de pub, les laboratoires seraient en mesure de diminuer leurs tarifs sur leurs médicaments, de sorte que les gens pourraient se les payer.

La poubelle était à l'autre bout de la pièce, et elle lança la brochure dans cette direction, la loupa, et loupa aussi Jeffrey, qui entrait dans le bureau.

— Salut, fit-il, en lui lançant un dossier en papier kraft sur son bureau. Et il lâcha un grand sac en papier par-dessus.

Elle se leva pour aller ramasser la brochure, et il lui posa la main sur le bras.

— Qu'est-ce...

Il l'embrassa sur la bouche, un geste qu'il n'avait généralement pas tendance à faire en présence de tiers. Le baiser était chaste, plus comme un bonjour amical ou, considérant l'attitude de Jeffrey avec Mason James l'après-midi de la veille, comme un chien marquant son territoire.

— Salut, lui répondit-elle, en le regardant avec curiosité, tout en jetant la brochure au bon endroit.

Quand elle se retourna, il avait recueilli l'un des œillets dans le creux de sa main.

— Tu ne les aimes pas.

Elle était plus enchantée qu'il se soit souvenu de ce détail que s'il lui avait effectivement envoyé un bouquet.

— Non, confirma-t-elle, en le regardant sortir la carte de l'enveloppe. Je t'en prie, vas-y, lis-la, lui suggéra-t-elle, mais il ne l'avait pas attendue.

Il prit son temps pour remettre la carte dans l'enveloppe.

— C'est gentil, remarqua-t-il, puis il cita le mot. « Si tu as besoin de moi, je suis là. »

Elle croisa les bras, attendant qu'il dise ce qu'il éprouvait le besoin de dire.

— Longue matinée, remarqua-t-il enfin, en fermant la porte. Il conservait une expression neutre, et elle vit bien qu'il essayait de passer à autre chose. Tess, du nouveau ? s'enquit-il.

— En fait, ça va mieux, lui dit-elle, et elle remit ses lunettes, en s'asseyant. De quoi voulais-tu me parler ?

Il pointa l'index sur une des fleurs.

— Lena a été blessée, ce matin.

Sara se redressa dans son siège.

— Elle a eu un accident de voiture ?

— Non, fit-il. C'était Ethan White, la petite frappe dont je t'ai parlé. Celui qu'elle fréquente. Celui qui a essayé de me bousculer.

— C'est son nom ? s'étonna-t-elle, car pour une raison qui lui échappait, ce nom lui paraissait inoffensif.

— C'est l'un de ses noms, rectifia-t-il. Frank et moi, nous sommes allés voir Lena pour lui parler, ce matin...

Il n'acheva pas sa phrase, il fixait la fleur du regard. Sara se rassit dans son fauteuil, et il lui rapporta le déroulement de la matinée, en terminant par Jill Rosen qui lui avait montré ses bleus dans le cou.

Sara exprima l'évidence.

— Elle a été maltraitée.

— Oui, dit-il.

— Je n'ai vu aucun signe de maltraitance quand j'ai autopsié Andy Rosen.

— Il est possible de faire du mal à quelqu'un sans laisser aucune trace.

— Quoi qu'il en soit, il a pu se produire une dispute et cette dispute aura poussé Rosen à se suicider, uniquement pour mettre fin à ces mauvais traitements, expliqua Sara. Son mot était adressé à sa mère, pas à son père. Peut-être qu'il ne pouvait plus supporter ça.

— C'est possible, admit-il. S'il n'y avait eu Tessa, nous ne soupçonnerions rien concernant Andy.

— Dans quelle mesure l'absence de rapport entre eux est-elle vraisemblable ?

— Merde ! Sara, je n'en sais rien.

Elle lui rafraîchit la mémoire.

— Nous ne détenons aucune preuve qu'Andy Rosen ait été assassiné. Peut-être devrions-nous l'extraire de l'équation et nous fonder sur ce que nous savons.

— Autrement dit ?

— Ellen Schaffer a été assassinée. Peut-être que quelqu'un a cru pouvoir tirer parti du suicide d'Andy et donner l'impression qu'elle l'avait imité. Ce genre de réaction en chaîne n'est pas rare, sur un campus universitaire. Au MIT, ils avaient douze suicides par an.

— Et Tess, là-dedans ? lui rappela-t-il. Tessa restait encore et toujours l'élément imprévisible, la victime qui ne voulait rien dire.

— Ce pourrait être un crime d'une tout autre nature, proposa-t-elle. A moins de trouver un lien quelconque, peut-être devrions-nous les traiter comme deux éléments séparés.

— Et celui-ci ? fit-il, en désignant le corps, à côté, dans la morgue.

— Je n'en ai pas la moindre idée, reconnut-elle. Comment ses parents réagissent-ils ?

— A peu près aussi bien que tu peux l'imaginer, lui répondit-il, sans s'étendre.

— On ferait bien de commencer, lui suggéra-t-elle, en déplaçant le sac en papier kraft qui était posé sur le dossier, et elle entama la lecture.

Jeffrey avait tiré des copies de ses notes, et il y avait un inventaire des lieux du crime. Elle parcourut le tout, tandis que, du coin de l'œil, elle le vit toucher l'une des fleurs en forme de cloche.

Quand elle eut terminé, elle désigna la pile de papiers entassés sur la seule chaise du bureau.

— Tu peux les poser par terre.

— J'en ai marre d'être assis, lança-t-il, en s'agenouillant derrière son bureau. Il lui passa la main sur la jambe. Tu as suffisamment dormi ?

Elle posa sa main sur la sienne, songeant qu'elle devrait souffler à Mason de lui envoyer des fleurs tous les jours, si cela rendait Jeffrey plus attentif.

— Ça va, le rassura-t-elle, en revenant au dossier. Tu les as récupérées vite, remarqua-t-elle, à propos des photos de la scène du crime.

— Brad les a tirées dans la chambre noire, lui dit-il. Et tu auras peut-être envie de les regarder, la prochaine fois que tu feras un demi-tour en voiture juste devant le poste.

Elle lui adressa un sourire innocent, puis désigna le sac en papier kraft.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Des flacons, tout sur ordonnance, répondit-il, en en renversant le contenu sur le bureau.

Elle vit, à la poudre noire qui maculait les flacons, qu'on les avait déjà passés aux tests d'empreintes. Il devait y en avoir au moins une vingtaine.

— Ils appartenaient tous à la victime ?

— Il y a son nom dessus.

— Des antidépresseurs, observa-t-elle, en alignant les flacons un par un sur le bureau.

— Il se shootait à l'Ice.

— Élégant, et intelligent, releva-t-elle, pince-sans-rire, tout en continuant d'aligner les flacons, en tâchant de les classer en deux familles. Du Valium, qui est contre-indiqué avec les antidépresseurs.

Elle étudia les étiquettes, qui portaient toutes le nom du même médecin traitant. Le nom ne lui dit rien, mais ces inscriptions manuscrites déclenchaient dans sa tête toutes sortes de signaux d'alarme.

Elle passa à la lecture des ordonnances.

— Prozac, vieux d'environ deux ans. Paxil, Elavil. Elle s'arrêta, remarqua les dates. On dirait qu'il les a tous essayés, avant de se décider pour le Zoloft, qui est... Elle s'arrêta encore, puis elle laissa échapper un « Ouah ! ».

— Quoi ?

— Trois cent cinquante milligrammes de Zoloft par jour. C'est beaucoup.

— Quelle est la dose moyenne ? Elle haussa les épaules.

— Je ne prescris pas ce genre de chose à mes petits patients, le rassura-t-elle. Pour un adulte, je dirais, de l'ordre de cinquante à cent milligrammes maxi. Elle continua avec les bouteilles. De la Ritaline, bien entendu. Sa génération a grandi avec cette saloperie. Et encore du Valium, du lithium, de l'amantadine, du Paxil, du Xanax, de la cyproheptadine, du busiprone, du Wellbutrine, du Buspar, de l'Elavil. Et un autre Zoloft. Et encore un autre.

Elle regroupa les trois flacons de Zoloft, et s'aperçut qu'ils avaient été fournis par différentes pharmacies à des dates différentes.

— Et ça sert à quoi ?

— Précisément? Dépression, insomnie, angoisse. Ils servent tous à la même chose, mais ils fonctionnent de façon différente. Elle fit rouler son fauteuil en arrière, jusqu'à l'étagère près du classeur à tiroirs, où elle trouva le guide pharmacologique. Il va falloir que je les vérifie tous, lui dit-elle, en roulant de nouveau vers son bureau. J'en connais certains, mais je ne vois pas du tout ce que sont les autres. L'un de mes petits Parkinson est sous busiprone, pour l'angoisse. Parfois, tu peux en prendre certains simultanément, mais pas tous. Ça finirait par devenir toxique.

— Il aurait pu en vendre ? s'enquit-il. Il avait les seringues. Nous avons trouvé une cachette dans son placard, avec de l'herbe et dix tablettes d'acide.

— Pour les antidépresseurs, il n'y a pas vraiment de marché, lui rappela-t-elle. Actuellement, n'importe qui peut se procurer une ordonnance pour ces trucs-là. Le problème, c'est juste de trouver le bon docteur... ou le mauvais, plutôt. Elle désigna deux flacons qu'elle avait mis de côté. La Ritaline et le Xanax, oui, ça, à la revente, ça vaut quelque chose.

— Je peux me rendre à l'école élémentaire, et je vais m'en procurer dix pilules de chaque pour à peu près cent dollars, souligna-t-il. Il leva un grand flacon en plastique. Au moins, il prenait ses vitamines.

— Du Yocon, remarqua-t-elle, en lisant la liste des ingrédients. On n'a qu'à commencer par celui-ci. Sara feuilleta le guide, et tomba sur la bonne entrée. Elle passa le descriptif au crible, le lui résuma. C'est un nom de marque pour la yohimbine, qui est une herbe. C'est censé renforcer la libido.

Jeffrey lui reprit le flacon.

— C'est un aphrodisiaque ?

— En principe, non, lui répondit-elle, poursuivant sa lecture. C'est censé aider à tout, depuis l'éjaculation précoce jusqu'à l'érection.

— Comment se fait-il que je n'en ai jamais entendu parler ?

Elle lui adressa un regard entendu.

— Tu n'en as jamais eu besoin.

Jeffrey sourit, et reposa le Yocon sur son bureau.

— C'est un gamin de vingt ans. Pourquoi aurait-il besoin d'un truc pareil ?

— Le Zoloft lui provoquait peut-être de l'anorgasmie.

Il plissa les paupières.

— Il ne pouvait plus jouir ?

— Eh bien, c'est une autre façon de le formuler, concéda-t-elle. Il pouvait avoir et conserver une érection, mais il avait un problème pour éjaculer.

— Seigneur Dieu ! pas étonnant qu'il se soit étouffé. Sara ignora ce commentaire, et vérifia une seconde fois le médicament dans son guide, juste pour être sûre.

— « Effets secondaires : anorgasmie, angoisse, accroissement de l'appétit, perte d'appétit, insomnie... »

— Ce qui pourrait expliquer le Xanax. Elle leva les yeux de son livre.

— Aucun médecin un peu sain d'esprit ne prescrirait toutes ces pilules ensemble.

Il compara certaines étiquettes.

— En gros, il s'adressait à quatre pharmacies.

— Je n'imagine pas un pharmacien qui lui fournirait tout ça. Ce serait de l'inconscience.

— Pour obtenir un mandat de perquisition des registres du pharmacien, il va nous falloir du solide, dit-il. Tu reconnais le médecin ?

— Non, dit-elle, en faisant coulisser le tiroir inférieur de son bureau. Elle en sortit un annuaire de Grant County et des environs. Une brève recherche révéla que l'individu ne figurait pas à l'annuaire. Il n'est pas affilié à la clinique ou à l'université ?

— Non, lui dit-il. Il habite peut-être à Savannah. L'une des pharmacies de la liste se trouve là-bas.

— Je n'ai pas l'annuaire de Savannah.

— Tu sais, il y a ce nouveau truc, la taquina-t-il. On appelle ça Internet.

— Oui, très bien, répliqua-t-elle, renonçant volontiers à la petite leçon sur les merveilles de la technologie.

Elle en comprenait bien les applications pour quelqu'un comme Jeffrey, mais quant à elle, au cabinet, elle voyait trop de gamins bouffis et obèses pour apprécier les avantages qu'il y avait à contempler l'écran d'un ordinateur toute la journée.

— Il n'est peut-être pas médecin ? suggéra-t-il.

— A moins que le pharmacien ne te connaisse, quand tu fais une demande, tu dois avoir un numéro de la Brigade des Stupéfiants. Ce numéro figure dans une base de données.

— Donc quelqu'un a pu voler un numéro appartenant à un médecin retraité ?

— Il ne prescrira pas de narcotiques ou d'OxyContin. De toute façon, j'imagine que ces substances ne suffiraient pas à agiter le drapeau rouge sous le nez des contrôleurs du gouvernement. Elle plissa le front. Pourtant, je ne vois pas trop le but. Ce ne sont pas des excitants. On ne peut pas vraiment se défoncer avec. Le Xanax peut créer une dépendance, mais il a de la méthamphétamine et de l'herbe, qui sont beaucoup plus efficaces en ce domaine.

Carlos compterait et classerait toutes ces pilules plus tard, mais, sur un coup de tête, Sara ouvrit l'un des flacons de Zoloft. Sans les sortir, elle compara les comprimés jaunes au dessin du guide.

— Ça correspond.

Jeffrey ouvrit le flacon suivant, pendant qu'elle vérifiait le troisième.

— Pas le mien, observa-t-il. Sara jeta un œil dedans.

— Non, en effet.

Et elle ouvrit le tiroir du haut de son bureau. Elle y trouva des brucelles et s'en servit pour en sortir l'une des gélules de couleur claire. Elle renfermait une fine poudre blanche.

— On pourra déjà envoyer ça au labo, histoire de savoir ce qu'il y a dedans.

Il contrôla chaque flacon l'un après l'autre.

— Tu as un budget pour demander un examen d'urgence ?

— Je ne pense pas que nous ayons le choix, lui fit-elle observer, en glissant la gélule dans le petit sachet pour pièces à conviction.

Elle l'aida à vérifier le contenu des autres flacons, mais ils avaient tous une sorte de marque identifiant le nom du fabricant ou du médicament.

— Il utilisait peut-être les gélules pour les remplir d'autres poudres, hasarda Jeffrey.

— Testons d'abord celles qu'on ne connaît pas, suggéra-t-elle, sachant combien coûteraient des tests qui n'aboutiraient à rien. S'ils étaient à Atlanta, elle disposerait certainement des ressources nécessaires, mais à Grant County, son budget était si serré que, certains mois, elle devait emprunter ses gants en latex à la clinique. D'où est-il, Dickson? lui demanda-t-elle.

— D'ici, lui dit-il.

Elle lui reposa sa question de tout à l'heure, estimant que Jeffrey était en meilleure position pour en parler, maintenant.

— Comment ses parents ont-ils pris la nouvelle ?

— Mieux que je n'aurais cru, avoua-t-il. J'en déduis qu'il ne devait pas être de tout repos.

— Comme Andy Rosen, releva Sara.

Elle lui avait communiqué l'impression que Hare avait eue de la famille Rosen, durant leur retour du Grady Hospital.

— Si notre seul lien, en l'occurrence, ce sont ces deux gamins de vingt ans et quelques, tous deux pourris gâtés, alors, cela signifie que la moitié des gosses du campus courent un danger.

— Rosen était maniaco-dépressif, lui rappela-t-elle.

— Les parents de Dickson soutiennent qu'il ne l'était pas. Il ne leur a jamais mentionné sa psychothérapie. À leur connaissance, leur fils avait une santé de cheval.

— Comment auraient-ils été au courant ?

— Ils n'avaient pas l'air de se sentir très concernés par son état, mais le père a bien souligné qu'il lui payait toutes ses factures. Un traitement pareil leur aurait sauté aux yeux.

— Il consultait peut-être quelqu'un au centre de psychothérapie du campus, et gratuitement.

— Accéder aux documents de la clinique, ça ne va pas être commode.

— Tu pourrais reposer la question à Jill Rosen, lui suggéra-t-elle.

— A mon avis, elle est larguée, estima Jeffrey, l'air sombre. Nous avons interrogé toute la résidence, et personne ne savait rien de ce gamin.

— A en juger par l'odeur dans sa chambre, il devait y passer quasiment tout son temps.

— Si Dickson était dealer, personne ne va admettre l'avoir connu. Quand la nouvelle s'est répandue que nous allions poser des questions, toutes les chasses d'eau se sont déclenchées dans toutes les chambres.

Sara rumina ce qu'ils avaient déjà rassemblé.

— Donc Rosen et lui étaient des types solitaires, des isolés. Et ils étaient tous les deux défoncés.

— Le bilan toxicologique de Rosen était vierge.

— Ce genre de bilan, c'est toujours relativement hasardeux, lui rappela-t-elle. Le labo ne teste que les substances que je leur précise. Il existe des milliers d'autres drogues qu'il aurait pu consommer et pour lesquelles je n'ai pas demandé de test.

— Je pense que quelqu'un a nettoyé la chambre de Dickson.

Elle attendit qu'il poursuive.

— Il y avait une bouteille de vodka dans le frigo, à moitié pleine, mais sans empreintes. Des boîtes de bière et d'autres trucs portaient des empreintes de la victime, plus deux ou trois autres empreintes latentes, probablement du vendeur du magasin ou de la personne auprès de qui il avait acheté tout ça. Il marqua un temps avant de reprendre. On va essayer d'analyser la seringue pour voir ce qu'elle contenait. Celle qu'on a ramassée par terre était assez abîmée. Ils ont eu beau racler le plancher, je ne sais pas s'ils seront en mesure de constituer un bon échantillon. Il s'arrêta de nouveau, comme s'il restait autre chose à dire, et qu'il n'avait pas envie de dire. C'est Lena qui a trouvé cette seringue.

— Cela s'est produit comment ?

— Elle l'a vue, sous le lit.

— Elle l'a touchée.

— Partout.

— Elle a un alibi ?

— J'étais toute la matinée avec elle, lui indiqua-t-il. Et elle est restée toute la nuit avec White. Ils sont leur alibi réciproque ?

— Tu n'as pas l'air convaincu.

— Désormais, je ne les crois ni l'une ni l'autre, surtout considérant le passé criminel d'Ethan White. Tu ne te réveilles pas un beau jour en cessant d'être raciste. La seule chose qui les relie tous, y compris Tess, c'est ce rapport avec le racisme.

Sara savait où il voulait en venir.

— Nous en avons déjà parlé. Comment quelqu'un aurait-il pu savoir que j'allais amener Tessa sur les lieux ? C'est trop improbable.

— Lena n'arrête pas de surgir partout dans cette histoire, un peu trop pour qu'elle n'y soit pas mêlée.

Sara savait ce qu'il entendait par là. Ils avaient le même problème avec le suicide prétendu d'Andy Rosen. Les coïncidences de ce genre étaient rares.

— Ce White, reprit-il, c'est une sale petite merde, Sara. J'espère que tu ne le croiseras jamais. Il prit un ton dur, sévère. Bon sang ! qu'est-ce qu'elle fout avec un type pareil ?

Sara se cala contre le dossier de son fauteuil, et elle attendit qu'il lui prête attention.

— Au vu de ce que Lena a traversé, il n'est pas étonnant qu'elle se soit fourrée avec quelqu'un comme Ethan White. C'est un homme dangereux. Je sais que tu n'arrêtes pas de le traiter de gamin, mais d'après ce que tu m'en as décrit, il n'agit pas comme un gamin. Il se peut que Lena se sente attirée par ce danger. Là, elle est en terrain connu.

Il secoua la tête, comme si c'était une chose qu'il ne pouvait accepter. Parfois, Sara se demandait s'il connaissait Lena. Jeffrey avait tendance à voir les gens comme il voulait les voir, et non tels qu'ils étaient réellement. Cela leur avait posé un problème constant, durant leur mariage, et elle n'aimait pas se le voir rappeler en cet instant.

— Mis à part pour Ellen Schaffer, il pourrait s'agir d'une série de coïncidences, aggravée par le fait que Lena et toi, vous êtes en plein dans votre grand concours, à jouer à celui qui emmerdera l'autre, et là, c'est la finale. Elle lui posa l'index sur la bouche, pour le faire taire. Je sais ce que tu vas dire, mais tu ne peux pas nier qu'il y a une hostilité entre toi et Lena. En fait, elle pourrait très bien protéger White rien que pour te faire chier.

— C'est possible, acquiesça-t-il, et elle en fut très surprise.

Elle se redressa.

— Tu crois vraiment qu'elle boit ? s'enquit-elle. Qu'elle boit suffisamment pour avoir un problème ?

Il haussa les épaules, et cela rappela de nouveau à Sara à quel point il détestait les alcooliques. Son père avait été un alcoolique violent, et même si Jeff prétendait avoir dépassé son enfance de maltraitance, elle savait qu'un alcoolique pouvait le mettre en pétard plus sûrement et plus vite qu'un meurtrier.

— Qu'elle ait la gueule de bois ne signifie pas qu'elle ait un problème d'alcool. Cela veut simplement dire qu'elle a trop bu, un soir. Elle le laissa prendre la mesure de la chose, avant de continuer. Et ça ? demanda-t-elle, en feuilletant les photos. Elle lui montra le cliché de la seringue piétinée au sol.

— Je suis à peu près certain que ce n'est pas elle qui a fait ça, dit-il. À vue d'œil, l'empreinte était presque identique à celle de la botte de White.

— Non, fit Sara. Tu passes à côté de la grosse question. Dickson avait deux seringues de méthadone. S'il avait eu envie de se tuer... ou si quelqu'un avait eu envie de faire croire qu'il s'est tué... pourquoi ne pas employer la seconde seringue ? La méthadone était tellement forte que la seconde dose l'aurait tué presque instantanément.

— Le jeu du foulard, c'est une manière assez gênante de s'en aller, nota Jeffrey, en usant de la dénomination courante chez les ados pour désigner l'asphyxie auto-érotique. Il pourrait s'agir de quelqu'un qui le haïrait.

— Cet anneau était fixé dans le mur depuis longtemps, lui rappela-t-elle, en reprenant ce cliché précis. Les ceintures montrent des traces d'usure, ce qui atteste qu'elles ont déjà servi à ce jeu précédemment. La mousse devait empêcher le cuir de marquer la peau. Il avait installé tout le décor, y compris la cassette porno. Tout en parlant, elle passa les photos en revue. Il a vraisemblablement pensé qu'en s'asseyant, il ne risquait rien. Dans la plupart des cas de ce genre, ce qui arrive, ce sont des tringles de penderie ou des chaises qui leur ripent sous les pieds. Elle désigna les flacons. S'il souffrait d'anorgasmie, il devait certainement rechercher un meilleur moyen de se faire jouir. Jeffrey n'arrivait pas à renoncer à Lena.

— Pourquoi Lena irait-elle contaminer la scène si elle n'avait rien à cacher ? Elle n'a jamais fait une chose pareille.

Sara était incapable de répondre à sa question.

— Si White est l'auteur des meurtres, quel serait son mobile pour tuer Scooter ?

Jeffrey secoua la tête.

— Pas de raison qui me saute aux yeux.

— La drogue ?

— White se fait contrôler toutes les semaines, dans le cadre de sa conditionnelle, mais Lena avait de la Vicodine dans son appartement.

— Tu l'as questionnée là-dessus ?

— Elle m'a raconté que c'était pour la douleur, à cause de ce qui lui est arrivé l'année dernière.

Une image vint spontanément à l'esprit de Sara, une image de l'examen qu'elle lui avait fait subir après son viol.

— Elle a une ordonnance valide.

Sara se rendit compte qu'elle avait perdu provisoirement le fil de la conversation.

— Schaffer ne prenait pas de drogues ?

— Non.

— Dickson, ce n'est pas un nom qui sonne très minorité ethnique.

— Baptiste du Sud, de naissance et d'éducation.

— Il sortait avec quelqu'un ?

— En puant comme ça? s'exclama-t-il.

— Juste. Elle se leva, se demandant ce que fabriquait Brock. On peut commencer ? J'ai dit à maman que je repartirai à Atlanta dès que possible.

— Comment va Tessa ?

— Sur le plan physique ? Elle s'en remettra. Sara se sentit craquer. Ne me parle pas du reste, d'accord ?

— Ouais, acquiesça-t-il. D'accord.

Elle ouvrit la porte et passa dans la salle de la morgue.

— Carlos, fit-elle, Brock va arriver d'une minute à l'autre. Quand il sera ici, tu pourras prendre ta pause.

Jeffrey avait l'air étonné, mais il ne posa pas la question qui s'imposait.

— Bonne pioche sur ce tatouage Carlos, félicita-t-il. Vous aviez raison.

Carlos sourit, chose qu'il ne se permettait jamais quand Sara le complimentait.

Elle noua le cordon de la blouse autour de sa taille, tout en se rendant à la boîte lumineuse pour examiner les radios que Carlos avait prises de William Dickson. Après s'être assurée d'avoir minutieusement étudié chaque film, elle revint vers le corps.

La balance suspendue au-dessus du bout de la table se balançait légèrement, et même si Carlos n'oubliait jamais, elle s'assura que le poids affiché était bien réinitialisé à zéro. Brock avait annoncé qu'il arrivait tout de suite, mais il ne s'était toujours pas montré. Sara ne voulait pas commencer la procédure formelle d'autopsie avant qu'il ne soit là.

— Je vais déjà procéder à un rapide examen, en attendant que Brock soit là.

Elle enfila une paire de gants et baissa le drap, exposant William Dickson à la lumière crue des lampes du plafond. Une marque bien nette de la boucle de ceinture était restée imprimée en noir sur la peau du cou. La main gauche était encore contractée autour du pénis.

— Il était gaucher ? s'étonna Sara.

— C'est important ?

— Ah! dit-elle, surprise. D'accord, elle n'y avait jamais beaucoup réfléchi, mais elle avait toujours supposé qu'un homme emploierait la main avec laquelle il écrivait.

Quand elle ouvrit celle de Dickson pour la séparer du pénis, Jeffrey détourna le regard. Les doigts restèrent recroquevillés, mais dans la partie supérieure du corps, là où elle avait débuté, la rigidité cadavérique s'atténuait lentement. Le bout des doigts était violet foncé, et le pénis était fortement marqué à l'endroit de la main.

— Houlà, chuchota Carlos, et ce fut la première fois qu'il commentait une découverte de Sara.

Il regardait les deux stries bilatérales couleur liège autour des testicules.

— Ce sont des blessures au couteau ? voulut savoir Jeffrey.

— Cela ressemble plus à des blessures de chocs électriques, rectifia-t-elle, reconnaissant la couleur. Récentes, probablement moins de quelques jours. Cela pouvait expliquer le fil électrique à côté du lit de Dickson. Elle attrapa une compresse, l'appuya sur la brûlure, puis elle préleva une goutte de gras qui ressemblait à de la pommade. Elle la renifla. Ça sent la vaseline.

Carlos lui tendit un sac pour la compresse.

— Sur les brûlures, tu es censée te servir de ça ?

— Non, mais vu le contenu de son armoire à pharmacie, il ne m'a pas l'air d'être trop le type à lire les ordonnances. Elle étudia les brûlures. Il a pu se servir de la vaseline comme lubrifiant.

Carlos et Jeffrey échangèrent un regard qui exprimait leur désaccord.

— Il utilisait sûrement du baume du Tigre. Il y en avait un pot près de la télévision.

Sara se souvint de ce pot, d'après la photo, mais elle n'en avait rien pensé.

— Ce n'est pas destiné aux douleurs musculaires ? Ni l'un ni l'autre ne lui apportèrent de réponse, donc elle se tourna vers les brûlures. Il a pu avoir recours à la stimulation électrique pour s'aider à atteindre l'orgasme.

— Ce n'est pas la première chose qui viendrait à l'esprit pour remédier à ce genre de souci.

— Il se shootait à la méthadone. Je doute, de manière générale, qu'il ait eu l'esprit bien clair. Tu peux m'aider à le retourner ? demanda-t-elle à Carlos.

Le jeune homme prit une paire de gants et, à eux deux, ils retournèrent Dickson sur le ventre. Il y avait une lividité prononcée sur le postérieur du jeune garçon, et une longue marque horizontale sur le dos, là où il était adossé, sur le lit.

Elle examina William Dickson de la tête aux pieds, sans trop savoir ce qu'elle cherchait. Finalement, elle repéra quelque chose qui méritait une remarque.

— Il y a une cicatrice autour de l'anus, annonça-t-elle à Jeffrey, qui conservait le regard en direction des éviers.

— Il était gay ? voulut-il savoir.

— Pas nécessairement, commenta-t-elle, en retirant ses gants. Elle alla en chercher une nouvelle paire. Il n'y a pas moyen de dire où et quand ça s'est fait. Certains hétérosexuels aiment ce genre de trucs.

Jeffrey carra les épaules, comme pour dire pas l'hétérosexuel que tu as devant toi.

— S'il était gay, releva-t-il, il pourrait s'agir d'un crime haineux.

— Tu as d'autres preuves qu'il soit gay ?

— Personne ne nous a rien dit de lui.

— Et la bande qu'il visionnait ?

— Hétéro, concéda-t-il.

— Tu auras peut-être à retourner sur place et à chercher un objet dont il se servait sur lui-même. Vu le reste de ce qui le branchait, je ne serais pas surprise qu'il ait un vibro anal ou...

Jeffrey l'arrêta.

— Une espèce de tétine géante et rouge ?

Elle hocha la tête, et il se rembrunit, en songeant qu'il avait dû poser les doigts dessus.

Sara se remit au travail. Elle prit des photographies de ses découvertes, puis demanda à Carlos de l'aider à retourner le corps de nouveau. Le corps de Dickson se relâchait, mais la rigidité cadavérique rendait encore l'opération malaisée.

Elle réédita le même examen sur la partie antérieure du corps, vérifiant le moindre pli, le moindre recoin. La mâchoire était suffisamment détendue pour qu'elle puisse forcer l'ouverture de la bouche, et elle constata qu'aucun corps étranger ne bloquait les voies respiratoires. Les marques en forme de sillon autour du cou et les pétéchies qui mouchetaient la peau autour des yeux injectés de sang étaient tous autant d'indices cohérents avec l'hypothèse d'une strangulation.

— La pression sur les artères carotides, qui acheminent le sang oxygéné vers le cerveau, a provoqué une hypoxie cérébrale temporaire. Il faut environ dix à quinze secondes avant la perte de conscience consécutive à l'occlusion.

— En français, je te prie.

— Le but, c'est d'interrompre l'afflux de sang vers le cerveau, pour augmenter le plaisir de la masturbation. Soit il a mal évalué son coup, soit il s'est laissé emporter, ou alors il s'est évanoui à cause du manque d'apport sanguin, ou alors la descente de la méthadone a été trop violente... Elle laissa sa phrase en suspens, comprenant que Jeffrey était en train de réfléchir à toutes ces hypothèses. Quand je vais ouvrir le cou, je vais vérifier les os hyoïde et thyroïde, mais je doute qu'ils aient été écrasés. L'essentiel de la pression s'est exercé sur les carotides. Je te le dis, entre l'anneau et le petit rembourrage de mousse sous la ceinture, il savait ce qu'il faisait, apparemment.

— Apparemment, répéta-t-il, mais Sara ne pouvait partager son scepticisme.

— Je pense qu'on peut avancer, fit-elle, considérant que l'examen interne leur apporterait des éléments plus concluants.

— Tu ne veux pas attendre Brock ?

— Il a été probablement retenu, supposa-t-elle. On va juste commencer, et puis on s'accordera une pause quand il sera là.

Elle appuya sur le dictaphone et procéda à l'autopsie de William Dickson, formulant les constatations habituelles, examinant chaque organe et le moindre carré de peau à la loupe, jusqu'à ce qu'elle ait acquis la certitude qu'il n'y avait rien de plus à faire. À l'exception d'un foie très gros et d'un ramollissement cérébral qui vont de pair avec la consommation de drogues sur le long terme, il n'y avait rien de remarquable concernant ce garçon, à part la manière dont il était mort.

Elle acheva son enregistrement sur la conclusion qu'elle avait formulée à Jeffrey précédemment.

— La mort est due à l'occlusion des artères carotides, avec hypoxie cérébrale.

Elle coupa le micro, retira ses gants.

— Donc, rien, résuma Tolliver.

— Rien, confirma-t-elle, en enfilant une paire de gants neuve.

Elle était en train de recoudre le torse, une couture de balle de base-ball standard, quand l'ascenseur de service près de l'escalier tinta.

Carlos avait filé avant même l'ouverture des portes.

— Salut, madame, s'écria Brock, en faisant rouler un chariot civière en acier inoxydable dans la morgue. Désolé, je suis en retard. Des personnes récemment endeuillées qui sont venues me voir, et il fallait que je m'en occupe. J'aurais bien envoyé maman, mais enfin, tu sais. Il sourit à Tolliver, puis revint à Sara, car il était incapable de dire qu'il ne pouvait se fier à sa propre mère. Enfin, je me suis bien figuré que vous sauriez mettre ce petit moment à profit, vous autres.

— C'est parfait, le rassura Sara, en approchant de la chambre froide.

— Ce n'est pas celui-ci que je suis venu chercher, fit Brock, en indiquant Dickson. C'est Parker, à Madison, qui va s'en charger.

Le chariot heurta un carreau cassé, et Brock trébucha.

— Je peux vous donner un coup de main, proposa Jeffrey.

Brock gloussa, en se redressant.

— J'ai mon permis et ma carte grise, chef, plaisanta-t-il, comme si Tolliver venait de l'arrêter pour avoir grillé un stop.

Sara sortit Andy Rosen de la chambre froide et elle aida Brock à le placer sur le chariot.

— Il te faut ta housse ? lui demanda ce dernier.

— Rapporte-la-moi demain, lui dit-elle. Mais elle repensa à Carlos. En fait, rectifia-t-elle, ça t'ennuie d'utiliser l'une des tiennes ?

— Je suis comme les boy-scouts, lui signala-t-il, en passant la main sous le chariot et en en ressortant une housse mortuaire vert foncé, avec l'emblème Brock & Sons imprimé en doré sur le côté.

Il étala la housse sur son chariot, et Sara tira sur la fermeture Éclair.

— Jolie incision, observa Brock. Je vais pouvoir recoller le tout, et fixer un peu de coton dessus, sans problème.

— Bien, dit Sara, ne sachant quoi dire d'autre.

— J'ai jeté un œil sur lui, hier, quand j'étais ici, juste pour voir ce que donnerait l'embaumement. Il lâcha un soupir de résignation. Pour le petit raccord à la tête, je pense que je vais pouvoir utiliser du mastic. Sinon, ce crétin va fuir, aussi sûr que je me trouve là devant toi.

Sara s'arrêta dans ce qu'elle était en train de faire.

— Qu'est-ce qui va fuir ? Il désigna le front.

— Le trou. Je pensais que tu l'avais vu, Sara. Je suis désolé.

— Non, fit-elle, en décrochant la loupe de son support. Elle écarta en arrière les cheveux d'Andy Rosen, trouva une petite piqûre sur le cuir chevelu. Le corps était resté en position assise un moment, ce qui avait donné à la peau le temps de se retendre autour du trou. Sara le voyait très bien, même sans loupe. Je ne peux pas croire que j'aie pu louper ça.

— Tu lui as examiné la tête, lui dit Jeffrey. Je t'ai vue faire.

— J'étais tellement fatiguée, hier soir, avoua-t-elle, songeant que c'était une excuse bien médiocre. Nom de Dieu !

Brock fut visiblement choqué par le juron. Sara savait qu'elle aurait dû lui présenter ses excuses, mais elle était trop en colère. Cette piqûre, sur le front d'Andy Rosen, était évidemment celle d'une aiguille. Quelqu'un lui avait fait une piqûre dans le cuir chevelu, dans l'espoir que la menue blessure serait masquée par les cheveux. Si Brock ne l'avait pas observée, elle ne l'aurait jamais vue.

— J'ai besoin de Carlos, dit-elle à Jeffrey. Nous allons prélever de nouveau du sang et des tissus.

— Il reste encore du sang ? lui demanda-t-il.

— Nous ne..., fit Brock.

— Bien sûr qu'il en reste, l'interrompit Sara. Je veux exciser cette zone autour du front, ajouta-t-elle ensuite, plus pour elle-même. Qui sait ce que j'ai pu louper d'autre ? Elle retira ses lunettes, tellement en colère que sa vue se brouilla. Nom de Dieu ! répéta-t-elle. Comment ai-je pu rater ça ?

— Moi aussi, je l'ai raté, suggéra Jeffrey.

Elle se mordit la lèvre inférieure, pour s'empêcher d'exploser. Elle s'adressa à Brock.

— Il faut me le laisser encore une heure.

— Euh ! oui, fit Brock, pressé de s'en aller. Quand tu as fini, appelle-moi, et c'est tout.

Sara était assise au comptoir de la cuisine, elle fixait le micro-ondes, en se demandant si elle n'allait pas se créer un cancer, à rester si près de cet appareil. Elle était tellement fatiguée qu'elle s'en moquait, et tellement en colère contre elle-même d'avoir manqué la piqûre d'aiguille sur le cuir chevelu d'Andy Rosen qu'elle aurait accueilli cette punition presque volontiers. Trois heures de l'examen le plus compliqué que Sara ait jamais accompli de sa vie n'avaient rien révélé d'autre chez le jeune homme. À partir de là, elle avait effectué le même examen détaillé chez William Dickson, en priant Carlos et Jeffrey de suivre ses moindres gestes, pour s'assurer une triple vérification de tout ce qu'elle faisait.

Elle avait passé encore une heure de plus, les yeux collés au microscope, à étudier les morceaux de cuir chevelu d'Ellen Schaffer que l'on avait récupérés sur les lieux du crime. À ce stade, Tolliver avait réussi à convaincre Sara que même si les preuves n'avaient pas été endommagées, empêchant toute détection, elle était trop fatiguée pour les retrouver. Elle avait besoin de rentrer chez elle et de s'accorder un peu de sommeil. Il lui avait promis qu'après qu'elle se serait un peu reposée, il la ramènerait en voiture à la morgue, afin de tout passer en revue une fois encore. L'idée lui avait paru bonne, sur le moment, mais la culpabilité et le besoin de réponses avaient empêché Sara de même songer à fermer les yeux. Elle avait manqué un élément crucial dans cette affaire et, s'il n'y avait eu Brock, Andy Rosen aurait été incinéré, ce qui aurait détruit tout espoir pour que Sara découvre le moindre élément prouvant le meurtre.

Le minuteur du four sonna, et elle en sortit un plat de poulet avec des pâtes, sachant, avant même de retirer le film plastique, qu'elle serait incapable de rien avaler. A l'odeur, même les chiens levèrent le nez, et elle envisagea d'emporter le plat jusqu'à la poubelle, dehors, avant que la paresse ne l'emporte, et elle le jeta dans la poubelle située sous l'évier.

Le réfrigérateur n'avait pas grand-chose à lui offrir, mis à part une mandarine ratatinée qui s'était collée à la clayette en verre, et deux tomates fraîches d'origine douteuse. Elle regarda dans le frigo, d'un œil vide, considérant ce choix, jusqu'à ce que son estomac se mette à gargouiller. Finalement, elle décida de manger un sandwich à la tomate, assise dans le coin cuisine, pour pouvoir regarder le lac. Il y eut un roulement de tonnerre, dehors. L'orage les avait suivis depuis Atlanta.

Sara remarqua la rangée d'assiettes et de verres disposés sur l'égouttoir, à côté de l'évier, là où Jeffrey les avait lavés, et, bêtement, des larmes lui vinrent aux yeux. Jamais des fleurs ou de jolis compliments n'arriveraient à rivaliser avec la gentillesse d'un homme se chargeant des tâches domestiques.

— Oh ! mon Dieu !, fit-elle en riant, et elle s'essuya les yeux, en songeant que la privation de sommeil et le stress la transformaient en paquet de nerfs.

Elle songeait à prendre une longue douche et à se laver de la crasse de cette journée, quand on frappa sèchement à la porte d'entrée. Elle se leva en gémissant, supposant que c'était un voisin bien intentionné qui passait recueillir les dernières nouvelles de Tessa. L'espace d'une fraction de seconde, elle pensa faire semblant de ne pas être là, mais s'il y avait une mince chance pour que le voisin en question ait apporté un bon ragoût ou au moins un gâteau, cela suffisait à la convaincre de répondre.

— Devon, dit-elle, surprise de voir le petit ami de Tessa debout sous sa véranda.

— Salut, dit-il en réponse, en fourrant les mains dans ses poches. Il avait un sac marin à ses pieds. C'est pour quoi faire, ce planton ?

Sara adressa un signe de la main à Brad, qui était garé de l'autre côté de la rue, depuis qu'elle était rentrée chez elle.

— Une longue histoire, lui répondit-elle, ne voulant pas faire ressurgir les craintes de Jeffrey.

Devon posa le pied sur son sac marin.

— Sara, je... ?

— Quoi ? s'enquit-elle, et son cœur fit un bond dans sa poitrine, quand elle se rendit compte que quelque chose avait pu arriver à Tessa. Est-elle... ?

— Non, la rassura-t-il, en tendant les mains vers elle, comme s'il allait lui falloir la rattraper, si elle s'évanouissait. Non, je suis désolé. J'aurais dû te le dire. Elle va bien. Je suis revenu pour...

Sara posa la main sur son cœur.

— Mon Dieu ! tu m'as fichu une frousse. Elle lui fit un signe. Tu veux manger quelque chose ? Je n'ai que...

Elle s'arrêta, parce qu'il ne la suivait pas.

— Sara, commença Devon, et puis il baissa les yeux sur son sac. J'ai des affaires de Tessa pour toi. Des trucs qu'elle voulait récupérer.

Sara s'adossa à la porte ouverte, une sensation de picotement dans les cheveux, dans la nuque. Elle comprenait pourquoi il était ici, la raison de ce sac. Il quittait Tessa.

— Tu ne peux pas lui faire ça, Devon. Pas maintenant.

— Elle m'a dit de m'en aller, lui annonça-t-il. Sara ne doutait pas que Tessa lui ait demandé ça, tout comme elle ne doutait pas que sa sœur pensait exactement le contraire.

— C'est la seule chose qu'elle m'ait dite, en deux jours. Des larmes dégoulinèrent sur ses joues. « Va-t'en. » Comme ça. « Va-t'en. »

— Devon...

— Je ne peux pas rester là-bas, Sara. Je ne peux pas la voir comme ça.

— Attends au moins deux semaines, plaida-t-elle, consciente d'être en train de le supplier.

Peu importait ce que lui avait dit Tessa, le départ de Devon à ce stade serait dévastateur.

— Faut que je m'en aille, rappela-t-il, en ramassant le sac d'affaires et en le balançant dans le vestibule.

— Attends, s'écria-t-elle, s'efforçant de le raisonner. Elle t'a seulement demandé de partir pour être certaine que tu avais envie de rester.

— Je suis trop fatigué, c'est tout. Il regarda l'entrée, par-dessus l'épaule de Sara, d'un œil vide. Je devrais avoir mon bébé, là, maintenant. Je devrais être en train de prendre des photos de lui, et d'offrir les cigares.

— Tout le monde est fatigué, lui dit-elle, songeant qu'elle n'avait pas la force de continuer. Laisse passer un peu de temps, Devon.

— Tu sais, vous êtes tellement liés. Vous êtes tous là, à la soutenir, et vous êtes là pour elle, et c'est super, mais... Il s'arrêta, secoua la tête. Moi, ma place n'est pas ici. C'est comme si vous faisiez un mur autour d'elle. C'est un mur épais, impénétrable, qui la protège, qui la rend plus forte. Il s'interrompit de nouveau, le regard planté droit sur Sara. Moi, je n'ai pas ma place là-dedans. Je n'aurai jamais ma place là-dedans.

— Mais si, insista-t-elle.

— Tu le penses vraiment ?

— Bien sûr que je le pense, lui affirma-t-elle. Devon, tu es venu à tous les dîners du dimanche soir, depuis ces deux dernières années. Tessa t'adore. Papa et maman te traitent comme si tu étais leur fils.

— Elle t'a parlé de l'avortement ? lui lança-t-il.

Elle ne savait que répondre. Dès qu'elle avait découvert qu'elle était enceinte, Tessa avait envisagé de se faire avorter, mais cela avait été son choix de garder l'enfant et de commencer de construire une famille avec Devon.

— Ouais, fit-il, lisant la réponse sur son visage. Je le pensais bien.

— Elle était perdue.

— Et toi tu revenais tout juste d'Atlanta, se rappela-t-il. Et elle avait déjà rompu avec ce type.

Sara ne comprenait rien à ce qu'il racontait.

— Dieu punit les gens, déclara-t-il. Il punit les gens quand ils n'agissent pas bien, qu'ils ne Le respectent pas.

— Devon, ne dis pas ça, protesta-t-elle, mais ses pensées filaient à toute vitesse. Tessa n'avait jamais rien confié à Sara concernant un avortement qu'elle aurait subi. Elle voulut lui attraper la main. Entre. Je ne comprends pas ce que tu me racontes.

— Elle aurait pu laisser tomber la fac, reprit-il, en restant sur la véranda. Bon sang ! Sara, pour être plombier, tu n'as pas besoin d'un diplôme universitaire. Elle aurait pu revenir s'installer ici et élever son gosse. C'est pas pour ça que vous l'auriez reniée, vous autres.

— Devon... s'il te plaît.

— Ne lui cherche pas des excuses. Nous vivons tous les conséquences de nos actes. Il lui adressa un regard attristé. Et parfois, d'autres personnes doivent vivre avec ces conséquences, elle aussi.

Devon se retourna, car la voiture de Jeffrey s'immobilisait dans l'allée. Sara s'aperçut que Devon avait garé sa camionnette dans la rue, comme s'il voulait partir en vitesse.

— On se reverra, ajouta-t-il, avec un signe de la main, comme si cette phrase ne signifiait rien à ses yeux.

— Devon, appela-t-elle.

Elle le suivit dans le jardin, mais s'arrêta, car il s'éloignait vers sa camionnette, au pas de course. Elle n'allait pas le pourchasser. Sara devait bien ça à Tessa.

Jeffrey vint à sa rencontre, en regardant Devon partir.

— Qu'est-ce qui ne va pas ?

— Je n'en sais rien, prétendit-elle, mais elle le savait.

Pourquoi sa sœur ne lui avait-elle jamais évoqué cet avortement ? S'était-elle sentie coupable, durant toutes ces années, ou alors Sara, à cette époque, se consacrait-elle trop à sa propre existence pour remarquer ce que traversait sa sœur ?

Jeffrey la raccompagna vers la maison.

— Tu as déjà dîné ? s'enquit-il.

Elle hocha la tête, en s'appuyant contre lui, regrettant qu'il ne puisse faire disparaître ces trois dernières journées. Elle était épuisée, et son cœur saignait pour Tessa, sachant que cet avortement était encore un autre moment où elle n'avait pas été là pour sa sœur.

— Je suis si... Elle chercha le mot, mais rien ne lui vint à l'esprit qui puisse décrire ce qu'elle ressentait.

On l'avait vidée de toute la vie qu'elle avait en elle, jusqu'à la moindre parcelle.

Il la guida dans l'escalier du perron.

— Tu as besoin de dormir un peu.

— Non. Elle l'arrêta. J'ai besoin de retourner à la morgue.

— Pas ce soir, insista-t-il, en dégageant le sac marin du passage, d'un coup de pied.

— Il faut que je...

— Il faut que tu dormes, la coupa-t-il. Tu n'as plus les yeux en face des trous.

Elle savait qu'il avait raison, et elle céda.

— Mais d'abord, j'ai besoin de prendre un bain, dit-elle, en repensant à tout ce qu'elle avait fait à la morgue. Je me sens tellement...

— C'est très bien, dit-il, en lui déposant un baiser sur la tête.

Il la mena vers la salle de bains, et elle resta sans bouger, tandis qu'il la dévêtait, avant de se déshabiller à son tour. En silence, elle le regarda faire couler l'eau, vérifier la température avant de l'aider à entrer sous la douche. Quand il la toucha, elle eut une réaction familière, mais le sexe était bien la dernière chose qu'elle avait à l'esprit, enfin, à ce qu'il lui semblait, et il tint un gant de toilette sous le jet d'eau chaude.

Elle resta immobile sous la douche, le laissa se charger de tout le travail, savourant le fait que quelqu'un s'occupe d'elle. Une part d'elle-même avait l'impression de se réveiller d'un horrible rêve, et il y avait quelque chose de si réparateur, dans son contact, qu'elle se mit à pleurer.

Jeffrey remarqua le changement.

— Ça va ?

Elle se sentit envahie d'un tel besoin qu'elle était incapable de répondre à sa question. A la place, elle se laissa aller en arrière, s'adossa contre lui, souhaitant qu'il comprenne à quel point elle avait besoin de lui. Il hésita, elle lui prit donc la main, la fit lentement remonter le long de son corps, pour qu'il lui prenne le sein dans le creux de la paume, pour sentir les muscles de sa main se contracter quand il suscita en elle les sensations qu'il fallait. Son autre main s'empara de ses fesses, c'était bon d'avoir une partie de lui en elle, et elle en eut le souffle coupé. Elle se sentait affamée, elle voulait tout de lui, mais Jeffrey conserva un rythme lent et sensuel, en prenant son temps, en touchant les moindres parties de son corps avec une intention délibérée. Quand finalement il l'adossa contre le carrelage froid de la douche, elle se sentit revivre, comme si, après s'être trouvée dans le désert pendant des jours, elle avait trouvé une oasis.

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