Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 6 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

— Est-ce qu'Andy sortait beaucoup ? s'enquit-il,…

— Est-ce qu'Andy sortait beaucoup ? s'enquit-il, parce que, si détaillé que fût ce tableau, le garçon semblait avoir omis certaines parties importantes du corps.

— Pas à notre connaissance, répondit Rosen. Nous n'avons jamais vu personne entrer dans sa chambre, mais le garage se trouve sur l'arrière de la maison.

Keller lança un bref regard à son épouse.

— Jill pense qu'il reprenait peut-être de la drogue.

— Nous avons trouvé tout un attirail, dans sa chambre. Il n'attendit pas la question que Rosen était visiblement sur le point de poser. Des carrés de papier alu et une pipe. Impossible d'établir quand il s'en est servi pour la dernière fois.

Jill Rosen s'affaissa, son époux enveloppa sa main dans la sienne et la retint près de sa poitrine. Pourtant, elle paraissait distante à son égard, et Tolliver s'interrogea de nouveau sur l'état de leur couple.

— Dans la chambre, reprit-il, il n'y avait rien d'autre qui indiquerait un problème de drogue.

— Il avait des sautes d'humeur, souligna Keller. Parfois, il devenait très mélancolique. Maussade. Il était difficile de dire si c'était à cause des drogues ou juste une disposition naturelle.

Jeffrey jugea que le moment était bien choisi pour aborder le sujet des piercings d'Andy.

— J'ai remarqué ses piercings. Keller leva les yeux au ciel.

— Il a failli détruire sa mère, avec ça.

— Et se détruire le nez, en plus, ajouta Rosen avec un froncement de sourcils désapprobateur. Je crois qu'il s'était fait poser quelque chose sur la langue, récemment. Il refusait de me le montrer, mais il n'arrêtait pas de mâchonner cette chose.

— Rien d'autre d'inhabituel ? insista Tolliver. Keller et Rosen le considérèrent les yeux grands ouverts, avec un air d'innocence. C'est Keller qui s'exprima pour eux deux.

— A mon avis, il ne lui restait pas grand-chose à percer ! s'écria-t-il, sans vraiment rire.

Jeffrey poursuivit en ce sens.

— Et cette tentative de suicide, en janvier ?

— Rétrospectivement, je ne suis pas sûr qu'il y ait eu une quelconque intention là-dedans, observa Keller. Il savait que Jill allait tomber sur le mot qu'il avait laissé en évidence, en se réveillant ce matin-là. Il avait tout prévu, pour qu'on le trouve avant que les choses ne deviennent irréversibles. Le père d'Andy s'interrompit. Nous en avons conclu qu'il cherchait simplement à attirer notre attention.

Jeffrey attendit que Rosen ajoute quelque chose, mais elle resta les yeux fermés, son corps blotti contre celui de son mari.

— Il lui arrivait quelquefois de jouer la comédie. Il ne réfléchissait pas aux conséquences.

Rosen ne protesta pas. Keller secoua la tête.

— Je ne sais pas, peut-être que je ne devrais pas dire une chose pareille.

— Non, chuchota Rosen. C'est vrai.

— Nous aurions dû nous rendre compte, insista le père. Il devait y avoir quelque chose.

La mort, c'était déjà assez dur comme cela, mais le suicide, c'était toujours particulièrement horrible, pour ceux qui restaient. Soit les survivants s'en voulaient de ne pas avoir perçu les signes, soit ils se sentaient trahis par leur bien-aimé, cet être si égoïste qui les avait abandonnés en les laissant se charger de toutes les conséquences. Tolliver s'imaginait que les parents d'Andy Rosen allaient passer le reste de leurs vies à osciller entre ces deux sentiments.

Rosen se leva, s'essuya le nez. Elle sortit un autre mouchoir en papier de la boîte et se sécha les yeux.

— C est sidérant que vous ayez trouvé quelque chose dans cet appartement, s'étonna-t-elle. Il était tellement fouillis. Elle essaya de se reprendre, mais quelque chose, dans les paroles qu'elle venait de prononcer, lui remit tout en mémoire.

Elle s'effondra lentement, sa bouche se tordit, elle tenta de réprimer ses sanglots, et finalement s'enfouit le visage dans les mains.

Keller posa de nouveau le bras autour de sa femme, l'amena tout près d'elle.

— Je suis tellement désolé, avoua-t-il, et il nicha son visage dans ses cheveux. J'aurais dû être là, ajouta-t-il. J'aurais dû être là.

Ils restèrent ainsi plusieurs minutes, comme si Tolliver, lui, n'était plus là. Il s'éclaircit la gorge.

— Je pensais sortir par-derrière et aller jeter un coup d'œil à l'appartement, si cela ne vous ennuie pas.

Keller fut le seul à lever les yeux. Il hocha la tête, puis il se remit à réconforter sa femme. Jill s'affaissa contre lui. Comme une poupée de chiffons entre ses mains.

Jeffrey se retourna pour sortir, et il tomba nez à nez avec le nu couché d'Andy. Il y avait quelque chose de curieusement familier chez cette femme, qu'il était incapable de situer.

Veillant à ne pas rester là, à regarder bêtement, il se dirigea vers la sortie. Il voulait poursuivre plus avant avec Keller, et découvrir exactement de quoi cet homme ne pouvait pas parler devant sa femme. Il avait aussi besoin de reparler avec Ellen Schaffer. Le fait d'avoir pris un peu de recul par rapport à la découverte du cadavre lui aurait peut-être rafraîchi la mémoire.

Il s'arrêta devant la Mustang, admirant encore sa ligne. Laver la voiture si tôt ce matin, et si peu de temps après la mort d'Andy Rosen, c'était bizarre, mais ce n'était certainement pas un crime. Peut-être Keller avait-il fait cela pour honorer son fils. Peut-être avait-il cherché à dissimuler une preuve, mais il avait du mal à voir ce qui pouvait relier la voiture à cette mort. Mis à part l'agression contre Tessa Linton, il n'était même pas certain qu'un crime ait été commis.

Il se baissa, passa la main sur les sculptures des pneus. La route qui menait à l'aire de stationnement située près du pont était pavée, et l'aire proprement dite était gravillonnée. Même s'ils avaient été en mesure de confronter les sculptures, Andy avait très bien pu accéder au site avec cette voiture une centaine de fois auparavant. Il savait, d'après les rapports de patrouilles, que l'endroit était un lieu de pelotage de premier choix.

Il ouvrit le clapet de son téléphone pour appeler Frank, mais il s'arrêta dans son geste, car il remarqua Richard Carter qui s'engageait dans l'allée en portant un grand fait-tout.

Quand il vit Jeff, le visage de Carter s'illumina d'un large sourire, mais aussitôt il parut se reprendre et afficha une expression empreinte de plus de sérieux.

— Docteur Carter, fit Tolliver, en essayant de prendre un ton aimable. Jeff avait plus important à faire que de le soumettre à des questions indiscrètes, pour qu'ensuite Richard joue les importants sur le campus.

— J'ai préparé un ragoût pour Brian et Jill. Ils sont là ?

Jeff jeta un coup d'œil derrière lui, en direction de la maison, songeant à cette atmosphère oppressante, à l'âpre chagrin qu'éprouvaient désormais les parents du garçon.

— Ce n'est peut-être pas le meilleur moment. Richard fit grise mine.

— Je voulais juste rendre service.

— Ils sont assez bouleversés, poursuivit Jeff, en se demandant comment s'y prendre pour poser à Richard certaines questions concernant Brian Keller sans que cela ait l'air trop flagrant. Sachant comment fonctionnait Carter, il décida d'aborder le sujet sous un autre angle. Avec Andy, vous étiez amis ? lui demanda-t-il, sachant que Richard ne devait avoir que huit ou neuf ans de plus que le garçon.

— Mon Dieu ! non. Il éclata d'un gros rire. Il était étudiant. Mis à part ça, c'était un odieux morveux.

Jeffrey s'était forgé à peu près le même jugement sur Andy Rosen, mais il fut surpris de la véhémence des propos de Carter.

— Mais vous êtes très proche de Brian et de Jill ?

— Oh ! ils sont formidables, s'écria l'autre. Tout le monde s'apprécie, sur le campus. La faculté, c'est une petite famille.

— Ouais, acquiesça Tolliver. Brian m'a l'air d'un vrai père de famille.

— Oh ! oui, en effet, renchérit Richard. Et le meilleur père du monde pour Andy. J'aurais aimé avoir un père comme lui. Il y eut dans le ton de sa voix une pointe de surprise, et Tolliver sentit que Carter venait de comprendre qu'on le soumettait à une forme d'interrogatoire. Cette prise de conscience allait de pair avec une sensation de pouvoir, et l'universitaire arbora un petit sourire satisfait, s'attendant à ce que Jeffrey l'interroge sur quelques ragots.

Ce dernier mit carrément les pieds dans le plat.

— Ils ont l'air de former un bon couple. Richard eut un rictus asymétrique.

— Vous pensez ? Tolliver ne releva pas, et l'autre n'en eut pas l'air mécontent. Eh bien, reprit Richard, je n'aime pas répandre des rumeurs...

Tu parles, pensa Jeffrey.

— Et puis, ce n'était qu'une... une rumeur. Je n'ai jamais rien constaté qui me permette d'y ajouter foi, mais je peux vous dire que Jill s'est comportée très bizarrement avec Brian, au cours de la dernière fête de Noël du département.

— Vous appartenez tous au même département ?

— Comme je le disais, lui rappela-t-il, un petit campus.

Jeffrey le dévisagea en silence, et son interlocuteur n'avait guère besoin de plus d'encouragement.

— Une rumeur a circulé, il y a de ça un certain temps.

Apparemment, il espérait que Jeffrey lui dise quelque chose. Donc ce dernier ponctua d'un « oui ? ».

— Remarquez, rien qu'une rumeur. Il marqua un temps d'arrêt, comme un vrai professionnel du spectacle. Au sujet d'un étudiant. De nouveau, un temps d'arrêt. Enfin, d'une étudiante.

— Une liaison ? hasarda Tolliver, même si cela n'avait rien d'inimaginable. Et ce pouvait fort bien être un sujet dont Keller n'aurait eu aucune envie de parler en présence de sa femme, surtout si Jill Rosen était déjà au courant de la chose. À en juger par son expérience personnelle, Tolliver savait que le simple fait d'entendre Sara prononcer ne serait-ce qu'une allusion aux circonstances qui avaient mis un terme à leur mariage lui donnait l'impression de se retrouver les pieds ballant dans le vide, au-dessus du Grand Canyon du Colorado. Connaissez-vous le nom de la jeune fille ?

— Aucune idée, mais à en croire cette rumeur, quand Jill a découvert l'affaire, l'étudiante a demandé son transfert ailleurs.

Jeffrey resta dubitatif, il en avait assez de ces gens qui se faisaient prier pour dire la vérité.

— Vous souvenez-vous de quoi elle avait l'air ? Sa matière principale, c'était quoi ?

— Je ne suis pas certain que cette fille ait jamais existé. Comme je l'ai dit, ce n'était qu'une rumeur. Richard se rembrunit. Et maintenant j'ai mauvaise conscience d'en avoir parlé en dehors de la fac.

— Richard, s'il y a quelque chose que vous ne me dites pas...

— Je vous ai raconté tout ce que je savais. Ou tout au moins ce que j'ai entendu. Comme je disais...

— Ce n'était qu'une rumeur, compléta Jeff.

— Vous aviez autre chose ? s'enquit l'universitaire, avec une moue assez exagérée.

Il décida d'esquiver.

— C'est gentil à vous de leur avoir apporté à manger.

La bouche de Richard retomba.

— Quand ma mère est décédée, il y a quelques années, je sais qu'avoir des gens qui m'apportaient des choses, c'était comme un rayon de soleil dans cette période qui a été incontestablement la plus noire de ma vie.

Tolliver se répéta mentalement les paroles de Richard, et toutes sortes de signaux d'alarme se déclenchèrent.

— Chef ? s'enquit Carter.

— Rayon de soleil, fit-il. Maintenant, il savait ce qu'il y avait de si familier dans le dessin lubrique d'Andy Rosen. Le modèle du tableau avait un soleil tatoué autour du nombril.

Une voiture de patrouille et la Ford Taurus banalisée de Frank Wallace étaient garées devant la résidence universitaire d'Ellen Schaffer. Tolliver s'arrêta. Il n'avait appelé aucun de ces deux véhicules.

« Merde ! », lâcha-t-il, en s'immobilisant dans l'espace libre à côté de la Taurus de Frank. Il avait compris qu'il s'était produit quelque chose, avant même de voir les deux filles sortir de la résidence, se tenant par la taille, en larmes.

Il courut vers le bâtiment, monta les marches quatre à quatre. Keyes House avait brûlé, voici quelques années, mais l'université l'avait remplacée par une réplique quasi à l'identique de la vieille demeure, qui datait d'avant la guerre de Sécession, avec ses salons très solennels situés en façade et une grande salle à manger où l'on pouvait asseoir trente personnes. Frank l'attendait debout dans l'un des deux salons.

— Chef, fit-il, en l'invitant à entrer dans la salle. On a essayé de t'appeler.

Jeffrey sortit son téléphone de sa poche. Le niveau de charge de la batterie était correct, mais il y avait certaines zones dans le coin où on ne captait pas le signal.

— Que s'est-il passé ? demanda-t-il.

Frank ferma les portes coulissantes escamotables, pour plus de discrétion.

— Elle s'est fait sauter la tête.

— Putain ! jura Tolliver. Il connaissait la réponse à la question suivante, mais éprouvait quand même le besoin de la poser. Schaffer ?

Frank opina.

— Geste volontaire ? Frank baissa la voix.

— Après hier, qui peut savoir ?

Jeffrey s'assit à l'angle du canapé, sentant à nouveau la peur monter. Deux suicides en autant de jours, ce n'était pas inédit, mais les coups de couteau qu'avait reçus Tessa Linton projetait une ombre sur tout ce qui se passait autour du campus.

— Je viens de parler à Brian Keller, le père d'Andy Rosen.

— C'était son beau-fils ?

— Non, le garçon avait pris le nom de sa mère. Devant l'air troublé de Frank, il précisa. Ne me pose pas la question. Keller est le père biologique du garçon.

— Très bien, acquiesça Frank, sans se départir de son air perplexe. L'espace d'une fraction de seconde, Jeffrey aurait aimé avoir Lena sous la main, au lieu de Frank. Non que ce dernier soit un mauvais flic, mais Lena était plus intuitive, et elle et lui savaient comment fonctionner ensemble. Frank était ce qu'il appelait un détective, autrement dit il était meilleur quand il s'agissait d'user ses semelles à suivre certaines pistes, plutôt qu'à effectuer les acrobaties mentales qui permettaient de résoudre une affaire.

Il approcha de la porte battante qui menait à la cuisine, pour s'assurer qu'aucune oreille indiscrète ne surprendrait leurs propos.

— Richard Carter m'a dit...

Frank lâcha un borborygme. Jeffrey ne savait pas trop si c'était à cause des tendances sexuelles de l'universitaire ou de sa personnalité quelque peu odieuse. Pour lui, seule la dernière hypothèse était acceptable, mais il avait compris depuis belle lurette que Frank ne changerait rien à ses petites habitudes.

— Carter est au courant des potins du campus, reprit-il.

— Et qu'est-ce qu'il t'a appris ? lâcha Frank, sur un ton plus modéré.

— Que Keller avait une liaison avec une étudiante.

— Je comprends, fit Frank, sur un ton qui signifiait justement le contraire.

— Je veux que tu creuses un peu autour de Keller. Que tu fouilles un peu dans sa formation, les tenants et les aboutissants. Voyons si cette rumeur est fondée.

— Tu penses que son fils a découvert une liaison et que le père lui a fermé le bec pour que sa femme ne soit pas au courant ?

— Non, rectifia Tolliver. Richard m'a assuré que Jill Rosen était au courant.

— Pour autant qu'on puisse se fier à cette tantouze.

— Boucle-la, Frank, lui ordonna-t-il. Si Keller avait une liaison, ça pourrait très bien coller avec le suicide. Peut-être que son fils n'a pas pu pardonner à son père, donc il a sauté du pont pour le punir. Ce matin, les parents étaient en train de se disputer. Jill Rosen a sorti à Brian Keller qu'il ne s'était jamais soucié d'Andy, quand il était en vie.

— Elle a très bien pu dire ça simplement par méchanceté. Tu sais comment sont les femmes, parfois.

Tolliver n'allait pas débattre sur le sujet.

— Rosen m'a paru assez lucide.

— Tu crois qu'elle a pu commettre un acte pareil ?

— Qu'aurait-elle eu à y gagner ?

La réponse de Frank fut la même que celle qu'avait eue Tolliver.

— J'en sais rien.

Jeff regarda la cheminée, regrettant à nouveau de ne pas avoir Lena ou Sara sous la main pour évoquer tout cela avec elles.

— Si je fous la merde avec les parents du garçon, alors qu'il s'est réellement suicidé, je suis bon pour des poursuites.

— C'est pas faux.

— Va me vérifier si Keller était réellement à Washington quand c'est arrivé, ajouta-t-il. Pose discrètement quelques questions sur le campus et vois si tu peux étayer cette rumeur.

— Les vols sont assez faciles à vérifier, expliqua Frank, en sortant son carnet de notes. Je peux poser des questions sur cette liaison, mais là-dessus la gamine serait probablement meilleure que moi.

— Lena n'est plus flic, Frank.

— Elle pourrait filer un coup de main. Elle est déjà sur place. Elle connaît probablement quelques étudiants.

— Elle n'est plus flic.

— Ouais, mais...

— Mais rien du tout, s'écria Jeff, lui coupant la parole. La veille, à la bibliothèque, Lena avait prouvé que cela ne l'intéressait absolument pas de filer un coup de main. Jeffrey lui avait fourni plusieurs occasions de parler à Jill Rosen, mais elle était restée bouche close, sans même offrir le moindre réconfort à la psychothérapeute.

— Et concernant Schaffer ? Quelle est sa place dans tout ça ?

— Il y avait un tableau, lui signala Tolliver, et il lui décrivit en détail le dessin du salon des Keller-Rosen.

— La mère avait ce truc-là accroché au mur ?

— Et elle était fière de lui, me semble-t-il, alors que sa propre mère lui aurait fichu des coups avec cette toile, avant d'y flanquer le feu avec le bout d'une de ses cigarettes. Tous deux m'ont affirmé que leur fils ne voyait plus personne.

— Peut-être qu'il leur disait pas.

— Peut-être, admit-il. Mais si Schaffer avait des relations sexuelles avec Andy, pourquoi ne l'a-t-elle pas reconnu, hier ?

— Elle a vu que son cul, lâcha Frank. Si c'était Carter qui l'avait pas reconnu, là, j'aurais eu des soupçons.

Jeffrey accueillit cette réflexion par un coup d'œil de mise en garde.

— Très bien, fit l'autre en levant les mains. Enfin, à vue de nez, elle était quand même troublée. Il se trouvait quinze mètres en contrebas. Qu'est-ce qu'elle était censée reconnaître ?

— Exact, concéda Jeff.

— Tu crois qu'il pouvait s'agir d'une espèce de pacte au suicide ?

— Ils l'auraient fait ensemble, pas à une journée de distance, releva-t-il. Est-ce qu'on a pu tirer quelque chose de la lettre d'Andy ?

— Tout le monde a posé les doigts dessus, y compris la mère, souligna Frank, et Jeff se demanda s'il y avait une plaisanterie là-dessous.

— Si c'était un pacte, le mot en ferait mention.

— Peut-être qu'Andy a rompu avec elle, suggéra Wallace. Donc elle lui rend la monnaie de sa pièce en le poussant du haut du pont.

— Tu crois qu'elle aurait eu assez de forces pour ça ? s'enquit-il, et Frank haussa les épaules. J'achète pas, fit Jeffrey. Les filles n'ont pas ce genre d'impulsion.

— C'est pas comme si elle avait pu demander le divorce.

— Fais gaffe, le prévint Tolliver, qui prit cette dernière remarque pour lui. Il poursuivit, avant que son adjoint n'ait eu le temps de s'excuser, ce qui aurait été gênant pour l'un et l'autre. Les jeunes filles n'agissent pas comme ça, rectifia-t-il. Elles font honte au garçon, ou alors elles mentent à son sujet avec ses copains, ou elles tombent enceintes, ou alors elles avalent une poignée de pilules...

— Ou alors elles se font sauter la cervelle ? l'interrompit l'autre.

— Tout cela supposerait qu'Andy Rosen ait été assassiné. Pourtant, il a quand même très bien pu se suicider.

— Tu as quelque chose à ce sujet ?

— Brock a effectué un prélèvement sanguin ce matin. Il va falloir attendre le retour du rapport du labo, demain. Pour le moment, on ne détient aucune preuve d'un coup fourré. Tessa reste la seule raison qui nous pousse à trouver tout ça curieux, et qui peut savoir s'il y a un lien ?

— Une putain de coïncidence, en tout cas, s'il y a pas de lien.

— Je vais laisser mariner Keller une journée, ensuite je vais l'attaquer de front pour voir ce qu'il sait. Il y avait quelque chose qu'il voulait me révéler ce matin, dont il refusait de parler devant sa femme. Peut-être qu'après l'autopsie que va pratiquer Sara ce soir, on aura d'autres éléments pour avancer.

— Elle rentre ce soir ?

— Ouais. Je vais la chercher cet après-midi.

— Elle va bien ?

— Moment difficile, résuma-t-il, pour clore le sujet. Où est Schaffer ?

— Par là, lui répondit-il, en ouvrant les portes coulissantes. Tu veux commencer par parler avec sa colocataire ?

Tolliver allait refuser, mais quand il vit la jeune femme en larmes assise sur le rebord de la fenêtre au bout du vestibule, il changea d'avis. Elle était entourée de deux jeunes filles, qui la soutenaient. Elles auraient pu être deux copies carbone l'une de l'autre, avec leurs cheveux blonds et leurs yeux bleus. Et l'une comme l'autre auraient pu passer pour des sœurs d'Ellen Schaffer.

— M'dame, fit-il, en tâchant de prendre un ton consolateur. Je suis le chef Tolli...

La jeune femme l'interrompit en éclatant en sanglots.

— C'est si horrible ! s'écria-t-elle. Elle allait très bien, encore ce matin.

Jeffrey lança un regard à Wallace.

— C'est la dernière fois que vous l'avez vue ? Elle hocha la tête, tel un bouchon au bout d'une ligne de pêcheur. C'était à quelle heure ?

— À huit heures, lui dit-elle, et il calcula qu'à cette heure-là, il était avec les Keller-Rosen.

— Je devais me rendre en classe, continua-t-elle. Ellen m'a dit qu'elle allait rester au lit. Elle était tellement bouleversée, à cause d'Andy...

— Elle connaissait Andy Rosen ?

A ces mots, elle éclata de nouveau en sanglots, qui lui secouèrent tout le corps.

— Non ! gémit-elle. C'est ça qui était si tragique. Il était dans sa classe d'art, et elle ne le connaissait même pas !

Tolliver échangea un regard avec son adjoint. Souvent, dans le travail de policier, on tombait sur des gens qui se sentaient bien plus proches de la victime d'un crime que lorsque celle-ci était encore en vie. Dans le cas d'Andy, un suicide supposé, le caractère mélodramatique de la situation s'en trouvait encore accentué.

— Donc, reprit-il, vous avez vu Ellen à huit heures ? Est-ce que quelqu'un d'autre l'a croisée ?

L'une des jeunes filles qui se tenaient à côté de la colocataire intervint.

— Nous avons toutes des cours qui démarrent tôt.

— Ellen aussi ?

Toutes trois opinèrent ensemble.

— Tout le monde, dans le bâtiment, précisa l'une des trois.

— Quelle était sa matière principale ? voulut-il savoir, en se demandant si la jeune fille était liée à Keller d'une manière ou d'une autre.

— La biologie cellulaire, lui indiqua la troisième. Elle était censée remettre ses travaux pratiques demain matin.

— Est-ce qu'elle avait des cours avec le professeur Keller ?

Elles secouèrent toutes la tête.

— C'est le père d'Andy ? fit l'une d'elles. Mais il ne lui apporta pas la réponse.

Au lieu de quoi, il se tourna vers son adjoint.

— Procurons-nous des copies de son emploi du temps et voyons à quels cours elle assistait depuis qu'elle était ici. Puis il s'adressa aux filles. Est-ce qu'Ellen sortait avec quelqu'un en particulier ?

— Hum ! commença la première, en consultant du regard ses voisines, l'air tendu. Avant qu'il ait pu l'inciter à parler, elle lui répondit. Ellen voyait un tas de garçons différents. Elle souligna le mot « un tas », ce qui avait l'air d'impliquer qu'ils étaient des milliers.

— Aucun d'eux ne nourrissait de rancune à son égard ?

— Bien sûr que non, se défendit la première. Tout le monde l'aimait.

— Est-ce que l'une d'entre vous aurait vu un individu suspect tournant autour de cette maison ce matin ?

Toutes trois secouèrent de nouveau la tête. Il se tourna vers Frank.

— Tu as fait un peu de porte-à-porte ?

— Elles étaient presque toutes déjà sorties. On est en train de les voir une par une. Personne n'a entendu le coup de feu.

Tolliver haussa le sourcil de surprise, mais ne commenta pas devant les jeunes filles.

— Merci de nous avoir accordé un peu de votre temps, leur dit-il, et il remit à chacune sa carte, dans l'éventualité où elles penseraient à quoi que ce soit d'autre qui serait de nature à leur être utile.

C'est seulement lorsque Wallace le conduisit dans les couloirs qui menaient à la chambre de Schaffer, située au rez-de-chaussée, qu'il le questionna.

— Elle s'est servie de quoi ?

— Une Remington 870.

— Une Wingmaster ? s'étonna-t-il, en se demandant ce qu'une jeune fille comme Ellen Schaffer fabriquait avec une arme pareille. Ce fusil à pompe était l'une des armes les plus couramment utilisées par les forces de police.

— Elle faisait du tir au pigeon, lui expliqua-t-il. Au sein de l'équipe de tir.

Tolliver se rappela vaguement que le Grant Tech avait une équipe de tir, mais il ne parvenait toujours pas à associer cette blonde accorte qu'il avait croisée la veille avec une tireuse au skeet.

Frank lui désigna une porte close.

« C'est là. »

Tolliver ne savait pas à quoi s'attendre en entrant dans la chambre d'Ellen Schaffer, mais quand il eut ce spectacle devant les yeux, il resta bouche bée. La jeune femme était étendue sur le canapé, les jambes autour du canon du fusil à pompe. L'arme était pointée vers la tête - ou vers ce qu'il en restait.

Une odeur forte lui démangea les yeux.

« C'est quoi, cette odeur ? »

Wallace désigna l'ampoule nue au-dessus du bureau. Un morceau de cuir chevelu était resté collé au verre dépoli, et il était en train de cuire sous la chaleur, libérant un filet de fumée qui montait vers le plafond.

Jeffrey se couvrit la bouche et le nez de la main, pour essayer de masquer l'odeur. Il se rendit à la fenêtre, qui était ouverte d'une trentaine de centimètres. Jetant un œil sur l'arrière du bâtiment, il avisa une pelouse, avec un belvédère et une aire où s'asseoir. Au-delà, c'était la forêt de l'État. Une piste que la moitié des gamins du campus devaient utiliser conduisait dans les bois.

— Où est Matt ?

— Il s'occupe du porte-à-porte, lui signala-t-il.

— Fais-lui prélever d'éventuelles empreintes de pas sous cette fenêtre.

Frank ouvrit le clapet de son téléphone portable et passa l'appel, tandis que Jeffrey étudiait la fenêtre centimètre par centimètre. Au bout d'une minute d'un examen minutieux, il n'avait rien trouvé. Ce fut seulement quand il allait se retourner que la lumière vint jouer sur une trace de gras, près du loquet.

— Tu as vu ça ? réagit-il.

Frank s'approcha, s'agenouilla pour mieux voir.

— De l'huile ? demanda-t-il, puis il désigna le bureau, à côté du canapé. Une brosse métallique pour culasse de fusil, une pièce de tissu et une petite bouteille d'huile Elton de nettoyage pour fusil étaient posées dessus. Sur le sol, un chiffon, qui avait visiblement servi à nettoyer le canon de l'arme, était roulé en boule.

— Elle a nettoyé son fusil avant de se tirer dessus ? s'enquit Jeffrey, songeant que ce serait bien la dernière chose qu'il ferait.

Frank haussa les épaules.

— Peut-être qu'elle voulait s'assurer qu'il fonctionne bien.

— Tu crois ? lui dit-il, posté debout devant le canapé. Ellen Schaffer portait un jean rose serré et un t-shirt coupé court. Elle était pieds nus, son orteil pris dans le mécanisme de la détente. Autour du nombril, le tatouage de soleil était bien visible, sous une éclaboussure de sang. Ses mains reposaient sur le canon du fusil, probablement pour le maintenir pointé vers sa tête.

Tirant un stylo de sa poche, il écarta la main. La paume était propre, pas de sang au point de contact avec l'acier, ce qui signifiait que Schaffer avait la main sur l'arme au moment où elle s'était tiré dessus. Ou quand on lui avait tiré dessus. Un examen de l'autre main révéla la même chose.

Coincée entre les coussins du canapé, il y avait une douille qui avait été éjectée de la chambre du fusil à l'instant où l'on avait pressé sur la détente. Il la repoussa, toujours avec son stylo, en se demandant ce qui clochait. Il examina les fines cannelures du canon pour s'en assurer.

— Elle a un fusil calibre douze et elle s'est servie d'une cartouche calibre vingt.

Frank le dévisagea un moment.

— Pourquoi elle a utilisé du vingt ?

Jeff se leva, en secouant la tête. La circonférence d'un canon était plus importante que celle de la balle. L'une des choses les plus dangereuses que l'on puisse faire avec un fusil, c'était de le charger avec les mauvaises munitions. Les fabricants avaient normalisé la couleur des enveloppes de cartouche par catégories, justement pour éviter ce genre d'erreur.

— Depuis combien de temps s'exerçait-elle au sein de l'équipe de skeet ?

Frank sortit son carnet et le tourna à la bonne page.

— Depuis cette année. Sa colocataire m'a signalé qu'elle voulait s'inscrire au décathlon.

— Elle est daltonienne ? s'enquit Jeff. La cartouche jaune vif était difficile à confondre avec la verte du calibre vingt.

— Je peux vérifier. Et il le nota.

Jeffrey examina l'extrémité du canon, en retenant son souffle quand il s'en approcha de près.

— Elle a installé dedans un étrangleur spécial skeet, remarqua-t-il. L'étrangleur réduisait le diamètre du canon, de façon à mieux y loger la cartouche de dimension inférieure. Ça ne colle pas.

— Regarde donc le mur, lui conseilla son adjoint. Il s'exécuta en contournant la flaque de sang, à côté de la tête du canapé, pour étudier le mur de près, derrière le corps. La déflagration avait emporté la plus grande partie du crâne, et projeté des fragments contre le mur, à grande vitesse.

Jeffrey plissa les paupières, tâchant de comprendre ce que signifiaient ce sang et cette matière tissulaire qui criblaient le mur blanc. Les plombs y avaient creusé plusieurs grands trous, et quelques-uns avaient traversé jusque dans la chambre voisine.

— Il y a quelqu'un dans l'autre pièce ? demanda-t-il, en prononçant mentalement une petite prière pour remercier le Seigneur que personne ne s'y soit trouvé quand on avait pressé sur la détente.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire, précisa Frank. Tu as vu ce qu'il y a sur le mur ?

— Attends une minute, fit Tolliver. Il scruta le mur, jusqu'à ce qu'il s'aperçoive que quelque chose lui rendait son regard.

Le globe oculaire d'Ellen Schaffer était enchâssé dans le Placoplâtre.

« Seigneur ! » murmura-t-il, en se détournant. Il retourna à la fenêtre, il avait envie de l'ouvrir, pour dissiper l'odeur. Il aurait dû venir parler à Ellen Schaffer plus tôt. Peut-être serait-elle encore en vie, s'il avait commencé par venir ici. Il se demanda ce qui avait pu encore lui échapper. La différence de calibre sur le fusil était suspecte, mais tout le monde pouvait se tromper, surtout quand la personne se figurait bien qu'elle n'aurait guère à faire le ménage derrière. Mais, là encore, tout cela avait pu faire l'objet d'une mise en scène. Le prochain mort aurait-il une cible peinte sur la tête ?

— Quand l'ont-ils découverte ?

— Il y a environ une demi-heure, lui répondit son adjoint en sortant son mouchoir pour s'en tamponner le front. Ils n'ont rien touché. Juste fermé la porte avant de nous appeler.

— Seigneur! répéta Tolliver, en tirant son propre mouchoir de sa poche. Il jeta de nouveau un coup d'œil au bureau.

— Voilà Matt, l'avertit Frank, et Jeff vit Matt sortir dans le jardin sur l'arrière, mains dans les poches, en train d'inspecter le sol, à la recherche de tout ce qui semblerait anormal. Il s'arrêta devant un endroit bien précis et s'agenouilla pour mieux voir.

— Quoi ? lança Tolliver, juste au moment où le portable de Frank se mettait à sonner.

Matt éleva la voix, pour se faire entendre.

— On dirait une flèche.

— Une quoi ? hurla Jeffrey, se disant qu'il n'avait guère de temps pour ce genre de bêtises.

— Une flèche, répéta l'autre. Comme si quelqu'un l'avait tirée, pour la planter dans la terre.

— Chef, intervint Frank, en tenant le téléphone contre sa poitrine.

Jeffrey s'adressa encore à Matt.

— Tu es sûr ?

— Viens voir toi-même, proposa Matt. Ça en a vraiment l'air.

Frank répéta.

— Chef ?

— Quoi, Frank ? fit sèchement Tolliver.

— L'une des empreintes digitales relevées dans l'appartement d'Andy Rosen a donné une correspondance au fichier informatique.

— Ah ouais ? s'écria Jeffrey.

Frank secoua la tête. Il regarda par terre, puis il parut se raviser.

— Ça ne va pas te plaire.

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