Slaughter Karin - A Froid
Chapitre 9
Jeffrey se trouvait dans le couloir de la salle d'interrogatoire, il attendait Frank. Il était resté dans la pièce d'observation, à suivre les faits et gestes de Lena au travers du miroir sans tain, mais la manière qu'elle avait de ne pas détacher les yeux du miroir le mettait mal à l'aise, quand bien même il savait qu'elle ne pouvait voir au-delà.
Il avait emmené Frank à l'appartement de la jeune femme ce matin, dans l'espoir de lui faire entendre raison. La nuit précédente, il s'était répété dans sa tête la manière dont les choses se dérouleraient. Ils allaient s'asseoir, tous les trois, et causer, peut-être boire un café, et tâcher de démêler ce qui était en train de se passer. Ce plan était parfait - sauf qu'Ethan White s'était retrouvé au beau milieu.
— Chef, lui glissa Frank, à voix basse. Il avait deux tasses de café en mains, et Tolliver en prit une, alors que son organisme avait déjà absorbé suffisamment de caféine pour lui transformer les poils des bras en capillaires vibratiles.
— Le fichier est sorti ? s'enquit-il. Les empreintes digitales de la tasse dans laquelle Ethan avait bu ne leur avaient pas été d'une grande aide, mais son nom et son permis de conduire avaient finalement suffi, et ils avaient décroché la timbale. Non seulement Ethan White avait un casier, mais il était sous contrôle judiciaire, en ville même. Diane Sanders, son contrôleur, allait leur apporter le casier de White.
— J'ai demandé à Maria de nous l'envoyer directement ici, précisa Frank, en buvant une gorgée de son café. Est-ce que Sara a dégotté quelque chose sur le gosse, Rosen ?
— Non, fît Jeff. Sara avait pratiqué l'autopsie sur Andy Rosen juste après en avoir terminé avec Ellen Schaffer. Le corps ne leur avait pas réservé de révélations fracassantes, et du coup, mis à part les soupçons de Jeff et de Sara, rien ne les orientait vers un meurtre.
— Pour Schaffer, c'est un homicide, il n'y a aucun doute. Mais pas moyen de relier les deux. On ne voit pas le lien, c'est tout.
— Et Tessa ?
Il haussa les épaules, son cerveau tournait à toute vitesse, histoire, là aussi, de repérer un lien qui aurait un sens. Il avait maintenu Sara éveillée la quasi-totalité de la nuit, à essayer de comprendre la nature du rapport entre les trois victimes. Et finalement, dix bonnes minutes s'étaient écoulées avant qu'il ne se rende compte qu'elle avait fini par tomber de sommeil à la table de la cuisine.
Frank regarda par la petite vitre de la porte de la salle d'interrogatoire, observant Lena.
— Elle t'a dit quelque chose ?
— Je n'ai même pas essayé, reconnut-il. Surtout, il ne savait pas quoi lui demander. Il avait été sous le choc, en découvrant Ethan dans sa chambre, quand ils avaient forcé sa porte, et ensuite, comme Lena mettait du temps à sortir de la salle de bains, il avait eu une peur bleue. L'espace d'une fraction de seconde, il avait eu la certitude qu'elle gisait par terre, morte. Il n'oublierait pas de sitôt la panique qu'il avait éprouvée avant qu'elle ne sorte enfin de là, ou l'horreur, quand il s'était aperçu que non seulement elle avait permis à ce môme de la frapper, mais qu'en plus elle le couvrait.
— Cela ne ressemble pas à Lena, observa Frank.
— Il est en train de se mijoter quelque chose, confirma-t-il.
— Tu crois qu'elle a laissé cette petite frappe la cogner ? s'indigna son adjoint.
Il avala une gorgée de café, songeant au seul aspect qu'il n'avait pas envie d'envisager.
— Tu as vu son poignet ?
— M'a l'air salement amoché, opina Frank.
— Tout ça ne me plaît pas.
— Voilà Diane, annonça l'autre.
Diane Sanders était une femme de taille et de corpulence moyennes, avec les plus beaux cheveux gris que Jeffrey ait jamais vus. En surface, elle n'avait rien de très remarquable, mais elle avait un sex-appeal qui ne laissait personne indifférent, et qui le cueillait toujours à froid. Elle était très bonne dans son métier et, en dépit de sa charge de travail, elle savait tenir à l'œil tous ses condamnés en liberté conditionnelle.
Elle alla droit au but.
— Vous avez White ici ?
— Non, admit Tolliver, et il le regrettait.
Lena avait voulu s'assurer qu'on relâche Ethan et qu'on le laisse prendre le large avant qu'elle ne quitte l'appartement avec Jeffrey et Frank.
Diane parut soulagée.
— Rien que ce week-end, trois de mes gars se sont retrouvés sous les verrous, et j'ai dû m'enterrer dans la paperasse. Je n'ai vraiment pas besoin que celui-là vienne me causer des ennuis supplémentaires. Non, surtout pas celui-là. Elle lui tendit un épais dossier. Pourquoi le recherchez-vous ?
— Je ne sais pas au juste, reconnut-il, en tendant son café à son adjoint, afin de pouvoir ouvrir le dossier. La première page était une photo en couleurs d'Ethan White, qui remontait à l'époque de sa dernière arrestation. La tête et le visage étaient rasés de près, mais grosso modo, il ressemblait encore au voyou dont il conservait le souvenir, après leurs premières rencontres. Le regard était éteint, fixait l'objectif comme s'il voulait être certain que celui qui poserait les yeux sur ce cliché y lirait la menace qu'il représentait.
Jeffrey retourna la photo, continua, chercha le deuxième procès-verbal d'arrestation d'Ethan. Il passa tous les détails en revue, avec l'impression qu'on venait de le cogner en plein dans les tripes avec une brique.
— Ouais, fit Diane, lisant son expression, et depuis il s'est montré parfaitement impeccable, propre. S'il s'en tient à cette bonne conduite, il sortira de sa liberté conditionnelle dans moins d'un an.
— Vous en êtes certaine ? s'étonna-t-il, en captant quelque chose dans le ton de sa voix.
— Autant que je sache, confirma-t-elle. Je suis passée le contrôler à l'improviste, quasiment toutes les semaines.
— Apparemment, vous cherchiez quelque chose, releva-t-il. De la part de Diane, qu'elle se donne la peine de faire des visites surprises à White, c'était assez éloquent. Elle essayait de le surprendre à mijoter quelque chose.
— Je m'assure simplement qu'il reste net, constata-t-elle, tristement.
— Il donne dans la drogue ? s'enquit Frank.
— Toutes les semaines, je le fais pisser dans un godet, mais ces types ne touchent jamais à la drogue eux-mêmes. Ils ne boivent pas, ils ne fument pas. Elle marqua un temps. Pour eux, tout est soit une force, soit une faiblesse. Force, contrôle, intimidation... c'est l'adrénaline qu'ils en tirent qui les fait kifer.
Jeffrey reprit sa tasse et passa le dossier à Frank, songeant que, par ces mêmes propos, Diane aurait aisément pu évoquer le cas de Lena, et non celui d'Ethan. Il se faisait du souci pour son ancienne collègue, mais à présent, il avait peur qu'elle ne se soit embarquée dans une histoire dont elle ne pourrait plus jamais se dépêcher.
— Il fait tout bien comme il faut, reprit Diane. Il a suivi des cours de maîtrise de la colère...
— À la fac ?
— Non, lui expliqua-t-elle. Dans les services de santé du comté. Je ne crois pas qu'ils aient franchement besoin de ça, au Grant Tech.
Jeffrey lâcha un soupir. Cela ne coûtait rien de poser la question.
— Qui avez-vous, là-dedans ? voulut-elle savoir, en jetant un coup d'œil par la vitre. Jeffrey savait qu'elle ne pouvait entrevoir Lena que de dos.
— Merci pour le dossier, lui répliqua-t-il.
Elle saisit le message et détourna les yeux de la vitre de communication.
— Pas de problème. Faites-moi savoir si vous dénichez quelque chose sur le compte de cet oiseau. Il prétend qu'il a viré sa cuti, mais chez ces gars-là, c'est jamais vrai.
— Quel genre de menace représente-t-il, d'après vous ?
— Pour la société ? Elle haussa les épaules. Pour les femmes ? Elle pinça les lèvres. Elle l'éclaira. Lisez le dossier. C'est la partie émergée de l'iceberg. Mais je n'ai pas besoin de vous le préciser. Elle désigna la porte. Si c'est sa petite amie, là-dedans, alors il faut qu'elle s'éloigne de lui.
Jeffrey ne put qu'opiner de la tête, et Frank, qui était en train de lire le dossier, marmonna un juron. Diane consulta sa montre.
— J'ai une audience où il faut que je me rende. Il lui serra la main.
— Merci d'avoir apporté ceci.
— Faites-moi savoir si vous le coffrez. Ça me fera un suspect en moins, qui ne me réveillera plus la nuit. Elle se retourna pour s'en aller, mais se ravisa, et ajouta un mot. Si vous essayez de le coincer, vous avez intérêt à être drôlement au carré. Il a déjà attaqué en justice deux commissaires principaux.
— Il a gagné ?
— Il y a eu un accord judiciaire, précisa-t-elle. Et ensuite, ils ont démissionné. Elle lui adressa un regard entendu. Vous me facilitez drôlement la tâche, chef. Ça me déplairait de vous perdre.
— Très bien, dit-il, prenant en compte à la fois le compliment et l'avertissement, dans la foulée.
Elle s'en alla.
— Tenez-moi au courant, lança-t-elle encore pardessus son épaule.
Jeffrey regarda les lèvres de Frank remuer, alors qu'il consultait le dossier.
— C'est pas bon du tout, ça, conclut-il. Tu veux que je le boucle?
— Sur quelle base ? s'écria Tolliver, en lui reprenant le dossier. Il le rouvrit, parcourut de nouveau les pages. Diane avait raison, ils n'auraient qu'une seule chance de coincer Ethan White, et pas deux. Et quand ils s'y attaqueraient - Jeffrey n'avait aucun doute qu'ils finiraient par y arriver -, il allait devoir monter quelque chose de solide, histoire de mettre Ethan en pièces.
— Faut voir si Lena va pas le moucharder ? observa son adjoint.
— Tu y crois vraiment, toi ? ironisa-t-il. La lecture des antécédents criminels d'Ethan White le révulsait. Diane Sanders avait raison sur un autre point : ce gamin savait s'y prendre, en matière de procédure. Il s'était fait arrêter au moins dix fois en autant d'années, mais seule une accusation avait tenu.
— Tu veux que j'entre avec toi ? s'enquit encore Frank.
— Non, refusa-t-il, en consultant la pendule murale. Appelle Brian Keller. J'étais censé être chez lui il y a dix minutes. Dis-lui que je passerai lui rendre visite plus tard.
— Tu veux toujours que je pose des questions à droite et à gauche, sur son compte ?
— Ouais, lui confirma-t-il, et pourtant, ce matin il avait prévu de proposer à Lena de s'en charger. En dépit de ce qui s'était produit depuis, il avait encore envie de creuser du côté de Brian Keller. Quelque chose clochait chez ce type. Fais-moi savoir si tu découvres quoi que ce soit.
— Sans faute. Et Frank le salua.
Il posa la main sur la poignée de la porte, mais sans la tourner. Il prit une profonde inspiration, tâchant de remettre de l'ordre dans ses pensées, puis il entra dans la salle.
Quand il referma la porte, Lena regardait le mur, droit devant elle. Elle était assise sur la chaise du suspect, celle qui était boulonnée au sol et qui était munie d'un anneau, permettant d'y attacher des menottes. C'était un siège en métal, droit et inconfortable. Lena était probablement plus en rogne à l'idée de se trouver assise là que par la qualité de la chaise elle-même, et c'était exactement pour cela qu'il avait décidé de l'installer à cet endroit.
Il contourna la table et alla s'asseoir en face d'elle, en posant le dossier d'Ethan White dessus. Sous la lumière crue de la salle d'interrogatoire, ses blessures étaient bien visibles, comme une voiture flambant neuve dans un showroom. Elle avait un hématome en formation autour de l'œil, du sang coagulé au coin de la paupière. Sa main était rentrée dans sa manche, mais elle la maintenait, toute raide, sur la table, comme si cela la faisait souffrir. Il se demanda comme elle pouvait laisser quelqu'un lui faire du mal, après ce qui lui était arrivé. Elle était forte, et savait se débrouiller avec ses poings. L'idée qu'elle ne se protège pas était presque risible.
Il y avait autre chose qui lui tapait sur le système, et ce ne fut que lorsqu'il eut pris place en face d'elle qu'il comprit ce que c'était. Lena avait la gueule de bois, son corps dégageait une odeur d'alcool et de vomi. Elle avait toujours été autodestructrice, à un certain niveau, mais il n'aurait jamais cru qu'elle franchirait la limite de la sorte. On dirait qu'elle ne se souciait plus du tout d'elle-même.
— Qu'est-ce qui t'a pris tant de temps ? lui demanda-t-elle. Il faut que j'aille bosser.
— Tu veux que j'appelle Chuck ? Elle ferma les paupières à demi.
— A ton avis, bordel ?
Il laissa s'écouler un petit moment, pour lui permettre de comprendre qu'elle devait surveiller son langage. Il savait qu'il allait devoir l'attaquer en force, mais chaque fois qu'il posait les yeux sur elle, une image d'elle, vieille d'un an, lui revenait en un éclair, l'image de l'instant où il l'avait retrouvée clouée au sol, le corps ravagé, le mental brisé. Extraire ces clous avait été la tâche la plus pénible qu'il ait jamais eu à accomplir de sa vie. Même à présent, ce souvenir lui provoquait des sueurs froides, mais plus au fond de lui-même, il éprouvait autre chose. Il était en colère - pas seulement en colère, mais dans une rage d'enfer. Après tout ce qu'elle avait traversé, après tout ce à quoi elle avait survécu, pourquoi Lena se compromettait-elle avec une ordure comme Ethan White ?
— J'ai pas toute ma journée, se plaignit-elle.
— Alors je suggère que tu ne me fasses pas perdre mon temps. Comme elle ne répondait pas, il poursuivit. J'imagine que tu as eu une longue soirée, hier.
— Et alors ?
— Tu as une tête de décavée, Lena. Tu bois, maintenant ? C'est ça, qui se passe ?
— Je ne vois pas de quoi tu veux parler, putain !
— Ne sois pas stupide. Tu empestes autant qu'un clodo. Tu as du dégueulis sur ta chemise.
Elle eut la bonne grâce de prendre un air honteux, avant de se ressaisir et que son visage ne se referme à nouveau, aussi serré qu'un poing.
— J'ai vu ton petit stock, dans ta cuisine.
Sur un rayonnage des placards, il avait trouvé deux bouteilles de Jim Beam alignées comme deux petits soldats n'attendant qu'une chose, que Lena les liquide. Et la poubelle contenait une autre bouteille, de Maker's Mark. Il y avait un verre vide dans la salle de bains, qui sentait l'alcool, et un autre près du lit, qui avait été renversé. Jeffrey avait vécu toute son enfance et son adolescence avec un ivrogne. Il connaissait leurs rituels, et il savait en déceler les signes.
— C'est comme ça que tu gères le coup, hein ? En te planquant derrière la bouteille ?
— Que je gère quel coup ? le défia-t-elle.
— Le coup que tu as reçu, précisa-t-il, mais il battit en retraite, incapable de la pousser plus avant dans cette direction. À la place, il s'attaqua à son ego. Tu ne m'avais jamais donné l'impression d'être lâche à ce point, Lena, mais ce n'est pas la première fois que tu m'auras surpris.
— Je me débrouille très bien.
— Ouais, pour sûr, répliqua-t-il, sur un ton crépitant de colère. Son père lui avait sorti la même réponse, quand Jeffrey s'acheminait vers l'âge adulte, et il savait que cette excuse, à l'époque, n'était que de la connerie, tout comme elle l'était à l'instant présent. Ça te fait quel effet, de gerber tes tripes avant d'aller bosser le matin ?
— Je ne gerbe rien du tout.
— Ah non ? Enfin, pas encore, tu veux dire. Jeffrey se souvenait encore de Jimmy Tolliver saisi, dès le réveil, de haut-le-cœur au-dessus de la cuvette, puis s'affalant dans la cuisine, où il cherchait son premier verre de la journée.
— Ma vie ne te regarde pas.
— J'imagine que la migraine s'en va... quand tu corses ton café, le matin, avec une petite goutte, ironisa-t-il, en serrant et desserrant les poings, conscient de devoir tenir sa colère en lisière, avant de perdre complètement toute la maîtrise de cet interrogatoire. Il sortit un flacon de pilules qu'il avait trouvé dans son armoire à pharmacie, et le balança sur la table. Ou alors c'est ça qui t'aide à tenir le coup ?
Lena observa fixement le flacon, et il vit qu'elle préparait sa réponse.
— C'est pour la douleur.
— Une ordonnance drôlement costaud, pour une migraine, constata-t-il. La Vicodine est un médicament inscrit au tableau B. Je devrais peut-être en toucher un mot au médecin qui t'a prescrit ça.
— Ce n'est pas pour cette douleur-là, espèce d'abruti. Elle leva les mains, pour lui montrer ses cicatrices. Tu crois que ça, ça s'est calmé dès que je suis sortie de l'hosto ? Tu crois que tout s'est remis en place comme par magie, comme c'était avant ?
Jeffrey considéra fixement les cicatrices, et un filet de sang frais suintait de l'une d'elles, s'écoulait le long de la paume. Il tâcha de conserver une expression de neutralité, en sortant son mouchoir.
— Tiens, fit-il. Tu saignes.
Elle considéra sa main, et la serra.
Il laissa le mouchoir sur la table, entre eux, plutôt décontenancé qu'elle ne se soit pas aperçue de ce saignement.
— Qu'est-ce qu'il en pense, Chuck, que tu arrives pintée au boulot ?
— Je ne bois pas au boulot, rectifia-t-elle, et il vit dans ses yeux un éclair de regret, avant même qu'elle ait fini de parler. Il l'avait blessée.
Sous ses yeux horrifiés, Lena se remit à gratter sa cicatrice, qu'elle refit saigner.
— Arrête, dit-il, en posant sa main sur la sienne. Il lui appuya son mouchoir contre la paume, pour essayer d'arrêter le saignement.
Elle avala sa salive, il vit sa gorge se contracter, et il crut une minute qu'elle allait se mettre à pleurer.
Il ne lui dissimula pas l'inquiétude qu'il avait dans la voix.
— Lena, reprit-il, pourquoi te fais-tu du mal comme cela ?
Elle attendit un moment, avant de dégager ses mains de sous la sienne, et de les fourrer sous la table, hors de vue. Elle regarda fixement le dossier.
— Qu'est-ce que tu as, là ?
— Lena.
Elle secoua la tête, et il vit bien, aux menus tressaillements de ses épaules, qu'elle se décortiquait encore la main, sous la table.
— Finissons-en avec ça.
Jeffrey laissa le dossier fermé et, à la place, il sortit de la poche de sa veste une feuille de papier repliée. Quand il déplia la page, il comprit aussitôt, dans les yeux de Lena, qu'elle la reconnaissait. Elle avait vu suffisamment de rapports de laboratoire, au cours de toutes ces années, pour savoir ce qu'il tenait en main. Il fit glisser la feuille sur la table, pour qu'elle l'ait pile en face d'elle.
— C'est une comparaison entre un poil pubien retrouvé dans le slip de la chambre d'Andy Rosen et un échantillon qui vient de toi.
Elle secoua encore la tête, sans regarder le document.
— Tu n'as aucun échantillon émanant de moi.
— Je l'ai récupéré dans ta salle de bains.
— Pas aujourd'hui, démentit-elle. Tu n'en as pas eu le temps.
— Non, admit-il, et il vit, à son visage, qu'elle comprenait.
Frank avait crocheté le verrou de l'appartement de Lena pendant qu'elle était encore au café, avec Ethan. Tolliver avait eu suffisamment honte de leurs procédés pour dissimuler cette information à Sara, la veille au soir, mais il avait jugé que personne n'aurait jamais à connaître ce qu'ils avaient fait. Il avait jugé qu'ils se bornaient à aider Lena, puisqu'elle refusait de s'aider elle-même.
La voix de Lena s'étrangla dans sa gorge. Il sentit en elle la sensation de trahison, comme un bonbon acide.
— C'est une preuve obtenue de façon illégale.
— Tu refusais de me parler, plaida-t-il, sachant à quel point il était pitoyable de renverser les choses, comme si c'était sa faute à elle. Il tenta de s'expliquer. J'ai pensé que cela permettrait de t'innocenter, Lena. J'ai essayé de te mettre hors de cause.
Elle fit glisser le rapport du labo plus près d'elle, afin de pouvoir le lire. Il la vit à nouveau s'attaquer à sa cicatrice. Une goutte de sang s'élargit sur la page blanche. Il se sentait la poitrine serrée, de culpabilité.
Elle jeta un coup d'œil au miroir sans tain, sur le côté de la pièce, se demandant probablement qui était derrière. Jeffrey avait prié Frank de ne laisser entrer personne dans cette pièce, Frank compris.
— Alors ? la relança-t-il.
Elle se redressa sur sa chaise, les mains aux côtés, s'agrippa au siège. Jeffrey fut content de la voir en colère, parce que cela ressemblait davantage à la Lena qu'il connaissait.
— Je ne sais pas ce que tu t'imagines détenir, là-dedans... Elle désigna le dossier... mais tu n'arriveras pas à rapprocher quoi que ce soit de moi avec ce qu'on a pu retrouver dans la chambre de ce gamin. Elle se redressa encore un peu plus. Et en plus, à part ça, un poil, ça ne constitue pas une preuve admissible. Tout ce que tu peux affirmer, c'est qu'il y a une similitude au microscope, et alors ? La putain de preuve. Probable qu'avec la moitié des filles du campus, aux tests, ça donnerait la même réponse. T'as que dalle contre moi.
— Et tes empreintes digitales ?
— Où les as-tu trouvées ?
— À ton avis ?
— De la merde.
Lena se leva, mais sans sortir, certainement parce qu'elle savait qu'il la retiendrait. Il la laissa se lever, et rester là debout, un petit moment, à se sentir comme une idiote.
— Tu veux me parler de ton petit ami ? Elle lui décocha un regard fulminant.
— C'est pas mon petit ami.
— Je ne savais pas que tu allais les chercher du côté des racistes.
Les lèvres de Lena s'entrouvrirent, mais il était incapable de dire si c'était de surprise, ou simplement parce qu'elle réfléchissait à une manière de lui répondre sans dénoncer Ethan.
— Ouais, enfin, t'en sais pas tellement, au fond, sur mes opinions, hein ?
— C'est lui qui a bombé ces conneries un peu partout sur le campus ?
Elle ricana.
— Pourquoi tu ne causes pas de tout ça à Chuck ?
— Je lui en ai parlé, ce matin. Il m'a assuré qu'il t'avait demandé de remonter la piste de celui qui avait bombé ça, mais que tu avais l'air de pas trop te bouger le cul, sur ce coup-là.
— C'est des conneries, protesta-t-elle, et Jeffrey ne savait qui croire, elle ou Chuck.
Il y a deux jours, ce choix n'aurait pas soulevé de doute. Maintenant, il ne savait plus.
— Assieds-toi, Lena. Il attendit, et elle prit son temps pour se rasseoir. Tu sais qu'Ethan est en conditionnelle ?
Elle croisa les bras.
— Donc ?
Il ne put que la dévisager, espérant que son silence la convaincrait de se montrer raisonnable.
— C'est tout ? demanda-t-elle.
— Ton petit ami a quasiment battu une fille à mort, dans le Connecticut, lui révéla-t-il. D'ailleurs, à ce propos, comment va ton coquard ?
Elle posa le doigt sur son œil contusionné.
— Lena ?
Si cette information l'avait laissée abasourdie, elle avait vite repris le dessus.
— Je vais pas porter plainte contre le département universitaire, si c'est ça que tu veux dire. Les accidents, ça arrive.
— Peut-être que les coups de couteau de Tessa, c'était aussi un accident, suggéra-t-il.
Elle haussa les épaules.
— Peut-être.
— Ou peut-être que quelqu'un n'appréciait pas trop qu'une Blanche porte le bébé d'un homme noir. Elle ne réagit pas. Peut-être que quelqu'un n'appréciait pas trop deux gamins juifs sur le campus.
— Deux ?
— Ne fais pas semblant, Lena. Je sais que tu es au courant, pour Ellen Schaffer. Il tapota le fichier du bout de l'index. Parle-moi de ton petit ami.
Lena se cala contre le dossier de sa chaise, raide comme un piquet.
— Ethan n'est pas impliqué là-dedans, et tu le sais.
— Ah ! je le sais ? s'étonna-t-il. Laisse-moi te dire ce que je sais, Lena. Il compta sur ses doigts. Je sais que tu étais dans la chambre d'Andy Rosen, à un moment ou à un autre, et je sais que tu as menti à ce sujet. Je sais qu'Andy Rosen et Ellen Schaffer sont morts, et je sais que ces deux morts ont été mises en scène, pour qu'elles aient l'air de suicides.
Il marqua une pause, espérant qu'elle allait dire quelque chose. Comme elle n'en fit rien, il continua.
— Je sais que Tessa Linton a été poignardée par un homme de constitution élancée, aux cheveux coupés court, et sans alibi pour dimanche après-midi...
— J'ai vu l'agresseur, l'interrompit-elle. Ce n'était pas Ethan. Ce type était plus grand et plus massif que lui.
— Ouais ? La description de Matt est un peu différente de la tienne, c'est assez drôle, non.
— C'est des conneries. Ethan n'est pas impliqué.
— Mets tout ça bout à bout, Lena.
Elle releva dans ce scénario la même faille que celle sur laquelle Sara n'avait cessé de revenir la veille.
— Tu penses que quelqu'un a mis en scène le suicide d'Andy Rosen et qu'ensuite il a traîné sur les lieux, en espérant que Tessa Linton allait venir pisser pour qu'il puisse la larder de coups de couteau ? C'est stupide, putain ! Elle s'arrêta, rassemblant ses esprits. Et qui donc va s'intéresser à Tessa Linton, bordel ! et à plus forte raison au fait qu'elle baise avec un Noir ? Moi, déjà, c'est sûr, j'en savais rien. Tu crois que les gens, sur le campus, en ont quoi que ce soit à branler de ce que fabrique une nana qui est plombier ? Elle le considéra d'un air renfrogné. C'est une perte de temps. Tu n'as rien.
— Je sais que tu bois trop. Il regarda son corps se raidir. Et maintenant, tu n'aurais pas des trous de mémoire ? Peut-être qu'il y a quelque chose dont tu ne te souviens pas.
— Je t'ai dit que je ne connaissais pas Andy Rosen, insista-t-elle.
— Pourquoi as-tu eu l'air si surprise quand je t'ai dit son nom ?
— Je ne me souviens pas de ça.
— Moi si, répliqua-t-il, en fourrant le rapport du labo dans sa poche.
— Et Chuck, là-dedans ? lança-t-elle.
Jeffrey se redressa, la dévisagea ouvertement, en se demandant si elle n'avait pas bu au point que son cerveau commençait à se ramollir.
— Chuck était avec toi, le matin où nous avons retrouvé Andy Rosen, vu ?
Elle hocha sèchement la tête, elle pencha le visage, pour qu'il ne puisse pas déchiffrer son expression.
Il lui rappela la succession des événements, comme s'il s'adressait à une élève de cours élémentaire.
— Et ensuite, quand Tessa s'est fait poignarder, il était avec Andy. Il observa un temps. À moins que tu ne penses qu'il lui soit poussé des ailes et qu'il ait décollé pour se lancer à sa poursuite, et ensuite il serait revenu à tire-d'aile, une fois que tout a été fini ?
Lena lui lança un regard noir, et il se figura qu'elle devait être franchement désespérée, pour se rattraper de la sorte à de telles chimères. Naturellement, le désespoir était le fruit de la peur. Elle lui cachait quelque chose, et il avait une idée assez claire de ce que c'était.
Il retourna le dossier et l'ouvrit sur la table, devant elle.
— Ethan t'a parlé de ça ?
Elle hésita, mais finalement la curiosité l'emporta. Il la regarda lire le procès-verbal d'arrestation du garçon. Elle donnait l'impression de le parcourir, tournant rapidement les pages, survolant le passé sordide d'Ethan.
Il attendit qu'elle arrive à la dernière page.
— Son père est une espèce de défenseur de la suprématie blanche.
Elle désigna les pages du menton.
— Ça dit qu'il est prêcheur.
— Comme l'était Charles Manson, releva-t-il. Comme l'était David Koresh. Comme l'était Jim Jones.
— Je ne sais pas...
— Ethan a grandi au milieu de tout ça, Lena. Il a été élevé dans la haine.
Elle s'assit bien droite, en croisant à nouveau les bras. Il l’étudia attentivement, en se demandant si rien de tout cela était vraiment nouveau pour elle ou si White lui avait déjà tout raconté, en lui servant sa propre version de l'histoire.
— Il a été inculpé d'agression sur une fille de dix-sept ans.
— Il y a eu un non-lieu.
— Parce que la fille était trop terrorisée pour témoigner.
Elle désigna le dossier d'un signe de la main.
— Il est en conditionnelle pour avoir refilé des chèques en bois dans le Connecticut. Grosse affaire.
Il la regarda fixement, car c'était tout ce qu'il pouvait faire. Il essayait de l'amener à faire face à l'évidence.
— Il y a quatre ans, des marques de pneus de son camion ont signalé sa présence sur les lieux du viol et du meurtre d'une jeune fille.
— Ont signalé sa présence sur les lieux, comme l'a été la mienne ? ironisa-t-elle, d'une voix pleine de sarcasme.
— La fille a été violée, avant d'être assassinée, répéta Jeffrey. Du sperme prélevé dans son rectum et son vagin a démontré qu'au moins six types l'ont violée avant qu'elle ne soit battue à mort. Il s'arrêta. Six types, Lena. Ça en fait beaucoup, pour la tenir, pendant que chaque type prenait son tour.
Elle lui adressa un regard absent.
— Le camion d'Ethan était sur place.
Elle haussa les épaules, mais il crut déceler qu'elle commençait de perdre un peu pied.
— C'est comme ça qu'ils ont pu le cuisiner, Lena. Les marques des pneus correspondaient à celles de son camion. Ils savaient déjà où le trouver, parce qu'il figurait déjà sur leurs fichiers pour ce même genre d'affaire. Il tapota sur le dossier. Tu sais ce qu'il a fait? Tu sais ce qu'a fait ton petit ami ? Il a balancé ses copains, pour sauver son cul et, comme tous les bons mouchards, il a admis qu'il était sur place, mais il a juré sur une pile de bibles qu'il l'avait pas touchée.
Elle ne dit rien.
— Tu crois qu'il est juste resté assis dans le camion, Lena ? Tu crois qu'il est juste resté assis là, pendant que tous les autres attendaient leur tour ? Ou alors tu crois qu'il était là, lui aussi, à s'en payer une tranche ? Tu crois qu'il les a aidés à lui tenir les mains bien baissées, pour qu'elle ne puisse pas les griffer ? Peut-être bien qu'il a aidé à lui tenir les pieds écartés, pour qu'ils puissent profiter d'un meilleur angle, ou peut-être bien qu'il lui a maintenu la main sur la bouche, pour l'empêcher de crier.
Elle gardait toujours le silence.
— Accordons-lui le bénéfice du doute, quand même. Tu veux ? renchérit-il. Disons qu'il est resté assis dans le camion. Disons qu'il s'est contenté de rester là, à regarder les autres la violer. Peut-être que ça lui a suffi pour prendre son pied, les regarder la faire souffrir, savoir qu'elle était sans défense et qu'il aurait pu la sauver mais qu'il n'a rien tenté.
Elle se remit à gratter sa cicatrice, et il garda les yeux sur elle, en tâchant de ne pas regarder ses mains.
— Six types, Lena. Combien de temps ça prend, à six types, de violer une fille pendant que ton petit ami était assis dans le camion à mater... si c'est vraiment ce qu'il a fait, juste mater ? Lena restait silencieuse. Et ensuite ils la battent à mort. Bon sang ! je comprends pas pourquoi ils se sont donné cette peine. Le temps qu'ils en aient terminé avec elle, elle saignait par tous les orifices où ils l'avaient baisée.
Elle se mordillait la lèvre, les yeux baissés sur ses mains. Du sang lui coulait de la paume, presque régulièrement, mais elle ne paraissait pas s'en rendre compte.
Il baissa la garde, juste un instant, car il était incapable de se retenir.
— Comment peux-tu le protéger ? lui demanda-t-il. Comment peux-tu avoir été flic pendant dix ans, et protéger une raclure comme celle-là ?
Ses mots parurent l'atteindre au cœur, alors il continua.
— Lena, ce gars est mauvais. Je ne sais pas ce que tu fabriques avec lui, mais... Seigneur Dieu ! Tu es un flic. Tu sais comment ce genre d'enfoiré peut contourner la loi. À chaque petite peccadille de merde pour laquelle on l'a pincé, il y a dix gros trucs pour lesquels il s'en est tiré.
Il essaya encore.
— Son père a été lourdement condamné... au niveau fédéral... pour vente de fusils. On parle pas d'armes de poing, là. Il trafiquait des fusils à lunettes et des mitrailleuses. Il laissa un temps de suspens, attendant qu'elle dise quelque chose. Comme elle ne dit rien, il la questionna. Ethan t'a parlé de son frère ?
— Oui, dit-elle, si vite qu'il était persuadé qu'elle mentait.
— Donc tu sais qu'il est en prison.
— Oui.
— Tu sais qu'il est dans le couloir de la mort pour avoir tué un homme noir ? Il marqua encore un silence. Pas simplement un homme noir, Lena. Un flic noir.
Lena fixa la table, et il sentait qu'elle remuait le pied, mais qui sait si c'était de nervosité ou de colère.
— C'est un sale type, Lena.
Elle secoua la tête, alors qu'elle avait assez de preuves devant elle.
— Je t'ai répondu qu'il n'était pas mon petit ami.
— Qu'il le soit ou pas, c'est un skinhead. Peu importe qu'il se soit laissé pousser les cheveux et qu'il ait changé de nom. Il reste un salopard de raciste, tout comme son père, tout comme son tueur de flic de frangin.
— Et moi je suis à moitié hispano, rétorqua-t-elle. Tu t'es jamais étonné de ça ? Qu'est-ce qu'il fout avec quelqu'un comme moi, si c'est un raciste ?
— C'est une bonne question, reconnut-il. Tu auras peut-être envie de te la poser, la prochaine fois que tu te regarderas dans un miroir.
Enfin, elle cessa de se triturer la paume et joignit fermement les mains, sur la table, devant elle.
— Écoute, commença-t-il, je ne vais pas te le redire deux fois. Quelle que soit la panade dans laquelle tu t'es foutue, quoi qu'il se passe avec ce type, il faut que tu m'en parles. Je ne peux pas t'aider si tu t'empêtres encore plus dans tout ça.
Elle considéra fixement ses mains, sans parler, et il eut envie de l'empoigner et de la secouer, pour l'obliger à dire quelque chose de sensé. Il avait envie qu'elle lui explique comment elle pouvait se coller avec une espèce de sale petite merde comme Ethan White. En réalité, il avait envie de l'entendre lui avouer que tout ça n'était qu'un énorme malentendu et qu'elle était désolée. Et qu'elle n'allait plus boire.
Mais ce qu'elle lui dit, ce fut ceci :
— Je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler. Il fallait qu'il essaie encore.
— S'il y a quelque chose que tu ne me dis pas sur tout ceci..., fit-il, espérant qu'elle allait compléter la suite. Évidemment, elle s'en abstint.
Il tenta une tactique différente.
— Avec ce type pendu en sautoir à ton cou, tu n'as aucune chance de retrouver ton job.
Elle leva les yeux et, pour la première fois depuis un bon moment, il parvint à déchiffrer son expression, pleinement, clairement : de la surprise.
Elle s'éclaircit la gorge, comme si elle avait du mal à retrouver la voix.
— J'ignorais qu'il était question de ça.
Il songea au fait qu'elle travaillait à présent pour Chuck, et cette situation lui restait en travers de la gorge depuis le premier jour.
— Tu ne devrais pas travailler pour ce connard.
— Ouais, bon, fit-elle, à voix toujours aussi basse. Le connard pour qui je travaillais avant m'a clairement fait comprendre qu'on ne voulait plus de moi. Elle consulta sa montre. En parlant de ça, je vais être en retard à mon boulot.
— N'en restons pas là, suggéra-t-il, bien conscient qu'il était en train de la supplier. Je t'en prie, Lena. Je veux juste... Je t'en prie.
Elle eut un rire offusqué, qui le fit se sentir idiot.
— Je t'ai dit que je te parlerais, dit-elle. À moins que tu ne disposes d'un chef d'inculpation contre moi, je m'en vais d'ici.
Il s'adossa à son siège, il voulait qu'elle s'explique jusqu'au bout.
— Chef ? reprit-elle, en mettant dans ce mot autant de nuance de respect qu'il était humainement possible.
Il parcourut le dossier, lut à haute voix la liste des accusations qui n'avaient jamais été examinées à la lumière d'un tribunal.
— Incendie criminel, énuméra-t-il. Voie de fait. Vol de voiture. Viol. Meurtre.
— Ça ressemble à une liste de best-seller, plaisanta-t-elle, en se levant. Merci pour la causette.
— La fille, ajouta-t-il. Celle qui a été violée et battue à mort pendant qu'il restait assis dans le camion à regarder... Lena ne partait toujours pas, donc il poursuivit. Tu sais qui c'était ?
Sa réplique fusa.
— Blanche-Neige ?
— Non, lui dit-il, en refermant le dossier. C'était sa petite amie.
Jeffrey était assis dans sa voiture, devant l'un des bâtiments de la maison des étudiants, observant fixement un groupe de jeunes femmes occupées à scotcher des affiches sur les lampadaires, tout autour du parvis. Elles étaient toutes jeunes, l'air en bonne santé, habillées en tenue de jogging ou en survêtement. N'importe laquelle de ces jeunes filles aurait pu être Ellen Schaffer. N'importe laquelle pouvait être la prochaine victime.
Il était là pour annoncer à Brian Keller que son fils avait été probablement assassiné. Il avait envie de voir quelle serait la réaction de l'homme à cette nouvelle. Il voulait aussi savoir ce que Keller n'avait pas voulu lui confier devant sa femme. Jeffrey espérait que les révélations de Keller lui fourniraient une piste solide pour avancer. En l'espèce, tout ce dont il disposait, c'était Lena, et il ne pouvait se résoudre à l'idée qu'elle soit impliquée dans tout cela.
Hier soir, Sara n'avait pas arrêté de mettre le doigt sur les différences entre les lieux des décès de Rosen et de Schaffer. Si quelqu'un avait mis en scène le suicide d'Andy Rosen, ce quelqu'un avait vraiment fait du beau travail. Ellen Schaffer, c'était autre chose. Même si le tueur n'avait rien su concernant cette dent aspirée dans le poumon, la flèche dans le jardin était en soi une provocation assez évidente. À un certain stade, Sara avait suggéré que les différences entre les deux crimes pouvaient éventuellement signifier qu'il y aurait deux tueurs au lieu d'un. Hier soir, il avait écarté cette hypothèse, mais après avoir vu Lena et Ethan ensemble, ce matin, il n'était plus certain de rien.
En salle d'interrogatoire, Lena s'était montrée sous un jour différent, comme quelqu'un qu'il n'avait jamais rencontré, auparavant. La manière qu'elle avait eue non seulement de défendre le passé d'Ethan White, mais de nier aussi qu'il lui ait fait du mal, tout cela avait amené Jeffrey à remettre en cause ce qu'elle avait pu lui déclarer depuis le début de cette affaire. Il était flic depuis longtemps, et il avait vu de quelle façon les auteurs de sévices sexuels finissaient par entuber même les femmes les plus fortes. C'était sidérant de constater à quel point leurs méthodes étaient similaires, et avec quelle facilité certaines femmes se laissaient influencer. A cet instant même, il y avait des milliers de femmes en prison, uniquement parce qu'elles s'étaient fait prendre à receler de la défonce pour le compte de leur petit ami. Et des milliers d'autres avaient probablement commis un crime ou un autre, uniquement parce qu'elles savaient que la prison restait pour elles le seul moyen de se protéger contre les mauvais traitements sexuels.
À Birmingham, à l'époque où il était policier en patrouille, suite à des appels répétés, il avait dû se rendre dans la maison d'une de ces femmes, à dix reprises au moins. Elle était directrice de la communication d'une grande entreprise internationale, et titulaire de deux diplômes de l'université d'Auburn. Un millier de personnes au moins dans le monde répondaient de leurs décisions devant elle et, chaque fois qu'il arrivait chez elle, parce que ses voisins avaient téléphoné à la police, elle se tenait là, sur le seuil de sa maison, le visage en sang, les vêtements déchirés, prétendant qu'elle était tombée dans l'escalier. Son mari était un petit merdeux tout maigre qui se présentait comme un gentil papa casanier. En réalité, c'était un ivrogne, qui était incapable de conserver un boulot et qui vivait aux crochets de sa femme. Comme la plupart des auteurs de sévices sexuels, il était charmant et affable, et, une fois qu'il en avait terminé avec ses mauvais traitements, totalement aveugle devant l'état de son épouse. De nos jours, un flic n'a plus besoin du témoignage de l'épouse, il aurait pu s'en passer pour arrêter le mari, mais à l'époque, les lois avaient protégé ledit mari.
Il se souvenait d'un épisode, en particulier. Il était debout devant sa porte, par un froid glacial, il voyait le sang lui dégouliner le long de la jambe et s'élargir en flaque à ses pieds, ce sang coulait de Dieu seul savait où, et elle, de son côté, elle persistait, elle prétendait que son mari était un homme très doux, qui ne levait jamais la main sur elle. En fait, la seule fois que Jeffrey vit effectivement le mari la toucher, ce fut à son enterrement. Il tendit la main vers le cercueil et le tapota de la main, puis il adressa à Jeffrey le plus grand sourire satisfait que ce dernier ait jamais vu de sa vie, avant de lui déclarer : « Cette dernière marche l'a tuée. »
Jeffrey avait travaillé deux ans avec un médecin légiste, pour tâcher de dégotter quelque chose contre cette ordure, mais si l'on pouvait démontrer avec une assez grande part de certitude que quelqu'un était tombé dans un escalier et s'était brisé le cou, en revanche, prouver qu'on l'avait poussé, c'était un peu plus compliqué.
Tout cela le ramena à Lena et à son comportement de ce matin. Elle avait raison, la concordance entre ces poils ne la reliait qu'indirectement à Andy Rosen. Et un bon avocat aurait pu aisément apporter une explication aux empreintes digitales sur le livre. Jeffrey avait formé Lena lui-même, et il savait qu'elle était plus que familiarisée avec les tenants et les aboutissants des méthodes d'investigation de la police scientifique. Elle aurait fait attention. Elle aurait exactement su comment brouiller les pistes. La question subsistait : avait-elle eu cette intention ? Était-elle entichée d'Ethan White au point de tout tenter pour le couvrir ?
Il fallait qu'il considère les faits, et les faits la rendaient diablement suspecte, surtout si l'on tenait compte de son attitude hostile en salle d'interrogatoire, ce matin même. Car c'était elle qui l'avait mis au défi de reconstituer les faits.
Même s'il n'en avait aucune envie, il se força à envisager le scénario des deux tueurs que Sara avait évoqué la nuit dernière, le premier qui aurait tué Andy Rosen et poignardé Tessa, et le second, qui aurait tué Ellen Schaffer. Le point faible sur lequel ils ne cessaient de buter, c'était l'agresseur de Tessa, dans les bois. Après avoir consulté le casier d'Ethan White, puis avoir parlé avec Lena, il devait considérer une variante de cette théorie.
Ethan aurait pu tuer Andy Rosen. Lena était arrivée tard sur les lieux du crime. Elle aurait alors appelé Ethan sur son téléphone portable et lui indiquer que Tessa était dans les bois. Il n'y avait pas moyen d'établir où ils se trouvaient l'un et l'autre au moment où Ellen Schaffer s'était « suicidée », mais Jeffrey n'ignorait pas que Lena aurait remarqué l'erreur de munition. Elle en savait plus sur les armes que tous les types qu'il avait pu croiser dans son métier. Il tira une maigre consolation du fait que l'implication de Lena dans tout cela ne serait que de la simple complicité. En vertu des lois de la Géorgie, elle était aussi coupable qu'Ethan.
Il se frotta les yeux, se disant qu'il était grotesque. Lena restait un flic, et ce en dépit du fait qu'elle ne portait plus l'insigne. Franchir le pas, vers le meurtre, fût-ce en tant que complice, c'était quelque chose à quoi elle ne céderait pas, et peu importait la sorte de charme qu'Ethan White aurait pu déployer. C'était de la folie, et il n'y avait aucune raison de la soupçonner -si ce n'est qu'elle se montrait intraitable. Or, comme l'avait souligné Sara, de cela Lena tirait sa force.
Il sortit son téléphone portable de sa poche et appela le bureau de Kevin Blake. Le doyen du Grant Tech aimait bien donner aux gens l'impression qu'il était un homme très pris, mais Jeffrey savait de source sûre que Blake passait l'essentiel de son temps libre sur un parcours de golf. Jeffrey voulait prendre rendez-vous avec le personnage, afin de le tenir au courant des derniers développements de l'affaire, avant que Blake ne sorte en douce et à la fraîche. La secrétaire de Blake le mit en relation.
— Jeffrey, fit ce dernier. Il avait mis le haut-parleur et, si la tension dans la voix de l'universitaire n'avait pas suffi à lui signaler qu'il y avait quelqu'un d'autre dans le bureau, le haut-parleur acheva de l'en convaincre. Où êtes-vous ? lui demanda le doyen.
— Sur le campus, répondit-il.
Keller avait informé Frank qu'il serait toute la journée à son laboratoire, au cas où il souhaiterait lui parler seul à seul. Avant Lena ce matin, Keller demeurait la meilleure piste que Jeffrey puisse explorer. Il savait qu'il risquait facilement de se fourvoyer, mais il n'avait rien à tenter du côté de Lena pour le moment, et il était trop avisé pour aller s'attaquer à Ethan White sans aucun moyen de pression.
— J'ai ici avec moi Albert Gaines avec Chuck, reprit Blake. Nous allions vous appeler au poste, voir si vous ne pouviez pas venir faire un saut.
Tolliver réprima le juron qu'il avait au bord des lèvres.
— Salut, chef, s'écria Chuck, et Jeff s'imaginait fort bien l'air suffisant du personnage. On a des beignets et du café pour toi, ici.
Il y eut un grommellement, émanant probablement d'Albert Gaines.
— Jeffrey, pourriez-vous passer au bureau ? reprit Blake. Nous aimerions vous parler.
— Je peux être là d'ici une heure, leur proposa-t-il, songeant qu'il se ferait damner plutôt que d'accourir dès qu'ils claquaient des doigts. J'ai une piste à suivre, pour le moment.
— Oh ! fit Blake, calculant probablement qu'il allait devoir repousser l'heure du golf. Vous êtes sûr que vous ne pouvez pas passer en coup de vent, rien qu'une seconde ?
Albert Gaines grommela de nouveau quelque chose. L'homme était bourru, et il exigeait des réponses de ses subordonnés, mais il avait toujours soutenu Tolliver.
Blake avait manifestement essuyé quelques réprimandes. C'est d'un ton vif qu'il reprit la parole.
— Eh bien, alors, nous nous verrons dans une heure, chef.
Jeffrey referma le clapet de son téléphone, et le garda contre son menton, tout en observant le groupe déjeunes filles, qui passait dans la partie suivante de la cour. Il sortit de la voiture et se dirigea vers la maison des étudiants, en s'arrêtant pour examiner l'une de ces affiches. Tout en haut, il y avait une photo floue en noir et blanc d'Ellen Schaffer et une autre, à part, encore plus floue, d'Andy Rosen. Au-dessous étaient inscrits les mots « Veillée aux chandelles ». Une heure et un lieu étaient mentionnés, ainsi qu'un nouveau numéro d'urgence pour les gens suicidaires, qui avait été créé sur l'initiative du centre de psychothérapie.
— Croyez-vous que ça servira à quelque chose ? Il sursauta, surpris par Jill Rosen.
— Dr Rosen...
— Jill, rectifia-t-elle. Je suis désolée de vous avoir effrayé.
— C'est bon, fit-il, songeant que la mère d'Andy avait l'air encore plus mal que la veille.
Elle avait les yeux tellement gonflés d'avoir pleuré qu'ils se réduisaient à deux fentes, et ses joues semblaient toutes décharnées. Elle portait un pull blanc à manches longues, avec un col cheminée zippé. Tout en parlant à Jeffrey, elle maintenait les deux parties du col d'une main, comme si elle luttait contre le froid.
— Je ne suis pas très présentable, s'excusa-t-elle.
— J'allais justement parler à votre mari, lui annonça-t-il, songeant aussitôt qu'il venait de gâcher une occasion de s'entretenir avec Keller seul à seul.
— Il devrait arriver d'un instant à l'autre, lui affirma-t-elle, en levant un trousseau de clefs. Son trousseau de secours, lui expliqua-t-elle. Je lui ai indiqué que je le retrouverais ici. J'avais juste besoin de sortir de la maison.
— J'ai été surpris d'apprendre qu'il était à son travail.
— Le travail, ça le remet d'aplomb. Elle eut un sourire blême. C'est un bon endroit où se cacher, quand le monde s'écroule autour de vous.
Il savait exactement ce qu'elle entendait par là. Après le divorce exigé par Sara, il s'était réfugié dans le travail, et s'il n'avait pas eu un boulot où se rendre tous les jours, il serait devenu fou.
— Tenez, lui suggéra-t-il, en lui désignant un banc. Vous tenez le coup ?
Elle souffla lentement, tout en s'asseyant.
— Je ne sais pas quoi vous répondre.
— J'imagine aussi que, de ma part, c'est une question assez stupide.
— Non, lui assura-t-elle. Je me la suis beaucoup posée moi-même, dernièrement. « Comment j'arrive à tenir le coup ? » Je vous le ferai savoir, quand j'aurai une réponse.
Il s'assit à côté d'elle, en regardant la cour carrée du campus. Certains jeunes s'étaient éloignés vers la pelouse, pour déjeuner, ils avaient étendu des couvertures et sorti des sandwiches de sacs en papier kraft.
Rosen avait le regard fixé sur ces étudiants, elle aussi. Elle avait le bord de son col de chemise dans la bouche. Il comprit, à voir le tissu effiloché, que c'était là un tic nerveux.
— Je crois que je vais quitter mon mari, annonça-t-elle.
Il se tourna vers elle, mais sans rien dire. Il voyait bien que ses propres paroles coûtaient à Jill Rosen un gros effort.
Elle continua.
— Il veut déménager. Loin de Grant. Tout reprendre à zéro. Je ne peux pas tout reprendre à zéro. Je ne peux pas. Elle baissa les yeux.
— C'est compréhensible, de vouloir s'échapper, hasarda-t-il, tâchant de la faire parler encore.
En inclinant la tête, elle lui désigna le campus.
— Je suis ici depuis près de vingt ans. Nos vies sont ce qu'elles sont, mais nous les avons construites ici. Dans ce centre de psychothérapie, j'ai bâti quelque chose.
Il laissa s'écouler un temps. Comme elle n'ajoutait rien de plus, il lui posa une question.
— A-t-il expliqué pourquoi il voulait déménager ? Elle secoua la tête, mais pas parce qu'elle ignorait la raison. Il y avait dans sa voix une tristesse presque insoutenable, comme si elle avait décidé d'admettre sa défaite.
— C'est sa réaction à tout. Il est tellement macho, fanfaron, mais au premier signe d'embêtements, il fuit aussi vite qu'il peut.
— Apparemment, il aurait déjà fait ça, avant.
— Oui, admit-elle.
Il essaya de l'aiguillonner.
— Qu'est-ce qu'il fuyait ?
— Tout, lâcha-t-elle, mais sans s'expliquer. Ma vie professionnelle s'est bâtie autour de l'idée d'aider les gens à se confronter à leur passé, et pourtant je suis incapable d'aider mon propre mari à rester, et à faire face à ses démons. Je ne suis même pas capable de m'aider moi-même, dit-elle plus paisiblement.
— Quels sont ses démons, ici ?
— Les mêmes que les miens, j'imagine. A chaque coin de bâtiment, je m'attends à voir Andy. Je suis à la maison, j'entends quelque chose dehors et je regarde par la fenêtre, je m'attends à le voir grimper l'escalier vers sa chambre. Pour Brian, ce doit être encore plus dur, de travailler au labo. Je sais que c'est plus dur, pour lui. Il faut qu'il respecte ce délai. Il y a une énorme somme d'argent enjeu. Je le sais. Je sais tout ça.
Sa voix était partie dans l'aigu, et il y perçut la colère qui fermentait depuis un moment.
— C'est au sujet de cette liaison ?
— Quelle liaison ? s'écria-t-elle, et sa surprise paraissait sincère.
— J'ai entendu une rumeur, s'expliqua-t-il, car il avait toujours envie de faire rentrer ses propos dans la gorge de Richard Carter. Quelqu'un m'a rapporté que Brian aurait eu une liaison avec une étudiante.
— Oh, Seigneur ! lâcha-t-elle dans un souffle, en se couvrant les lèvres avec son col. Je souhaiterais presque que ce soit vrai. N'est-ce pas horrible ? s'enquit-elle. Cela signifierait qu'il serait capable de se soucier d'autre chose que de ses précieuses recherches.
— Il se souciait de son fils, nuança-t-il, se remémorant la dispute qu'il avait surprise entre eux la veille. Jill Rosen avait accusé Keller de ne commencer à se soucier d'Andy qu'une fois qu'il était mort.
— Il se soucie des gens par accès subits, rectifia-t-elle. Cette voiture. Les vêtements. La télévision. Il lui achetait des choses, oui. C'était sa manière de se soucier de lui.
Il y avait autre chose, qu'elle essayait de lui dire, mais il ignorait quoi. Il lui posa encore une question.
— Où veut-il partir s'installer ?
— Qui sait ? fit-elle. Il est comme une tortue. Chaque fois qu'il arrive quelque chose de mal, sa réaction consiste à rentrer la tête et à attendre que ça se passe. Elle sourit, se rendant compte qu'elle venait de rentrer la tête dans son col. Ça, c'est de l'aide visuelle. Typique.
Il lui retourna son sourire.
— Je ne peux plus, c'est tout. Je ne peux plus vivre ainsi. Son regard glissa vers Tolliver. Vous allez m'envoyer votre facture, pour cette séance, ou je vous règle tout de suite ?
Il sourit de nouveau, l'invitant à continuer.
— Je suppose que votre boulot est très semblable au mien, à bien des égards. Vous écoutez les gens parler et vous tâchez de comprendre ce qu'ils sont réellement en train d'essayer de dire.
— Qu'êtes-vous en train de me dire, en réalité ?
Elle réfléchit à la question.
— Que je suis fatiguée, avoua-t-elle. Que je veux une vie... n'importe laquelle. Je suis restée avec Brian parce que j'ai cru que cela vaudrait mieux pour Andy, mais maintenant qu'Andy est parti...
Elle se mit à pleurer, et il attrapa son mouchoir. Il ne remarqua pas le sang de la main de Lena, pas avant de lui avoir tendu le carré de tissu.
— Je suis désolé, s'excusa-t-il.
— Vous vous êtes coupé ?
— Lena, précisa-t-il, en observant attentivement sa réaction. Je lui ai parlé, ce matin. Elle avait une coupure au-dessous de l'œil. Quelqu'un l'a frappée.
Il entrevit une lueur d'inquiétude dans les yeux de Jill Rosen, mais elle n'exprima rien.
— Elle voit quelqu'un, poursuivit-il, et le docteur Rosen donnait l'impression de se forcer à garder la bouche close. Ce matin je suis allé à son appartement, et il était là, avec elle.
Elle ne lui suggéra pas de continuer, mais ses yeux l'en imploraient. Ses craintes pour la sécurité de Lena étaient manifestes.
— Elle avait une coupure à l'arcade sourcilière et un hématome au poignet, comme si quelqu'un l'avait empoignée. Il attendit une fraction de seconde. Ce type avait un passé, docteur Rosen. C'est un homme très dangereux et très violent.
Elle était sur le bord du banc, elle le priait pratiquement de poursuivre.
— Ethan White, lui dit-il. Ce nom vous est familier?
— Non, lui répondit-elle. Il devrait ?
— J'espérais qu'il le serait, avoua-t-il, car cela aurait établi un lien très net entre Andy et Ethan White.
— Est-elle gravement blessée ? s'enquit Jill Rosen.
— D'après ce que j'ai pu voir, non, la rassura-t-il. Mais elle n'arrête pas de se triturer la main. Elle saignait, et elle n'arrêtait pas de triturer la cicatrice.
Rosen serra de nouveau fort les lèvres.
— Je ne sais pas comment l'éloigner de lui, admit-il. Je ne vois pas comment l'aider.
Elle regarda loin devant elle, se fixa de nouveau sur les étudiants.
— Il n'y a qu'elle qui puisse se venir en aide, lâcha-t-elle, mais sur un ton qui prêtait à ses propos une autre signification, plus profonde.
— Était-elle une de vos patientes ? voulut-il savoir, espérant de toute son âme que ce soit le cas.
— Vous savez que je ne peux pas vous livrer ce genre d'information.
— Je sais, admit-il, mais supposons la chose, si vous le pouviez, cela répondrait à une question que je me pose.
Elle le regarda.
— Quelle question ?
— Quand nous étions au bord de la rivière à sec, Chuck a prononcé le nom de votre fils, et Lena a eu l'air surprise, comme si elle le connaissait, expliqua-t-il, entrevoyant soudainement l'explication. Maintenant, se pourrait-il que, lorsque Lena a dit « Rosen », comme si elle connaissait ce nom, elle l'ait prononcé parce qu'elle vous connaissait, vous, et non parce qu'elle aurait connu Andy ?
La doctoresse parut réfléchir à la manière dont elle pourrait répondre à Jeffrey, sans compromettre ce en quoi elle croyait.
— Docteur Rosen...
Elle se redressa, rabattant son col tout près de sa bouche.
— Mon mari arrive.
Tolliver tâcha de masquer son exaspération. Keller était à environ une quinzaine de mètres, et franchement, elle aurait pu répondre à sa question, si elle l'avait vraiment souhaité.
Il salua le personnage.
— Docteur Keller.
L'universitaire parut troublé de voir sa femme et Jeffrey ensemble.
— Quelque chose ne va pas ? s'enquit-il. Tolliver se leva, faisant signe à Keller de s'asseoir, mais l'homme l'ignora, et questionna sa femme.
— Tu as mes clefs ?
Elle lui tendit l'anneau, en le regardant à peine.
— Il faut que je retourne travailler, fit-il. Jill, tu devrais rentrer.
Elle commença de se lever.
— Il faut que je vous signale quelque chose à tous les deux, s'écria Tolliver, en invitant d'un geste Jill Rosen à rester assise. C'est au sujet d'Andy.
Keller lui lâcha un regard qui signifiait que son fils était bien la dernière chose qu'il avait à l'esprit.
— Je voulais vous l'apprendre avant que cela ne se répande dans le campus, reprit-il. Je ne suis pas sûr que la mort de votre fils ait été un suicide.
— Quoi ? s'exclama Rosen.
— Je ne peux pas écarter la possibilité qu'il ait été tué, leur assena-t-il.
Keller en lâcha ses clefs, et ne fit pas le moindre geste pour les ramasser.
— Lors de l'autopsie d'Andy, nous n'avons rien trouvé de concluant, poursuivit-il, mais Ellen Schaffer...
— La fille d'hier ? l'interrompit Rosen.
— Oui, madame, lui confirma-t-il. Le meurtre ne présente pas de doute. Considérant le fait que sa mort a été maquillée en suicide, nous sommes contraints de nous interroger sur les circonstances entourant le décès de votre fils. En toute honnêteté, je ne peux pas affirmer que nous disposions de quoi que ce soit nous prouvant qu'il n'ait pas attenté à ses jours, mais nous avons de forts soupçons, et je vais investiguer là-dessus, jusqu'à ce que je trouve la vérité.
Elle se rassit sur le banc, les lèvres entrouvertes. Il continua.
— Il faut que j'en informe le doyen, mais je voulais d'abord vous en faire part, à tous les deux.
— Et ce mot ? lui demanda Jill Rosen.
— C'est l'un des éléments pour lesquels je ne possède aucune explication, reconnut-il. Et je suis désolé d'avoir à vous avouer que, pour le moment, je ne dispose de rien d'autre que des soupçons. Nous explorons toutes les pistes possibles, pour essayer de comprendre exactement ce qui s'est passé, mais il faut que je sois franc avec vous : rien d'évident ne me vient à l'esprit. Les deux affaires peuvent être totalement distinctes. Au bout du compte, il n'est pas impossible que nous obtenions la certitude qu'Andy s'est bien suicidé.
Keller explosa, et sa colère était tellement inattendue que Tolliver recula.
— Mais enfin, bon sang ! comment est-ce possible ? tempêta-t-il. Comment est-il possible que vous nous laissiez croire, à ma femme et à moi, que notre fils s'est suicidé quand...
— Brian, fit Jill Rosen.
— Tais-toi, Jill, la coupa-t-il, et sa main jaillit, comme s'il allait la frapper. C'est grotesque. C'est... Il était trop furieux pour parler, mais ses lèvres remuaient, il cherchait les mots susceptibles de décrire ce qu'il ressentait. Je ne peux pas croire... Il se baissa et attrapa ses clefs. Cette université, toute cette ville... Il pointa le doigt au visage de sa femme, et elle recula, comme pour se défendre. Il se dressa de toute sa stature, en criant. Je t'avais prévenue, Jill. Je te l'avais dit, que cet endroit était un enfer ! Jeffrey s'interposa.
— Professeur Keller, je pense qu'il faut vous calmer.
— Et moi je pense qu'il faut que vous vous occupiez de vos affaires et que vous trouviez qui a assassiné mon fils ! rugit-il, le visage tordu de rage. Vous, les flics de magazine, vous croyez que vous tenez cette ville, mais vivre ici, c'est comme d'habiter dans un pays du tiers-monde. Vous êtes tous corrompus. Vous êtes tous aux ordres d'Albert Gaines.
Tolliver en avait entendu assez.
— Nous en reparlerons plus tard, professeur Keller, quand vous aurez eu l'occasion de digérer tout cela.
Cette fois, ce fut au visage de Jeff que Keller brandit son index.
— Vous avez foutrement raison, nous en reparlerons, menaça-t-il, puis il leur tourna le dos à tous deux, et s'éloigna d'un pas viril.
Jill Rosen s'excusa immédiatement pour son mari.
— Je suis désolée.
— Vous n'avez pas besoin de vous excuser pour lui, lui assura-t-il, tâchant de contenir sa colère. Il avait envie de suivre Keller dans son labo, mais ils avaient probablement besoin, l'un et l'autre, de s'accorder quelques minutes, histoire de retrouver un peu de calme.
Il perçut tout le désespoir de Jill Rosen.
— Je suis navré de ne pas être en mesure de vous apporter davantage d'informations.
Elle plaqua le col de sa chemise contre son cou.
— Votre question toute théorique de tout à l'heure...
— Oui ?
— Elle est liée à Andy ?
— Oui, madame, lui assura-t-il, tout en s'efforçant de relâcher la tension.
Jill Rosen regarda fixement en direction du parvis, vers les étudiants assis sur la pelouse, et qui profitaient de cette journée.
— De façon toute théorique, lui dit-elle, elle aurait pu avoir une raison de reconnaître mon nom.
— Merci, fit-il, éprouvant un énorme soulagement à l'idée d'avoir au moins l'explication d'un élément.
— A propos de l'autre question, continua-t-elle, toujours en suivant les étudiants du regard. L'homme qu'elle fréquente ?
— Vous le connaissez ? s'enquit-il, avant de se reprendre. En théorie ?
— Oh ! je le connais, oui, lâcha-t-elle. Enfin, tout au moins, je connais ce type de personnage. Je connais ce type de personnage mieux que je ne me connais moi-même.
— Je ne suis pas certain de vous suivre.
Elle rabattit son col, descendit la fermeture Éclair pour lui montrer un large hématome qu'elle avait à la clavicule. Des marques de doigts, toutes noires, étaient bien visibles, sur le côté du cou. Quelqu'un avait tenté de l'étrangler.
Il n'en détachait plus les yeux.
— Qui..., fit-il, mais la réponse était évidente.
Elle remonta sa fermeture Éclair.
— Je dois y aller.
— Je peux vous déposer quelque part, lui proposa-t-il. Un centre de...
— Je vais aller chez ma mère, lui dit-elle, en souriant tristement. Je vais toujours chez ma mère.
— Docteur Rosen, dit-il. Jill...
— Cela vous préoccupe, et j'y suis sensible, l'inter-rompit-elle. Mais il faut vraiment que j'y aille.
Il resta planté là, la regarda dépasser un groupe d'étudiants. Elle s'arrêta brièvement pour parler à l'un d'eux, se comportant comme si de rien n'était. Il était déchiré entre l'envie de la suivre et celle de suivre la trace de Brian Keller, pour lui apprendre à quoi ça ressemblait de se faire un peu malmener.
D'instinct, il choisit la dernière solution, et se dirigea vers le bâtiment des sciences d'un pas rapide. Enfant, il avait interrompu suffisamment de disputes entre ses parents pour savoir que la colère ne faisait qu'alimenter davantage la colère, donc il respira à fond, pour se calmer, avant d'ouvrir la porte du labo de Keller.
La salle était vide, mais il y avait là Richard Carter, qui se tenait debout derrière son bureau, se tapotant le menton de son stylo. Quand il reconnut Jeffrey, son air d'attendre quelque chose ou quelqu'un se mua en franche déception.
— Oh ! fit-il. C'est vous.
— Où est Keller ?
— C'est ce que je voudrais savoir, lui rétorqua Carter, visiblement contrarié. Il se pencha au-dessus de son bureau, griffonna un mot. Il était censé me retrouver il y a une demi-heure.
— Je viens de parler avec sa femme au sujet de cette prétendue liaison qu'il aurait entretenue.
A ces mots, il s'égaya visiblement, ses lèvres s'étirèrent en un sourire.
— Ah ouais ? Et qu'est-ce qu'elle a dit ?
— Que ce n'était pas vrai. Il faudra faire un peu plus attention à ce que vous racontez, lui conseilla-t-il.
Richard eut l'air blessé.
— Je vous avais dit que c'était une rumeur. J'ai bien clairement précisé que...
— Vous foutez la pagaille dans la vie des gens. Sans parler de la perte de temps.
Richard soupira, en retournant à son mot.
— Désolé, marmonna-t-il, comme un enfant. Tolliver ne lui permit pas de s'en tirer aussi facilement.
— A cause de vous, j'ai tourné en rond pour remonter la piste de cette prétendue rumeur, alors que j'aurais pu travailler sur autre chose, qui aurait été vraiment utile. Comme il n'y eut pas de réponse, il éprouva le besoin d'ajouter encore un mot. Il y a eu des morts, Richard.
— J'en suis bien conscient, chef Tolliver, mais enfin, zut ! en quoi cela peut-il me concerner ? Carter ne lui accorda pas le temps de répondre. Je peux être franc avec vous ? Je sais que ce qui s'est passé est terrible, mais nous avons du travail, ici. Un travail important. Il y a une équipe en Californie qui travaille sur la même chose. Eux, ils ne vont pas se contenter de dire : « Oh ! Brian Keller a eu la vie dure, ces derniers temps, arrêtons-nous, jusqu'à ce qu'il se sente mieux. » Non, m'sieur. Ils vont s'y coller jour et nuit... jour et nuit... pour nous avoir jusqu'au trognon. La science n'est pas un jeu pour gens bien élevés. Des millions, peut-être des milliards, sont enjeu.
Il s'exprimait comme un bonimenteur de téléachat en train d'essayer de convaincre un pauvre abruti d'acheter dans les deux minutes un lot de couteaux à viande.
— Je ne savais pas que Brian et vous travailliez ensemble.
— Quand il prendra la peine de se montrer, celui-là. Il jeta son stylo sur le bureau, attrapa son cartable, et le rendit vers la porte.
— Où allez-vous ?
— En classe, lui répondit l'autre, comme si Jeffrey était stupide. Voyez, certains d'entre nous sont bien là, quand ils le doivent.
Il partit sur un soupir vexé, très théâtral. Au lieu de le suivre, Tolliver s'approcha du bureau de Keller et lut le mot : « Cher Brian, je suppose que tu as encore beaucoup à faire à cause d'Andy, mais il faut vraiment que l'on réunisse cette documentation, ensemble. Si tu as besoin que je m'en occupe tout seul, fais-le-moi savoir clairement. » À côté de sa signature, Richard avait dessiné un sourire.
Il relut le mot à deux reprises, en s'efforçant de faire coïncider le ton serviable de Richard avec son irritation manifeste. Ça ne cadrait pas, mais il est vrai que Richard n'était guère du genre rationnel.
Il lança un coup d'œil vers la porte, avant de décider de faire comme chez lui et de fouiller le bureau de Keller. Il était en train de s'agenouiller, de fouiller dans le tiroir du bas, quand son téléphone portable sonna.
— Tolliver.
— Chef, fit Frank. À en juger par le ton de sa voix, il aurait pu deviner ce qui allait suivre. On a trouvé un autre corps.
Il gara sa voiture devant la résidence des garçons, en se disant que s'il n'avait plus jamais à revenir sur le campus du Grant Tech, il serait le plus heureux des hommes. Il ne parvenait pas à oublier l'expression absente du visage de Jill Rosen, et se dit qu'il devait vraiment avoir l'air surpris par la vision des hématomes qu'elle lui avait montrés. Jamais, au grand jamais, il n'aurait deviné que Keller était le genre d'homme à battre sa femme, mais il s'était laissé surprendre par trop de révélations, en cette journée, pour se sentir bête d'être ainsi passé à côté de signes qui auraient dû lui paraître évidents.
Il sortit son téléphone, hésitant à appeler Sara. Il n'avait pas envie de sa présence sur les lieux du crime, mais il savait qu'elle avait besoin de voir le corps in situ. Il essaya de trouver une bonne excuse pour la maintenir à l'écart, mais il finit par céder, et composa son numéro.
Il y eut cinq sonneries avant qu'elle ne décroche, et elle grommela un bonjour pâteux.
— Salut, fit-il.
— Quelle heure est-il ?
Il lui annonça l'heure qu'il était, en songeant qu'elle avait l'air mieux que la veille au soir.
— Je suis désolé de te réveiller.
— Mmh... quoi ? demanda-t-elle, et il l'entendit bouger dans son lit.
Il eut une vision d'elle, à côté de lui, et ressentit une bouffée de désir qu'il n'avait plus connue depuis un moment. Il n'était rien qu'il ne désirât davantage que de se glisser dans un lit à côté d'elle, pour reprendre cette journée à partir de zéro.
— Maman a appelé, il y a vingt minutes, à peu près. Tessa va un peu mieux. Elle bâilla bruyamment. J'ai des papiers à remplir à la morgue, et ensuite je vais retourner à Atlanta, cet après-midi.
— C'est pour cela que j'appelle.
— Quoi ? Il y avait de la terreur dans sa voix.
— Une pendaison, lui annonça-t-il. À la fac.
— Seigneur! souffla-t-elle. Jeffrey avait la même impression. Dans une ville où le taux de crimes de sang était dix fois plus bas que la moyenne nationale, subitement, voilà que les cadavres s'empilaient jusqu'en haut des murs. À quelle heure ? voulut-elle savoir.
— Je ne sais pas encore au juste. Je viens de recevoir l'appel. Il savait quelle serait sa réponse à ses propos, mais il fallait qu'il le lui suggère quand même. Tu pourrais envoyer Carlos.
— Il faut que je voie le corps.
— Je n'aime pas l'idée que tu viennes sur le campus, lui confia-t-il. Si quelque chose se passait...
— Je ne vais pas me défiler, pas question de ne pas accomplir mon boulot, le coupa-t-elle, sur un ton destiné à clairement lui signifier que cela ne souffrait même pas de discussion.
Il savait qu'elle avait raison. Sara n'avait pas seulement à se charger d'un certain boulot. Elle avait à vivre sa vie. Il repensa à l'allure de Lena ce matin, et aux hématomes dans le cou de Jill Rosen. Devait-il les laisser vivre leur vie, à elles aussi ?
— Jeff ?
Il abandonna.
— C'est dans la résidence des garçons, bâtiment B.
— Très bien, fit-elle. J'y suis dans quelques minutes.
Il mit un terme à l'appel et sortit de sa voiture. Il se fraya un chemin au milieu d'un groupe de garçons, devant la porte, et entra dans le bâtiment, où la forte odeur d'alcool l'enveloppa comme un nuage. A Auburn, il avait étudié l'histoire non sans chauffer le banc de touche de l'équipe de football, et ils avaient sacrement fait la fête, mais il ne se souvenait pas d'une résidence étudiante sentant l'entrepôt aux alcools.
— Salut, chef, lança Chuck.
Ce dernier était campé debout en haut des marches, les mains fourrées dans les poches de son pantalon étroit. L'effet produit était obscène, et Tolliver aurait apprécié que l'autre recule et s'écarte de l'escalier qu'il s'apprêtait à gravir.
— Chuck, lâcha-t-il à son tour, en regardant les marches qu'il était en train de monter.
— Content que vous ayez pu enfin venir. Kev et moi, on t'attendait.
Jeffrey se rembrunit, à l'entendre balancer de la sorte le nom du doyen, comme s'ils étaient les meilleurs amis du monde. Si ce n'était le fait qu'Albert Gaines était le père de Chuck, Kevin Blake n'aurait même pas pris la peine de le saluer s'il l'avait croisé, sans parler déjouer au golf avec lui. Certes, Kevin n'était pas près de revoir le green. Il allait probablement consacrer le reste du mois à réceptionner les appels de parents angoissés de voir leurs gamins fréquenter une fac où trois de leurs camarades venaient de mourir.
— Je lui causerai quand j'en aurai le temps, lui rétorqua-t-il, en se demandant combien de temps il allait pouvoir reporter cette réunion.
— C'est pas un truc des plus simples, reprit Chuck, en faisant allusion au suicide. Il s'est foutu en l'air avec le pantalon baissé.
Jeffrey ignora sa remarque.
— Qui l'a trouvé ?
— L'un des autres gosses du bâtiment.
— Je veux lui parler.
— Il est en bas, pour le moment, lui signala-t-il. Adams a essayé de lui soutirer le récit de la chose, mais j'ai dû reprendre le manche. Il le gratifia d'un clin d'œil entendu. Elle peut avoir la main un peu lourde. Faut employer un peu de finesse, dans ce genre de situations.
— N'est-ce pas ? ironisa Tolliver, en regardant vers le couloir.
Frank et Lena se tenaient devant l'entrée d'une chambre. A en juger d'après leur posture, ces deux-là ne devaient pas partager un moment d'une folle gaieté.
— C'est elle qui a trouvé la seringue, l'informa Chuck.
— Trouvé ? s'étonna-t-il.
Il avait appelé l'unité chargée des relevés sur les lieux du crime depuis moins de dix minutes. En aucun cas, les techniciens de la police criminelle n'avaient eu le temps d'effectuer leurs prélèvements sur place.
— C'est Lena qui l'a remarquée, dès qu'elle est entrée pour vérifier l'état du criminel, lui expliqua Chuck, utilisant le mauvais terme pour désigner la victime. J'imagine qu'elle avait roulé sous le lit.
Tolliver réprima un juron, sachant que le peu d'indices qu'ils avaient retrouvés dans la pièce seraient altérés, surtout si c'était des indices qui tendaient à démontrer qu'elle était déjà entrée dans cette chambre précédemment.
Chuck rigola.
— Je voulais pas te faire honte, chef, s'excusa-t-il, en lui tapant dans le dos, comme si l'équipe de Tolliver venait de perdre un match de basket-ball.
Jeffrey l'ignora, et se dirigea vers Frank et Lena. Comme l'autre faisait mine de le suivre, il l'arrêta d'un mot.
— Tu veux me rendre un service ?
— Sûr, patron !
— Reste en haut de cet escalier. Arrange-toi pour que personne n'approche de là, sauf Sara.
Chuck lui adressa un salut et tourna les talons.
— Idiot, maugréa Tolliver, en s'enfonçant dans le couloir.
Frank était en train de dire quelque chose à Lena, mais dès que son chef fut arrivé à leur hauteur, il se tut.
— Tu peux nous excuser une minute, lança-t-il à la jeune femme.
— Bien sûr, et elle s'éloigna de quelques pas dans le couloir.
Il savait qu'elle pouvait encore les entendre, mais cela lui était égal.
— Les technicos de la police scientifique sont en route, annonça-t-il à Frank.
— Je me suis avancé en prenant des photos, lui répondit Frank, en levant son Polaroid en l'air.
— Fais venir Brad, lui ordonna-t-il, sachant que Sara ne voulait pas avoir de baby-sitter dans les pattes. Dis-lui d'apporter l'appareil. Je veux des clichés propres.
Wallace passa un coup de fil, pendant que son chef jetait un coup d'œil dans la chambre. Un garçon joufflu, aux longs cheveux noirs, était avachi contre le lit. Sur le sol, à côté de lui, il y avait un élastique jaune, comme celui qu'utilisent les junkies pour repérer une veine. Le corps était enflé et la peau grise. Le gamin était là depuis un bout de temps.
— Seigneur ! marmonna-t-il, en constatant que cette chambre sentait encore plus mauvais que celle d'Ellen Schaffer. Qu'est-ce que c'est que ça, nom de Dieu ?
— Pas très fort pour le ménage, suggéra Frank, sans avoir à se faire prier.
Tolliver inspecta les lieux du regard. Aucune lampe n'était allumée, mais le soleil de la fin de matinée était assez lumineux pour qu'on y voie. En face du corps était installé un combiné télévision-magnétoscope, calé sur le matelas. L'écran bleu scintillait, indiquant que la cassette était arrêtée. Cette lumière donnait au corps une teinte étrange, prêtant à la peau un aspect couleur taupe, mais peut-être était-ce une impression suggérée par la puanteur qui régnait dans la pièce. L'endroit était un vrai taudis, et il comprit que l'odeur provenait surtout de la nourriture qu'on avait laissé moisir dans des récipients posés au sol. Il y avait des journaux et des livres un peu partout, et il se demanda comment on pouvait marcher là-dedans sans trébucher.
La tête du gamin était basculée sur la poitrine, les cheveux graisseux lui recouvraient le visage et le cou. Il ne portait rien d'autre qu'un boxer-short blanc à l'air crasseux. La main était glissée dans la fente du short, et Jeffrey n'eut aucun mal à former une hypothèse sur la raison de sa présence à cet endroit.
Sur le bras gauche de la victime, il y avait un hématome décrivant un motif, mais Sara serait mieux à même de définir cette marque. Il supposa, au vu de la raideur apparente du corps, dans cette position assise, que la rigidité cadavérique avait déjà pris le dessus, ce qui situait le moment du décès dans les deux à douze dernières heures, selon que la température dans la pièce était restée égale ou non. L'heure de la mort n'était jamais simple à établir, et il supputait déjà que Sara ne serait pas en mesure de cerner une fourchette plus précise que celle qu'il venait d'envisager.
— Il y a la clim allumée, là-dedans ? demanda-t-il, en dénouant un peu sa cravate. Les ouïes de ventilation du climatiseur encastré dans la fenêtre étaient équipées de volets en plastique, mais rien ne bougeait.
— Non, fit Frank. Quand je suis arrivé, la porte était ouverte, et je me suis dit que je pouvais aussi bien la laisser comme ça, histoire d'aérer un peu cette puanteur.
Tolliver hocha la tête, en calculant que si la climatisation était restée éteinte, avec la porte fermée, il avait dû faire assez chaud presque toute la nuit, dans cette chambre. Depuis le temps, les voisins devaient être habitués à la mauvaise odeur et, du coup, ils n'avaient rien remarqué qui sorte de l'ordinaire.
— On a un nom ? s'enquit-il.
— William Dickson, fit Frank. Enfin, autant que je sache, personne l'appelait comme ça.
— Et il se faisait appeler comment ?
— Scooter, lui dit Wallace, avec un petit sourire malin.
Jeffrey haussa les sourcils, mais il n'était pas en position de sourire. Il n'irait confier à personne le surnom dont on l'avait affublé, du temps de Sylacauga. Sara le lui avait ressorti hier soir, rien que pour le faire encore un peu grincer des dents.
— Cette semaine, son colocataire est rentré chez lui, pour Pâques, lui indiqua Frank.
— Je veux lui parler.
— Je vais me procurer le numéro auprès du doyen, quand tout sera terminé, ici.
Jeffrey entra dans la pièce, et remarqua une seringue en plastique brisée, par terre. Son contenu avait séché, mais il distingua nettement une empreinte de soulier dans ce qui avait été une flaque de liquide.
Il considéra fixement l'empreinte.
— Fais en sorte que Brad me prenne un bon cliché de ça.
Frank opina et Jeffrey s'agenouilla à côté du corps. Il était sur le point de lui demander des gants, quand l'autre lui en lança une paire.
— Merci, dit-il, et il tira dessus, un coup sec, pour les enfiler. Il avait les mains moites, et le latex collait. La lumière dans la pièce était faible, et il chercha autour de lui une lampe que Dickson aurait pu allumer. Il y en avait une, sur le réfrigérateur, mais le fil avait été sectionné, et le plastique coupé aux extrémités, pour dénuder les filaments de cuivre. Ne laisse personne actionner l'interrupteur, pas tant qu'on n'a pas examiné ça, pria-t-il son adjoint.
Il renversa la tête de Scooter sur le côté, lui écartant le menton de la poitrine. Il avait une ceinture en cuir enroulée autour du cou, mais que Jeffrey n'avait pas vue, depuis le couloir. Scooter avait le cheveu long et gras, et cela le surprit aussi de ne pas s'en être aperçu plus tôt.
Il écarta les cheveux, qui retombèrent en une masse épaisse. La ceinture était passée en boucle autour du cou, et la boucle était si serrée qu'elle rentrait dans la peau. Il ne voulait pas la desserrer, mais il put tout de même entrevoir un petit morceau de mousse qui en dépassait, sur le dessus. Il suivit le parcours de la ceinture, constata qu'elle passait dans une autre ceinture, en toile cette fois. La boucle de cette seconde ceinture était elle-même enfilée dans un gros anneau boulonné au mur. Les deux ceintures étaient tendues sur toute leur longueur, le poids du corps tirant sur le boulon du mur. A première vue, l'anneau était là depuis un bout de temps.
Il se tourna légèrement, regarda l'écran de télévision, en face du corps. C'était un téléviseur bas de gamme, le genre qu'on achète dans une solderie pour moins de cent dollars. À côté, il y avait un pot de baume du Tigre, avec des blocs d'une substance blanche et d'aspect croûteux, Dieu seul savait ce que c'était. Il sortit son stylo et s'en servit pour appuyer sur le bouton d'éjection du magnétoscope. L'étiquette de la cassette représentait une scène sexuellement suggestive, sous le titre : Le Projet Blaire Miches.
Il se releva, en retirant ses gants. Frank le suivit dans le couloir, où ils rejoignirent Lena.
— Tu as appelé quelqu'un ? lui demanda-t-il.
— Quoi ? s'écria-t-elle, en plissant le front. Manifestement, elle s'était préparée à subir un interrogatoire, mais il savait que cette question l'avait surprise.
— Quand tu es arrivée ici, est-ce que tu as appelé quelqu'un de ton portable ?
— Je n'ai pas de portable.
— Tu en es sûre ? insista-t-il. Il croyait que Sara était la seule, à Grant County, à refuser d'en avoir un.
— Tu sais ce qu'ils me paient ? fit-elle en riant, incrédule. J'ai à peine de quoi m'acheter à manger.
Il changea de sujet.
— J'ai entendu dire que tu avais trouvé une seringue.
— On a reçu l'appel il y a environ une demi-heure, expliqua-t-elle, et il comprit que c'était la réponse qu'elle avait préparée. Je suis entrée dans la chambre pour voir si le sujet était en vie. Il n'avait plus de pouls et il ne respirait pas. Son corps était raide et froid au toucher. C'est là que j'ai trouvé la seringue.
— Elle a vraiment été aidante, plaida Frank, sur un ton qui trahissait le contraire. Elle a vu l'aiguille sous le lit et elle s'est dit que ça nous arrangerait si elle la ramassait pour nous.
Jeffrey dévisagea Lena.
— J'imagine qu'il y a tes empreintes partout. C'était une affirmation plus qu'une supposition.
— J'imagine.
— J'imagine que tu ne te souviens pas de ce que tu as touché d'autre, pendant que tu étais à l'intérieur.
— J'imagine que non.
Il jeta un œil dans la chambre, puis revint à elle.
— Tu veux me dire comment il se fait qu'il y ait l'empreinte de soulier de ton petit ami sur le sol ?
Elle ne parut nullement déroutée. En fait, elle souriait.
— Tu n'as pas su ? C'est lui qui a trouvé le corps. Jeffrey lança un regard à Frank, qui confirma de la tête.
— J'ai entendu dire que tu avais déjà essayé de l'interroger. Elle haussa les épaules. Frank, fit-il, amène-le-moi ici.
Wallace s'en alla, et Lena se rendit à la fenêtre. Elle se pencha sur la pelouse, devant la résidence. Il y avait des détritus partout, et des boîtes de bière étaient empilées en monument à côté du râtelier aux bicyclettes.
— Apparemment, ils ont fait la fête, par ici.
— Je suppose, dit-elle.
— Peut-être que ce type... Il désigna Scooter... s'est laissé entraîner.
— Peut-être.
— Apparemment, vous avez un problème de drogue, sur ce campus.
Elle se tourna vers lui.
— Peut-être qu'il faudrait en causer à Chuck.
— Ouais, à lui qui est vraiment au fait de tout, lâcha-t-il, sarcastique.
— T'auras peut-être envie de savoir où il était, ce week-end.
— Au tournoi de golf, non ? réagit-il, en se remémorant la première page du Grant Observer.
Du coup, il en déduisit qu'elle faisait allusion au père de Chuck, tâchant ainsi de lui rappeler qu'Albert Gaines avait de quoi lui mettre le couteau sous la gorge.
— Pourquoi travailles-tu contre moi, Lena ? Qu'est-ce que tu caches ?
— Ton témoin est arrivé, dit-elle. Je ferais mieux d'aller faire mon rapport à mon patron.
— Pourquoi si vite ? s'étonna-t-il. Tu as encore peur que l'autre te frappe ?
Elle resta les lèvres pincées, sans lui fournir de réponse.
— Reste ici, lui demanda-t-il, en lui laissant clairement comprendre qu'elle n'avait pas le choix.
Ethan White avançait dans le couloir d'un pas nonchalant, avec Wallace à ses côtés. Il était toujours vêtu de sa tenue habituelle, jean et t-shirt noir à manches longues. Il avait les cheveux mouillés, et une serviette autour du cou.
— On a pris sa douche ? lui lança Tolliver.
— Ouais, dit l'autre, en s'essuyant l'oreille avec le coin du tissu-éponge. J'étais en train d'effacer tous les indices, après avoir étranglé Scooter.
— Ça m'a tout l'air d'être un aveu. Ethan lui adressa un regard cinglant.
— J'ai déjà causé à celle-là, ajouta-t-il, en fixant Lena. Lena le fixa à son tour, histoire de faire monter la tension d'un cran.
— Dis-le-moi, à moi, le pria Jeffrey. Tu habites au premier ? Ethan opina. Pourquoi tu es monté ici ?
— J'avais besoin d'emprunter des notes de cours à Scooter.
— Quel cours ?
— Biologie moléculaire.
— C'était à quelle heure, ça ?
— J'en sais rien, admit-il. Comptez deux minutes, avant l'heure où je l'ai appelée.
Lena vit tout de suite l'ouverture.
— J'étais au bureau de la sécurité, précisa-t-elle. Il ne m'appelait pas moi en particulier, seulement il se trouve que c'est moi qui ai répondu au téléphone.
Ethan serrait les bouts de sa serviette, comme s'il étranglait le tissu-éponge.
— Quand ils sont arrivés ici, je suis parti. C'est tout ce que je sais.
— Qu'est-ce que tu as touché, dans la chambre '?
— Je m'en souviens pas, dit-il. J'étais assez à cran, d’arriver là, et de trouver mon pote de classe mort sur le sol.
— Tu as déjà vu un cadavre, lui rappela Jeffrey. Ethan haussa les sourcils, comme pour dire Et alors ?
— Je veux que tu me fasses une déposition en bonne cl due forme, au poste.
Ethan secoua la tête.
— Pas question.
— Tu fais obstruction à l'enquête ? s'écria Jeff, menaçant.
— Non, monsieur, répliqua vivement Ethan. Il sortit un bout de page de carnet de notes de sa poche arrière et le lui tendit. C'est ma déposition. Je l'ai signée. Je vous la signe de nouveau, ici, si vous tenez à ce que ça se passe devant témoin. Légalement, d'après ce que je crois savoir, je n'ai aucune obligation de faire ça au poste de police.
— Tu te crois très fort, fit Jeffrey, sans prendre sa déposition. En toutes circonstances, tu crois savoir comment te défiler. Il désigna Lena. Ou cogner. Pour échapper à tout.
Ethan adressa un clin d'œil à Lena, comme s'ils partageaient un secret, eux deux, et eux seuls.
— Je t'aurai, l'avertit Tolliver. Peut-être pas tout de suite, mais tu mijotes quelque chose, et là, je vais te coincer. Tu m'entends ?
Ethan lâcha le papier, qui flotta jusqu'à terre.
— Si on a fini, faut vraiment que j'aille en classe.
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