Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 16 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

Chapitre 14

 

Lena se réveilla en sursaut, se redressa en s'appuyant sur les mains. À chaque respiration, ses côtes lui faisaient mal, et son poignet la lançait, alors qu'il était désormais protégé par un plâtre en fibre de verre. Elle s'assit, regarda autour d'elle dans la petite cellule, tâchant de se souvenir comment elle était arrivée ici.

— Tout va bien, lui dit Jeffrey.

Il était assis sur le lit de camp en face d'elle, les coudes posés sur les genoux, les mains croisées devant lui. Elle était dans une cellule individuelle, pas dans la cellule collective derrière le poste. L'endroit était sombre, la seule lumière provenait de la guérite de surveillance au bout du couloir. La porte était ouverte, mais Lena ne savait pas comment interpréter la chose.

— Il est l'heure de prendre ta seconde pilule, lui rappela-t-il. Il y avait un petit plateau de nourriture, en métal, sur le lit, à côté d'elle, avec un gobelet en plastique et deux pilules. Il le prit, le lui tendit, comme un serveur. La plus petite, c'est pour que tu ne sois pas malade.

Lena mit les pilules dans sa bouche, puis les avala avec une gorgée d'eau fraîche. Elle essaya de reposer le gobelet sur le plateau, mais elle avait un peu perdu sa coordination, et il dut le faire à sa place. De l'eau se renversa sur son pantalon, mais il n'y prit pas garde.

Elle s'éclaircit la gorge plusieurs fois avant de parvenir à le questionner.

— Quelle heure est-il ?

— À peu près minuit moins le quart, lui répondit-il. Quinze heures, songea-t-elle. Elle était en garde à vue depuis quinze heures.

— Je peux t'apporter quelque chose ? lui demanda-t-il. Quand il se pencha en avant, pour poser le plateau par terre, la lumière vint jouer sur son visage, et elle vit qu'il avait la mâchoire serrée. Tu te sens bien ?

Elle essaya de hausser les épaules, mais son épaule était trop molle. Les parties de son corps qui n'étaient pas engourdies étaient raides et endolories. Même ses paupières lui faisaient mal, quand elle clignait des yeux.

— Comment va ta coupure à la main ?

Lena baissa les yeux sur son index, qui dépassait du plâtre. Elle se demandait combien de temps s'était écoulé depuis qu'elle s'était coupée en essayant de revisser la grille du climatiseur. Il s'était écoulé une éternité. Elle n'était plus du tout cette personne qu'elle était.

— C'est comme ça qu'il y a eu du sang sur ton couteau ? lui demanda-t-il, en se penchant de nouveau dans la lumière. Quand tu t'es coupé la main ?

Elle s'éclaircit de nouveau la gorge, mais la douleur n'avait fait qu'augmenter. Elle avait la voix éraillée, à peine plus qu'un chuchotement.

— Je peux avoir encore un peu d'eau ?

— Tu veux quelque chose de plus fort ? lui proposa-t-il.

Elle l'examina, tâchant de saisir ce qu'il faisait. Jeffrey jouait les bons flics, maintenant, et elle avait tellement besoin de quelqu'un qui soit gentil avec elle qu'elle aurait probablement mordu à l'hameçon. Elle mourait d'envie de raconter à quelqu'un ce qui s'était passé, mais son esprit ne parvenait pas à formuler les mots que sa bouche allait devoir former. En lui tendant le gobelet, il reprit la parole.

— Commençons par un peu d'eau, d'accord ? Lena but, contente que l'eau soit froide, puis elle s'assit contre le mur. Elle avait le dos endolori, mais le bloc de ciment était solide et rassurant. Elle baissa les yeux sur le plâtre, qui commençait juste en deçà des doigts et s'arrêtait à mi-hauteur du bras. En remuant les doigts, elle sentit un frémissement lui remonter dans le bras.

— L'effet du médicament antidouleur est probablement en train de se dissiper, constata-t-il. Tu veux en reprendre ? Je peux te faire établir une ordonnance par Sara.

Elle secoua la tête, même si elle n'avait qu'une envie, tout oublier.

— Chuck était B négatif. Toi, tu es du groupe A. Elle hocha la tête. Les tests ADN allaient prendre une semaine, mais à l'hôpital, on était équipé pour les examens de groupe sanguin.

— Du type A, il y en avait sur le couteau, continua-t-il, sur le bureau et sur ton pan de chemise.

Elle attendit la suite.

— Nous n'avons trouvé nulle part de sang B négatif. Nulle part, sauf au bureau, acheva-t-il.

Elle avait retenu son souffle, dans sa poitrine, tout au fond, et c'est là qu'elle le conserva, en se demandant combien de temps elle allait tenir.

— Lena..., reprit-il. À sa grande surprise, sa voix s'érailla, et, avant qu'il ait pu baisser les yeux sur ses mains, elle vit bien à quel point il était bouleversé. Je n'aurais jamais dû te menotter.

Elle se demandait de quoi il parlait. Elle ne se souvenait pas de grand-chose, après ce qui s'était passé avec Ethan la nuit dernière.

— J'aurais traité ça tout à fait autrement, si seulement. .. Il releva les yeux vers elle, ses prunelles luirent à la lumière du couloir. Je ne savais pas.

Elle réprima une toux, elle aurait aimé avoir encore un peu d'eau.

— Lena, dis-moi ce qui s'est passé. Dis-moi qui t'a fait ça, que je puisse le punir.

Elle ne put que le regarder, fixement. Elle s'était fait ça toute seule. Que pouvait-il inventer de plus, pour la punir ?

— Je n'aurais jamais dû te menotter, répéta-t-il. Je suis tellement désolé.

Elle respira lentement, elle avait mal dans les côtes.

— Où est Ethan ? lui demanda-t-elle. Le corps de Tolliver se raidit.

— Il est toujours enfermé.

— Sous quelle inculpation ?

— Infraction à la mise en liberté conditionnelle, lui répondit-il, mais sans s'expliquer davantage.

— Est-il réellement mort ? voulut-elle savoir, en repensant à la dernière fois qu'elle avait vu Chuck.

— Oui, fit-il. Il est mort. Il considéra de nouveau ses mains. Est-ce lui qui t'a fait ça, Lena ? Est-ce que Chuck t'a fait du mal ?

De nouveau, elle s'éclaircit la gorge, mais elle savait, d'après ce qu'il venait de lui apprendre, qu'il ne subsistait pas beaucoup de motifs pour la garder en détention.

— Je veux juste rentrer chez moi, lui dit-elle. Mais le chez-soi auquel elle pensait n'était pas ce trou à rats où elle habitait, à l'université. Elle pensait à la maison qu'elle possédait, et à la vie qu'elle menait quand elle y habitait. Elle pensait à la Lena qui n'agressait pas les gens et ne les forçait pas à commettre des actes qu'ils ne voulaient pas commettre. La bonne Lena. La Lena d'avant la mort de Sibyl.

— Nan Thomas est ici. Je l'ai appelée, pour qu'elle vienne te chercher.

— Je ne veux pas la voir.

— Je suis navré, Lena. Elle est dehors, elle t'attend, et je ne peux pas... je ne veux pas te laisser rentrer seule.

Sur le trajet du retour vers sa maison, Nan resta silencieuse. Cela ne servait à rien, qu'elle raconte le peu qu'elle savait. Pour l'heure, rien de tout cela n'importait, aux yeux de Lena. Elle avait cessé de se soucier de rien, depuis l'orage de la nuit dernière.

Elle regardait fixement par la vitre, songeant qu'elle n'avait pas roulé en voiture le soir depuis bien longtemps. En général, à cette heure-ci, elle était au lit, parfois endormie, parfois à regarder par la fenêtre et à attendre la venue du jour, mais elle n'était jamais dehors. Elle ne se sentait nulle part en sécurité, nulle part.

Nan se gara dans l'allée et coupa le moteur. Elle glissa la clef de contact dans le pare-soleil, en adressant à Lena un sourire bouffon. Nan se fiait trop aux gens. Sibyl était pareille, jusqu'à ce qu'un maniaque ne la tue.

La maison que Sibyl et Nan avaient achetée voilà quelques années était un petit pavillon comme il y en avait un peu partout dans Heartsdale. Deux chambres d'un côté, avec la salle de bains juste dans le couloir, et une cuisine, une salle à manger et un salon de l'autre côté. La seconde chambre avait été reconvertie en bureau pour Sibyl, mais Lena ne savait pas à quoi Nan employait cette pièce, désormais.

Elle resta sur le perron, en s'appuyant de la main contre la paroi de la maison, pour ne pas tomber, pendant que Nan prenait son temps pour déverrouiller la porte. Chez elle, l'épuisement devenait un mode de vie. Encore une chose qui avait bien changé.

Quand Nan ouvrit la porte, elles furent accueillies par trois bips brefs provenant d'un panneau d'alarme. Considérant le peu de souci que se faisait Nan pour sa sécurité, Lena fut surprise de voir qu'elle avait pris la peine d'installer une alarme.

Nan avait dû lire dans ses pensées.

— Je sais, dit-elle, en tapant la date de naissance de Sibyl sur le pavé de touches. Après Sibyl... et ensuite, après toi... je me suis dit que je me sentirais plus en sécurité...

— Un chien, ce serait mieux, lui suggéra-t-elle, et puis elle se sentit coupable, quand elle vit l'air inquiet de Nan. Le bruit de l'alarme, c'est vrai, ça peut aussi effrayer les gens.

— Au début, j'oubliais tout le temps de l'éteindre. Mme Moushey, en face, de l'autre côté de la rue, en a presque eu une crise cardiaque.

— Je suis certaine que c'est bien, la rassura Lena.

— Pourquoi est-ce que j'ai du mal à te croire ? Lena posa la main sur le dossier du canapé, songeant qu'elle n'avait pas l'énergie de mener une conversation aussi inepte. Nan parut s'en apercevoir.

— Tu as faim ? lui demanda-t-elle, en allumant les lumières, tout en traversant la salle à manger en direction de la cuisine.

Lena secoua la tête, mais Nan ne la vit pas faire.

— Lena ?

— Non, dit-elle.

En allant vers la salle de bains, elle suivit le contour du canapé, du bout des doigts. Le médicament lui donnait des crampes, et elle sentait des brûlures, comme si elle avait eu une infection urinaire.

La salle de bains était étroite, avec un carrelage noir et blanc au sol. Une baguette en bois courait sur toute la partie supérieure des murs, avec des carreaux blancs en dessous. Une armoire à pharmacie avec un miroir déformé était décorée d'une photo de Sibyl, glissée dans l'interstice du cadre. Lena se regarda dans ce miroir, puis elle regarda Sibyl, compara les deux images. Lena avait l'air dix ans plus vieille, alors que la photographie avait été prise un mois environ avant la mort de Sibyl. L'œil gauche de Lena était enflé, la coupure, au-dessous, était rouge vif et sensible au toucher. Sa lèvre était fendue par le milieu, et elle avait des éraflures et comme un hématome géant qui lui enveloppait la base du cou. Pas étonnant qu'elle ait du mal à parler. Sa gorge était certainement aussi à vif qu'un morceau de viande.

— Lena ? fit encore Nan, en frappant à la porte. Lena lui ouvrit, ne voulant pas que Nan s'inquiète.

— Est-ce que tu veux du thé ? lui demanda-t-elle. Lena allait dire non, et puis elle se dit que le thé allait peut-être lui faire du bien à la gorge. Elle hocha la tête.

— Tummy Mint ou Sleepy Bear ?

Lena eut envie de rire, car il lui semblait ridicule, après ce qui s'était passé, que Nan se trouve à l'entrée de cette salle de bains, à lui demander si elle préférait du Tummy Mint ou du Sleepy Bear.

Nan sourit.

— Je vais décider pour toi, fit-elle. Tu veux te changer ?

Lena portait encore son uniforme de détenue, celui qu'on lui avait remis à la prison, car ses vêtements avaient été consignés comme pièces à conviction.

— J'ai encore des affaires de Sibyl, si tu veux... Elles parurent se rendre compte toutes deux au même instant qu'elles ne se sentiraient ni l'une ni l'autre à l'aise avec Lena dans les vêtements de Sibyl.

— J'ai aussi des pyjamas qui t'iront, ajouta Nan. Elle passa dans la chambre, et Nan la suivit. Il y avait encore d'autres photos de Sibyl près du lit, et le nounours de Sibyl, lorsqu'elle était petite. Nan se tenait dans la chambre, elle l'observait.

— Quoi ? demanda Lena, en gardant la bouche à demi fermée, pour éviter de se fendre complètement la lèvre.

Nan se rendit vers le placard, se dressa sur la pointe des pieds pour farfouiller dans le rayonnage du dessus. Elle en sortit une petite boîte en bois.

— Ça me vient de mon père, dit-elle, en ouvrant la boîte.

Un mini Glock était rangé dans son logement intérieur moulé et tapissé de velours. A côté, il y avait un chargeur, plein.

— Qu'est-ce que tu fabriques avec ça ? lui demanda-t-elle, avec l'envie de sortir l'arme de sa boîte, pour la soupeser.

Depuis qu'elle avait démissionné de la police, elle n'avait plus tenu un pistolet en main.

— Mon père me l'a donné après la mort de Sibyl, lui expliqua-t-elle, et Lena se rendit compte qu'elle ne savait même pas que le père de Nan était encore en vie.

— Il est flic. Comme l'était ton papa.

Lena toucha le métal froid, elle aimait bien ce contact sous ses doigts.

— Je ne sais pas m'en servir, poursuivit-elle. Je ne supporte pas les armes à feu.

— Sibyl les détestait, elle aussi, remarqua Lena, mais Nan n'ignorait sûrement pas que Calvin Adams, leur père à toutes les deux, avait été abattu lors d'un simple contrôle routier.

Nan referma la boîte et la tendit à Lena.

— Garde-le, si tu te sens plus en sécurité avec. Lena prit la boîte, la tint contre sa poitrine.

Nan se rendit à la penderie et en sortit un pyjama bleu pastel.

— Je sais que ce n'est pas ton style, mais il est propre.

— Merci, dit Lena, reconnaissante de tous les efforts que consentait Nan.

Cette dernière sortit, ferma la porte. Lena avait envie de la fermer à clef, mais songea que Nan pourrait entendre le bruit et se sentir froissée. Elle s'assit sur le lit, ouvrit la boîte en bois, posée sur ses genoux. Elle passa le doigt sur le canon de l'arme, comme elle avait passé les doigts sur la queue d'Ethan. Elle le prit dans sa main, tâtonna un peu pour enclencher le chargeur. Le plâtre du bras gauche rendait la manipulation un peu difficile, et quand elle essaya de tirer sur la glissière pour charger une balle dans la chambre, le pistolet faillit lui échapper.

— Nom de Dieu !, fit-elle, en pressant plusieurs fois sur la détente, rien que pour sentir le claquement.

Par habitude, elle éjecta le chargeur avant de ranger l'arme dans la boîte. Non sans peine, elle se changea pour passer le pyjama bleu. Ses jambes étaient tellement endolories qu'elle ne voulait pas les bouger, mais elle savait que le mouvement était le seul moyen de lutter contre la raideur et la douleur.

Quand elle entra dans la cuisine, Nan versait le thé. Elle sourit à Lena, tâchant de ne pas rire, et Lena baissa la tête pour découvrir le chien de bande dessinée bleu foncé, sur la poche du haut de pyjama.

— Je suis désolée, s'excusa Nan entre deux ricanements. Je ne m'étais jamais figuré que tu pourrais porter un truc pareil.

Lena eut un sourire pâle, et elle sentit sa lèvre se fendre à nouveau. Elle posa la boîte en bois sur la table. Le pistolet était inutile, si elle était incapable d'y placer une balle, mais de l'avoir près d'elle, cela la rassurait.

Nan remarqua le pistolet.

— Enfin, il te va mieux à toi qu'à moi.

Lena sentit une espèce d'appréhension, et elle éprouva le besoin d'éclaircir l'atmosphère.

— Nan, je ne suis pas gay. Nan réprima un sourire.

— Oh ! Lena, même si tu l'étais, je ne crois pas que je puisse jamais arriver, dans ma vie, ne serait-ce qu'à croire que quelqu'un pourrait remplacer ta sœur.

Lena s'agrippa à la chaise, elle ne voulait pas parler de Sibyl. L'amener ainsi dans cette pièce la ramènerait, elle, à ce qui s'était passé. Et Lena éprouvait une honte cuisante à l'idée que Sibyl puisse jamais savoir ce qui lui était arrivé. Pour la première fois de son existence, elle était contente que sa sœur soit morte.

— Il est tard, fit-elle, en avisant la pendule murale. Je suis navrée de t'avoir entraînée dans tout ça.

— Oh ! ne t'inquiète pas pour ça, fit Nan. C'est assez sympa d'être encore debout après minuit, ça me change. Je me mets au lit à neuf heures et demie comme une vieille dame, depuis que Sibyl...

— Je t'en prie, lui demanda Lena. Je ne peux pas parler d'elle. Pas comme ça.

— Assieds-toi donc, lui proposa Nan. Elle lui passa un bras autour de l'épaule et tâcha de la guider vers la chaise, mais Lena ne bougea pas. Lena ?

Lena se mordit la lèvre, se l'ouvrit encore un peu plus. Elle se la lécha du bout de la langue, se souvint comme elle avait léché le cou d'Ethan.

Sans avertissement, elle se mit à pleurer, et Nan la prit dans ses bras. Elles restèrent debout dans la cuisine, Nan la serra, la réconforta, jusqu'à ce que Lena ne puisse plus pleurer.

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