Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 5 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

Lundi

 

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5

 

Jeffrey se pencha pour ramasser le journal, sous la véranda de Sara, avant d'entrer dans la maison. Il lui avait promis d'être là-bas à six heures ce matin, pour qu'elle puisse lui donner des nouvelles fraîches sur l'état de sa sœur. Au téléphone, la veille au soir, elle avait une voix épouvantable. Il détestait plus que tout l'entendre pleurer. Cela lui donnait le sentiment d'être inutile, faible, deux traits de caractère qu'il méprisait chez tout le monde, surtout chez lui-même.

Il alluma la lumière dans le vestibule. À l'autre bout de la maison, il entendit les chiens s'agiter, leurs colliers tinter, leurs bâillements sonores, sans qu'ils viennent voir qui était entré pour autant. Après avoir passé deux années à courir sur le cynodrome Ebro, les deux lévriers de Sara répugnaient à dépenser la plus petite énergie, sauf à y être obligés.

Il siffla, lança le journal sur le comptoir de la cuisine, jeta un coup d'œil à la première page en attendant l'arrivée des deux bêtes. La photographie, juste au-dessus du pli, montrait Chuck Gaines debout, entre son père et Kevin Blake. Apparemment, les trois hommes avaient remporté une espèce de tournoi de golf, à Augusta, samedi. Au-dessous, il y avait un article encourageant les électeurs à soutenir un nouveau référendum, qui contribuerait à faire remplacer les préfabriqués situés hors de l'école par des salles de classe permanentes, en dur. En accordant la tête d'affiche à Albert Gaines, le Grant Observer s'y entendait pour définir l'ordre de ses priorités. Le personnage possédait la moitié des immeubles de la ville, et c'était sa banque qui accordait les prêts sur l'autre moitié.

Jeffrey siffla de nouveau les chiens, en se demandant ce qui les retenait si longtemps. Enfin, ils entrèrent dans la cuisine, d'une démarche nonchalante, leurs griffes claquant sur le carrelage noir et blanc. Il les laissa sortir dans le jardin, clos par une palissade, sans refermer la porte, pour qu'ils puissent rentrer dès qu'ils auraient terminé leurs petites affaires.

Avant d'oublier, il sortit deux tomates de la poche de sa veste et les rangea dans le réfrigérateur de Sara, à côté d'une boule verte à la drôle d'allure, qui avait dû être de la nourriture. Maria Simms, sa secrétaire, était jardinier amateur, et elle n'arrêtait pas de donner de la nourriture à Jeffrey, bien plus qu'il ne pouvait en absorber. Connaissant Maria et sa tendance à fourrer son nez partout, elle avait probablement fait cela exprès, espérant qu'il partagerait avec Sara.

Il servit quelques cuillerées de nourriture à Bubba, le chat de Sara -même si Bubba ne se montrerait pas avant le départ de Jeffrey. Le chat n'acceptait de boire que dans un bol posé à côté de la buanderie et, à l'époque où Jeff habitait ici, il butait dedans tout le temps, accidentellement. Le chat prenait cela, ainsi que certaines autres choses, comme un affront personnel. Jeffrey et Sara entretenaient avec cet animal une sorte de relation d'amour-haine. C'est-à-dire que Sara adorait cette bête, et Jeff la haïssait.

Les chiens rentrèrent dans la cuisine au petit trot, juste au moment où il ouvrait une boîte d'aliments pour animaux. Bob s'adossa contre la jambe de Jeffrey pour se faire caresser, tandis que Billy s'allongeait par terre, en lâchant un grand soupir, comme s'il venait d'escalader l'Everest. Jeff n'avait jamais compris comment d'aussi grands animaux pouvaient tenir lieu de chiens d'appartement, mais les deux lévriers avaient l'air satisfaits de rester enfermés toute la journée. Si on les laissait trop longtemps dans le jardin, ils se sentaient seuls et sautaient par-dessus la palissade pour aller chercher Sara.

Bob se blottit de nouveau contre lui, le repoussa vers le comptoir.

— Attends une minute, le pria-t-il, en ramassant leurs bols.

Il y versa deux cuillerées d'aliments en granulés, qu'il mélangea avec la boîte de conserve en utilisant une cuiller à soupe. Jeffrey avait déjà pu constater que les chiens mangeraient tout ce qu'on leur mettrait dans leur bol - Billy considérait l'écuelle du chat comme son plateau d'amuse-gueules personnel -, mais Sara aimait bien leur mélanger leur nourriture, et donc c'est ce qu'il fit.

— Et voilà pour vous, s'écria-t-il, en posant les bols par terre.

Ils s'en approchèrent, lui montrant leurs derrières fluets tout en mangeant. Il les considéra un moment, avant de décider de se rendre utile et de nettoyer la cuisine. Sara n'était pas la personne la plus ordonnée du monde, même dans ses bons jours, et la pile d'assiettes de leur dîner de vendredi soir était encore entassée dans l'évier. Il posa sa veste sur le dossier d'une chaise de cuisine et remonta ses manches.

Une grande fenêtre, au-dessus de l'évier, offrait une vue tranquille sur le lac, et il regarda fixement en direction de l'eau, l'esprit ailleurs, tout en récurant les assiettes. Il aimait bien se trouver à cet endroit de la maison de Sara, il aimait bien l'atmosphère accueillante de sa cuisine et les fauteuils profonds et confortables qu'elle avait installés dans le coin repas. Il aimait bien faire l'amour fenêtres ouvertes, entendre les oiseaux sur le lac, sentir l'odeur de son shampooing dans ses cheveux, la regarder fermer les yeux quand elle se retenait à lui. Il aimait tellement tout cela que Sara avait dû le sentir. L'essentiel des moments qu'ils partageaient à deux, ils les passaient... chez lui.

Le téléphone sonna alors qu'il était en train de laver le dernier plat, et il était si absorbé dans ses pensées qu'il faillit le lâcher.

Il décrocha à la troisième sonnerie.

— Salut, fit Sara, d'une voix feutrée, fatiguée.

Il empoigna un torchon, pour se sécher les mains.

— Comment va-t-elle ?

— Mieux.

— Se souvient-elle de quelque chose ?

— Non.

Elle garda le silence, et il était incapable de dire si elle pleurait ou si elle était trop fatiguée pour parler.

La vision de Jeffrey se brouilla et, dans sa tête, il se retrouva de nouveau dans la forêt, la main appuyée sur le ventre de Tessa, sa chemise imbibée de sang. Billy regarda vers lui, par-dessus son épaule de chien, comme s'il avait perçu que quelque chose n'allait pas, puis il revint à son petit déjeuner, la plaque métallique de son collier tintant contre le bol.

— Tu tiens le coup ? lui demanda-t-il. Elle émit un son évasif.

— J'ai parlé à Brock et je lui ai indiqué comment il fallait procéder. Nous devrions recevoir les résultats du labo demain. Carlos sait que ça presse.

Jeffrey ne la laissa pas changer de sujet.

— Est-ce que tu as dormi un peu, la nuit dernière ?

— Pas vraiment.

Et lui non plus. Vers trois heures ce matin, il était sorti de son lit et était allé courir cinq kilomètres, pensant que cela le fatiguerait assez pour qu'il trouve le sommeil. Il s'était trompé.

Elle reprit la parole.

— Maman et papa sont avec elle, maintenant.

— Comment vont-ils ?

— Ils sont tellement furieux.

— Contre moi ?

Elle ne lui répondit pas.

— Contre toi ?

Il l'entendit se moucher.

— Je n'aurais pas dû l'emmener avec moi, se lamenta-t-elle.

— Sara, tu n'avais aucun moyen de savoir. Il rageait de ne rien trouver de plus réconfortant à lui dire. Nous nous sommes rendus sur des centaines de scènes criminelles avant cela, et il ne s'est jamais rien produit de méchant. Jamais.

— C'était encore le lieu d'un crime.

— Exact, un endroit où un acte violent avait déjà été commis. Nous n'avions aucun moyen d'anticiper...

— Je vais revenir avec la voiture de maman plus tard dans la nuit, lui annonça-t-elle. Ils vont changer Tessa de service, après le déjeuner. Je veux m'assurer qu'elle est bien installée. Elle marqua un temps. Dès mon retour, je m'occuperai de l'autopsie.

— Laisse-moi venir te chercher.

— Non, lui dit-elle. C'est un trop long trajet, et...

— Ça m'est égal, l'interrompit-il. Il avait déjà commis une erreur, en n'étant pas là quand elle avait eu besoin de lui, et il n'allait pas recommencer. Je te retrouverai à l'accueil à quatre heures.

— C'est trop près de l'heure de pointe. Ça va te prendre une éternité.

— Je vais faire le tour par l'autre côté, lui expliqua-t-il, alors qu'à Atlanta cela ne faisait guère de différence, car là-bas, tout le monde, passé quinze ans, possédait une voiture. Je ne veux pas que tu rentres en prenant le volant toute seule. Tu es trop fatiguée.

Elle garda le silence.

— Ce n'est pas une prière, Sara, c'est un fait, c'est tout, reprit-il, en conservant une voix ferme. Je serai là vers quatre heures, d'accord ?

Elle finit par céder.

— D'accord.

— Quatre heures dans le hall d'accueil principal.

— D'accord.

Il lui dit au revoir et raccrocha, avant qu'elle ne puisse changer d'avis. Il voulut finir la vaisselle, mais quand il vit l'heure à sa montre, il se ravisa. Il était censé passer prendre Dan Brock et le conduire à la morgue d'ici une heure, pour que l'ancien coroner puisse prélever des échantillons sanguins sur le corps d'Andy Rosen. Après quoi, il était prévu qu'il s'entretienne avec les Rosen au sujet de leur fils et qu'il voie si, durant la nuit, ils avaient repensé à quoi que ce soit qui lui serait utile.

Au bureau, il ne pouvait rien faire tant que les techniciens de la police scientifique n'auraient pas terminé de passer au crible l'appartement d'une pièce qu'occupait Andy au-dessus du garage de ses parents. Toutes les empreintes digitales seraient analysées et contrôlées sur ordinateur, mais c'était toujours hasardeux, car l'ordinateur ne pouvait établir de comparaisons qu'avec des empreintes déjà enregistrées dans la base de données. Frank allait appeler Dan sur son téléphone portable dès le retour des rapports, mais pour le moment il n'y avait vraiment rien qu'il puisse faire. À moins qu'ils n'y puisent des révélations bouleversantes, Jeffrey allait faire un saut chez Ellen Schaffer, à la résidence universitaire, pour lui demander si elle reconnaissait la photo du visage d'Andy Rosen. La jeune femme n'avait vu le corps que de dos, mais, considérant la manière dont les rumeurs circulaient sur le campus, Schaffer en savait déjà probablement davantage sur Andy Rosen que quiconque au sein de la police.

De nouveau, il décida de se rendre utile. Il se dirigea vers la chambre, ramassa les chaussures et les chaussettes de Sara, puis une jupe et un slip, en avançant dans le couloir. Manifestement, elle avait éparpillé ses vêtements au gré de ses déplacements dans la maison. Cela le fit sourire, en repensant combien cela l'irritait, quand ils vivaient ensemble.

Quand il lança les vêtements de Sara sur la chaise, près de la fenêtre, Billy et Bob étaient revenus s'installer sur le lit. Il s'assit à côté d'eux, les cajola chacun leur tour. Il y avait deux photos encadrées près du lit de Sara, et il prit le temps de les regarder. Tessa et Sara figuraient sur la première, debout devant le lac, avec des cannes à pêche à la main. Tessa portait un chapeau de pêcheur miteux, qu'il reconnut : c'était celui d'Eddie. La seconde photo était celle de la remise de diplôme de Tessa. Eddie, Cathy, Tessa et Sara se tenaient tous bras dessus, bras dessous, le visage éclairé d'un grand sourire.

Sara, avec ses cheveux roux foncé et sa peau pâle, dominant son père de quelques centimètres, avait toujours l'air d'un enfant des voisins qui se serait invitée sur ces clichés de famille, mais on ne pouvait s'y tromper, le sourire qui lui illuminait le visage était bien celui de son père. Tessa avait la chevelure blonde, les yeux bleus, la petite taille de sa mère, mais les trois femmes partageaient la même forme des yeux, en amande. Toutefois, Sara avait quelque chose de plus féminin, et il s'était toujours senti attiré par le fait qu'elle avait les bonnes courbes aux bons endroits.

Il posa la photo et remarqua une traînée de poussière sur la table, là où il y avait eu un autre cadre. Il regarda par terre, puis il ouvrit le tiroir, écarta deux ou trois magazines avant de dénicher le cadre bordé d'argent enfoui tout au fond. Il connaissait bien ce cliché : un étranger qui passait sur la plage avait pris cette photo de Jeffrey et de Sara lors de leur voyage de noces.

Il se servit du coin du drap pour retirer la poussière du cadre, avant de le remettre dans le tiroir.

L'entreprise de pompes funèbres Brock était installée dans une grande maison de style victorien, le genre d'endroit où Jeffrey avait rêvé de vivre quand il était gosse. À Sylacauga, dans l'Alabama, sa mère et lui - et, moins souvent, son père - habitaient une maison de deux pièces avec une seule salle de bains, et qu'on n'aurait pu appeler un foyer, même dans les bons jours. Sa mère n'avait jamais été une personne très heureuse et, aussi loin que remontent ses souvenirs, il n'y avait pas de photos sur les murs, pas de tapis sur les sols, rien qui aurait pu ajouter une note personnelle à la maison. Tout se passait comme si May Tolliver faisait son maximum pour éviter de prendre racine. Cela étant, même si elle avait voulu, elle n'aurait guère eu de quoi.

Quand on fermait la porte d'entrée, les fenêtres mal isolées tremblaient, et le sol de la cuisine partait tellement en pente vers le fond que la nourriture qu'on y faisait tomber s'amassait contre les plinthes. Et surtout, les froides nuits d'hiver, Jeffrey dormait dans son sac de couchage, par terre dans le placard de l'entrée, l'endroit le plus chaud de la maison.

Il était flic depuis trop longtemps pour estimer qu'une enfance défavorisée constituait une bonne excuse à quoi que ce soit, mais il comprenait pourquoi certaines personnes en usaient comme d'une justification. Jimmy Tolliver était un ivrogne qui avait étendu son fils pas mal de fois, quand ce dernier commettait l'erreur de se mettre en travers du chemin de son père. En règle générale, Jeffrey prenait un coup chaque fois qu'il s'interposait entre sa mère et les poings de Jimmy. Mais c'était le passé, et Jeffrey avait tourné la page depuis longtemps. Tout le monde avait vécu quelque chose d'horrible, à un moment ou à un autre de son existence. Cela faisait partie de la condition humaine. C'était la manière dont chacun se comportait face à l'adversité qui montrait à quelle sorte de personne on avait affaire. C'était peut-être pour cela que Jeffrey avait tellement de mal avec Lena Adams. Il la souhaitait différente de celle qu'elle était en réalité.

Dan Brock sortit par la porte principale en trébuchant, puis il s'arrêta, car sa mère l'appelait. Elle lui tendit deux gobelets en plastique, et Jeffrey espéra de tout son cœur que l'un des deux lui était destiné. Penny Brock faisait un café coriace.

En regardant la mère et le fils se dire au revoir, Jeffrey se retint de sourire. C'était un homme grand et maigre, qui avait le malheur de ressembler exactement à ce qu'il était : un entrepreneur de pompes funèbres de la troisième génération. Il avait de longs doigts osseux et un visage absent, qui savait se prêter au réconfort des endeuillés. Brock n'avait pas beaucoup l'occasion de parler aux gens qui ne criaient pas toute la douleur de leur cœur, il avait donc tendance à se montrer incroyablement bavard avec quiconque n'était pas en deuil. Il était très pince-sans-rire, avec un sens de l'humour parfois inquiétant. Quand il riait, son rire s'emparait de tout son visage, sa bouche se fendait comme celle d'une marionnette du Muppet Show.

Jeffrey se pencha pour ouvrir la portière, mais Brock s'en arrangeait déjà, car il avait réussi à prendre les deux gobelets d'une seule main.

— Salut, chef, s'écria-t-il, en grimpant dans la voiture. Il tendit une tasse à Jeffrey. De la part de ma maman.

— Tu lui signaleras que j'ai dit merci, souligna Jeff, en prenant le gobelet.

Il en retira le couvercle et inhala la vapeur, pensant que cela le réveillerait. Mettre de l'ordre dans la maison de Sara n'était pas exactement une tâche débilitante, mais après avoir vu cette photo d'eux deux dans le tiroir, comme si elle refusait de se remémorer le fait qu'ils avaient été mariés, il se sentait à plat. Il ne put s'empêcher de rire de lui-même. Il se conduisait comme une jeune fille qui se languit d'amour.

— Qu'est-ce qui se passe ? lui demanda Brock, car avec quiconque se laissait dominer par ses émotions, il possédait le sixième sens du croque-mort.

Jeffrey mit la voiture en prise.

— Rien.

Brock s'installa gaiement, ses longues jambes étirées devant lui comme deux cure-dents recourbés.

— Merci d'être passé me prendre. Je ne sais pas quand le corbillard sera prêt, et maman a ses séances de danse jazz tous les lundis.

— Ce n'est pas un problème, lui assura Jeff, tâchant de ne pas ricaner à l'idée de Penny Brock en justaucorps. L'image d'un sac de patates tout bosselé lui vint en tête.

— Des nouvelles de Tessa ? demanda Brock.

— J'ai parlé à Sara ce matin, lui rapporta-t-il. Elle va un peu mieux, à ce qu'il semble.

— Eh bien, Dieu soit loué ! se réjouit Brock, en levant une main en l'air. J'ai prié pour elle. Il laissa retomber sa main, la fit claquer contre sa cuisse. Et ce gentil petit bébé. Jésus a une place à part pour les enfants.

Jeffrey ne réagit pas, mais il espérait que Jésus réservait une place encore meilleure à ceux qui les poignardaient à mort.

— Comment la famille tient-elle le coup ?

— Ils m'ont l'air d'aller, lui affirma Tolliver avant de changer de sujet. Tu n'as plus travaillé pour le comté depuis un bout de temps, n'est-ce pas ?

— Oh ! non, fit Dan, avec l'air d'y regarder à deux fois, alors même qu'il avait été le coroner du comté pendant des années. Je dois reconnaître que je suis vraiment content que Sara ait pris la suite. Ça payait joliment, mais Grant était en train de devenir un peu trop grand pour moi, à l'époque. Des tas de gens qui venaient de la ville, et qui amenaient avec eux les manières de la ville. Je n'avais aucune envie de louper quelque chose. C'est une responsabilité écrasante. Je lui tire mon chapeau.

Jeffrey savait que la « ville » désignait Atlanta. Comme beaucoup de petites bourgades au début des années quatre-vingt-dix, Grant avait vu arriver un afflux de citadins en quête d'un mode de vie moins trépidant. Ils quittaient des cités plus importantes, croyant trouver un paisible Mayberry au bout de l'autoroute inter-États. Pour la plupart, ils l'auraient en effet trouvé - s'ils avaient laissé leurs enfants derrière eux. Si Tolliver avait été engagé comme chef de la police du comté, c'était en partie grâce à son expérience au sein d'une brigade antibandes, à Birmingham, dans l'Alabama. À l'époque où il avait signé son contrat, les autorités de Grant County auraient immolé des chèvres en sacrifice, si elles avaient estimé que cela contribuerait à résoudre leur problème de bandes de jeunes.

— Cette fois, c'est assez simple, à ce que m'a expliqué Sara. Tu as besoin de sang et d'urine, c'est ça ?

— Ouais, confirma-t-il.

— J'ai entendu dire que Hare l'aidait avec son cabinet, ajouta Brock.

— Ouais. Il répondit en buvant une gorgée de café.

Le cousin de Sara, Hareton Earnshaw, était également médecin, mais pas pédiatre. Il remplaçait Sara à la clinique, pour la durée de son séjour à Atlanta.

— Mon papa, que son âme repose en paix, avait l'habitude de jouer aux cartes avec Eddie et eux, raconta Brock. Je me souviens que parfois il venait me chercher pour que je joue avec Tessie et Sara. Il partit d'un éclat de rire suffisamment fort pour que l'écho emplisse toute la voiture. C'étaient les deux seules filles de l'école qui acceptaient de me parler ! Les autres croyaient que j'avais des mains pleines de morbacs, lui avoua-t-il, avec de vrais regrets dans la voix.

Jeffrey le regarda.

Brock tendit une main, en guise d'illustration.

— A force de toucher les morts. Et pourtant, quand j'étais jeune, je les touchais pas. C'est venu seulement plus tard.

— Mh-mh ! maugréa Tolliver, en se demandant comment ils en étaient venus à aborder ce sujet.

— Enfin, mon frère Roger, c'était lui qui les touchait. Roger était une vraie petite fripouille.

Tolliver se prépara, s'attendant à ce que cette histoire débouche sur une plaisanterie morbide.

— Il prenait vingt-cinq cents par personne pour emmener des gosses en bas, dans la chambre d'embaumement, le soir, après que papa s'était mis au lit. Il les faisait tous entrer là-dedans, les lumières éteintes, avec juste une lampe torche pour leur montrer le chemin, et ensuite il appuyait pile ici, sur la poitrine du défunt, comme ceci.

Sachant qu'il commettait une erreur, Jeffrey se tourna quand même pour regarder à quel endroit.

— Et le corps lâchait un petit gémissement, reprit Brock.

Il ouvrit la bouche et lâcha un gémissement sourd, sans vie. Le bruit était horrible - terrifiant -, et il espérait bien qu'il l'aurait oublié, ce soir, quand il essaierait d'aller se coucher.

— Seigneur ! ça fait froid dans le dos, murmura-t-il, et il sentit un frisson lui remonter dans l'échine, comme si quelqu'un venait de marcher sur sa tombe. Ne recommence jamais ça, Brock. Seigneur !

Brock prit un air contrit, mais il s'exécuta, buvant son café et demeurant silencieux tout le reste du chemin jusqu'à la morgue.

Quand Tolliver s'arrêta devant la maison des Rosen, la première chose qu'il remarqua fut une Ford Mustang rouge rutilante, garée dans l'allée. Au lieu de se présenter directement à la porte d'entrée, il s'approcha de la voiture, admirant ses lignes racées. Quand il avait l'âge d'Andy Rosen, il avait rêvé de conduire une Mustang rouge, et en voir une ici suscita en lui un tiraillement de jalousie tout à fait irrationnel. Du bout des doigts, il suivit la ligne du capot et l'habillage course des bandes autocollantes noires, songeant qu'Andy avait tout de même drôlement plus de raisons de vivre qu'il n'en avait eu à son âge.

Quelqu'un d'autre aimait cette voiture aussi. En dépit de l'heure matinale, il n'y avait pas une goutte de rosée sur la carrosserie. Un baquet était posé, retourné à l'envers, près de l'aile arrière, avec une éponge posée dessus. Le tuyau d'arrosage du jardin était encore déroulé jusqu'à la Mustang. Jeffrey consulta sa montre, songeant que c'était une heure curieuse pour sortir laver une voiture, surtout en sachant que son propriétaire était mort la veille.

En approchant du perron, il entendit les Rosen, en pleine dispute, à ce qu'il semblait. Il était flic depuis suffisamment longtemps pour savoir que les gens pouvaient lâcher des vérités quand ils étaient en colère. Il attendit près de la porte, tendant l'oreille, en essayant d'être discret, histoire d'éviter que des joggeurs matinaux se demandent ce qu'il mijotait.

— Mais bon sang ! pourquoi est-ce que tu te préoccupes de ça maintenant, Brian ? s'exclamait Jill Rosen. Tu ne t'es jamais soucié de lui.

— C'est des conneries, putain ! et tu le sais.

— N'emploie pas ce langage devant moi.

— Je t'emmerde ! Je te parle comme ça me plaît, bordel !

Il s'écoula un instant, la voix de Jill Rosen se radoucit, et Tolliver ne parvint plus à discerner ce qu'elle disait. Lorsque son mari lui répondit, ce fut d'une voix tout aussi feutrée.

Il leur accorda une pleine minute, le temps qu'ils s'énervent à nouveau, avant de frapper à la porte. Il les entendit aller et venir à l'intérieur, et devina que l'un des deux, ou les deux, étaient sur le point de pleurer.

C'est Jill Rosen qui lui ouvrit, et il comprit, à la vue du Kleenex très usagé qu'elle serrait dans sa main, qu'elle avait passé la matinée en larmes. En un éclair, il eut la vision de Cathy Linton sur la terrasse de sa maison, la veille, et il en éprouva une compassion dont il ne se serait jamais cru capable.

— Chef Tolliver, fit Jill. Voici le docteur Brian Keller, mon mari.

— Nous nous sommes parlé au téléphone, lui rappela Tolliver.

Keller avait l'air totalement anéanti. À en juger par ses cheveux gris et clairsemés, par sa mâchoire empâtée, il devait avoir pas loin de la soixantaine, mais le chagrin lui donnait vingt années de plus. Son pantalon était à rayures tennis, il faisait visiblement partie d'un costume, mais Keller n'avait conservé sur lui qu'un simple maillot de corps jauni, à col en V très échancré, qui révélait quelques touffes de poils gris sur la poitrine. Il portait aussi une chaîne à l'étoile de David, comme son fils, ou peut-être était-ce celle qu'ils avaient trouvée dans les bois. Détail incongru, il était pieds nus, et Jeffrey supposa que c'était lui qui s'était chargé de laver la voiture.

— Je suis désolé, s'excusa Keller. Pour hier, au téléphone. J'étais bouleversé.

— C'est moi qui suis désolé de la perte qui vous frappe, professeur Keller, fit Jeff en lui serrant la main, tout en réfléchissant à la meilleure manière de lui demander, avec tact, si Andy était son fils naturel ou adoptif. Beaucoup de femmes conservaient leur nom de jeune fille après leur mariage, mais en général les enfants prenaient le nom de leur père. Etes-vous le père biologique d'Andy ?

— Quand il a eu l'âge de prendre sa décision en toute connaissance de cause, nous avons laissé Andy choisir le nom qu'il voulait porter.

Jeffrey hocha la tête, signifiant qu'il comprenait, mais il était d'avis que le fait de donner aux gamins un peu trop de liberté de choix était l'une des raisons pour lesquelles il en voyait tant défiler au poste de police, complètement tourneboulés, après que leurs mauvais choix leur eurent valu quelques ennuis.

— Entrez, lui proposa Rosen, en l'invitant d'un geste à le suivre dans le petit corridor qui menait au salon.

Comme beaucoup de professeurs, ils habitaient sur Willow Drive, qui se trouvait juste derrière Main Street, à courte distance du campus. L'université avait conclu une sorte d'accord avec la banque pour garantir aux nouveaux professeurs des prêts immobiliers à faible taux d'intérêt, et ces derniers avaient fini par acquérir les plus belles maisons de la ville. Jeffrey se demanda si tous les professeurs laissaient leur maison tomber en décrépitude comme Keller. Il y avait des taches d'humidité au plafond, causées par une pluie récente, et les murs avaient sérieusement besoin d'une couche de peinture fraîche.

— Je suis navrée de ce désordre, fit Jill Rosen, comme s'il avait répété cette phrase cent fois.

— Cela ne fait rien, la rassura-t-il, mais il se demandait comment on pouvait vivre dans un tel fatras. Docteur Rosen...

— Jill.

— Jill, reprit-il. Pouvez-vous me dire, connaissez-vous Lena Adams ?

— La jeune femme d'hier ? s'enquit-elle, et sa voix acheva la question dans l'aigu.

— Je me demandais si vous la connaissiez déjà.

— Elle était déjà venue à mon bureau, oui. C'est elle qui m'a informée, au sujet d'Andy.

Il soutint son regard un moment, ne connaissant pas assez bien cette femme pour savoir si ses propos cachaient quelque chose, quelque chose que l'on pouvait prendre de bien des façons. D'instinct, il sentait qu'il y avait un lien entre Lena et Jill Rosen, mais il n'était pas certain du rapport que cela pouvait avoir avec l'affaire.

— Nous pouvons nous installer ici, lui proposa Rosen, en désignant un salon exigu.

— Merci, fit-il, en jetant un coup d'œil dans la pièce autour de lui.

A l'évidence, elle avait pris grand soin de décorer la maison lors de son emménagement, mais cela devait remonter à bien des années. Le mobilier était plaisant, mais avait l'air un peu fatigué. Le papier peint datait, et le tapis trahissait les zones de forts va-et-vient aussi clairement qu'un chemin en forêt. Même sans ces petits soucis esthétiques, l'endroit était déjà bien encombré. Des piles de livres et de magazines entassées un peu partout. Il y avait des journaux étalés autour d'un des fauteuils, près de la fenêtre, et il vit qu'ils étaient de la semaine dernière. A l'inverse de la maison des Linton, qui renfermait sans aucun doute le même volume de fatras et certainement encore plus d'ouvrages, il régnait ici une atmosphère étouffante, comme si personne n'avait plus été heureux entre ces murs depuis très longtemps.

— Nous nous sommes entretenus avec l'entreprise de pompes funèbres, au sujet du service funéraire, lui expliqua Keller. Jill et moi, nous étions en train d'essayer de nous mettre d'accord sur ce que nous devrions faire. Mon fils avait des sentiments très arrêtés vis-à-vis de la crémation. Sa lèvre inférieure frémit. Après l'autopsie, pourront-ils procéder à la crémation ?

— Oui, leur assura Jeff. Bien entendu.

— Nous voulons accéder à ses souhaits, mais..., intervint Jill Rosen.

— C'est ce qu'il voulait, Jill, acheva Keller.

Tolliver sentit toute la tension qui existait entre eux sur le sujet, et se garda de leur proposer son avis. Le docteur Rosen désigna un grand fauteuil.

— Je vous en prie, asseyez-vous.

— Merci, dit-il, rentrant sa cravate, et il s'assit sur le rebord du coussin, pour ne pas s'enfoncer trop en arrière dans ce fauteuil défoncé.

— Voulez-vous boire quelque chose ? lui proposa-t-elle.

Avant qu'il ait pu refuser, c'est Keller qui décida à sa place.

— Un peu d'eau, ce serait bien.

Il regarda fixement le sol, le temps que sa femme sorte de la pièce. Il semblait attendre quelque chose, mais Tolliver n'était pas trop sûr de comprendre quoi. Quand le robinet de la cuisine coula, il ouvrit la bouche, mais aucun mot n'en sortit.

— Jolie voiture, dehors, observa Jeff.

— Oui, admit-il, les mains croisées sur ses genoux. Il se tenait les épaules voûtées, et Jeffrey se rendit compte que Keller était plus grand qu'il ne l'avait cru initialement.

— Vous l'avez lavée, ce matin ?

— Andy prenait bien soin de cette voiture, remarqua-t-il, mais Jeff nota qu'il n'avait pas répondu à la question.

— Vous appartenez au département de biologie ?

— De la recherche, précisa Keller.

— S'il y a quelque chose dont vous souhaitez me faire part...

Keller rouvrit la bouche, mais, juste à cet instant, Jill Rosen rentra dans la pièce, et elle tendit un verre d'eau à Jeff, et à son mari.

— Merci, dit-il, en buvant une gorgée, mais le verre avait une drôle d'odeur.

Il le reposa sur la table basse, jeta un coup d'œil à Keller pour voir si l'homme avait quelque chose à ajouter, puis il en vint au fait.

— Je sais que vous avez à vous soucier d'autres problèmes. Je suis juste passé vous poser quelques questions de routine, et ensuite je ne vous embêterai plus.

— Prenez tout le temps qu'il vous faut, lui dit Keller.

— Vos hommes sont restés là-haut, dans l'appartement d'Andy, jusque tard dans la soirée, ajouta Rosen.

— Oui, admit-il.

À l'inverse du comportement des flics à la télévision, il aimait bien rester le plus à l'écart possible du lieu d'un crime ou d'un délit récent, tant que les techniciens de la police scientifique n'avaient pas terminé d'y travailler. Le lit de la rivière où Andy s'était suicidé était un lieu trop ouvert, trop accessible à tous pour leur être très utile. L'appartement d'Andy, c'était une autre histoire.

Keller attendit que sa femme se soit installée, puis il s'assit à côté d'elle sur le canapé. Il essaya de lui prendre la main, mais elle la lui retira. Manifestement, la dispute qu'ils avaient eue se poursuivait.

— Pensez-vous que l'on ait pu le pousser ? s'enquit-elle.

Il se demandait si on avait soufflé quelque chose à Jill Rosen, ou si elle avait concocté ce scénario toute seule.

— Est-ce que quelqu'un avait déjà menacé de faire du mal à votre fils ?

Ils se consultèrent du regard, comme s'ils avaient déjà abordé le sujet.

— Pas que nous sachions.

— Et Andy a-t-il déjà tenté de se suicider, auparavant ? Ils hochèrent la tête à l'unisson. Vous avez vu le mot ?

— Oui, chuchota Jill Rosen.

— Ce n'est guère plausible, affirma-t-il aux deux parents du garçon. Peu importait ce qu'il suspectait à ce stade, car ce n'était que pure spéculation. Il n'avait pas envie de fournir aux parents d'Andy un prétexte auquel se raccrocher, pour mieux les décevoir par la suite. Nous allons investiguer dans toutes les directions possibles, mais je ne veux pas que vous vous fabriquiez de faux espoirs. Il marqua un temps de silence, regrettant les mots qu'il avait choisis. Quels parents iraient espérer que leur fils ait été assassiné ?

C'est Keller qui s'adressa alors à son épouse.

— À l'autopsie, ils découvriront tout ce qu'il pourrait y avoir d'anormal. Ils sont capables de trouver toutes sortes de choses. C'est sidérant ce que la science peut accomplir, de nos jours.

Il avait prononcé ces mots avec la conviction d'un homme qui travaillait dans ce domaine, et qui se fiait à la méthode scientifique pour prouver toute hypothèse.

Jill Rosen maintint son mouchoir en papier tout contre son nez, sans réagir à ce que son mari venait de déclarer. Jeff se demanda si la tension entre eux découlait de leur récente dispute, ou s'il n'y avait pas déjà eu des difficultés dans leur mariage depuis un petit moment. Pour le savoir, il allait devoir discrètement poser quelques questions sur le campus.

Keller interrompit le cours de ses conjectures.

— Nous avons essayé de réfléchir à ce que nous pourrions vous dire, commença-t-il. Andy avait des amis d'avant son...

— Nous ne les connaissions pas vraiment, le coupa son épouse. Ses amis drogués.

— Non, admit Keller. Pour autant que nous sachions, dernièrement, il ne voyait personne.

— Tout au moins personne à qui Andy nous aurait présentés, nuança-t-elle.

— J'aurais dû être présent ici plus souvent, avoua Keller, et sa voix était lourde de regrets.

Jill Rosen ne remit pas cela en cause, et, sous l'effort intense que déploya Keller pour ne pas pleurer, son visage vira à l'écarlate.

— Vous étiez à Washington ? lui demanda Jeffrey, mais ce fut sa femme qui lui répondit.

— Brian travaille actuellement sur un dossier de bourse de recherche très complexe, expliqua-t-elle.

Keller secoua la tête, comme si ce n'était rien du tout.

— Qu'est-ce que ça peut bien signifier, maintenant ? lança-t-il, sans s'adresser à personne en particulier. Tout ce temps perdu, et pourquoi ?

— Ton travail pourra aider des gens, un jour, affirma-t-elle, et Tolliver perçut une certaine animosité dans sa voix. Ce ne serait pas la première fois qu'une épouse éprouve du ressentiment envers un mari qui travaillait trop.

— C'est sa voiture, dans l'allée ? demanda-t-il à la mère. Il remarqua que Keller détournait le regard.

— Nous venions de la lui acheter, répondit-elle. Pour... je ne sais pas. Brian voulait le récompenser d'avoir réussi à s'en sortir.

Ce qu'il fallait en déduire, et qui n'était pas formulé, c'est que Jill Rosen n'était pas d'accord avec la décision de son mari. Cette voiture était un achat extravagant, et les professeurs n'étaient guère des millionnaires. Il se figura qu'il devait être mieux payé que le professeur Keller, ce qui n'allait tout de même pas chercher très loin non plus.

— En général, il se rendait à la faculté avec cette voiture ?

— Non, c'était plus commode à pied, expliqua Jill. Parfois, nous y allions ensemble, en marchant.

— Vous a-t-il dit où il allait, hier matin ?

— J'étais déjà au centre d'aide psychosociale, lui répondit-elle. Je pensais qu'il était resté à la maison toute la journée. Quand Lena est venue...

À entendre le ton de sa voix, il constata qu'elle prêtait au nom de Lena une familiarité qu'il aurait aimé creuser, mais il ne voyait aucun moyen d'introduire le sujet dans la conversation.

A la place, il sortit son carnet de notes, pour se faire confirmer certains éléments.

— Andy travaillait avec vous, professeur Keller ?

— Oui, répondit ce dernier. Il n'avait pas grand-chose à faire, mais je ne voulais pas qu'il passe trop de temps tout seul à la maison.

— Il nous aidait aussi au centre psychosocial, ajouta Jill Rosen. Notre réceptionniste n'est pas très fiable. Parfois, c'est lui qui tenait l'accueil ou qui établissait certains fichiers.

— Il avait toujours accès aux informations concernant les patients ? s'étonna Jeffrey.

— Oh ! jamais ! se récria-t-elle, comme si cette seule pensée suffisait à l'alarmer. Elles sont sous clef. Andy établissait les notes de frais, traitait les emplois du temps, les coups de téléphone. Ce genre de chose. Sa voix tremblait. C'était juste des activités destinées à l'occuper pendant la journée.

— Même chose au labo, souligna Keller. Il n'était pas vraiment qualifié pour être assistant de recherche. C'est un travail qui est réservé aux étudiants en licence. Il se redressa, les mains croisées sur les genoux. Je voulais juste l'avoir tout près de moi, histoire de pouvoir garder l'œil sur lui.

— Vous redoutiez qu'il ne commette un geste de ce genre ? s'enquit Tolliver.

— Non, se défendit Jill Rosen. Ou alors, je ne sais pas. Peut-être, dans mon subconscient, me suis-je dit que cela risquait de lui traverser l'esprit. Il se comportait très étrangement, ces derniers temps, comme s'il nous cachait quelque chose.

— Aviez-vous la moindre idée de ce qu'il vous cachait ?

— Impossible de le savoir, confessa-t-elle, avec un regret sincère. Les garçons de cet âge sont difficiles. Les filles, aussi, d'ailleurs. Ils essaient de franchir le cap, de négocier la transition entre l'état adolescent et l'âge adulte. Les parents n'arrêtent pas d'alterner, entre leur tenir lieu de béquille et faire figure de handicap, suivant le jour de la semaine.

— Ou selon qu'il avait ou non besoin de liquide, ajouta Keller. Les deux parents sourirent à cette pensée, comme s'il s'agissait d'une plaisanterie entre eux. Avez-vous un fils, chef Tolliver ? s'enquit l'universitaire.

— Non.

Jeffrey se redressa, il n'appréciait guère la question. Plus jeune, il n'avait jamais cru qu'il désirerait avoir un enfant à lui. Connaissant la situation personnelle de Sara, il s'était sorti cette idée de l'esprit. Quelque chose, dans la dernière affaire sur laquelle il avait travaillé avec Lena, l'avait amené à se demander à quoi cela ressemblerait d'être père.

— Ils vous arrachent le cœur, déplora Keller, dans un chuchotement rauque, en laissant retomber sa tête dans ses mains. Jill Rosen parut se livrer à un débat silencieux avec elle-même, avant de tendre la main et de la lui passer dans le dos. Keller leva les yeux, surpris, comme si elle venait de lui offrir un présent.

Tolliver attendit quelques instants, avant de leur poser sa question.

— Andy vous a-t-il dit qu'il avait du mal à tenir le coup ? Tous deux secouèrent la tête. Est-ce que quelqu'un ou quelque chose aurait pu l'affecter ?

Kelly haussa les épaules.

— Il déployait beaucoup d'efforts pour se forger sa propre identité. Il leva la main, ébaucha un signe vers l'arrière de la maison. C'est pour cela que nous l'avions autorisé à s'installer au-dessus du garage.

— Il parlait de son intérêt pour l'art, ajouta Rosen. Elle désigna le mur derrière Jeffrey.

— Joli. Jeffrey jeta un œil vers la toile, en réprimant un tressaillement. Le tableau représentait, de manière assez sommaire, une femme nue, allongée sur un rocher. Elle avait les jambes grandes ouvertes, les parties génitales étaient la seule note de couleur, et l'on aurait cru qu'elle avait un plat de lasagnes entre les jambes.

 

— Il possédait un vrai talent, décréta Jill Rosen. Jeffrey hocha la tête, songeant que seule une mère remplie d'illusions ou le rédacteur en chef du magazine Screw1 oseraient croire que l'auteur de ce dessin possédait un vrai talent. Il se retourna, ses yeux se posèrent sur Keller. L'homme avait une expression un peu prude, l'air assez mal à l'aise, ce qui reflétait la propre réaction de Jeffrey.

1. Magazine pornographique américain. (N.d.T.)

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