Slaughter Karin - A Froid
Chapitre 12
Kevin Blake arpentait son bureau, en jetant, toutes les deux minutes, un coup d'œil à sa montre.
— C'est terrible, geignait-il. Tout simplement terrible.
Jeffrey changea de position sur son siège, en faisant mine de se montrer attentif. Une demi-heure plus tôt, il avait annoncé à Blake qu'Andy Rosen et Ellen Schaffer avaient été assassinés et, depuis cet instant, le doyen n'avait plus arrêté de parler. L'homme n'avait pas posé la moindre question au sujet des deux étudiants ou de l'enquête. Sa seule et unique obsession, c'étaient les conséquences que cela aurait pour l'université et, par extension, pour lui.
Blake agitait les mains en l'air avec un grand sens de la tragédie.
— Je n'ai pas besoin de vous le préciser, Jeffrey, mais ce genre de scandale peut suffire à briser cette faculté.
Jeffrey ne pensait pas que cela scellerait la fin du Grant Tech, mais certainement celle de Kevin Blake à ce poste. Si excellent que soit le doyen pour serrer des mains et quémander de l'argent, Kevin Blake était un peu trop le brave type à qui l'on tape dans le dos pour diriger un établissement comme celui-ci. Ses week-ends de golf et ses efforts spécialement centrés sur les soirées de collectes de fonds marchaient assez bien, niais Blake n'était pas assez agressif pour aller collecter de nouvelles ressources destinées à la recherche. Tolliver aurait volontiers parié une forte somme sur le limogeage de Blake, l'an prochain, et sur son remplacement par une femme énergique d'âge mûr, qui entraînerait l'université dans le vingt et unième siècle.
— Où est-il, cet idiot ? s'exclama le doyen, faisant allusion à Chuck Gaines.
Chuck avait au moins dix minutes de retard, pour leur réunion fixée à sept heures.
— J'ai des affaires importantes qui m'attendent, moi.
Jeffrey n'exprima pas ses propres sentiments sur la question, à savoir qu'il aurait pu consacrer une demi-heure de plus à rester au lit avec Sara, au lieu d'attendre dans le bureau de Blake, pour y tenir une réunion qui serait aussi fastidieuse qu'improductive. Il avait beaucoup de pain sur la planche, aujourd'hui, à commencer par approfondir les choses du côté de Brian Keller.
— Je peux aller le chercher, proposa-t-il,
— Non, s'écria Blake, en attrapant une balle de golf sur son bureau. Il la lança en l'air et la rattrapa. Jeffrey émit un sifflement, comme s'il était impressionné, mais il n'avait jamais rien compris au golf et n'avait pas la patience d'apprendre. J'ai participé au tournoi, ce week-end, lui expliqua le doyen.
— Ouais, acquiesça Tolliver. J'ai vu ça dans le journal.
Ce devait être la bonne réponse, car le visage de Blake s'illumina.
— J'ai terminé à deux sous le par. J'ai fait la nique à Albert.
— C'est formidable, approuva Jeffrey, songeant qu'il n'était probablement pas judicieux de battre ainsi le président de la banque à quelque jeu que ce soit, et à plus forte raison au golf.
Enfin, bien entendu, avec Albert Gaines, Blake avait la main. Il pouvait toujours virer Chuck et obliger son papa à lui trouver un autre boulot.
— Je suis certain que Jill Rosen sera contente de voir cette histoire résolue.
— Pourquoi cela ? s'étonna Jeffrey, en trouvant que le doyen prononçait le nom de cette femme sur un ton quelque peu malveillant.
— Vous avez vu l'accroche dans le journal ? « Le psy de la fac incapable de lancer une corde à son fils. » Nom de Dieu ! c'est de mauvais goût, mais tout de même...
— Tout de même quoi ?
— Oh ! rien. Il tira un club de son sac, calé dans un coin de la pièce. Brian Keller m'a fait des ouvertures en vue de sa démission, aujourd'hui.
— Ah oui ? fit Tolliver.
Blake lâcha un soupire exaspéré, en faisant tournoyer le club dans sa main.
— Cela fait vingt ans qu'il tète les mamelles de l'université, et maintenant qu'il nous sort enfin quelque chose d'éventuellement susceptible de rapporter de l'argent à l'établissement, il évoque sa démission.
— Les résultats de ses recherches n'appartiennent pas à la faculté ?
Blake ricana, devant l'ignorance de son interlocuteur.
— Sur ce plan, il peut mentir tant qu'il veut, et même s'il ne pouvait pas, il lui suffit d'avoir un bon avocat, et je suis certain que n'importe quel laboratoire pharmaceutique dans le monde serait en mesure de lui en procurer un.
— Qu'est-ce qu'il a découvert ?
— Un antidépresseur.
Jeffrey songea à l'armoire à pharmacie de William Dickson.
— Il y en a déjà des tonnes, sur le marché.
— C'est encore confidentiel, fit l'autre, en baissant la voix, alors qu'ils étaient seuls dans son bureau. Brian a joué ce coup-là en solo, n'est-ce pas... Il lâcha encore un rire. Probablement dans le but de négocier une plus grosse part du gâteau, le salaud, le rapace.
Jeffrey attendit qu'il réponde à sa question.
— C'est un cocktail pharmacologique à base d'herbe. C'est la clef en matière de marketing... faire croire aux gens que c'est bon pour la santé. Brian prétend que cette herbe n'a aucun effet secondaire. Mais c'est des conneries, même l'aspirine a des effets secondaires.
— Son fils n'en a pas pris ? Blake eut l'air alarmé.
— Vous n'avez pas trouvé de patch sur Andy, non ? Comme un de ces patches contre la nicotine ? C'est comme ça qu'on administre ce truc, par voie cutanée.
— Non, admit Jeffrey.
— Ouf ! Blake s'essuya le front de la main, en mimant un soulagement exagéré. Ils ne sont pas prêts pour les tests sur les humains, mais Brian était à Washington, voilà deux jours, pour montrer ses données aux huiles. Ils étaient prêts à lui signer le chèque tout de suite. Il baissa encore la voix. À dire vrai, j'ai pris du Prozac moi-même, il y a de ça deux ans. J'peux pas dire que ça fasse une grande différence.
— Vous m'en direz tant.
Sa formule standard pour répondre sans répondre. Le doyen s'appuya sur son club de golf, comme s'il se trouvait sur le green, et non au milieu de son bureau.
— Il n'a rien dit au sujet de Jill, qui souhaite le quitter, d'ailleurs. Je me demande s'il n'y a pas des problèmes de ce côté-là.
— Quel genre de problèmes y aurait-il ?
L'autre exécuta un swing avec son club, un grand arc de cercle, puis il regarda vers la fenêtre, comme s'il suivait la course de la balle.
— Kevin ?
— Oh ! elle prend beaucoup de jours de congé, c'est tout. Il se retourna vers son interlocuteur, en s'appuyant sur le club de nouveau. Je ne crois pas qu'il se soit écoulé une année, depuis que Jill est ici, sans qu'elle ait utilisé ses jours de congé maladie jusqu'au dernier. Et ses jours de vacances. Nous avons même dû lui faire des retenues sur son salaire plus d'une fois, parce qu'elle en prenait trop.
Jeffrey devinait aisément ce qui contraignait Jill Rosen à rester chez elle, certains jours, mais il n'en fit pas part à Kevin Blake.
Ce dernier regarda par la fenêtre, ajustant un autre coup imaginaire.
— Soit elle est du genre hypocondriaque, soit elle est allergique au travail.
Jeffrey haussa les épaules, attendant qu'il continue.
— Elle a obtenu son diplôme il y a dix, quinze ans, reprit l'autre. C'est une plante à floraison tardive. On en voit beaucoup ces temps-ci. Les gamins grandissent, maman s'ennuie, donc elle s'occupe de classes à l'école du coin, et puis vous la retrouvez embauchée là-bas. Il adressa un clin d'œil à Jeffrey. Ce n'est pas qu'on soit contre toucher un peu d'argent en plus. La formation continue, c'est l'épine dorsale de nos cours du soir, et depuis des années.
— Je ne savais pas que vous proposiez ce genre de formation ici.
— Elle a une maîtrise de thérapie familiale de l'école Mercer, ajouta Blake. Et un doctorat en littérature anglaise.
— Pourquoi n'a-t-elle pas enseigné ?
— Nous avons plus qu'assez de professeurs d'anglais. On ne peut pas secouer un arbre sans qu'il en tombe six, et qui veulent tous être titularisés. C'est de profs de maths et de sciences dont nous avons besoin. Les profs d'anglais, on en a treize à la douzaine.
— Comment s'est-elle fait embaucher au centre de psychothérapie ?
— Franchement, nous avions besoin de plus de femmes dans l'équipe, et quand un poste de conseillère psychosociale s'est libéré, elle a passé sa licence pour devenir psychothérapeute. Et ça a bien marché. Il fronça les sourcils. Quand elle se présente à son bureau, ajouta-t-il.
— Et du côté de Keller ?
— Accueilli à bras ouverts, fit Blake, écartant les mains pour illustrer son propos. Il vient du secteur privé, vous savez.
— Non, rectifia Jeffrey. Je ne savais pas. Généralement, les professeurs quittaient l'université pour le secteur privé, où les attendaient davantage d'argent et un meilleur statut. Il n'avait jamais entendu parler d'un professeur faisant l'inverse, et il le dit à Kevin Blake.
— Dans les années quatre-vingt, nous avons perdu la moitié de notre effectif. Ils avaient tous filé dans les grandes entreprises. Blake mima un autre swing, puis il poussa un gémissement, comme si son coup était allé se perdre dans la rivière. Il s'appuya de nouveau sur son club et regarda son interlocuteur. Bien sûr, quelques années plus tard, la plupart sont revenus en rampant, quand on leur a supprimé leur poste.
— Dans quelle entreprise était-il ?
— Vous savez, je ne m'en souviens pas, reconnut le doyen, en prenant le club en main. Ce dont je me souviens, c'est que, peu de temps après son départ, ils ont été rachetés par Agri-Brite.
— Agri-Brite, le groupe agro-alimentaire.
— C'est exact, confirma l'autre, en recommençant son swing. Brian aurait pu gagner une fortune. Oh !... Il se rendit à son bureau et prit son stylo Waterman en or... ça me rappelle. Je devrais les appeler et voir s'ils sont intéressés par une visite de l'université. Il appuya sur un bouton de son poste téléphonique. Candy ? fit-il, appelant sa secrétaire. Pouvez-vous m'obtenir le numéro d'Agri-Brite ?
Il sourit à Jeffrey.
— Je suis désolé. Que disiez-vous ?
Tolliver se leva, songeant qu'il avait déjà perdu suffisamment de temps.
— Je vais aller voir où est Chuck.
— Bonne idée, approuva Blake, et Jeffrey quitta promptement le bureau, avant que l'autre n'ait pu changer d'avis.
À l'extérieur du bureau de Blake, il trouva Candy Wayne, en train de taper sur son clavier d'ordinateur, mais quand il passa devant elle, elle s'interrompit.
— Vous partez déjà, chef ? C'est la réunion la plus courte que j'aie vue ici depuis que j'y travaille.
— C'est un nouveau parfum ? s'enquit-il, avec un sourire. Vous sentez aussi bon qu'une rose de jardin.
Elle sourit, en rejetant ses cheveux en arrière. Le geste aurait pu être séduisant, chez une femme qui n'aurait pas dépassé depuis longtemps les soixante-dix ans, mais comme c'était son cas, il redoutait qu'elle ne se démette l'épaule.
— Espèce de vieux saligot, lui fit-elle, et toutes les rides de son visage vinrent composer un sourire de pur ravissement.
Blake en voulait peut-être à la terre entière de ne pouvoir embaucher une jeune aguicheuse de vingt ans pour prendre son courrier sous la dictée, mais Candy était à la fac depuis des temps immémoriaux. Le conseil des anciens élèves se déferait de Blake avant qu'on ne leur permette de se débarrasser de Candy. Tolliver rencontrait une situation similaire avec Maria Simms, au poste, mais il était tout de même plus qu'heureux de conserver sa vieille collaboratrice.
— Que puis-je pour vous, mon chou ? lui demanda Candy.
Jeffrey se pencha sur son bureau, en veillant à ne pas renverser la trentaine de photos encadrées de ses arrière-petits-enfants.
— Tiens, qu'est-ce qui vous fait croire que j'aurais besoin de quelque chose ?
— Parce que, quand vous êtes gentil, c'est toujours que vous avez besoin d'une chose ou d'une autre, répliqua-t-elle, en faisant la moue. Mais ce n'est jamais la bonne...
Il tenta de nouveau un sourire, sachant que ça marchait toujours, quoi qu'il dise.
— Puis-je avoir le numéro d'Agri-Brite ?
Elle se tourna face à son ordinateur, soudain très professionnelle.
— Quel service ?
— À qui devrais-je m'adresser pour parler de quelqu'un qui travaillait au sein d'une des entreprises du groupe, il y a vingt ans ?
— Quelle entreprise, au juste ?
— Ça, je n'en sais rien, admit-il. Brian Keller travaillait là-bas.
— Pourquoi ne le disiez-vous pas ? plaisanta-t-elle, avec un sourire narquois. Attendez une seconde.
Elle se leva de son bureau, étonnamment alerte dans sa minijupe moulante en velours et son haut en Lycra. Elle traversa la pièce, elle était chaussée de talons assez hauts pour rompre les chevilles de toute autre femme moins assurée qu'elle, rejetant prestement en arrière sa chevelure blanc platine tout en tirant à elle l'un des tiroirs de l'armoire de classement. Elle n'avait pas un gramme en trop, mais un peu de chair flasque ballotta sous son bras quand elle parcourut du doigt une série de dossiers.
— Nous y voici, s'écria-t-elle, en sortant un dossier.
— Ce n'est pas sur ordinateur ? s'étonna-t-il, en s'approchant pour voir ce qu'elle avait déniché.
— Pas ce que vous souhaitez, lui dit-elle en lui tendant une feuille de papier.
Il lut la lettre de candidature de Keller, et les quelques notes soigneusement rédigées en marge par Candy. Jéricho Pharmaceuticals était le nom de la société qu'avait absorbée Agri-Brite, et Candy s'était alors entretenue avec Monica Patrick, à l'époque chef du personnel, pour vérifier la nature du poste occupé par Keller et qu'il ne le quittait pas pour faute grave.
— Il faisait partie d'un laboratoire pharmaceutique ?
— Assistant du directeur de recherches adjoint, lui précisa-t-elle. Il n'a rien gagné côté salaire en venant ici.
— Il aurait pu gagner plus d'argent s'il était resté ?
— Qui sait ? fit-elle. Ces grandes fusions, dans les années quatre-vingt, ont scié les pattes de tout le monde. Elle haussa les épaules. Certains diraient qu'il a été futé d'en sortir quand il l'a fait. La médiocrité n'est nulle part mieux rémunérée que dans le monde de l'éducation.
— Vous diriez que c'est un médiocre ?
— Il n'a pas précisément inventé la poudre. Jeffrey lut à haute voix les propos de candidature dactylographiés par Keller.
« Je souhaite en revenir aux fondements de la recherche scientifique. Je suis fatigué du monde de l'entreprise et de ses médisances. »
— Et donc il a intégré l'université. Elle partit d'un long éclat de rire, un rire dur. Ah! L'ignorance de la jeunesse.
— Comment puis-je contacter Monica Patrick ? Candy posa l'index sur ses lèvres. Elle réfléchit.
— Je ne pense pas qu'elle soit encore là-bas. Quand je lui ai parlé, elle m'avait l'air aussi vieille que Mathusalem. Elle lança à Jeffrey un regard qui lui signifiait de s'abstenir de tout commentaire. Je dois pouvoir passer un ou deux coups de fil pour vous retrouver un numéro qui soit encore en vigueur.
— Oh ! je n'ai pas le droit de vous laisser faire ça, se récria Jeffrey, espérant bien qu'elle allait joindre le geste à la parole.
— Balivernes, répliqua-t-elle. Vous n'avez aucune idée de la manière dont on doit s'adresser à ces pontes des entreprises. Vous seriez aussi désemparé qu'un unijambiste dans un concours de coups de pied aux fesses.
— Vous avez probablement raison, admit-il. Ce n'est pas que je ne vous sois pas reconnaissant, mais...
Candy regarda par-dessus son épaule, pour s'assurer que la porte du bureau de Blake était bien fermée.
— Entre vous et moi, je n'ai jamais apprécié cet homme.
— Pourquoi cela ?
— Quelque chose, chez lui, fit-elle. Je ne peux pas mettre le doigt dessus, mais j'ai compris depuis longtemps que les premières impressions sont généralement les bonnes, et ma première impression de Brian Keller, c'était celle d'une raclure à laquelle on ne devrait jamais se fier.
— Et sa femme ? s'enquit Tolliver, regrettant de ne pas être venu parler à Candy un jour plus tôt.
— Eh bien, commença-t-elle, en se tapotant la lèvre de son doigt finement manucure, je ne sais pas. Elle est restée avec lui si longtemps. Peut-être qu'il y a quelque chose chez lui que je ne perçois pas.
— Peut-être, répéta-t-il. Mais je crois que je vais me fier à votre instinct. Nous savons tous les deux que la personne la plus futée, ici, c'est vous.
— Et que vous êtes un vrai démon, renchérit-elle, mais il sentait bien que le compliment ne lui avait pas déplu. Si j'avais quarante ans de moins...
— Vous ne me salueriez même pas dans la rue, lui lança-t-il, en l'embrassant sur la joue. Quand vous aurez dégotté ce numéro, tenez-moi au courant.
Elle lâcha un ronronnement sourd, ou alors c'est qu'elle s'éclaircissait la gorge.
— On s'en occupe, chef. On s'en occupe.
Il s'en alla avant qu'elle ait pu ajouter autre chose, qui les aurait embarrassés tous les deux, et il descendit par l'escalier, sans attendre l'ascenseur. La distance entre le bâtiment de l'administration et le bureau de la sécurité était courte, mais il la transforma en footing. Il n'avait pas couru depuis presque une semaine, et son corps était tout engourdi, ses muscles raides, un peu froissés. L'orage de la nuit dernière avait provoqué quelques dégâts, et il y avait des débris éparpillés un peu partout sur le parvis. Le personnel d'entretien du campus s'affairait en tous sens, ramassait des détritus, lavait le trottoir au jet, avec un mélange suffisamment dosé en eau de Javel pour que cela lui pique le nez. Ils avaient l'intelligence de nettoyer les espaces autour des bâtiments principaux, là où, probablement, travaillaient les gens qui risquaient de se plaindre de tout ce désordre.
Il sortit son carnet, relut ses notes, essayant de déterminer la meilleure manière de mettre le reste de cette journée à profit. La seule chose qu'il puisse faire, à ce stade, c'était d'aller parler à d'autres parents et repasser les immeubles des résidences estudiantines au peigne lin. Il voulait s'entretenir avec Monica Patrick, si elle était encore de ce monde, avant de retourner voir Brian Keller. Les gens ne quittaient pas des postes à haut salaire dans le privé pour accepter une baisse de revenu et enseigner. Keller avait peut-être falsifié des données de résultats d'expériences, ou emprunté un raccourci de trop. Jeffrey allait demander à Jill Rosen pourquoi son mari avait quitté ce poste. Elle avait parlé de reconstruire sa vie. Peut-être l'avait-elle déjà fait une fois, et savait-elle combien ce serait difficile de recommencer. Même si elle n'était pas en mesure de lui apporter d'informations nouvelles, il voulait reparler à cette femme, et voir s'il pouvait tenter quelque chose pour l'aider à s'en sortir.
Il fourra son carnet dans sa poche, et ouvrit la porte du bureau de la sécurité. Les gonds grincèrent, très fort, mais il les entendit à peine.
— Nom de Dieu ! chuchota-t-il, en regardant brièvement derrière lui, pour s'assurer que personne ne l'observe.
Chuck Gaines gisait à terre, les semelles face à la porte. Il avait le cou ouvert, fendu comme une seconde bouche, et ce qu'il restait de l'œsophage pendait comme une seconde langue. Il y avait du sang partout - sur les murs, sur le sol, sur le bureau. Jeffrey leva les yeux au plafond, mais il n'y avait pas de sang au plafond. Chuck était déjà couché quand on lui avait tranché la gorge, ou alors il était assis à son bureau. Le fauteuil était renversé sur le côté.
Il s'agenouilla, pour voir sous le bureau sans contaminer les lieux du crime. Il aperçut le scintillement d'un long couteau de chasse, sous le fauteuil.
— Nom de Dieu !, répéta-t-il, cette fois avec plus de passion dans la voix.
Il connaissait ce couteau. Il appartenait à Lena.
Frank avait l'air hors de lui, et Tolliver ne pouvait lui en vouloir.
— Ce n'est pas elle, protestait son adjoint.
Les doigts de Jeffrey tambourinaient sur le volant. Ils étaient garés devant la résidence où habitait Lena, essayant de déterminer la meilleure méthode d'action.
— Tu as vu le couteau, Frank. Il haussa les épaules.
— Tu parles d'une preuve.
— Chuck avait la gorge tranchée. Frank souffla entre ses dents.
— Lena n'est pas une meurtrière.
— Cela pourrait nous renvoyer à l'agression de Tessa Linton.
— Comment ça ? Quand c'est arrivé, la gamine était avec nous. Et elle a pourchassé cet enfoiré dans les bois.
— Et elle l'a perdu.
— Matt n'a pas eu l'impression qu'elle traînait.
— Et pourtant c'est ce qu'elle a fait quand elle s'est tordu la cheville.
Frank secoua la tête.
— White, lui, je le verrais bien.
— Elle a très bien pu le reconnaître dans la forêt, et trébucher exprès pour qu'il s'échappe.
Frank n'arrêtait pas de secouer la tête.
— Ce n'est pas pour ce genre de chose que j'ai signé.
Jeffrey avait envie de lui dire qu'il n'était pas trop fou de ça non plus, mais à la place, il lui répondit autre chose.
— Tu as vu le couteau qu'elle portait à la cheville. Est-ce que tu es en train de me soutenir qu'il n'est pas identique à celui que nous avons trouvé sous le bureau ?
— Ce pouvait être un autre couteau.
Tolliver lui rappela les preuves apportées par la police scientifique, qui les avaient amenés là.
— Ses empreintes digitales sont sur le couteau, Frank. Soit elle était présente quand il s'est fait égorger, et elle a touché ce couteau, soit elle le tenait en main quand c'est arrivé. Il n'y a pas d'autre explication.
Frank fixait le bâtiment, sans ciller. Jeffrey vit bien qu'il tentait de trouver une explication, pour que ce ne soit pas Lena. Il avait eu lui-même une réaction similaire, moins d'une demi-heure plus tôt, quand l'ordinateur avait formellement rapproché les trois empreintes. Même quand il avait sorti la carte et prié le technicien de lui établir une comparaison point par point.
À l'instant où un professeur sortit de la résidence, il leva les yeux.
— Ce matin, elle n'est pas sortie ? Frank secoua la tête.
— Fournis-moi une bonne explication de la présence de ses empreintes digitales imprimées sur ce couteau, dans ce sang, et on s'en va d'ici tout de suite.
Frank avait la bouche crispée de colère. Voilà une heure qu'il restait devant ce bâtiment, probablement à essayer de songer à une idée qui pourrait disculper Lena.
— C'est pas juste, fit-il, mais, sans rien ajouter d'autre, il ouvrit la portière et descendit.
La résidence du personnel de la faculté était quasiment déserte, la plupart des professeurs étant déjà en classe. Comme dans beaucoup d'universités, le rythme ralentissait vers la fin de la semaine et, avec les vacances de Pâques qui approchaient, pas mal de gosses étaient déjà partis dans leur famille. Jeffrey et Frank, en s'engageant dans le couloir qui conduisait à la chambre de Lena, ne croisèrent personne. Ils se placèrent devant sa porte, et Jeffrey s'aperçut que la poignée était tordue, suite à la matinée de la veille, quand ils l'avaient ouverte à coups de pied. S'il avait pu trouver quelque chose sur Lena à ce moment-là, s'il avait pu comprendre, dans ses tripes, qu'elle était coupable, Chuck Gaines serait peut-être encore en vie.
Frank se tint sur le côté de la porte, les mains sur son arme, sans dégainer, et Jeffrey frappa deux fois.
— Lena ?, fit-il.
Il s'écoula quelques instants, et il tendit l'oreille, pour entendre s'il y avait quelqu'un dans la pièce.
Il réessaya, répéta son nom, « Lena ? », avant d'ouvrir la porte.
— Merde !, s'écria Frank, en tirant son revolver.
Tolliver en fit autant, d'instinct, avant de s'apercevoir que Lena remontait simplement son pantalon, et ne tendait pas la main vers une arme quelconque.
Jeffrey posa la question à laquelle pensait son adjoint.
— Qu'est-ce qui t'est arrivé, nom de Dieu ?
Elle s'éclaircit la gorge, qui était marquée de noirs hématomes. Quand elle parla, elle avait la voix éraillée.
— Je suis tombée.
Elle ne portait que son pantalon et un soutien-gorge, à la dentelle blanche, sur sa peau olive. Elle se couvrit des deux mains, dans un accès de pudeur. Elle avait d'autres contusions, de forme circulaire ceux-là, sur les avant-bras, comme si quelqu'un l'avait saisie en serrant trop fort. Une autre marque, sur son épaule, ressemblait à une morsure.
— Chef, fit Wallace.
Il avait menotte Ethan White et le retenait par le bras. Le jeune homme était habillé, mais il n'avait pas ses chaussures, et pas de chaussettes. Il avait le visage couvert de bleus, la lèvre fendue par le milieu.
Tolliver ramassa une chemise par terre, dans l'intention de la tendre à Lena, pour qu'elle puisse se couvrir. Il s'arrêta, car il s'aperçut qu'il tenait en main une pièce à conviction. Un sang sombre en tachait tout le bas.
— Seigneur ! chuchota-t-il, en essayant d'obliger Lena à le regarder. Qu'est-ce que tu as fait ?
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