Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 9 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

— Qui d'autre irait bomber ce genre…

— Qui d'autre irait bomber ce genre de conneries sur les terrains de la fac ?

Sara essaya de cerner les failles de son propre raisonnement.

— Le bombage sur le pont n'est pas récent.

— Je peux poser la question ici ou là, mais non, ça m'avait l'air de remonter à quelques semaines au moins.

— Donc nous sommes en train de raconter qu'il y a deux semaines, quelqu'un a peint ce svastika et cette injure raciale sur le mur, et ce quelqu'un savait qu'hier il pousserait Andy Rosen par-dessus et qu'ensuite je passerais par là et que j'amènerais Tessa, qui aurait besoin d'aller uriner et se ferait poignarder dans la forêt ?

— C'était ta théorie, lui rappela-t-il.

— Je n'ai pas dit qu'elle était bonne, admit-elle. Elle se frotta les yeux. Je peux à peine y voir, tellement je suis fatiguée.

— Tu veux essayer de dormir ?

Elle aurait aimé, mais elle ne pensait qu'à Tessa, qui lui avait demandé une chose, une seule, retrouver l'homme qui lui avait infligé ça.

— Laissons tomber l'angle racial. Disons que ces deux morts ont été mises en scène pour ressembler à des suicides. Crois-tu que ce soit le meilleur moyen de cacher le fait que deux gosses ont été assassinés ?

— Honnêtement ? s'enquit-il. Je n'en sais rien. Je n'ai pas envie de donner un faux espoir aux parents, et je ne veux pas non plus provoquer une sorte de panique sur le campus. Et si ce sont des meurtres, ce dont nous ne sommes pas sûrs, alors peut-être le type va-t-il jouer les fiers-à-bras et commettre des erreurs.

Sara savait ce que cela signifiait. En dépit de la croyance populaire, les tueurs souhaitaient rarement se faire prendre. Le meurtre était l'exercice suprême de la prise de risque et, plus ils préservaient leur impunité, plus ils avaient envie de pousser encore davantage dans le risque.

— Si quelqu'un tue des étudiants, quelle serait sa motivation ?

— Le seul motif que je puisse identifier, c'est la drogue.

Elle était sur le point de lui demander s'il y avait un problème de drogue sur le campus, puis elle se rendit compte à quel point la question était stupide.

— Qu'est-ce qu'elle prenait, Ellen Schaffer ? lui demanda-t-elle à la place.

— Pour autant que je sache, c'était une obsédée de la santé, donc je doute qu'elle ait pris quoi que ce soit. Avant de dépasser un semi-remorque, il jeta un coup d'œil dans le rétroviseur extérieur. Rosen, c'était possible, mais il y a de bonnes raisons pour croire qu'il ait fini par se désintoxiquer.

— Et cette rumeur de liaison ? Jeffrey se rembrunit.

— Je ne sais même pas si je peux accorder foi à ce que raconte Richard Carter. Ce type, c'est une cuiller, tout le temps en train de remuer la bouillie. Et il est évident qu'il ne pouvait supporter Andy. Je le verrais parfaitement lancer une rumeur, rien que pour assister au spectacle.

— Bien, supposons qu'il ait raison, fit Sara. Le père d'Andy aurait-il pu entretenir une liaison avec Ellen Schaffer ?

— Elle n'assistait pas à ses cours. Elle n'aurait eu aucune raison de le connaître. Elle avait tout un tas de garçons de son âge qui se jetaient à ses pieds.

— Ce pourrait être une raison pour qu'elle soit attirée par un homme plus mûr. Il lui serait apparu plus sophistiqué.

— Pas Brian Keller, objecta-t-il. Ce type n'est pas exactement Robert Redford.

— Tu t'es renseigné ? persista-t-elle. Il n'y a aucun lien ?

— Pas que je sache, réitéra-t-il. De toute façon, je vais aller lui parler, demain matin. Peut-être qu'il va me proposer une réponse.

— Peut-être qu'il va avouer. Jeffrey secoua la tête.

— Il était à Washington. Frank a vérifié, cet après-midi. Au bout de quelques secondes, il se risqua à formuler une autre hypothèse. Il a pu engager quelqu'un.

— Quelle aurait été sa motivation ?

— Peut-être... Sa voix resta en suspens. Seigneur ! je n'en sais rien. On en revient toujours au mobile. Pourquoi irait-on faire un truc pareil ? Qu'aurait-on à y gagner ?

— Les gens ne tuent que pour une poignée de motifs, souligna-t-elle. L'argent, la drogue, ou une raison d'ordre affectif comme la jalousie ou la colère. Des meurtres au hasard suggéreraient qu'il s'agirait d'un tueur en série.

— Seigneur ! soupira-t-il. Ne me dis pas ça.

— J'admets que c'est peu probable, mais comme rien ne me paraît très sensé, dans tout ça... Elle se tut un instant. Et puis, Andy a très bien pu sauter. Ellen Schaffer a très bien pu avoir un autre coup de déprime, avant ça, et la découverte de ce corps a agi comme une espèce de déclic, de coup de grâce... sans mauvais jeu de mots.

Il la regarda de travers.

— Elle a fort bien pu se suicider. Peut-être qu'ils se sont bel et bien suicidés, l'un comme l'autre.

— Et Tess ?

— Quoi, Tess ? répéta-t-elle. Son agression a très bien pu n'avoir aucun rapport avec les deux autres. Si ce sont des suicides, je veux dire. Elle tâcha d'y réfléchir, sur le fond, mais elle n'arrivait pas à rassembler les bons indices. Elle a très bien pu tomber sur quelqu'un en train de se livrer à je ne sais quel trafic illégal dans les bois.

— Nous avons quadrillé le moindre centimètre de forêt sans rien trouver d'autre que ce collier, lui rappela-t-il. Et quand bien même, pourquoi ce type aurait-il rôdé là-bas pour vous surveiller, Tessa et toi ?

— Peut-être qu'il surveillait quelqu'un d'autre... c'était peut-être juste un jogger dans les bois.

— Pourquoi aurait-il détalé en voyant Lena ?

Elle respira lentement, songeant qu'elle manquait trop de sommeil pour rien comprendre à tout cela.

— Je n'arrête pas d'en revenir à cette écorchure dans le dos d'Andy. Je dégotterai peut-être quelque chose à l'autopsie. Elle appuya la tête contre sa main, renonçant à suivre un raisonnement logique. Qu'est-ce qui te chiffonne, à part ça ?

Sa mâchoire se contracta, et elle connut la réponse avant même qu'il l'ait prononcée.

— Lena.

Elle réprima un soupir, en regardant par la fenêtre. Aussi loin que remontaient ses souvenirs, Jeffrey s'était toujours inquiété pour Lena.

— Qu'est-ce qu'elle a fait? Et elle s'abstint d'ajouter « cette fois ».

— Elle n'a rien fait, prétendit-il. Ou alors si. J'en sais rien. Il se tut un instant, probablement en repensant à l'épisode. Je crois qu'elle connaissait ce gamin, Rosen. Nous avons retrouvé ses empreintes digitales sur un livre de bibliothèque, dans son appartement.

— Elle a très bien pu emprunter ce livre.

— Non, souligna-t-il. Nous avons consulté son dossier.

— On t'a laissé y accéder ?

— En fait, nous ne sommes pas passés par les bibliothécaires, lui avoua-t-il, et elle n'imaginait que trop quelles ficelles il avait pu tirer pour aller jeter un œil sur les dossiers de la bibliothèque. Si jamais elle apprenait la chose, Nan Thomas allait piquer une crise, et elle ne saurait l'en blâmer.

— Lena a pu emprunter ce livre sans que personne ne le sache.

— Lena t'a déjà impressionnée par ses envies de lectrice ? Tu la vois ouvrir Les oiseaux se cachent pour mourir ?

— Je n'en ai aucune idée, admit-elle, mais elle n'imaginait certes pas Lena se livrer à une pratique aussi sédentaire que la lecture, et encore moins la lecture d'une histoire d'amour. Tu lui as posé la question ? Qu'a-t-elle dit?

— Rien, maugréa-t-il. J'ai essayé de l'amener à me parler. Elle a refusé.

— A te parler, au poste ? Il opina.

— Si tu l'avais exigé de moi, je ne serais pas venue non plus.

Il eut l'air sincèrement étonné.

— Pourquoi ?

— Ne sois pas ridicule, le semonça-t-elle, sans même prendre la peine de lui répondre. Tu crois que Lena a quelque chose à cacher ?

— J'en sais rien. Il tapota du bout des doigts sur le volant. Elle avait l'air méfiante. Quand nous nous sommes parlé, en haut de la colline... après votre départ, à toi et à Tessa... elle a eu l'air de reconnaître le nom d'Andy. Quand je lui ai posé la question, elle a nié.

— Tu te souviens de sa réaction, quand nous avons retourné le corps ?

— Elle n'était pas là, lui rappela-t-il.

— Exact, se souvint-elle.

— Nous avons aussi trouvé autre chose, ajouta-t-il. Des dessous de femme, dans la chambre de ce garçon.

— Des dessous de Lena ? s'étonna-t-elle, se demandant pourquoi Jeffrey n'en avait pas parlé plus tôt.

— Je pense.

— À quoi ressemblaient-ils ?

— Pas à ce que tu portes. Petite taille. Elle lui décocha un regard féroce.

— Merci beaucoup.

— Tu vois ce que je veux dire, se défendit-il. Le genre plus échancré derrière.

Sara devina.

— Un string ?

— Probable. En soie, rouge foncé, avec de la dentelle.

— Ça ressemble autant à Lena que la lecture des Oiseaux se cachent pour mourir.

Il haussa les épaules.

— On ne sait jamais.

— Ils n'auraient pas pu appartenir à Andy Rosen, ces dessous ?

Il parut peser cette éventualité.

— On ne peut pas l'exclure, si l'on considère ce qu'il s'est fait au... Il n'acheva pas la phrase.

— Il a pu les dérober à Ellen Schaffer.

— Les poils étaient brun foncé, lui signala-t-il. Schaffer était blonde.

Sara éclata de rire.

— Je parierais pas là-dessus.

Jeffrey resta silencieux une fraction de seconde.

— Lena a pu coucher avec Andy Rosen.

Sara songea que c'était peu plausible, mais avec Lena c'était difficile à dire.

— Et puis quand j'ai essayé de convaincre Lena de m'accompagner, il y avait ce gamin, là-bas. Un petit branleur, qui avait l'air d'un lycéen. Peut-être qu'elle le fréquentait. Apparemment, ils étaient ensemble.

— Donc elle couche avec Andy Rosen et elle sort avec ce type ? Sara secoua la tête. Considérant ce qui lui est arrivé il y a un an, je ne vois pas Lena sortir comme ça si vite avec tout le monde et n'importe qui. Ni maintenant, ni même peut-être plus tard. Elle croisa les bras, se cala contre la portière. Tu es certain que ce sont ses dessous ?

Il garda le silence, comme s'il hésitait à lui confier ou non autre chose.

— Qu'y a-t-il ? s'étonna-t-elle. Un silence. Jeff ?

— Il y a... de la matière, bredouilla-t-il, et Sara se demanda pourquoi il se montrait si réticent. C'était probablement parce qu'il savait que Lena restait attachée à certains tabous. Il ne s'était jamais laissé intimider par ce genre de détails, auparavant. Même s'il en subsiste assez pour un test ADN, il n'y aura pas moyen d'obtenir de Lena qu'elle nous fournisse un échantillon, de quoi effectuer la comparaison. Si seulement elle nous confiait ce qu'il faut pour mener le test, nous la disculperions et ce serait terminé.

— Si elle refuse de venir au poste, jamais elle n'ira jusqu'à proposer un peu de son sang.

La voix de Jeffrey se durcit.

— Je veux simplement la disculper de toute cette histoire, Sara. Si elle n'est pas capable de s'y résoudre toute seule...

Immédiatement, elle pensa au kit d'examens qu'elle avait conduit sur Lena un an plus tôt, à la suite de ce viol, mais elle ne transmit pas l'information à Tolliver. Quelque chose, dans l'idée d'utiliser l'ADN prélevé lors d'un examen lié à un viol, à seule fin de relier éventuellement Lena à Andy Rosen, ne lui convenait guère. Un acte pareil lui serait apparu comme un second viol. Lena aurait perçu cela comme une trahison. N'importe qui d'autre aurait perçu cela ainsi.

— Sara ?

Elle secoua la tête.

— Je suis fatiguée. C'est tout, lui mentit-elle, tâchant de se remémorer le soir où elle avait procédé à ces prélèvements. Le corps de Lena était tellement abîmé qu'il lui avait fallu poser sept points de suture pour lui recoudre le dos. À cause des drogues qu'on avait administrées à Lena, Sara avait dû veiller à ne pas avoir la main trop lourde côté sédatifs. Jusqu'à l'agression de Tessa, cet examen post-viol mené sur la personne de Lena avait été l'événement le plus horrible de toute sa carrière médicale.

— Qu'est-ce que cela prouverait, lui demanda-t-elle, si l'ADN de Lena ne correspondait pas ? Coucher avec Andy Rosen ne veut pas dire qu'elle ait eu quoi que ce soit à voir avec sa mort. Ou avec l'agression au couteau de Tessa.

— Pourquoi irait-elle mentir à ce propos ?

— Mentir ne la rend pas coupable.

— Si j'en crois mon expérience, les gens ne mentent que s'ils ont quelque chose à cacher.

— J'imagine qu'elle perdrait son boulot, si elle avait des relations sexuelles avec un étudiant.

—- Elle déteste Chuck. Je doute qu'elle se soucie ou non de conserver son boulot.

— À l'heure qu'il est, elle n'est pas non plus ton admiratrice la plus fervente. Elle a pu te mentir rien que pour te contrarier.

— Elle ne peut pas se montrer stupide au point de vouloir entraver une enquête. Pas dans une histoire pareille.

— Bien sûr que si, Jeff. Elle est en rage après toi, et elle voit là-dedans un moyen de te rendre la monnaie de ta pièce, pour l'avoir virée...

— Je ne l'ai pas...

Sara leva les mains pour le prier de se taire. Ils s'étaient déjà tant de fois disputés sur ce point qu'elle entendait déjà la suite de la phrase avant même qu'il l'ait achevée. Cela tenait au fait que Jeffrey était furieux comme un diable contre Lena, et qu'il n'admettrait pas que sa colère découlait essentiellement de sa déception. La réaction de Lena, sorte de réflexe inconsidéré, avait consisté à vouer à Jeffrey une haine tout aussi aveugle. La situation eût été comique, si Sara ne s'était pas retrouvée prise au milieu.

— Peu importe la raison, sur ce terrain, Lena ne lâchera pas d'un pouce. Elle l'a amplement démontré en refusant de se rendre au poste.

— Peut-être que je ne l'ai pas approchée tout à fait comme je l'aurais dû, convint-il et, à en juger par ses performances passées en la matière, Sara imaginait sans mal qu'il avait dû se conduire comme un abruti. Ce gamin avec qui elle se trouvait. Ce garçon.

Sara attendit, mais il prit son temps pour achever sa réflexion.

— Il y a un truc qui ne va pas chez lui.

— Qui ne va pas ? En quoi ?

— Il est dangereux, poursuivit-il. Je te parierais dix dollars qu'il a un casier.

Sara fut assez avisée pour ne pas relever le pari. N'importe quel flic digne de ce nom savait flairer un ancien condamné. Cela l'amena à la question suivante.

— Crois-tu que Lena sache qu'il a déjà eu quelques ennuis ?

— Qui sait ce qui peut lui passer par la tête ? Sara était tout aussi perplexe.

— Il m'a bousculé, ajouta-t-il.

— Il t'a bousculé ! s'écria-t-elle, certaine qu'il employait le terme au sens figuré.

— Il est venu par-derrière et il m'a bousculé.

— Il t'a bousculé ? répéta-t-elle, interloquée, se demandant qui avait pu commettre une stupidité pareille. Pourquoi ?

— Il a probablement cru que j'avais poussé Lena par terre.

— Tu l'as poussée ?

Il la considéra, visiblement froissé.

— Je lui ai posé la main sur le bras. Elle a perdu les pédales. Elle a dégagé son bras. Jeffrey regarda fixement la route, restant un moment silencieux. Elle a essayé de se libérer, tellement fort qu'elle est tombée par terre.

— Ça me paraît assez prévisible, comme réaction. Il glissa sur cette dernière remarque.

— Ce gamin, il était prêt à s'en prendre à moi. Un sale petit merdeux, qui pèse sûrement encore moins lourd que Tess. Il secoua la tête, mais il y avait aussi une nuance d'admiration dans sa manière d'évoquer le personnage. Peu de gens osaient le défier.

— Pourquoi n'as-tu pas sorti son casier ?

— Je n'ai pas son nom, lui confia-t-il. Ne t'inquiète pas, je les ai suivis au café. Il a laissé sa tasse sur la table. Je l'ai prise, pour les empreintes. Il sourit. D'ici à ce que je sache tout ce qu'il faut savoir sur ce voyou, ce n'est qu'une question de temps.

Elle en était persuadée, et elle se sentait plus que navrée pour le petit chevalier blanc de Lena.

Jeffrey replongea dans le silence, et le regard de Sara alla se perdre au-dehors. Elle compta les croix signalant les accidents mortels, le long de la nationale. Au pied de certaines d'entre elles, on avait déposé des couronnes, ou des photographies de gens, que Sara était contente de ne même pas entrevoir. Un ourson rose, appuyé contre la base d'une petite croix, la fit détourner les yeux droit devant elle, et son cœur exécuta un bond dans sa poitrine. Les conducteurs, devant eux, écrasèrent la pédale de frein, des feux écarlates et obliques rougeoyèrent. A mesure qu'ils approchaient de Maçon, la route était de plus en plus chargée. Jeffrey allait prendre la rocade, mais à cette heure de la journée, ils allaient forcément se retrouver pris dans la circulation.

— Comment vont tes parents ? lui demanda-t-il.

— En colère, fit-elle. En colère contre moi. Contre toi. Je ne sais pas. Maman veut à peine m'en parler.

— T'a-t-elle dit pourquoi ?

— Elle est inquiète, c'est tout, lui dit-elle, mais à chaque seconde qui s'écoulait, avec ses parents en colère contre elle, elle avait le cœur de plus en plus serré. Eddie refusait toujours de lui parler, mais elle ne savait pas si c'était parce qu'il lui en voulait, ou parce qu'il ne pouvait supporter de savoir ses deux filles traversant une crise grave. Sara commençait à comprendre à quel point il était dur de se montrer fort pour tous ceux qui vous entouraient, quand en fait vous n'aviez envie que d'une chose, vous recroqueviller en boule et justement vous faire réconforter.

— D'ici quelques jours, ils iront mieux, la rassura-t-il, en lui posant la main sur l'épaule.

Du pouce, il lui caressa la nuque, et elle eut envie de se laisser glisser en travers du siège et de poser la tête sur sa poitrine. Quelque chose l'en empêcha. Son esprit lui désobéissait, il ne cessait de revenir à Lena, à l'hôpital, couverte d'hématomes et de contusions, un sang noir suintant entre ses cuisses, de ses profondes entailles. Lena était menue, mais en temps normal, son attitude revêche la faisait paraître plus grande. Allongée sur une civière, les mains et les pieds en sang, à travers les bandages blancs que les ambulanciers lui avaient posés à la hâte, elle ressemblait davantage à un petit enfant qu'à une adulte. Sara n'avait jamais vu quelqu'un de brisé à ce point.

Dans la voiture, elle se sentit les larmes aux yeux. Elle regarda par la fenêtre, elle ne voulait pas que Jeffrey s'en aperçoive. Il continuait de lui caresser la nuque, mais sans qu'elle comprenne pourquoi, ce contact n'avait plus rien de réconfortant.

— Je vais essayer de dormir un peu, lui dit-elle, et elle s'écarta de lui, en s'appuyant contre la portière.

Le centre hospitalier de Heartsdale n'était pas aussi impressionnant que le nom aurait pu le laisser entendre. Haut de deux étages, avec la morgue au sous-sol, cet hôpital n'était rien de plus qu'une simple clinique adjointe à l'université, qui se trouvait de l'autre côté de Main Street. Comme d'habitude, le parking était vide, à part quelques voitures. Jeffrey s'arrêta sur l'aire de stationnement principale, devant l'entrée des urgences, évitant ainsi l'entrée latérale que Sara utilisait généralement. Elle attendit patiemment qu'il fasse marche arrière dans l'un des emplacements du fond.

Il mit la voiture au point mort, mais laissa tourner le moteur.

— Il faut que je fasse le point avec Frank, expliqua-t-il, en sortant son téléphone portable. Ça t'ennuie de commencer sans moi ?

— Non, lui répondit-elle, et elle se sentit en partie soulagée d'avoir un peu de temps à elle.

Elle lui sourit tout de même, avant de descendre de voiture. Il la connaissait depuis plus de dix ans et, elle le sentait bien, il avait compris que quelque chose la tracassait. Il n'aimait pas les situations non résolues. Peut-être était-il encore furieux contre elle, après ce qui s'était passé dans le parking du Grady.

Durant le trajet d'Atlanta, elle n'avait pas vraiment dormi. Elle était restée dans les limbes, entre la veille et le sommeil, revisitant mentalement les événements survenus depuis la veille. Quand elle avait enfin réussi à piquer du nez, elle avait rêvé de Lena à l'hôpital, l'an dernier. Dans un tour de passe-passe comme seuls les rêves en réservent, Sara et Lena avaient échangé leurs places, c'était donc elle qui se trouvait sur la table d'examen, ses pieds à elle dans les étriers, son corps exposé, nu, et c'était Lena qui avait en main les tampons vaginaux, et qui lissait la toison pubienne de Sara, pour procéder à la détection d'un corps étranger. Quand la lumière noire avait scintillé, pour éclairer le sperme et les autres fluides corporels, le bas du corps de Sara s'était illuminé, comme s'il avait pris feu.

En traversant le parking, elle se frictionna les bras, et pourtant il ne faisait pas vraiment froid. Elle leva les yeux vers le ciel, sombre et menaçant. « C'est l'orage qui arrive », chuchota-t-elle, une formule que grand-maman Earnshaw employait quand elles étaient petites. Elle sourit, l'image de sa grand-mère debout à la porte de la cuisine, les mains croisées sur la poitrine, dans un geste inquiet, regardant au-dehors l'orage qui approchait, et priant les enfants de s'assurer d'avoir tous des bougies avant de monter se coucher cette nuit-là, suffit à la rasséréner.

A l'intérieur de la salle des urgences, elle fit signe à l'infirmière de nuit et à Matt De Andréa, qui remplaçait Hare, lui-même supposé être en congé. Depuis l'été où elle avait entamé sa puberté, elle n'avait jamais été aussi contente de ne pas avoir son cousin dans les pattes.

— Comment ils vont, ta maman et les autres ? fit Matt, avec sa manière habituelle. Il parut subitement réaliser ce que cette formulation supposait, et il pâlit.

— Bien, fit Sara, en se forçant à sourire. Tout le monde va bien. Merci de t'en soucier.

Après cela, ni l'un ni l'autre n'avaient grand-chose à dire, et elle prit le couloir en direction de l'escalier qui descendait à la morgue.

Elle n'avait jamais établi de comparaison entre la morgue et le Grady Hospital, mais après avoir justement passé autant de temps à Atlanta, les similitudes lui sautaient aux yeux. Quelques années auparavant, le centre hospitalier avait été rénové, mais en bas, la morgue conservait à peu près la même allure que lors de sa construction, en 1930. Les murs étaient revêtus de carreaux bleu clair, et les sols étaient un mélange de carrés de lino verts et beiges. Au-dessus de sa tête, le plafond était moucheté de traces de dégâts des eaux, et les plaques blanches récemment réparées offraient un net contraste avec le vieux plâtre terne. Le bruit sourd du compresseur installé sur la chambre froide et de la climatisation produisait un bourdonnement permanent, un bruit que Sara remarquait rarement, sauf après une période d'absence.

Carlos était debout, contre la table de porcelaine, qui était vissée au sol, au milieu de la salle, les bras croisés sur sa large poitrine. C'était un gentil garçon, au teint basané d'Hispano-Américain, avec un fort accent, auquel il lui avait fallu un moment pour s'habituer. Il ne parlait pas beaucoup et, quand ça lui arrivait, il avait tendance à marmonner. Carlos se chargeait du boulot de merde, au propre et au figuré, et pour ça il était très bien payé, mais Sara estimait ne pas savoir grand-chose sur son compte. Depuis toutes ces années qu'il travaillait ici, il n'avait jamais rien confié de personnel sur lui-même, ne s'était jamais plaint au sujet du travail. Même quand il n'y avait rien à faire, il se trouvait toujours une corvée, balayer par terre ou nettoyer la chambre froide. À son entrée dans la morgue, elle fut surprise de le voir debout, comme ça, à la table. Il avait l'air de l'attendre.

— Carlos ? s'enquit-elle.

— Je ne travaillerai plus pour M. Brock, l'informa-t-il, sur un ton destiné à lui faire comprendre qu'il entendait bien mettre les points sur les i.

Elle fut surprise, pas seulement par la longueur de sa phrase, mais par la passion qu'il y avait mise.

— Y a-t-il une raison en particulier ? lui demanda-t-elle prudemment.

Il resta le regard braqué sur elle.

— Il est très bizarre, et je n'en dirai pas plus.

Sara se sentit soulagée. Elle se rendit compte qu'elle avait redouté qu'il ne démissionne.

— Très bien, Carlos, fit-elle. Je suis désolée que tu sois contrarié.

— Je ne suis pas contrarié, protesta-t-il, alors qu'il l'était visiblement.

— D'accord. Elle opina, espérant mettre un terme à cet échange. La vérité, c'était qu'elle prenait fait et cause pour Dan Brock, et ce depuis leur première journée à l'école élémentaire, quand Chuck Gaines l'avait poussé de la cage à poules, dans une crise de rage que seul un garçon de huit ans (Chuck avait redoublé dès la maternelle) pouvait se permettre.

Brock n'était pas bizarre, il avait besoin de beaucoup d'attention, un trait de caractère qui cadrait mal avec l'ambiance de l'école, où tout fonctionnait selon le principe de la survie des plus aptes. Grâce à Cathy et à Eddie, Sara n'avait jamais eu besoin de l'approbation de ses pairs, donc cela ne l'avait jamais beaucoup gêné d'avoir vécu dans ce monde intermédiaire qui existait entre le plus grand nombre d'un côté, et les gamins qui se faisaient constamment harceler et torturer, de l'autre. Elle avait toujours été considérée comme l'une des filles les plus intelligentes de sa classe et, entre sa taille, ses cheveux roux et son Q.I., les gens étaient un peu intimidés par elle. Brock, en revanche, avait souffert le martyre jusqu'au lycée, ce qui correspondait à peu près au délai nécessaire pour que les grandes gueules comprennent qu'ils auraient beau être mauvais avec lui, Brock ferait toujours bonne figure.

— Docteur Linton ? reprit Carlos. En dépit de ses demandes réitérées, il ne l'avait jamais appelée Sara.

— Oui ?

— Pour votre sœur, je suis désolé, dit-il.

Sara serra les lèvres, opina, en remerciement.

— Allons-y, avec la fille, lui proposa-t-elle, songeant que le mieux serait d'abord d'en finir avec le cas le plus difficile. Tu as fait les photos et les radios ?

Il eut un bref signe de tête, mais ne commenta pas l'état du corps. Il avait toujours agi ainsi, en professionnel, et elle appréciait la manière solennelle qu'il avait de considérer son travail.

Elle retourna vers son bureau, dont une fenêtre donnait sur la morgue. Elle prit place à sa table de travail, et elle avait eu beau rester assise ces trois ou quatre dernières heures, elle préférait autant ne pas être debout. Elle décrocha le téléphone, et composa le numéro de portable de son père.

C'est Cathy qui répondit, avant la fin de la première sonnerie.

— Sara ?

— Nous sommes arrivés, annonça-t-elle à sa mère, en songeant qu'elle aurait pu appeler plus tôt. Cathy s'était manifestement fait du souci.

— Tu as trouvé quelque chose.

— Pas encore, lui avoua-t-elle, en regardant Carlos sortir une housse mortuaire sur une civière à roulettes. Comment va Tess ?

Cathy observa un temps de silence avant de répondre.

— Toujours calme.

Sara regarda Carlos ouvrit la fermeture Éclair du sac et entreprendre d'installer le corps sur la table de porcelaine. Quiconque observerait cette procédure trouverait ces gestes barbares, mais le seul moyen de déplacer un mort sur une table, c'était de le manipuler ainsi. Carlos commença par les pieds, les poussa sur la table, puis d'un coup il bascula le corps, jusqu'à ce qu'il soit correctement en place. Un sac plastique avait été laissé autour de la tête, pour préserver les indices.

— Je ne suis pas en colère contre toi, lui affirma Cathy.

Sara respira, s'apercevant qu'elle avait retenu son souffle.

— Je suis contente.

— Ce n'était pas ta faute.

Elle ne répondit rien, surtout parce qu'elle n'était pas d'accord avec ce que venait de dire sa mère.

— Quand tu étais petite, reprit-elle, sa voix s'étranglant, je comptais toujours sur toi pour lui éviter les ennuis. C'était toujours toi qui étais responsable.

Sara prit un mouchoir en papier dans la boîte, sur son bureau, et se tamponna sous les yeux. Carlos essayait de retirer le t-shirt, mais il n'arrivait pas à le passer par la tête. Il leva les yeux vers Sara qui, avec la main, mima le geste de couper. Sur la scène du crime, les techniciens avaient déjà contrôlé les éventuels indices sur les fibres de l'étoffe.

— Ce n'est pas ta faute. Ce n'est pas la faute de Jeffrey. Cela fait juste partie de ces choses qui arrivent, et nous allons tous surmonter ça.

Hier, Sara avait ardemment désiré entendre cela, mais aujourd'hui, cela ne lui apportait aucun réconfort. Pour la première fois de son existence, elle ne parvenait pas à croire sa mère.

— Mon bébé ?

Sara s'essuya les yeux.

— Maman, il faut que j'y aille.

— Très bien. Cathy attendit avant d'ajouter un dernier mot. Je t'aime.

— Moi aussi, je t'aime, lui dit-elle, en raccrochant. Elle se prit le front dans les mains, tâchant de se vider la tête. Elle était incapable de penser à Tessa tout en découpant Ellen Schaffer. Le mieux qu'elle puisse faire au service de sa sœur, c'était de découvrir un indice susceptible de conduire à la capture de l'homme qui l'avait lardée de coups de couteau. Une autopsie était en soi un acte de violence, l'atteinte ultime. Tous les corps racontent une histoire. La vie et la mort d'une personne peuvent être exposées dans toute leur gloire et dans toute leur honte, rien qu'à l'examen de leur peau.

Elle se leva et retourna dans la salle de la morgue, juste au moment où Carlos achevait de découper le t-shirt le long des coutures, pour que l'on puisse ensuite le reconstituer et l'étudier. Le tissu était aspergé de sang, une forme nette, oblongue, qui indiquait l'endroit où le canon avait reposé. Elle vérifia l'orteil de la jeune fille, remarquant qu'il était également aspergé de sang. L'autre pied était hors de portée du jet sanglant, et il était resté propre.

Un soutien-gorge de fillette, qui aurait davantage convenu à une ado de treize ans, couvrait les seins de la jeune femme. Carlos avait ouvert l'agrafe, et il tenait en main un tampon de papier toilette.

— Qu'est-ce que c'est ? lui demanda-t-elle, alors qu'elle le voyait bien toute seule.

— Elle avait ça dedans, l'informa-t-il, en désignant le soutien-gorge. Il posa la main sur l'autre bonnet, et en sortit un autre tampon de papier toilette.

— Pourquoi irait-elle rembourrer son soutien-gorge si elle avait l'intention de se suicider ? s'étonna-t-elle. Et pourtant, Carlos ne répondait jamais à ses questions.

Tous deux tournèrent la tête, car ils venaient d'entendre des pas dans l'escalier.

— Alors ? les questionna Jeffrey.

— On vient de commencer, lui signala-t-elle. Qu'a raconté Frank ?

— Rien. En dépit de cette réponse, elle vit bien qu'il se passait quelque chose. Sara ne savait pas pourquoi il se montrait réticent. Carlos avait démontré qu'il était digne de confiance. Le plus souvent, elle finissait même par oublier qu'il avait une vie en dehors de la morgue.

— Enlevons-lui ça, décida-t-elle, et elle aida Carlos à retirer le jean de la jeune fille.

Tolliver considéra la culotte, qui était en coton ordinaire, pas du tout semblable à celle qu'on avait retrouvée dans l'appartement d'Andy Rosen.

— As-tu vérifié le contenu de ses tiroirs, dans sa chambre ?

— Il y en a de toutes sortes, lui expliqua-t-il. En soie, en coton, des strings.

— Des strings ?

Il haussa les épaules. Sara continua.

— Nous venons de trouver du papier toilette dans son soutien-gorge.

Il haussa un sourcil.

— Elle a rembourré son soutien-gorge ?

— Si elle a commis un suicide, elle devait savoir que quelqu'un retrouverait ça, qu'un médecin légiste ou un employé des pompes funèbres examinerait son corps. Pourquoi aurait-elle fait une chose pareille ?

— Peut-être qu'elle avait cette habitude ? hasarda-t-il, mais elle comprit bien qu'il était lui-même sceptique.

— Le tatouage est ancien, reprit-elle. Probablement vieux de trois ans. C'est une estimation au jugé, mais elle ne l'avait pas fait récemment.

Carlos retira la culotte, et Sara et Jeffrey remarquèrent un autre tatouage, tous les deux en même temps. Un mot était inscrit, dans une écriture qui ressemblait à de l'arabe.

— Cela ne figurait pas sur le dessin d'Andy.

— Celui-ci n'est pas du tout récent, remarqua-t-elle. Tu penses qu'il l'a effacé exprès ?

— Crois-moi, s'il l'avait vu, il l'y aurait mis.

— Donc elle n'avait pas de liaison avec lui, en conclut-elle, en indiquant à Carlos qu'il devrait prendre une photographie du tatouage. Elle plaça une règle à côté du mot tatoué, pour indiquer l'échelle. Il faudra qu'on le scanne et qu'on trouve quelqu'un qui sache ce que ça signifie.

— Shalom, lâcha Carlos.

— Pardon ? s'enquit-elle, surprise de l'avoir entendu parler.

— C'est de l'hébreu, précisa-t-il. Ça signifie « paix ».

— Tu es sûr ?

— Je l'ai appris, à l'école hébraïque. Ma mère était juive.

— Oh ! fit-elle, en se demandant comment tant d'années avaient pu s'écouler sans qu'elle ait jamais été au courant. Elle lança un coup d'œil à Tolliver, qui notait quelque chose dans son carnet. Il avait les sourcils froncés, et elle se demanda quel lien il était en train d'établir.

Elle se retourna, oubliant où elle était, et se cogna la tête contre la balance, au-dessus de la table.

— Vacherie, s'écria-t-elle, en se tâtant le cuir chevelu. Elle ne regarda ni Jeff ni Carlos pour juger de leur réaction. À la place, elle se rendit à l'armoire métallique, près des éviers, et en sortit une blouse stérile et une paire de gants. Tu peux m'attraper mes lunettes? demanda-t-elle à Tolliver. Je crois qu'elles sont restées sur mon bureau.

Il s'exécuta, et elle enfila la blouse, puis les gants. Elle en sortit une autre paire de la boîte, et les enfila par-dessus la première. Carlos approcha le tableau noir que Sara avait racheté à l'école. Une partie des informations qu'il avait déjà réunies figurait dessus. Au cours de la procédure, il remplirait les espaces blancs, pour le poids et la taille des organes, et noterait divers autres renseignements. Elle aimait bien avoir tout sous les yeux, pendant qu'elle menait l'autopsie. Visualiser les faits, c'était plus facile quand tout était écrit là-dessus.

En se servant de son pied, elle appuya sur la pédale du Dictaphone, et commença.

« C'est le corps embaumé, bien développé, bien nourri d'une jeune femme de type européen, dix-neuf ans, qui se serait tiré dans la tête avec un fusil Wingmaster calibre douze. Elle a été identifiée par l'officier responsable comme étant Ellen Marjory Schaffer. Des photographies et des radios ont été faites sous ma direction. En vertu du Georgia Death Investigation Act, il est procédé à une autopsie dans la morgue du médecin légiste du Grant County Médical, le... »

C'est Jeffrey qui lui communiqua la date, et elle continua.

« Commencé à 20 h 33, avec l'assistance de Carlos Quinonez, technicien de laboratoire médico-légal, et Jeffrey Tolliver, chef de la police de Grant County. »

Elle s'interrompit, consulta le tableau pour y repérer la bonne information.

« Elle pèse approximativement soixante-trois kilos et mesure un mètre soixante-douze. Nous constatons d'importantes lésions à la tête, correspondant à l'impact d'une cartouche de fusil. Elle posa la main sur l'abdomen. Le corps a été réfrigéré et il est froid au toucher. La rigidité cadavérique est complète et généralisée aux extrémités supérieures. »

Elle poursuivit, dressant la liste des traits caractéristiques, tout en utilisant une paire de ciseaux pour découper le sac qui recouvrait la tête de la jeune fille. Du sang congelé et de la matière grise étaient collés au plastique, et des morceaux de cuir chevelu formaient des grumeaux gélatineux.

— Le reste du cuir chevelu est dans la chambre froide.

— Je regarderai ça après, lui précisa-t-elle, en dégageant le sac de ce qui restait de la tête d'Ellen Schaffer. Ce n'était guère plus qu'une espèce de moignon sanglant, avec des fragments de cheveux blonds et de dents logés dans le tronc cérébral. On prit d'autres photographies, avant qu'elle ne se munisse du scalpel pour entamer l'examen médical. Avec le manque de sommeil, elle se sentait abrutie de fatigue. Elle pratiqua l'incision standard en Y, et elle ferma les yeux un instant, pour se ressaisir.

Chaque organe fut retiré et pesé, catalogué et enregistré, tandis qu'elle énonçait ses découvertes. L'estomac contenait ce qui avait dû être le dernier repas d'Ellen Schaffer : des céréales, qui conservaient à peu près l'aspect qu'elles devaient avoir dans le paquet.

Elle détacha les intestins et les tendit à Carlos, pour qu'il effectue ce que l'on appelait le curage des entrailles. Il se servait d'un tuyau raccordé à l'un des éviers, pour laver l'appareil intestinal, un tamis sous l'évacuation recueillant ce qui se déversait. L'odeur était horrible, et elle se sentait toujours coupable de se décharger ainsi de cette tâche - jusqu'au moment où l'odeur lui venait aux narines.

Elle retira ses gants avec un claquement et se rendit au fond de la salle, où le caisson lumineux était installé. Carlos avait tiré les clichés des radios pré-autopsie, et seules la fatigue ou la stupidité pure et simple avaient pu lui faire oublier de les consulter plus tôt. Elle examina toute la série, deux fois, avant de remarquer une ombre familière dans les poumons.

— Jeff, fît-elle, en l'invitant à s'approcher.

Il regarda fixement le film sur le caisson lumineux, plusieurs secondes, avant de la questionner.

— C'est une dent ?

— On va le savoir assez vite.

Elle enfila de nouveau deux paires de gants, avant de sortir le poumon gauche du sac de viscères. À la présentation, le tissu pleural était lisse, sans trace de raffermissement. Elle avait placé les poumons à l'écart, pour une biopsie ultérieure, qu'elle pratiqua en fait sur-le-champ, avec le couteau chirurgical à large lame, comme un couteau à pain.

— Il y a une légère aspiration sanguine, lui signala-t-elle. La dent se trouvait dans le quart inférieur droit du poumon gauche.

— Les plombs ont-ils pu lui faire sauter la dent vers le fond de la gorge ?

— Cette dent, elle l'a aspirée, compléta-t-elle. Elle l'a inspirée, dans ses poumons.

Il se frotta les yeux, des deux mains. Il résuma l'incohérence en termes simples.

— Quand la dent a sauté, elle respirait encore.

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