Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 19 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

Chapitre 17

 

Sara était assise au bureau de Mason, le téléphone calé entre son épaule et son oreille, et elle écoutait Jeffrey lui rapporter ce qui s'était produit dans la maison de Nan Thomas.

— Frank a raccroché au nez de Lena, quand elle a appelé au poste. Il s'est senti coupable, et il est allé là-bas pour lui parler, lui expliqua-t-il. Ensuite, il a entendu Richard crier et il a fait le tour de la maison en courant.

— Est-ce que Lena va bien ?

— Oui, lui assura-t-il, mais elle comprit, au ton de sa voix, qu'elle n'allait pas si bien. Si Richard avait su comment charger un pistolet, à l'heure qu'il est, elle serait morte.

Sara se cala contre le dossier du fauteuil, s'efforçant d'analyser tout ce qu'il lui avait dit.

— Est-ce que Brian Keller a avoué quelque chose ?

— Rien, lui dit-il, d'un ton dégoûté. Je l'ai bouclé pour le questionner, mais une heure plus tard, sa femme était là, avec un avocat.

— Sa femme ? s'écria Sara, en se demandant comment on pouvait se montrer aussi autodestructrice.

— Oui, confirma-t-il, et elle sentit qu'il était d'accord avec elle. Sans charges précises, je ne peux pas le retenir.

— Il a volé les recherches de Sibyl.

— J'ai une réunion dans la matinée avec le procureur et l'avocat de l'université, pour juger exactement des charges qui pèsent sur lui. Je pense qu'on va s'accorder sur le vol de la propriété intellectuelle, peut-être sur la fraude. Cela promet d'être compliqué, mais d'une manière ou d'une autre, on parviendra à l'envoyer en prison. Il va payer pour tout ça. Il soupira. Moi, j'ai l'habitude des flics et des voleurs. Ces crimes en col blanc, ça me passe très loin au-dessus de la tête.

— Tu ne peux pas prouver sa complicité, dans tous ces meurtres ?

— C'est justement la question. Je ne suis pas certain qu'il soit complice, reconnut-il. Au vu de ce que Lena m'a raconté, Richard les a tous endossés : Andy, Ellen Schaffer, Chuck.

— Pourquoi Chuck ?

— Richard ne l'a pas clairement formulé. Il essayait simplement d'attirer Lena de son côté. Je pense qu'il l'aimait bien. A mon avis, il a dû se dire qu'il était en position de l'aider.

Sara savait que Richard Carter n'aurait pas été le premier homme à vouloir tenter de sauver Lena et à échouer spectaculairement.

— Et en ce qui concerne William Dickson ?

— Mort accidentelle, à moins que tu ne puisses trouver le moyen de l'imputer à Richard.

— Non, admit-elle. Il n'a jamais impliqué Keller ?

— Jamais.

— Pourquoi a-t-il inventé ce mensonge au sujet de cette liaison, alors ?

Jeffrey lâcha de nouveau un soupir.

— Juste pour remuer un peu plus la merde, j'imagine. Ou alors il s'est dit que cela pousserait Brian à venir lui réclamer de l'aide. Qui sait ?

— Au labo, la succynilcholine devait être conservée sous clef, avança-t-elle. Il doit exister un registre, où l'on consigne toutes les utilisations qu'on en fait. Tu pourrais contrôler, pour voir qui y avait accès.

— Je vais effectuer des vérifications là-dessus, lui assura-t-il. Mais s'ils y avaient tous deux accès, ce sera difficile à prouver. Il s'interrompit. Il faut que je te dise, Sara, si Keller devait tuer un de ses fils, il aurait tué Richard, et pas avec une seringue.

— C'est une sale façon de mourir, lui expliqua-t-elle, imaginant les dernières minutes de la vie d'Andy Rosen. Ses membres ont dû être paralysés en premier, ensuite le cœur et les poumons. Cela n'affecte pas le cerveau, donc il a sûrement eu pleinement conscience de ce qui lui arrivait, jusqu'à la dernière minute.

— Combien de temps cela dure-t-il ?

— Cela dépend du dosage, vingt, trente secondes.

— Seigneur !

— Je sais, admit-elle. Et c'est presque impossible à découvrir, post mortem. La substance se dissout trop vite dans l'organisme. Il y a encore cinq ans, on n'avait même aucun moyen de dépister le produit.

— Et apparemment, ce serait un dépistage coûteux.

— Si tu arrives à démontrer que la succynilcholine a transité par les mains de Keller, je trouverai l'argent dans le budget pour effectuer ce test. S'il le faut, je le paierai de ma poche.

— Je vais faire tout mon possible, lui assura Jeffrey, mais il ne semblait guère animé de beaucoup d'espoir. Je sais que tu vas communiquer ces nouvelles à tes proches, mais veux-tu bien attendre jusqu'à ce que j'arrive là-bas, et que je puisse en parler à Tessa ?

— Bien sûr, lui dit-elle, mais elle avait hésité une seconde de trop.

Il observa un temps de silence.

— Tu sais quoi ? lui fit-il enfin. De toute façon, j'ai beaucoup de travail, ici. À plus tard.

— Jeffrey...

— Non, dit-il. Tu restes là-bas, avec ta famille. C'est de cela que tu as besoin, pour le moment, d'être avec ta famille.

— Ce n'est pas...

— Allons, Sara, s'agaça-t-il, et elle perçut la meurtrissure dans sa voix. Qu'est-ce qu'on fabrique, là ?

— Je ne sais pas. Je veux juste... Elle cherchait quoi lui répondre, mais elle resta sans voix. Je t'ai dit qu'il me fallait du temps.

— Le temps ne changera rien à rien, dit-il. Si on n'est pas capable de surmonter ça, de surmonter ce que j'ai fait il y a cinq ans...

— Tu présentes la chose comme si j'étais quelqu'un de pas raisonnable...

— Tu ne l'es pas, en effet, renchérit-il. Et je n'essaie pas de te pousser, je veux juste... Il s'ébroua. Je t'aime, Sara. Je suis fatigué de te voir sortir en catimini tous les matins. Je suis fatigué de toute cette foutue sarabande, où tu es à moitié dans ma vie, à moitié en dehors. Je veux être avec toi. Je veux t'épouser.

— M'épouser ? Elle éclat de rire, comme s'il venait de lui proposer de sortir se promener au clair de lune.

— Ce n'est pas la peine de prendre un air aussi choqué.

— Je ne suis pas choquée. Je suis juste... Une fois encore, elle était à court de mots. Jeff, nous avons déjà été mariés. Cela n'a pas été précisément une grande réussite.

— Ouais, maugréa-t-il. J'y étais aussi, tu te souviens ?

— Pourquoi ne pouvons-nous pas continuer comme maintenant ?

— Je veux autre chose que ça, lui lança-t-il. Je veux passer de vraies sales journées de merde au boulot, et rentrer à la maison pour t'entendre me demander ce qu'il y a pour le dîner. Je veux renverser le bol d'eau de Bubba au milieu de la nuit. Je veux me réveiller le matin, et t'entendre sortir un gros mot parce que j'ai laissé mon short de gym accroché à la poignée de la porte.

Malgré elle, cela la fit sourire.

— Tu présentes tout cela avec un tel romantisme.

— Je t'aime.

— Je sais que tu m'aimes, fit-elle, et, alors qu'elle l'aimait, elle aussi, Sara n'arrivait pas à lui dire ces mots-là. Quand peux-tu venir ici ?

— Laisse tomber.

— Je veux que ce soit toi qui le lui dises, reprit-elle. Comme il ne répondait rien, elle continua : Ils vont me poser des questions auxquelles je ne peux répondre.

— Tu en sais autant que moi.

— Je ne pense pas que je puisse le leur annoncer, avoua-t-elle. Je ne pense pas que j'en aie la force, pour le moment.

Il attendit une fraction de seconde, avant de répondre.

— A cette heure de la journée, ça va me prendre quatre heures et demie, à peu près.

— D'accord. Sara lui donna le numéro de chambre de Tessa. Elle était sur le point de raccrocher. Hé, Jeff ?

— Oui ?

Maintenant qu'il l'avait coupée dans son élan, elle ne savait plus que dire.

— Rien, lui fit-elle. Je te verrai quand tu viendras ici.

Il lui laissa quelques secondes pour ajouter quelque chose, mais comme elle s'en abstint, ce fut lui qui reprit la parole.

— Très bien. À plus tard, alors.

Sara raccrocha, avec l'impression d'avoir marché sur une corde raide, au-dessus d'un lac rempli d'alligators. Il s'était produit tant de choses cette semaine, qu'elle n'arrivait même pas à intégrer ce que Jeffrey venait de lui apprendre. Elle était partagée entre l'envie de décrocher le téléphone et de lui dire combien elle était désolée, qu'elle l'aimait, et l'envie de le rappeler pour le prier de rester à la maison.

De l'autre côté de la porte, elle crut entendre des médecins que l'on appelait sur leur bip et des codes que l'on composait. Des silhouettes floues passèrent devant la vitre, leurs images fugitives, quand ils couraient au chevet de patients, filaient comme des lumières stroboscopiques. Depuis son internat, on aurait dit que cent ans s'étaient écoulés. Tout paraissait plus compliqué, maintenant et, en dépit de cette impression très juste, la vie ici devait être tout aussi infernale, quand elle était plus jeune, et elle repensa à ces temps-là, avec nostalgie. Apprendre à devenir chirurgien, traiter des cas critiques qui exigeaient d'elle la quintessence de sa discipline, tout cela avait créé chez elle une dépendance aussi puissante que celle de l'héroïne. Rien qu'à l'idée de travailler au Grady Hospital, elle en eut une bouffée d'euphorie. À une période de sa vie, l'hôpital avait été plus important pour elle que l'air qu'elle respirait. Même sa famille lui avait paru bien pâle, en comparaison.

Prendre la décision de retourner à Grant County lui avait semblé si facile, sur le moment. Sara avait voulu être auprès de sa famille, elle en avait eu besoin, besoin de revenir à ses racines et de se sentir en sécurité, d'être de nouveau une fille et une sœur. Dans une petite ville, le rôle d'un pédiatre était un rôle confortable, où il faisait bon se glisser, et elle savait que cela lui avait procuré une certaine paix, de revenir dans la ville qui lui avait tant apporté, quand elle était petite, cette ville où elle avait grandi. Pourtant, il ne s'était pas écoulé une semaine, depuis que Sara avait quitté Atlanta, sans qu'elle se soit demandé ce que serait devenue sa vie si elle y était restée. Et, jusqu'à cet instant, elle n'avait pas compris à quel point cela lui avait manqué.

Elle jeta un coup d'œil autour d'elle, au bureau de Mason, en se demandant à quoi cela ressemblerait si elle travaillait à nouveau avec lui. En tant qu'interne, Mason était incroyablement méticuleux, ce qui faisait de lui un bon chirurgien. Mais, à l'inverse de Sara, il laissait ce trait de caractère déborder dans sa vie personnelle. Il était le genre d'homme à ne pas laisser une assiette sale dans l'évier ou plein de vêtements fripés dans le sèche-linge. La première fois que Mason lui avait rendu visite à son appartement, il avait failli avoir une crise d'apoplexie devant la panière de vêtements dépliés, qui étaient restés sur la table de sa cuisine depuis deux semaines. À son réveil, le lendemain matin, Mason les avait tous pliés, avant d'aller commencer son service, à 5 heures du matin.

Un coup frappé à la porte la tira de sa rêverie.

— Entrez, dit-elle, en se levant.

Mason James ouvrit, avec une pizza dans son emballage carton en équilibre sur une main, et deux Coca dans l'autre.

— Je me suis dit que tu aurais faim, fit-il.

— Toujours, répliqua-t-elle, en prenant les deux Coca.

Mason disposa plusieurs serviettes sur la table basse, en tenant la pizza levée en l'air.

— J'en ai laissé une chez tes parents.

— C'est très gentil à toi, le remercia-t-elle, en posant les canettes pour l'aider avec les serviettes.

Mason lui confia la pizza, pour qu'il puisse poser les serviettes sous les Coca.

— Quand tu étais en fac de médecine, tu adorais cet endroit.

— « Shroomies », lut-elle sur la boîte. Ah oui ?

— Tu y mangeais tout le temps. Il se frotta les mains. Voilà.

Sara contempla la table. Il avait aligné les serviettes pour former un carré parfait. Elle lui tendit la boîte en carton.

— Je vais te laisser le soin de la placer comme il faut.

Cela le fit rire.

— Il y a des choses qui ne changent jamais.

— Non, acquiesça-t-elle.

— Ta sœur m'a l'air bien, lui dit-il, en plaçant la boîte parallèlement au bord de la table. Elle se déplace beaucoup mieux qu'hier.

Sara s'assit sur le canapé.

— Je crois que ma mère la pousse.

— Je vois assez bien Cathy faire ça. Il déplia une serviette et la lui posa sur les genoux. Tu as eu les fleurs ?

— Oui, fit-elle. Merci. Elles sont magnifiques. D'un coup sec, il ouvrit les Coca.

— Je voulais juste que tu saches que je pensais à toi. Sara joua avec la serviette, sans trop savoir quoi dire.

— Sara, commença Mason, en plaçant le bras sur le dossier du canapé, derrière ses épaules. Je n'ai jamais cessé de t'aimer.

Elle sentit monter en elle une bouffée d'embarras, mais avant qu'elle ait pu répondre, il se pencha vers elle et l'embrassa. À sa grande surprise, elle lui rendit son baiser. Avant qu'elle ait compris ce qui se passait, Mason s'approchait plus près d'elle, la repoussait doucement contre le canapé, jusqu'à se retrouver allongé sur elle. Elle l'enlaça, mais au lieu de l'insouciante euphorie qu'elle éprouvait généralement à ce stade, elle n'avait qu'un seul détail en tête : la personne qu'elle tenait dans ses bras n'était pas Jeffrey.

— Attends, le pria-t-elle, en lui arrêtant la main, qui déjà s'affairait avec les boutons de son pantalon.

Il se redressa, si vivement que sa tête heurta le mur derrière le canapé.

— Je suis confus.

— Non, dit-elle, en reboutonnant sa chemise, et en se sentant comme une adolescente qui vient de se faire peloter dans le fond d'un cinéma. C'est moi qui suis désolée.

— Ne t'excuse pas, dit-il, en croisant une jambe très haut sur l'autre.

— Non, je...

Le pied de Mason s'agita.

— Je n'aurais pas dû faire ça.

— Ça va très bien, lui assura-t-elle. J'en ai fait autant que toi.

— C'est sûr, dit-il, en soufflant un bon coup. Seigneur ! je te désire.

Sara déglutit, elle se sentait comme si elle avait trop de salive dans la bouche. Il se tourna vers elle.

— Tu es si merveilleuse, Sara. À mon avis, tu as dû l'oublier.

— Mason...

— Tu es tout simplement extraordinaire.

Elle se sentit rougir, et il tendit la main vers elle, lui recoiffa les cheveux derrière l'oreille.

— Mason..., répéta-t-elle, en posant sa main sur la sienne.

Il se pencha pour la lui embrasser, et elle inclina la tête loin de lui.

Mason recula tout aussi vite, une seconde fois.

— Je suis désolée, lui dit-elle. Je suis juste...

— Tu n'as pas à t'expliquer.

— Si, Mason. Il faut que je te dise...

— Vraiment, tu n'as pas besoin.

— Arrête de me dire que non, lui ordonna-t-elle, puis elle se lança dans une explication. Je n'ai été qu'avec Jeffrey. Je veux dire, depuis que j'ai quitté Atlanta. Elle s'écarta de lui, de peur, en restant trop près, qu'il ne l'embrasse à nouveau. Et pire, qu'elle lui rende son baiser. Je suis avec lui depuis...

— Ça ressemble à une habitude.

— Peut-être, oui, admit-elle, en lui prenant la main. Peut-être... je ne sais pas. Mais ce n'est pas la bonne manière de briser cette habitude.

Il baissa les yeux sur leurs mains à tous deux.

— Il m'a trompée, lui révéla-t-elle.

— Alors, c'est un idiot.

— Oui, approuva-t-elle. Parfois, c'est un idiot, mais je suis en train d'essayer de t'expliquer que je sais ce que cela fait, et je ne veux pas que, par ma faute, quelqu'un se sente comme je me suis sentie.

— Une volte-face, cela fait partie du jeu.

— Ce n'est pas un jeu, lui dit-elle. Et puis, Holiday Inn ou pas, tu es encore marié, lui rappela-t-elle.

Il hocha la tête.

— Tu as raison.

Elle ne s'était pas attendue à ce qu'il capitule si vite, mais elle était habituée à la ténacité farouche de Jeffrey, pas au caractère tranquille et décontracté de Mason. Maintenant, elle se rappelait pourquoi il avait été si facile de le quitter, en même temps que tout ce qu'elle avait laissé derrière elle, à son départ d'Atlanta. Entre eux, cela n'avait pas fait d'étincelles. Mason ne s'était jamais battu pour rien, dans la vie. Elle n'était même pas certaine qu'il la désire tant, à cette minute, si ce n'est parce qu'il l'avait sous la main.

— Je vais aller voir où en est Tessa, fit-elle.

— Et si je t'appelais ?

S'il avait formulé cela différemment, elle aurait pu répondre oui. En l'occurrence, elle lui réserva une autre réponse.

— Je ne pense pas.

— Très bien, se résigna Mason, en lui glissant un de ses sourires commodes.

Elle se leva pour s'en aller, et il ne lui adressa plus un mot, pas avant qu'elle ne s'apprête à franchir le seuil du bureau.

— Sara ? Il attendit qu'elle se retourne. Il s'était renfoncé dans le canapé, le bras toujours déployé sur le dossier, les jambes croisées, l'air plutôt décontracté. Dis à tes parents que je leur souhaite le meilleur.

— Je le ferai, dit-elle, et elle ferma la porte.

Sara resta devant la fenêtre de la chambre d'hôpital de sa sœur, à regarder la circulation sur l'échangeur du centre-ville. La respiration régulière de Tessa, derrière elle, était la plus douce musique qu'elle ait jamais entendue. Chaque fois qu'elle regardait sa sœur, il lui fallait puiser dans toutes ses ressources pour se retenir d'entrer dans le lit avec elle et de la serrer contre elle, de s'assurer qu'elle était bien saine et sauve.

Cathy entra dans la pièce, une tasse de café dans chaque main. Sara eut la vision éclair du Dairy Queen, presque une semaine plus tôt, quand Tessa s'était montrée si insupportable, si irritante. Elle avait envie de voir revenir ce moment, tellement qu'elle en sentait presque le goût dans sa bouche.

— Est-ce que papa va bien ? demanda-t-elle.

Quand Sara avait évoqué Richard Carter devant leur père, il en avait été bouleversé. Il s'était éloigné de Sara, avant même qu'elle ait achevé de lui rapporter ce qui s'était passé.

— Il est au bout du couloir, lui dit Cathy, sans vraiment répondre à sa question.

Sara but une gorgée de thé, dont le goût la fit grimacer.

— Il est fort, admit sa mère. Jeffrey sera bientôt là ?

— Il devrait.

Cathy caressa les cheveux de sa fille.

— Je me souviens quand je vous regardais dormir toutes les deux, quand vous étiez bébés.

D'habitude, Sara avait toujours aimé entendre sa mère lui parler de leur enfance, mais elle avait une perception si nette de l'avant et de l'après, qu'à présent cela lui était douloureux de l'entendre.

— Comment va Jeffrey ? reprit Cathy. Sara but de son thé amer.

— Bien.

— Pour lui, c'était dur, reconnut-elle, en sortant de son sac à main un flacon de lotion pour les mains. Il a toujours été comme un grand frère, pour Tessa.

Sara n'avait jamais eu l'occasion d'y songer, mais c'était vrai. Dans les bois, elle avait été terrifiée, mais Jeffrey l'était autant qu'elle.

— Je commence à comprendre pourquoi tu n'arrives pas à rester en colère contre lui, continua Cathy tout en déposant un peu de lotion dans la main de Tessa. Tu te souviens de l'époque où il était parti en Floride au volant de son pick-up ?

Sara rit, mais plutôt de sa propre surprise, car elle avait oublié cette histoire. Il y avait de cela des années, Tessa était en vacances de printemps, elle était encore à la fac, et sa voiture avait été emboutie par un camion de bière volé. Alors Jeffrey était descendu en voiture jusqu'à Panama City, au milieu de la nuit, pour discuter avec les flics locaux et la ramener à la maison.

— Elle refusait que papa vienne la chercher, se souvint Cathy. Elle ne voulait pas en entendre parler.

— Papa n'aurait pas cessé de lui répéter « je te l'avais dit » sur toute la route du retour, souligna Sara.

Eddie s'était exclamé que seule une idiote prendrait un cabriolet MG pour descendre en Floride avec vingt mille autres étudiants éméchés.

— Enfin, fît Cathy, en massant le bras de Tessa avec cette lotion, il avait raison.

Sara sourit, mais garda son commentaire pour elle.

— Quand il sera là, ça me fera plaisir, ajouta Cathy, plus pour elle-même qu'en s'adressant vraiment à Sara. Tessa a besoin d'entendre que c'est fini. De sa bouche.

Sara savait que sa mère n'avait aucun moyen de savoir ce qui s'était produit entre elle et Mason James, mais elle se sentait tout de même comme mise à nu.

— Quoi ? s'écria Cathy, toujours très sensible à ce qui n'allait pas.

Sara se confessa facilement, car elle avait besoin de se soulager de ce poids.

— J'ai embrassé Mason. Cathy parut perplexe.

— Juste embrassé ?

— Maman ! s'indigna Sara, tâchant de dissimuler sa gêne derrière son air scandalisé.

— Et donc ? Cathy se versa un peu plus de lotion dans la paume et se frotta les mains pour réchauffer le liquide. Comment c'était ?

— Bon. Au début. Ensuite...

Sara porta les mains à ses joues, elle ressentait encore la chaleur de ce moment.

— Ensuite ?

— Pas si bon, admit-elle. Je n'arrêtais pas de penser à Jeffrey.

— Ce qui devrait te souffler quelque chose.

— Quoi ? s'enquit Sara, car elle désirait plus que tout que sa mère lui conseille quoi faire.

— Sara, soupira Cathy. Ton intelligence a toujours été ton plus grand handicap.

— Super ! s'écria-t-elle. Je vais m'arranger pour sortir ça à mes patients.

— Ne fais pas la fière, pas avec moi, lui rétorqua Cathy, à voix basse, comme toujours lorsqu'elle était contrariée. Tu as été sans arrêt sur les nerfs, ces derniers jours, et j'en ai par-dessus la tête de te voir regretter la vie que tu aurais pu mener si tu étais restée à Atlanta.

— Ce n'est pas du tout ça, protesta-t-elle, mais elle n'avait jamais été très bonne menteuse, surtout pas avec sa mère.

— Tu as tellement de choses dans l'existence, maintenant, tant de gens qui t'aiment et qui se soucient de toi. Qu'est-ce que tu peux bien désirer que tu n'aies pas déjà ?

Voici une heure, Sara aurait pu en dresser la liste, mais maintenant, elle ne pouvait que secouer la tête en silence.

— Ça te ferait peut-être un peu de bien de te souvenir, au bout du compte, que ton cerveau, là-haut, a beau être très rapide, c'est de ton cœur qu'il faut que tu t'occupes. Elle adressa à sa fille un regard entendu. Et tu sais ce que ça veut dire, le cœur, n'est-ce pas ?

Sara hocha la tête, alors qu'en toute honnêteté, elle n'en était pas sûre.

— N'est-ce pas ? insista Cathy.

— Oui, maman, répondit Sara, et en un sens, oui, elle savait.

— Bon, approuva-t-elle, en se versant encore un peu de lotion dans la main. Maintenant, va parler à ton père.

Sara embrassa Tessa, puis sa mère, avant de sortir de la chambre. Elle aperçut son père, au bout du couloir, devant la fenêtre, en train de regarder la circulation, tout comme Sara l'avait fait dans la chambre de Tessa. Il avait encore les épaules voûtées, mais le t-shirt blanc passé et le jean usé qu'il portait, c'était tout Eddie, sans confusion possible. Sara ressemblait tellement à son père que, parfois, cela l'effrayait.

— Salut, papa, fit-elle.

Il ne la regarda pas, mais elle percevait son chagrin, aussi clairement qu'elle sentait le froid de la fenêtre. Eddie Linton était un homme qui se définissait par sa famille. Son épouse et ses enfants constituaient son univers, et Sara était tellement centrée sur sa propre souffrance qu'elle n'avait pas remarqué le combat que son père avait dû livrer. Il avait travaillé si dur, afin de bâtir un foyer sûr et heureux pour ses enfants. La raison de la réticence d'Eddie vis-à-vis de Sara, toute cette semaine, ce n'était pas qu'il la rendait responsable. C'était parce qu'il se rendait responsable.

Eddie désigna la fenêtre.

— Tu vois ce type qui change un pneu ?

Sara vit une camionnette d'un jaune-vert éclatant, un de ces véhicules HERO mis en service par la ville d'Atlanta pour aider à fluidifier la circulation. Ils étaient équipés de pneus de rechange, de câbles de démarrage et d'un bidon d'essence de cinq litres, gratuit, au cas où vous tomberiez en panne sur le bord de la route. Dans une ville où le trajet du banlieusard moyen atteignait deux heures, et où il était parfaitement légal de ranger un pistolet dans sa boîte à gants, c'était de l'argent du contribuable convenablement dépensé.

— Dans la fourgonnette ?

— Ils ne font rien payer pour ça. Pas un centime.

— Tu m'en diras tant, fit-elle.

— Ouais. Eddie lâcha un long soupir. Tessie dort encore ?

— Oui.

— Jeffrey est en route ?

— Si tu ne veux pas qu'il...

— Non, l'interrompit Eddie, d'un ton sans appel. Il faut qu'il soit là.

Sara se sentit allégée, comme si on venait de lui retirer un poids très lourd qui lui pesait sur la poitrine.

— Maman et moi, on venait justement de parler de la fois où il était descendu en Floride chercher Tess.

— Je lui avais demandé de pas partir là-bas dans cette foutue bagnole.

Sara regarda la circulation, pour dissimuler son sourire.

Eddie s'éclaircit la gorge, plusieurs fois, plus qu'il n'était nécessaire, comme s'il n'était pas encore certain d'avoir retenu toute l'attention de Sara.

— Le type entre dans un bar avec un lézard sur l'épaule.

— D'aaaccord..., fit-elle, en étirant la première syllabe.

— Le barman fait : « Comment il s'appelle, votre lézard ? » Eddie marqua un temps. « Cule », fait le type. Le barman se gratte l'occiput. Il fait : « Pourquoi vous l'appelez Cule ? » Eddie marqua encore un temps, pour s'assurer de son effet. Le type fait : « Parce qu'il est minus. »

Sara se répéta la chute à voix haute, plusieurs fois de suite, avant de finalement saisir. Elle se mit à rire, si fort qu'elle en eut les larmes aux yeux.

Eddie se contenta de sourire, son visage s'illumina, la musique du rire de sa fille était pour lui comme une joie pure.

— Mon Dieu ! papa, fit Sara, en s'essuyant les yeux, en riant toujours. C'est la pire blague que j'aie jamais entendue.

— Ouais, admit-il, en la prenant par l'épaule, l'attirant contre elle. Elle est assez mauvaise.

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