Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 18 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

Chapitre 16

 

Lena entra dans la cuisine d'un pas traînant, et toutes les articulations de son corps grinçaient comme du métal rouillé. Nan était assise à table, en train de lire le journal tout en mangeant des céréales.

— Bien dormi ? lui demanda-t-elle.

Lena hocha la tête, en cherchant la machine à café du regard. Sur la cuisinière, la bouilloire laissait échapper un filet de vapeur. Une tasse était posée sur le comptoir, avec un sachet de thé dedans.

— Tu as du café ? dit Lena, d'une voix qui n'était guère plus qu'un chuchotement.

— J'ai de l'instantané, fit Nan, mais il est décaféiné. Je peux courir en vitesse jusqu'à l'épicerie, avant d'aller travailler.

— Ça ira, la remercia Lena, en se demandant dans combien de temps elle allait sentir venir la migraine par privation de caféine.

— À la voix, tu m'as l'air d'aller mieux, ce matin, constata Nan, en tâchant de sourire. Ta voix, c'est plus un chuchotement, elle est moins rauque.

Lena s'affala sur une chaise, l'épuisement lui tirait sur les os. Nan avait pris le canapé, laissant le lit à Lena, mais cette dernière n'avait pu s'y faire. Le lit de Nan était placé sous une rangée de fenêtres qui donnaient sur le jardin. Elles descendaient toutes au ras du sol, et aucune n'avait de volets ou même de rideaux. Lena n'avait pu fermer les yeux, de crainte que quelqu'un ne s'introduise par les fenêtres en rampant et ne se saisisse d'elle. Elle s'était levée, à plusieurs reprises, pour aller vérifier les serrures, tâcher de voir s'il n'y avait pas quelqu'un dehors. Dans le jardin, il faisait trop sombre pour qu'elle y voie à plus de un mètre, et elle avait fini dos à la porte, le pistolet sur ses genoux. Elle s'éclaircit la gorge.

— Il faut que j'emprunte un peu d'argent.

— Bien sûr, lui dit Nan. J'ai essayé de te donner...

— D'emprunter, insista Lena. Je te rembourserai.

— D'accord, accepta-t-elle, en se levant pour aller laver son bol dans l'évier. Tu vas prendre un petit peu de repos ? Si tu veux rester ici, tu es la bienvenue.

— Il faut que j'engage un avocat, pour Ethan. Nan lâcha son bol dans l'évier.

— Tu crois que c'est sage ?

— Je ne peux pas le laisser en prison, poursuivit Lena, sachant que les gangs noirs tueraient Ethan dès qu'ils verraient ses tatouages.

Nan vint se rasseoir à table.

— Je ne sais pas si je peux te donner de l'argent pour ça.

— Je me le procurerai quelque part, lui affirma Lena, bien qu'elle ne sache pas où.

Nan la dévisagea, les lèvres entrouvertes. Enfin, elle opina.

— Très bien. Dès que je rentrerai, nous irons à la banque.

— Merci.

Nan avait quelque chose à ajouter :

— Je n'ai pas appelé Hank.

— Je ne veux pas que tu l'appelles, lui signifia-t-elle. Je ne veux pas qu'il me voie comme ça.

— Il t'a déjà vu comme ça.

Lena lui lança un regard menaçant, histoire de lui faire comprendre qu'elle n'était pas disposée à avoir cette discussion.

— Très bien, fit Nan, et Lena se demanda si cette dernière réflexion ne s'adressait pas plutôt à elle-même. Bon, il faut que j'aille travailler. Si tu veux sortir, il y a une clef de secours accrochée à côté de la porte d'entrée.

— Je ne vais nulle part.

— Ça vaut probablement mieux, approuva Nan, en jetant un coup d'œil au cou de Lena.

Lena, qui, ne s'étant pas regardée dans le miroir, ce matin, imaginait assez bien quelle sale mine elle devait avoir. La coupure à la joue lui faisait un effet de chaud, comme si elle s'était infectée.

— Je suis de retour pour le déjeuner, vers une heure. Nous allons commencer l'inventaire la semaine prochaine, et il faut que je termine une chose ou deux avant.

— C'est bon.

— Tu es sûre que tu ne veux pas venir à la fac avec moi ? Tu pourrais rester dans mon bureau. Personne ne te verrait.

Lena secoua la tête. Elle n'avait plus aucune envie de retourner au campus, jamais.

Nan attrapa son sac de livres et un jeu de clefs.

— Oh ! j'oubliais presque. Lena attendit.

— Richard Carter risque de passer.

Lena marmonna un juron que Nan n'avait sûrement jamais entendu dans la bouche d'une femme.

— Oh ! flûte ! s'écria encore Nan.

— Il sait que je suis là ?

— Non, je ne savais pas que tu serais ici. Je lui ai donné la clef hier soir, au dîner.

— Tu lui as donné la clef de ta maison ? s'étonna Lena, incrédule.

— Il a travaillé avec Sibyl pendant des années, se défendit Nan. Elle se liait à lui pour tout.

— Qu'est-ce qu'il veut ?

— Il veut consulter certaines de ses notes.

— Il sait lire le braille ?

Nan tripota un peu ses clefs.

— A la bibliothèque, il y a un transcripteur sur lequel il peut les passer. Ça va lui prendre une éternité.

— Qu'est-ce qu'il cherche ?

— Dieu seul sait quoi. Nan leva les yeux au ciel. Tu sais à quel point il peut être secret.

Lena acquiesça, mais elle trouva ce comportement curieux, même de la part de Richard. Elle s'arrangerait pour savoir ce qu'il mijotait, et avant qu'il ne consulte ces notes de Sibyl.

— Je ferais bien de filer, acheva Nan. Elle désigna le plâtre au poignet de Lena. Tu es censée le maintenir en l'air.

Lena leva le bras.

— Tu as mon numéro, à la fac. Nan désigna le clavier de l'alarme. Si tu veux, tu n'as qu'à appuyer sur la touche « présence ».

— D'accord, fit Lena, mais elle n'avait aucune intention d'allumer l'alarme. Une cuiller tintant sur une poêle serait plus efficace.

— Cela te laisse trente secondes pour fermer la porte, ajouta Nan. Ensuite, comme Lena ne répondait rien, elle appuya elle-même sur la touche « présence ». Le code, c'est la date de ton anniversaire.

L'appareil se mit à biper, en décomptant les secondes qui restaient à Nan pour franchir la porte d'entrée.

— Super, fit Lena.

— Si tu as besoin de moi, appelle-moi, lui suggéra-t-elle. Au revoir !

Lena ferma la porte d'entrée et poussa le verrou. D'une main, elle tira une chaise et la cala sous la poignée, pour que Richard ne puisse la surprendre. Elle écarta le rideau et regarda par la petite fenêtre circulaire de la porte, par où elle vit Nan sortir de l'allée à reculons. Elle se sentait stupide d'avoir craqué devant elle, la veille au soir, mais une partie d'elle-même était contente que la jeune femme ait été là, à ses côtés. Au bout de toutes ces années, elle comprenait enfin ce que Sibyl avait pu ressentir, chez cette bibliothécaire effacée. Après tout, Nan Thomas n'était pas si mal que ça.

En se rendant à la cuisine, elle attrapa le téléphone sans fil, près de la table basse. Elle trouva l'annuaire des Pages Jaunes dans le tiroir près de l'évier et s'assit à la table. Les annonces des avocats occupaient près de cinq pages, et elles étaient toutes plus bariolées et de mauvais goût les unes que les autres. Leurs libellés conjuraient tous ceux qui avaient eu un accident de voiture ou qui souffraient d'un handicap invalidant à appeler Tout de Suite.

L'annonce de Buddy Conford était la plus importante. Sur la photo, ce saligaud si roublard avait un phylactère qui lui sortait de la bouche avec ces mots : « Avant de vous adresser à la police, appelez-moi ! », écrit en grosses lettres rouges.

Il répondit dès la première sonnerie.

— Buddy Conford.

Lena se mordit la lèvre, rouvrit sa coupure. Buddy était un fumier unijambiste qui considérait tous les flics comme corrompus, et il avait eu plus d'une fois l'occasion d'accuser Lena d'user de méthodes illégales. Il avait fichu en l'air quelques-unes de ses affaires, et dans les grandes largeurs, rien que sur des vices de forme idiots.

— Allô ? fit Buddy. Bien bien, je compte jusqu'à trois. Un... deux...

Lena se força à parler.

— Buddy.

— Ouaip, c'est bien lui. Comme elle n'ajoutait rien, il la poussa. Parlez.

— C'est Lena.

— Voulez-vous répéter ? la pria-t-il. Ma chère, je vous entends à peine.

Elle s'éclaircit la gorge, tâchant d'élever la voix.

— C'est Lena Adams.

L'avocat laissa échapper un sifflement.

— Eh bien, que je sois..., commença-t-il. J'ai entendu dire que tu étais en taule. J'ai cru que c'était une rumeur.

Lena s'écrasa suffisamment la lèvre pour que ça lui fasse mal.

— Alors, quel effet ça fait de se retrouver de l'autre côté des barreaux, maintenant, partenaire ?

— Va te faire mettre.

— On discutera de mes honoraires plus tard, ironisa Buddy, en ricanant. La situation lui plaisait encore plus qu'elle ne l'aurait cru. On t'a inculpée de quoi ?

— De rien, lui dit-elle, songeant que ça pourrait bien changer, et d'une minute à l'autre, selon la journée qu'aurait passée Jeffrey. C'est pour quelqu'un d'autre.

— Qui ça ?

— Ethan Green. Elle se reprit. White, je veux dire. Ethan White.

— Il nous fait quoi, celui-là ?

— Je ne sais pas trop. Lena referma l'annuaire, écœurée par toutes ces pubs d'avocats. Il est inculpé d'une espèce d'infraction à sa mise en liberté conditionnelle. L'inculpation, à l'origine, c'était des chèques sans provision.

— Depuis combien de temps ils l'ont coffré ?

— Je ne sais pas trop, dut admettre Lena.

— À moins qu'ils n'aient quelque chose de solide contre lui, ils l'ont peut-être bien déjà relâché.

— Jeffrey ne le relâchera pas, lui affirma-t-elle.

De cela, au moins, elle était certaine. Il ne connaissait Ethan qu'à travers son casier. Il n'avait jamais vu le bon côté d'Ethan, le côté qui désirait un changement.

— Il y a une chose que tu ne me dis pas, là, flaira Buddy. Comment il a fini par se faire repérer dans le rayon radar du chef ?

Lena laissa courir ses doigts le long des pages de l'annuaire. Elle se demandait jusqu'où elle pouvait aller dans les confidences, avec Buddy Conford. Elle se demandait même si elle devait lui confier quoi que ce soit.

Buddy était assez finaud pour comprendre ce qui allait suivre.

— Si tu me mens, ça ne va faire que me compliquer la tâche.

— Il n'a pas tué Chuck Gaines, affirma-t-elle. Il n'est pas du tout impliqué là-dedans. Il est innocent.

Buddy soupira lourdement.

— Ma chérie, laisse-moi te dire quelque chose. Tous mes clients sont innocents, tous. Même celui qui a fini dans le couloir de la mort. Il lâcha un borborygme de dégoût. Surtout celui qui a fini dans le couloir de la mort.

— Celui-là, Buddy, il est vraiment innocent.

— Ouais, acquiesça-t-il. Peut-être qu'on devrait se parler de vive voix. Tu veux faire un saut à mon bureau ?

Elle ferma les yeux, tâchant de se représenter hors de cette maison. Elle en était incapable.

— J'ai dit quelque chose ? s'enquit l'avocat.

— Non, le rassura-t-elle. À la place, est-ce que tu peux venir, plutôt ?

— Où est-ce ?

— Je suis chez Nan Thomas.

Elle lui donna l'adresse, et il répéta les chiffres après elle.

— J'y serai dans deux heures, promit-il. Tu y seras ?

— Ouais.

— Je te vois dans deux heures, répéta-t-il.

Elle raccrocha, composa le numéro du poste. Elle savait que Tolliver ferait tout son possible pour maintenir Ethan en garde à vue, mais elle savait aussi qu'Ethan savait assez bien comment fonctionnait la loi.

— Police de Grant, fit Frank.

Lena dut se forcer pour ne pas raccrocher aussitôt. Elle s'éclaircit la gorge, essayant de prendre une voix normale.

— Frank ? C'est Lena. Il resta silencieux.

— Je cherche Ethan.

— Ouais ? maugréa-t-il. Eh bien, il est pas là.

— Tu sais où...

Il raccrocha, si fort que le bruit résonna dans ses oreilles.

— Merde !, fit-elle, puis elle se mit à tousser, si violemment qu'elle crut que ses poumons allaient lui sortir par la bouche.

Elle s'approcha de l'évier et but un verre d'eau. Plusieurs minutes s'écoulèrent avant que la quinte de toux ne passe. Elle se mit à ouvrir des tiroirs, à chercher des gouttes pour la toux, pour se calmer la gorge, mais elle ne trouva rien. Elle dénicha un flacon d'Advil, dans le placard au-dessus de la cuisinière, en versa trois gélules, qu'elle avala. Plusieurs autres en jaillirent, qu'elle tenta de rattraper avant qu'elles ne tombent par terre, et cogna son poignet blessé contre le réfrigérateur. La douleur lui fit voir trente-six chandelles, mais elle respira, pour la surmonter.

De retour à table, elle tâcha de réfléchir à l'endroit où se rendrait Ethan si on l'avait laissé sortir de prison. Elle ne connaissait pas son numéro à la résidence universitaire, et elle se serait bien gardée d'appeler le bureau du campus pour se le procurer. Considérant que Lena elle-même était en prison encore hier soir, elle doutait que quiconque là-bas veuille bien l'aider.

Deux soirs plus tôt, elle avait branché son répondeur, pour le cas où Jill Rosen l'aurait rappelée. Elle décrocha le téléphone et composa son numéro, chez elle, en espérant avoir correctement branché l'appareil. La ligne sonna trois fois, avant que sa propre voix ne l'accueille, une voix forte, étrange, étrangère. Elle tapa le code de lecture des messages. Le premier émanait de son oncle Hank, lui disant qu'il appelait juste pour vérifier que tout allait bien et qu'il était content de voir qu'elle s'était finalement décidée à s'équiper d'un répondeur. Le suivant était de Nan, sur un ton très inquiet, et qui priait Lena de la rappeler dès qu'elle le pourrait. Le dernier message, c'était Ethan.

— Lena, disait-il. Ne va nulle part. Je viens te chercher.

Elle appuya sur la touche trois, pour rembobiner le message et le réécouter. Sur cette machine, il n'y avait pas l'heure, pas la date, parce qu'elle était trop fauchée pour se permettre de dépenser les dix dollars supplémentaires, et la touche trois rembobina tous les messages, pas seulement le dernier, elle dut donc réécouter Hank et Nan.

— Ne va nulle part. Je viens te chercher.

Elle tapa de nouveau sur le trois, dut s'imposer d'écouter les deux premiers messages, avant d'entendre à nouveau la voix d'Ethan. Elle plaqua le combiné plus fort contre son oreille, tâchant de déchiffrer le ton de sa voix. Il avait l'air en colère, mais ce n'était pas une nouveauté.

Elle écoutait le message une quatrième fois quand on frappa à la porte.

— Richard, marmonna-t-elle dans un souffle.

Elle regarda sa tenue, s'aperçut qu'elle portait encore le pyjama bleu. « Merde ! »

Le téléphone sans fil sonna deux fois, en succession rapide, l'écran à cristaux liquides clignota, indiquant que la batterie était faible. Elle appuya sur la touche cinq, espérant que ça suffirait à sauvegarder le message d'Ethan.

Elle entra dans le salon, reposa le téléphone sur sa base. Une silhouette sombre se tenait devant la porte d'entrée, le contour de son corps était bien visible à travers les rideaux.

— Juste une minute, s'écria-t-elle, et sa gorge se contracta sous l'effort.

Dans la chambre de Nan, elle chercha de quoi se couvrir. La seule chose qu'elle trouva, ce fut une robe de chambre rose en tissu éponge, aussi ridicule que le pyjama bleu. Elle alla vers la penderie du couloir et en sortit une veste. Elle l'enfila tout en s'approchant de la porte d'entrée.

— Voilà, fit-elle, en retirant la chaise. Elle débloqua les verrous à bouton, ouvrit la porte, mais il n'y avait personne.

— Oui ? fit-elle, en sortant sur la véranda. Personne là non plus. Et l'allée était déserte.

Elle entendit le pavé de l'alarme biper, et se souvint que Nan l'avait réglée avant son départ. L'alarme était calée sur un délai de vingt secondes, elle regagna la maison en courant, et elle composa le code sur le pavé numérique, juste à temps.

Elle se dirigeait vers la cuisine, quand le bruit du verre qui se brise l'arrêta net. Le rideau de la porte de la cuisine avait bougé, mais pas à cause du vent. Une main se faufila, cherchant la serrure à tâtons. Lena resta paralysée quelques secondes, jusqu'à ce que la panique s'empare d'elle et qu'elle file dans le couloir.

Des bruits de pas craquèrent sur le sol de la cuisine. Elle plongea dans la chambre d'amis et se cacha entre la porte ouverte et le mur, scrutant le couloir par l'interstice. L'intrus s'orientait dans la maison à grandes enjambées décidées, ses lourds souliers martelaient le plancher. Dans le couloir, il s'immobilisa, regarda sur sa gauche, puis sur sa droite. Lena ne pouvait voir son visage, mais elle vit bien qu'il portait une chemise noire et un jean.

Quand il se dirigea vers la chambre d'amis, elle ferma les yeux, serra fortement les paupières, retint son souffle. Elle se plaqua dos au mur, aussi fort qu'elle le put, tâchant de se rendre invisible derrière la porte.

Quand elle osa rouvrir les yeux, il lui tournait le dos. Elle ne pouvait que le regarder fixement. Elle était certaine que c'était Ethan, mais les épaules étaient trop larges, les cheveux trop longs.

Le placard était rempli de boîtes du sol au plafond. L'intrus commença par les sortir une par une, en lisant les étiquettes avant de les empiler soigneusement par terre. Après ce qui lui sembla des heures, elle vit qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait. S'asseyant à genoux à côté des boîtes, il lui offrit un court instant son profil. Instantanément, elle reconnut Richard Carter.

Elle pensa au Glock, dans la chambre de Nan. Richard était dos à elle, et si elle marchait en silence, elle serait peut-être en mesure de franchir la porte et de s'enfermer dans la chambre de Nan.

Elle retint son souffle, sortit de l'encoignure. Elle se retirait lentement de la pièce, quand Richard sentit sa présence. Il tourna la tête d'un coup, et se leva promptement. Un éclair de colère traversa ses prunelles chauffées à blanc, qui laissa vite place au soulagement.

— Lena, dit-il.

— Qu'est-ce que tu fais ici ? lui demanda-t-elle, en tâchant de prendre un air ferme.

Sa gorge la démangeait à chaque mot, et elle était certaine qu'il percevrait la peur dans sa voix. Il plissa les sourcils, manifestement perturbé par la colère de Lena.

— Qu'est-ce qui t'est arrivé ?

Elle porta la main à son visage, se souvint.

— Je suis tombée.

— Encore ? Il eut un sourire attristé. Moi aussi, je n'arrêtais pas de tomber comme ça. Je te l'ai dit, je savais ce que c'était. Je suis passé par la même chose.

— Je ne vois pas de quoi tu veux parler.

— Sibyl ne t'a jamais raconté l'histoire ? s'étonna-t-il, et puis il sourit. Non, bien sûr que non, elle n'allait jamais raconter les secrets. Elle n'était pas comme ça.

— Quels secrets ? s'enquit Lena, en tendant la main derrière elle, tâchant de repérer l'encadrement de la porte.

— Des secrets de famille.

Il avança d'un pas et Lena recula.

— C'est un drôle de truc, chez les femmes, remarqua-t-il. Elles se débarrassent d'un mari violent, et elles se précipitent aussitôt vers le prochain, tête baissée. C'est comme si elles ne cherchaient que ça, au fond. Tant qu'elles ne se font pas démonter la tronche, c'est comme si ce n'était pas de l'amour.

— De quoi parles-tu ?

— Pas de toi, bien sûr. Il attendit suffisamment longtemps pour lui permettre de comprendre ce qu'il entendait par là, au juste. De ma mère, lui déclara-t-il. Ou, plus précisément, de mes beaux-parents. J'en ai eu plusieurs.

Lena recula d'un petit pas, son épaule effleura le chambranle de la porte. Elle plia le bras gauche, pour placer son plâtre bien à l'écart de la poignée en verre armé.

— Ils t'ont frappé ?

— Tous, oui, lui avoua-t-il. Ils commençaient par elle, mais ensuite ils s'en prenaient toujours à moi. Ils savaient que quelque chose n'allait pas chez moi.

— Il n'y a rien qui n'aille pas, chez toi.

— Bien sûr que si, la détrompa-t-il. Les gens le sentent. Ils savent quand on a besoin d'eux, et leur réaction, c'est qu'ils vous punissent, rien que pour ça.

— Richard...

— Tu sais ce qui est drôle ? Ma maman les protégeait tout le temps. Elle faisait toujours clairement comprendre qu'ils étaient plus importants pour elle que je ne l'étais. Il ponctua d'un rire peiné. Et ensuite, elle s'est complètement retournée, et elle leur a réservé le même traitement. Aucun d'eux n'arrivait jamais à la cheville de celui qui était parti.

— Qui ça ? s'enquit Lena. Qui est parti ? Il se rapprocha d'elle, imperceptiblement.

— Brian Keller. Il rit de sa surprise. On n'est censé le dire à personne.

— Pourquoi ?

— Son petit pédé de fils de son premier mariage ? ironisa Richard, sarcastique. Il m'a expliqué que si je le racontais à quelqu'un, il arrêterait de me parler. Il me gommerait complètement de son existence.

— Je suis désolée, fit Lena, en reculant encore d'un pas. Elle était à quelques dizaines de centimètres du couloir, maintenant, et il fallait qu'elle lutte contre son envie instinctive de fuir en courant. Le regard qu'elle lut dans les yeux de Richard lui fit clairement comprendre qu'il la prendrait en chasse. J'attends l'avocat, ici, dans pas longtemps. Il faut que je m'habille.

— Ne bouge pas, Lena.

— Richard...

— Je le pense vraiment, menaça-t-il, et il était à moins de trente centimètres d'elle.

Il carra les épaules, et elle sentit qu'il pouvait vraiment lui faire du mal, s'il le décidait. Il était deux fois plus large qu'elle, au moins. Elle n'avait jamais remarqué quel fort gabarit c'était, peut-être parce qu'elle n'avait jamais perçu de menace en lui.

— L'avocat va arriver ici d'un moment à l'autre, répéta-t-elle.

Richard tendait la main par-dessus son épaule et alluma la lumière dans le couloir. Il la considéra des pieds à la tête, s'attardant sur ses coupures et ses contusions.

— Regarde-toi, dit-il. Tu sais, toi, l'effet que ça fait d'avoir quelqu'un qui t'exploite. Il lui adressa un sourire narquois. Comme Chuck.

— Qu'est-ce que tu sais de Chuck ?

— Seulement qu'il est mort, répliqua-t-il. Et que le monde respire mieux sans lui.

Lena eut du mal à avaler, car elle avait la gorge trop sèche.

— Je ne comprends pas ce que tu veux de moi.

— Ta coopération, fit-il. On peut s'aider mutuellement. On peut beaucoup s'aider.

— Je ne vois pas comment.

— Tu sais ce que c'est, d'être tout le temps le deuxième choix, lui expliqua-t-il. Sibyl n'en parlait jamais, mais je sais que ton oncle la préférait.

Lena ne réagit pas, mais au fond de son cœur, ces paroles sonnaient juste.

— Andy a toujours été le préféré de Brian. C'était lui le motif premier, qui les a poussés à quitter la ville. C'était lui, la raison qui les a amenés à m'abandonner avec maman, avec Kyle et Buddy, avec Jack et Troy, et tous les autres enfoirés qui trouvaient ça drôle de se saouler et de péter la gueule du petit pédé, le fils d'Esther Carter.

— C'est toi qui l'as tué ? lui demanda-t-elle. Tu as tué Andy ?

— Andy le faisait chanter. Il savait que Brian n'avait pas trouvé cette idée-là tout seul, et encore moins celle de mettre ce programme de recherche en application.

— Quelle idée ?

— L'idée de Sibyl. Elle était sur le point de soumettre ses recherches au comité, avant de se faire tuer.

Lena lança un coup d'œil aux boîtes.

— Ce sont ses notes ?

— Ses recherches, précisa-t-il. La seule preuve, la dernière, indiquant que c'étaient bien les siennes. Une expression de tristesse vint assombrir son visage. Elle était tellement brillante, Lena. J'aimerais que tu saches à quel point elle était douée, vraiment.

Lena ne put dissimuler sa colère.

— Tu lui as volé son idée.

— J'ai travaillé avec elle, sur toutes les étapes du chemin, nuança-t-il. Et quand elle a disparu, j'étais le seul à être au courant. J'étais le seul qui puisse s'assurer que son œuvre se poursuive.

— Comment as-tu pu lui faire ça ? s'écria Lena, car elle savait que Sibyl comptait, pour Richard. Comment as-tu pu t'attribuer le mérite de son travail ?

— J'étais fatigué, Lena. Toi, tu es bien celle qui peut comprendre, j'étais las d'être tout le temps le deuxième choix. J'étais fatigué de voir Brian gâcher toute son énergie avec Andy, alors que j'étais là, prêt à tout faire pour lui, à n'importe quel prix. Il se frappa la paume du poing. J'étais le bon fils. J'étais celui qui lui transcrivait les notes de Sibyl. J'étais celui qui les lui apportait, pour que nous puissions travailler ensemble et créer quelque chose qui... Il s'interrompit, ses lèvres se crispèrent, se réduisirent à un trait. Il essayait de refouler ses émotions. Andy n'en avait rien à foutre de lui. Tout ce qui importait, c'était la voiture ou le lecteur de CD ou le jeu vidéo qu'il arriverait à obtenir. C'était tout ce que Brian représentait pour lui, un distributeur de billets de banque. Il essayait de raisonner avec elle. Il nous a fait chanter. Tous les deux. Oui, je l'ai tué. Je l'ai tué pour mon père.

Lena ne put que lui poser la question suivante.

— Comment ?

— Il savait que Brian en serait incapable, poursuivit Richard, en désignant les boîtes. Brian n'est pas exactement un visionnaire.

— N'importe qui comprendrait ça, approuva Lena, et elle en vint au cœur du sujet. Quelle preuve détenait-il ?

Richard parut impressionné qu'elle en arrive déjà à cette déduction.

— La première règle en matière de recherche scientifique, dit-il. Tout noter.

— Il prenait des notes ?

— Il tenait des journaux, rectifia Richard. Il notait toutes les réunions, tous les coups de téléphone, toutes les idées idiotes qui n'aboutissaient jamais.

— Andy a trouvé ces journaux ?

— Pas seulement les journaux... toutes les notes, toutes les données préliminaires. Des transcriptions des recherches de Sibyl. Richard se tut, sa colère était perceptible. Brian écrivait absolument tout, dans ces journaux, et il les laissait traîner, uniquement pour qu'Andy les trouve et, bien entendu, la première réaction d'Andy, ce n'était pas « Ah ! papa, tiens, il faut que je te rende tes cahiers ». C'était plutôt : « Hum ! comment je vais pouvoir en tirer davantage de fric ? »

— C'est comme ça que tu l'as convaincu de te retrouver sur le pont ?

— Futée, constata-t-il. Oui. Je lui ai promis que j'allais le lui donner, moi, l'argent. Je savais qu'il ne s'arrêterait jamais. Il n'allait plus cesser d'exiger encore et encore plus d'argent, et qui sait à qui il irait en parler ? Richard lâcha un ricanement exaspéré. Andy ne s'intéressait qu'à lui-même, et au moyen de se préparer sa prochaine séance de défonce. On ne pouvait pas se fier à lui. Pour lui, ce serait toujours prendre, prendre, prendre encore et encore, et tout ce pour quoi j'avais travaillé, tous les sacrifices auxquels j'avais consenti pour aider mon père, pour lui apporter quelque chose sur quoi travailler, dont il puisse être fier... dont nous puissions être fiers... tout cela serait réduit en fumée, par cette petite merde pétrie d'ingratitude.

La haine dans sa voix coupa le souffle de Lena. Elle ne pouvait qu'imaginer ce qu'avait dû ressentir Andy, à se laisser prendre au piège sur ce pont.

— J'aurais pu le faire souffrir. Richard s'exprimait d'un ton plus modéré, il tâchait visiblement de paraître plus raisonnable. J'aurais pu le punir pour ce qu'il était en train de me faire... d'infliger à la relation que j'avais bâtie avec mon père... mais j'ai choisi d'être humain.

— Il a dû être terrorisé.

— Il était tellement pété au Tidy Bowl qu'il s'est à peine rendu compte de quelque chose, lâcha Richard, avec dégoût. Je l'ai juste bien positionné, avec la main, comme ça... Il vint placer sa main à quelques centimètres de la poitrine de Lena... je l'ai doucement appuyé contre la rambarde, et je lui ai injecté une dose de succynilcholine. Tu sais ce que c'est ?

Elle secoua la tête, en priant pour qu'il éloigne sa main.

— On s'en sert au labo pour piquer les animaux. Ça te paralyse... ça paralyse tout. Il est simplement tombé dans mes bras, comme une poupée de chiffon, et il s'est arrêté de respirer. Richard respira âprement, les yeux écarquillés de surprise, pour illustrer la réaction d'Andy. J'aurais pu le faire souffrir. J'aurais pu rendre ça horrible, mais je ne l'ai pas fait.

— Ils vont s'en apercevoir, Richard. Il laissa enfin retomber sa main.

— Ce n'est pas dépistable.

— Ils vont quand même s'en apercevoir.

— Qui ?

— La police, lui dit-elle. Ils savent que c'est un meurtre.

— J'ai entendu ça, acquiesça-t-il, mais il ne parut pas se sentir menacé par cette information.

— Ils vont remonter la piste, jusqu'à toi.

— Comment ? s'étonna-t-il. Ils n'ont aucune raison ne serait-ce que de me soupçonner. Brian n'admettra jamais que je suis son fils, et même si Jill n'avait pas la tête dans le sable, elle a trop peur pour raconter quoi que ce soit.

— Peur de quoi ?

— Peur de Brian, répliqua Richard, comme si c'était l'évidence. Peur de ses poings.

— Il bat sa femme ? demanda Lena.

Elle ne pouvait accepter que Richard dise la vérité. Jill Rosen était forte. Elle n'était pas du genre à se laisser emmerder, par personne.

— Bien sûr qu'il la bat, confirma Richard.

— Jill Rosen ? répéta-t-elle, toujours incrédule. Il bat Jill ?

— Il la bat depuis des années, lui dit-il. Et elle est restée avec lui parce que personne ne l'a aidée comme je peux t'aider.

— Je n'ai pas besoin d'aide.

— Mais si, souligna-t-il. Tu crois qu'il va tout bêtement te laisser partir ?

— Qui ça ?

— Tu sais bien, qui.

Lena l'interrompit.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— Je sais à quel point c'est difficile de s'en sortir, lui confia-t-il, en lui posant la main sur l'épaule. Je sais que tu ne peux réussir ce genre de chose toute seule.

Elle secoua la tête.

— Laisse-moi prendre soin de toi.

— Non, refusa-t-elle, en reculant d'un pas.

— Je peux faire en sorte que ça ait l'air d'un accident, lui suggéra-t-il, en fermant l'espace qui les séparait.

— Ouais, tu as fait du si bon travail, jusqu'à maintenant.

— Tu pourrais me fournir quelques conseils, lui proposa-t-il, en levant la main, pour qu'elle ne l'interrompe pas. Juste un petit conseil, c'est tout. Nous pouvons nous soutenir mutuellement, pour nous aider à sortir de tout ça.

— En quoi peux-tu m'aider ?

— En te débarrassant de lui, fit Richard, et elle dut laisser transparaître quelque chose dans ses yeux, car il eut de nouveau un sourire attristé. Tu le sais, n'est-ce pas ? Tu sais que c'est le seul moyen de le sortir complètement de ton existence.

Lena le dévisagea.

— Pourquoi as-tu tué Ellen Schaffer ?

— Lena.

— Dis-moi pourquoi, insista-t-elle. J'ai besoin de savoir pourquoi.

Richard attendit une fraction de seconde, avant de lui répondre.

— Elle regardait droit vers moi, quand j'étais dans les bois. Quand elle a appelé les flics, elle me fixait du regard. Je savais que ce ne serait qu'une question de temps, avant qu'elle ne leur raconte tout.

— Et Scooter ?

— Pourquoi fais-tu ça ? lui demanda Richard. Tu crois que je vais t'offrir cette longue confession, et qu'ensuite tu vas pouvoir m'arrêter ?

— Nous savons tous les deux que je ne peux pas t'arrêter.

— Tu ne peux pas ?

— Regarde-moi, dit-elle, en écartant les bras, attirant son attention sur son corps meurtri. Tu sais mieux que personne à quoi je me suis trouvée mêlée. Tu crois qu'ils vont m'écouter? Elle posa la main sur son cou marbré de bleus. C'est à peine s'ils peuvent m'entendre.

Il eut un demi-sourire, en secouant la tête, comme pour signifier qu'on ne pourrait pas l'entuber.

— J'ai besoin de savoir, Richard. J'ai besoin de savoir que je peux me fier à toi.

Il lui adressa un regard prudent, tâchant de se décider, de comprendre s'il devait continuer ou non. Finalement, il lui répondit.

— Scooter, ce n'était pas moi.

— Tu es sûr ?

— Évidemment que je suis sûr. Richard leva les yeux au ciel, l'espace d'un instant ce fut de nouveau le Richard efféminé qu'elle avait connu. J'ai entendu dire qu'il jouait au jeu du foulard. Qui est assez stupide pour encore s'amuser à ça ?

Cette méchanceté empêcha Lena de baisser la garde.

— Et Tessa Linton ?

— Elle avait ce sac, raconta-t-il, subitement agité. Elle ramassait des trucs sur la pente. Je n'arrivais pas à trouver ce collier. Je voulais ce collier. C'était un symbole.

— L'étoile de David ? s'étonna-t-elle, en se souvenant de la manière dont Jill s'y raccrochait, à la bibliothèque. Cette journée lui paraissait à une éternité de là.

— Ils en avaient une, tous les deux. Jill les avait achetées l'an dernier, une pour Brian et une pour Andy. Le père et le fils. Il soupira fortement. Brian la portait tous les jours. Tu crois qu'il penserait à faire quelque chose de cet ordre, pour moi ?

— Tu as poignardé Tessa Linton parce que tu croyais qu'elle avait ce collier ?

— D'une manière ou d'une autre, elle m'a reconnu. Je l'ai Vue piger. Elle savait pourquoi j'étais là. Elle savait que j'avais tué Andy. Il observa un temps de silence, comme pour mettre de l'ordre dans ses pensées. Elle s'est mise à me hurler dessus. A crier. Il fallait que je la fasse taire. Il s'essuya le visage avec les mains, il perdait contenance. Oh ! Seigneur ! c'était dur. C'était tellement dur, ça. Il regarda par terre, et elle sentit ses remords. J'arrive pas à croire que j'aie pu faire ça. C'était tellement horrible. Je suis resté dans les parages pour voir ce qui allait se passer et...

Il n'acheva pas sa phrase, il resta silencieux, comme s'il voulait que Lena lui dise que c'était bon, qu'on ne lui avait pas laissé le choix.

— Comment tu veux t'y prendre ?

Lena ne répondit pas.

— Comment tu veux que je me débarrasse de lui ? reprit-il. Je peux le faire souffrir, Lena. Je peux lui faire du mal, exactement comme il t'en a fait.

Lena était toujours incapable de répondre. Elle regarda ses mains, songeant à Ethan, au café, et à sa colère, en effet, quand il lui avait fait du mal. Elle avait eu envie de lui rendre la monnaie de sa pièce, de le faire souffrir pour la douleur qu'il lui avait causée.

Richard tapota légèrement du doigt sur le plâtre en fibre de verre.

— Quand j'étais plus petit, j'en ai souvent eu, de ces trucs-là.

Elle passa la main sur le plâtre. La cicatrice sur sa main était encore rouge, avec du sang séché sur les bords. Tandis que Richard lui exposait son plan, elle la gratta.

— Tu n'aurais rien à faire, la rassura-t-il. Je vais veiller à m'occuper de tout. J'ai aidé des femmes comme toi, avant, Lena. Prononce le mot, et je peux le faire disparaître.

Elle sentit la cicatrice céder sous ses ongles, se peler comme l'autocollant sur la peau d'une orange.

— Comment ? chuchota-t-elle, en jouant avec le bout de peau. Comment ferais-tu ?

Richard regardait les mains de Lena, lui aussi.

— Est-ce que ça aura un effet bénéfique? lui demanda-t-il. Est-ce que ça t'empêchera de te faire du mal ?

Elle agrippa sa main droite autour du plâtre et le plaça bas, à hauteur de la taille, en remuant les doigts.

— J'ai juste besoin de le faire sortir de ma vie. J'ai juste besoin de m'éloigner.

— Oh! Lena. Il lui prit le menton, tâcha de lui faire lever les yeux. Comme elle ne bougeait pas, il se baissa, la prit par les épaules, son visage tout près du sien. On va s'en sortir. Je te le promets. On peut y arriver, ensemble.

À deux mains, Lena lui envoya le plâtre en plein dans la gorge, aussi violemment qu'elle put. Sous le choc avec la mâchoire, le plâtre se fendit, les dents de Richard se plantèrent dans sa langue, et la tête se projeta en arrière, avec toute la vigueur d'un coup du lapin. Richard tituba, les bras battant en tous sens, et il retomba violemment contre le chambranle. Elle détala dans le couloir, vers la chambre de Nan, claqua la porte derrière elle, et se démena avec le vieux loquet juste avant que Richard ne tourne la poignée de la porte, de l'autre côté.

Le pistolet de Nan était sous le lit. Lena se mit à genoux, sortit la boîte. Le plâtre s'était fendu sur le dessus, et elle réussit à se servir de ses deux mains pour engager d'un coup sec le chargeur de l'arme et libérer la sécurité avant que Richard n'enfonce la porte. Il déboucha si vite qu'il trébucha sur elle, éjectant l'arme de la main de Lena. Elle se précipita pour tendre la main vers le pistolet, mais il fut plus rapide qu'elle. Elle se leva lentement, les mains en l'air, et il tenait le Glock braqué sur elle.

— Monte sur le lit, lui ordonna-t-il, en postillonnant du sang et de la salive. Comme il s'était mordu la langue, il s'exprimait de façon pâteuse, il respirait laborieusement, comme s'il n'arrivait pas à aspirer suffisamment d'air. Il garda l'arme pointée sur elle, et plaça sa main libre contre sa gorge, en toussant, une seule fois. J'aurais pu t'aider, espèce de salope, crétine.

Lena resta où elle était.

En dépit de ses blessures à la bouche, la voix de Carter emplit la pièce.

— Monte sur le lit, putain !

Comme elle ne bougeait toujours pas, Richard leva la main pour la frapper.

Elle fit ce qu'il lui demandait, s'allongea sur le lit, un oreiller sous la tête.

— Tu n'as pas à faire ça.

Richard se plaça résolument à cheval sur le lit, en lui bloquant les jambes, pour la maintenir en place. Du sang lui gouttait de la bouche, et il l'essuya avec sa manche.

— Donne-moi ta main.

— Ne fais pas ça.

— Je ne peux pas t'assommer, dit-il, et elle comprit que le seul remords de Richard venait du fait qu'elle était éveillée et que cela lui compliquait les choses. Mets la main sur le pistolet.

— Tu ne vas pas faire ça.

— Mets la main sur le pistolet, putain !

Comme elle n'obéissait pas, Richard lui empoigna la main et la referma de force sur le pistolet. Elle essaya de repousser le Glock loin d'elle, mais il avait l'avantage du poids. Il lui appuya le canon sur la tête.

— Pas ça, répéta-t-elle.

Il hésita une demi-seconde, puis il pressa sur la détente.

Il y eut une pluie d'éclats de verre, et Lena se couvrit la tête des deux mains, tâchant de se protéger. Au-dessus d'elle, la fenêtre explosait.

Richard fut projeté en arrière, sur le sol. Cela se déroula ainsi : la fenêtre vola en éclats, et il se retrouva par terre. Au-dessus d'elle, un espace vide. Dans le champ de vision de Lena, rien d'autre que le ventilateur du plafond. Elle se redressa, pour voir Richard. Dans la poitrine, il avait un grand trou, et une flaque de sang s'élargissait tout autour de lui.

Lena se retourna, regarda derrière elle. Dehors, à l'extérieur de la fenêtre brisée, Frank était debout, son pistolet encore pointé sur Richard. La position en joue était inutile. Richard était mort.

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