Slaughter Karin - A Froid

Athame · Chapitre 3 sur 20

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Slaughter Karin - A Froid

Chapitre 2

 

L'hélicoptère s'éleva dans les airs, et Jeffrey entrevit Sara par le hublot. Elle tenait la main de Tessa contre sa poitrine, la tête inclinée, comme en prière. Ni lui, ni Sara n'étaient particulièrement croyants, mais Jeffrey se surprit à adresser une prière à qui voudrait bien l'entendre, suppliant pour que Tessa s'en sorte. Il ne quitta pas Sara Linton du regard, continua de prier en silence, jusqu'à ce que l'hélicoptère décrive un grand virage sur la droite, obliquant au-dessus du faîte des arbres. Plus l'appareil s'éloignait, moins les mots lui venaient facilement à l'esprit, et du coup, le temps que l'hélicoptère tourne vers l'ouest, en direction d'Atlanta, il n'éprouvait plus que colère et impuissance.

Il baissa les yeux, considéra la fine petite languette de plastique qu'il avait trouvée collée dans la main de Tessa. Il la lui avait détachée de la paume, avant qu'ils n'embarquent dans l'ambulance des airs, avec l'espoir que cela puisse éventuellement les mener à la personne qui l'avait agressée. À fixer ainsi cet objet du regard, il se sentit écrasé de désespoir. Sara et lui avaient tous deux touché ce bout de plastique. Sur les taches de sang, il n'y avait pas de trace visible d'empreintes digitales. Et il n'y avait aucun moyen d'affirmer si cet objet avait un quelconque rapport avec l'agression.

— Chef ? Frank lui tendit sa veste de costume et sa chemise, toutes deux dégoulinantes de sang.

— Seigneur ! souffla Jeff, en sortant son insigne de la police et son portefeuille. Ils étaient aussi imbibés que ses vêtements. Il trouva aussi un sachet pour pièce à conviction, il y rangea le lambeau de plastique et posa le tout sur le sol. Qu'est-ce qui s'est passé, nom de Dieu ? demanda-t-il.

Frank ouvrit les bras, les mains, et resta sans voix.

Jeffrey réprima la réflexion cassante qui lui vint à l'esprit, sachant que ce qu'avait subi Tessa Linton n'était pas la faute de Frank. Si c'était la faute de quelqu'un, c'était bien de la sienne. Il était resté planté sans rien faire à moins de cent mètres de Tessa, pendant qu'elle se faisait agresser. Il avait compris que quelque chose clochait, en ne la voyant pas dans la voiture, et il aurait dû insister pour accompagner Sara quand elle était partie à sa recherche.

Il fourra le sachet dans la poche de son pantalon.

— Où sont Lena et Matt ? demanda-t-il. Frank ouvrit le clapet de son téléphone portable.

— Non, lui dit Jeffrey. Le pire qui puisse arriver à Matt en pleine forêt, c'était que son téléphone portable sonne. Accorde-leur cinq minutes. Il jeta un coup d'œil à sa montre, sans trop savoir combien de temps s'était déjà écoulé. Si d'ici là ils ne sont pas ressortis, on ira les chercher.

— D'accord.

— Appelle le poste. Demande six patrouilles ici. Frank commença de composer le numéro.

— Tu veux relâcher le témoin ?

— Non, lui dit-il. Sans ajouter un mot, il descendit la colline, dans la direction des voitures en stationnement.

Tout en marchant, il tâcha de mettre de l'ordre dans ses pensées. Sara avait estimé qu'il y avait dans ce suicide quelque chose de suspect. Le fait que Tessa ait été poignardée dans les parages immédiats contribuait à renforcer cette hypothèse. Si le gamin gisant dans le lit de la rivière avait été assassiné, il se pouvait que Tessa Linton ait surpris son assaillant dans les bois.

« Chef », glissa Brad, à voix basse, pour ne pas trop le brusquer. Derrière lui, Ellen Schaffer parlait dans son téléphone portable.

Jeffrey fusilla Brad du regard. D'ici dix minutes, tout le monde sur le campus saurait exactement ce qui s'était passé.

Brad grimaça, comprenant l'erreur qu'il venait de commettre.

— Désolé.

Ellen Schaffer suivit leur échange.

— Faut que j'y aille, ajouta-t-elle vivement dans son portable, avant de mettre un terme à la communication.

C'était une jeune fille blonde, séduisante, les yeux noisette, avec un accent yankee peu engageant, comme Jeffrey n'en avait pas entendu depuis longtemps. Elle portait un short de jogging moulant et un t-shirt court en Lycra encore plus moulant. Une ceinture avec un lecteur de CD était bouclée bas sur les hanches, et un soleil rayonnant était tatoué en cercle autour de son nombril.

— Mademoiselle Schaffer..., commença-t-il.

— Est-ce qu'elle va s'en sortir ?

Ellen Schaffer lui posa cette question d'une voix encore plus grinçante que celle qu'il avait déjà entendue.

— Je le pense, jugea-t-il, mais la question suffit à lui nouer les tripes.

Quand on avait embarqué Tessa sur la civière, elle était encore inconsciente. Il n'y avait aucun moyen d'affirmer qu'elle se réveillerait. À la minute présente, il avait envie d'être à ses côtés - et avec Sara -, mais à l'hôpital il n'aurait rien eu à faire, si ce n'est attendre. Au moins, de la sorte, en restant ici, il serait en mesure de collecter quelques réponses pour la famille Linton.

— Pouvez-vous m'expliquer encore une fois ce qui s'est passé ? demanda-t-il.

Cette question fît trembler la lèvre inférieure d'Ellen Schaffer. Il insista.

— Vous avez vu le corps depuis le pont ?

— Je faisais mon jogging. Je fais toujours mon jogging le matin.

Il consulta de nouveau sa montre.

— Précisément à cette heure-ci ?

— Oui.

— Toujours seule ?

— En général.

Jeffrey s'imposa de rester poli, alors qu'en réalité il avait envie de secouer cette fille et de la forcer à lui révéler ce qu'il voulait savoir.

— En général, vous faites votre jogging seule ?

— Oui, répondit-elle. Je suis désolée.

— En temps normal, vous empruntez ce chemin ?

— En temps normal, répéta-t-elle en écho. Je descends sur le pont et ensuite je remonte dans les bois. Il y a des sentiers... Sa voix resta en suspens, car elle se rendit compte qu'il devait bien être au courant.

— Donc, reprit-il, en revenant à ses moutons, vous faites votre jogging en suivant tous les jours le même itinéraire ?

Ellen hocha la tête, un geste rapide.

— En général, je ne m'arrête pas au pont, mais quelque chose m'a perturbée. Je ne sais pas pourquoi je me suis arrêtée. Elle réfléchit à la chose, les lèvres pincées. D'habitude, il y a des oiseaux, les bruits de la nature. Tout était trop silencieux. Vous voyez ce que je veux dire ?

Il voyait. Il avait eu cette même sensation inhabituelle quand il avait couru dans les bois, à la recherche de Tessa et de Sara. Les seuls bruits audibles avaient été ceux de ses propres semelles martelant le sol, et de son cœur, qui battait encore plus fort, jusque dans sa tête.

Ellen poursuivit.

— Donc je me suis arrêtée pour ma séance d'étirements, et là, j'ai regardé par-dessus la rambarde... et je l'ai vu.

— Vous n'êtes pas descendue l'examiner ? Elle eut l'air gênée.

— Non... J'aurais dû ?

— Non, la rassura-t-il. Il vaut mieux que vous n'ayez pas brouillé les empreintes, ajouta-t-il, pour se montrer conciliant.

Elle parut soulagée.

— J'ai bien vu... Elle baissa les yeux sur ses mains, en pleurant silencieusement.

Jeffrey lança de nouveau un coup d'œil vers les bois, inquiet, surtout après le bruit qu'avait provoqué l'hélicoptère, de constater que Matt et Lena n'étaient toujours pas de retour. Les envoyer dans les bois de cette façon n'était sans doute pas la meilleure des idées qu'il ait eues.

Ellen Schaffer l'interrompit dans ses réflexions.

— Il a souffert ? demanda-t-elle.

— Non, lui assura-t-il, alors qu'il n'en avait aucune idée. Nous pensons qu'il a sauté du haut du pont.

Elle eut l'air surprise.

— Je supposais juste...

Il ne lui laissa pas le temps de s'étendre sur ses sentiments.

— Donc vous l'avez vu. Vous avez appelé la police. Et après, qu'avez-vous fait ?

— Je suis restée sur le pont, jusqu'à l'arrivée de l'officier de police. Elle désigna Brad, qui eut un sourire penaud. Ensuite, les autres l'ont rejoint, et je suis restée avec eux.

— Avez-vous aperçu quelqu'un d'autre ? Quelqu'un dans les bois ?

— Uniquement la fille qui est montée vers la colline, dit-elle.

— Personne d'autre ?

— Non. Personne, répondit-elle, en regardant pardessus l'épaule de Jeffrey. Il se retourna, et vit Matt et Lena sortir des bois. Lena boitait, les mains loin du corps, pour s'éviter de trébucher. Matt lui tendit la main pour l'aider à descendre la pente, mais d'un geste elle l'écarta.

— Nous nous verrons demain, dit Jeffrey à Ellen Schaffer. Je vous remercie de vous être rendue disponible. Puis il s'adressa à Brad. Assure-toi qu'elle regagne la résidence universitaire.

— Oui, chef, obtempéra Brad, mais son supérieur escaladait déjà la colline au pas de course.

Les semelles de ses mocassins glissaient sur le sol. Il courait vers Matt et Lena, mais il ne pensait qu'à une chose, en envoyant Lena dans les bois, il avait encore mis une autre femme en danger. Le temps qu'il arrive à leur hauteur, il avait la poitrine serrée par le remords. Il prit Lena par le bras, pour l'aider à s'asseoir.

— Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-il, et il se sentait comme un perroquet, songeant qu'il avait posé cette question un million de fois depuis le début de la journée, sans avoir encore reçu de réponse satisfaisante. Est-ce que ça va ?

— Oui, fit-elle, en le repoussant d'un mouvement d'épaules si vif qu'elle tomba en s'asseyant.

Frank essaya de l'aider, mais Lena l'éloigna d'un geste brusque. « Ça va, bon Dieu ! » Et pourtant, dès que sa cheville toucha le sol, elle tressaillit.

Les trois hommes restèrent figés sur place. Lena dénoua les lacets de son soulier, et Jeffrey comprit qu'ils éprouvaient la même chose que lui. Quand il leva les yeux, Matt et Frank soutinrent son regard, avec un air accusateur. Dans les bois, Lena aurait pu se blesser sérieusement. Ce qui lui était arrivé- mais aussi ce qui aurait pu lui arriver -, tout cela était la faute de Jeffrey.

Lena rompit leur silence.

— Il était encore là.

— Où ça ? s'enquit-il, sentant son pouls accélérer.

— Le salopard se cachait derrière un arbre, il observait ce qui se passait.

— Seigneur ! maugréa Frank avec colère. Mais Jeffrey ne savait pas qui cette colère visait, l'agresseur ou lui-même, son supérieur.

— Je me suis lancée à sa poursuite, continua-t-elle, sans se rendre compte de la tension qui venait de se créer entre les deux hommes - à moins qu'elle n'ait choisi de l'ignorer. J'ai trébuché sur quelque chose. Une souche. Je ne sais pas. Je peux vous montrer où il se cachait.

Jeffrey tenta de se représenter la situation. L'agresseur était-il resté dans les parages afin de s'assurer que l'on vienne secourir Tessa, ou avait-il surveillé les événements comme on suit un film, chez soi, pour se délecter du drame ?

Frank interrogea Matt d'une voix tendue.

— Où étais-tu, quand tout cela s'est produit ? Matt lui répliqua du même ton coupant.

— On s'est dispersés pour couvrir davantage de terrain. Et, disons, deux minutes plus tard, j'ai vu le gamin filer en courant.

— Pour commencer, tu n'aurais pas dû la laisser seule, bougonna Frank.

— Je me suis contenté de respecter la procédure, grommela Matt en réponse.

— Hé ! vous deux ! s'écria Jeffrey, pour les interrompre. On n'a pas de temps à perdre avec vos salades. Il tourna de nouveau toute son attention vers Lena. À quelle distance était-il du lieu de l'agression ?

— Tout près, répondit-elle. À l'écart du sentier, à peu près à une quinzaine de mètres. Je suis revenue sur mes pas, en pensant qu'il devait encore traîner dans les parages, vraiment pas loin, pour suivre ce qui se passait.

— Tu as vraiment pu le voir ? s'enquit Jeff.

— Non, lui dit-elle. C'est lui qui m'a repérée avant que je ne le repère. Il était tapi derrière un arbre. Peut-être que ça l'excitait de voir Sara perdre les pédales.

— Je ne t'ai pas demandé de spéculations, rétorqua Jeffrey, n'appréciant guère le ton condescendant avec lequel elle venait de prononcer le nom de Sara. Lena ne s'était jamais entendue avec Sara Linton, mais ce n'était guère le moment de raviver sa rancune, surtout considérant l'état dans lequel se trouvait Tessa. Tu as vu ce type. Et ensuite ?

— Je ne l'ai pas vu, rectifia-t-elle, piquée au vif, furieuse.

Il comprit, mais trop tard, qu'il avait actionné les mauvaises manettes. Il sollicita du regard le soutien de Frank et de Matt, mais ils avaient le visage aussi dur que celui de Lena.

— Continue, la pria-t-il.

Lena était tendue.

— J'ai aperçu une forme floue. Du mouvement. Il s'est levé et il a filé. Je lui ai couru après.

— Il est parti de quel côté ?

Lena prit son temps, leva les yeux pour se repérer au soleil.

— Vers l'ouest, probablement vers la nationale.

— Un Noir ? Un Blanc ?

— Un Blanc. Peut-être, ajouta-t-elle aussitôt, sur un ton assez désinvolte.

— Peut-être ? releva-t-il, conscient d'alimenter sa fureur, mais incapable de se retenir.

— Je viens de te répondre, s'énerva-t-elle, sur la défensive. Il s'est retourné, et il a couru. Qu'est-ce que j'allais faire, lui demander de ralentir, le temps que je puisse contrôler ses origines ethniques ?

Il s'interrompit un instant, tâchant de contenir sa mauvaise humeur.

— Qu'est-ce qu'il portait ?

— Quelque chose de foncé.

— Une veste ? Un jean ?

— Un jean, et peut-être une veste. Je ne sais pas. Il faisait sombre.

— Une veste longue, courte ?

— Un blouson... je crois.

— Il avait une arme ?

— Je n'ai pas pu voir.

— De quelle couleur étaient ses cheveux ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas ?

— Je crois qu'il portait un bonnet.

— Tu crois ? Subitement, toute l'impuissance accumulée depuis qu'il avait vu Tessa gisant, à l'article de la mort, explosa. Seigneur Dieu ! Lena, tu as été flic combien de temps ?

Lena le dévisagea avec l'expression de haine brûlante qu'il constatait d'habitude chez les suspects qu'il soumettait à un interrogatoire.

— Tu prends un putain de suspect en chasse, et tu n'es même pas capable de me signaler s'il portait ou non un bonnet ? Qu'est-ce que tu foutais là-bas, bordel, tu cueillais des marguerites ?

Lena ne cessa pas de le dévisager, la mâchoire contractée, gardant pour elle ce qu'elle avait envie de lui rétorquer.

— C'est une sacrée chance qu'il ne s'en soit pas pris à toi, estima-t-il. On aurait deux filles en route pour les soins intensifs dans cet hélicoptère, au lieu d'une.

— Je suis assez grande pour veiller sur moi toute seule, rétorqua-t-elle, cassante.

— Tu crois que c'est le petit couteau que tu portes à la cheville qui va suffire à te protéger ? Il fut dégoûté par l'air surpris de Lena, surtout parce qu'il lui avait appris de meilleurs stratagèmes défensifs que celui-là. C'était quand elle avait glissé sur le derrière, tout en bas, jusqu'au lit de la rivière, qu'il avait repéré le fourreau qu'elle s'était fixé autour de la cheville. J'aurais dû te faire boucler pour port d'arme illégal.

Elle continua de le fixer du regard, et sa haine était palpable.

— Fais attention, avec ce regard-là, lui conseilla-t-il.

Lena avait les dents tellement serrées qu'on avait du mal à discerner les mots qu'elle prononça.

— Je ne travaille plus pour toi, trou du cul.

Au fond de Jeffrey, quelque chose n'était pas loin de rompre. Son regard s'aiguisa, tout revêtit une netteté saisissante.

— Chef, intervint Frank, en lui posant la main sur l'épaule. Jeffrey battit en retraite, comprenant qu'il se conduisait de façon insensée. Il vit ses vêtements ensanglantés, par terre, le sang de Tessa. A cet instant, tout en lui se précipita. Les sanglots de Sara, ces larmes sur ses joues maculées de sang. Le bras de Tessa, tout flasque, pendant de la civière quand on l'avait hissée à bord.

Jeffrey se détourna, pour qu'on ne puisse lire l'expression de son visage, attrapa son insigne, le lustra avec le pan de son maillot de corps, tâchant de gagner du temps, histoire de se calmer.

Brad Stephens choisit ce moment pour monter à leur rencontre, en tortillant son chapeau entre ses mains.

— Qu'est-ce qui se passe, chef ? s'inquiéta-t-il. Tolliver avait la gorge serrée de colère.

— Je t'ai prié de raccompagner Schaffer à la résidence universitaire.

— Elle est tombée sur deux amies, se défendit Brad, en pâlissant. Elle avait envie d'aller avec elles. Ses yeux bleu clair étaient écarquillés de peur, et il bredouilla. J-j-je me suis dit que ça irait tout aussi bien si elle se joignait à elles. Elles habitent dans son bâtiment, à la résidence universitaire. Keyes House. Je ne pensais pas...

— Très bien, jappa Tolliver, coupant court, sachant que défouler sa colère sur Brad ne ferait qu'envenimer ce qu'il ressentait déjà. Envoie des gens à nous sur la nationale, ordonna-t-il à Frank. Dis-leur qu'on recherche un individu à pied. N'importe qui, à pied. Avec peut-être une veste, ou peut-être pas. Sur cette dernière précision, il évita de croiser le regard de Lena, alors qu'elle devait bien savoir qu'une description était susceptible de faire toute la différence.

— Les patrouilles devraient être là dans pas longtemps, lui assura Frank.

Jeffrey hocha la tête.

— Je veux un ratissage de la zone jusqu'à l'endroit où Lena a aperçu l'agresseur pour la dernière fois. On cherche un couteau. Tout ce qui peut paraître sortir de l'ordinaire.

— Il avait quelque chose dans la main, précisa Lena, comme si elle leur offrait là une pépite. Un sac blanc.

Brad Stephens réprima un soupir, puis il rougit quand tout le monde se tourna vers lui.

— Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Jeffrey.

Brad prit la parole avec à la fois une espèce d'appréhension et l'air de s'excuser.

— J'ai vu Tessa ramasser je ne sais quoi, en remontant la colline, expliqua-t-il.

— Quel genre de chose ?

— Des détritus, je crois. Elle avait un sac plastique blanc, comme ceux qu'on vous donne au Pig.

Il voulait parler du Piggly Wiggly, l'épicerie de la ville. Des milliers de gens venaient y faire leurs courses toutes les semaines.

Jeffrey s'imposa le silence, durant quelques secondes. Il repensait au bout de plastique qu'il avait trouvé dans la main de Tessa. Ce petit morceau aurait fort bien pu être l'anse arrachée d'un sac plastique d'épicerie.

— Tessa a trouvé ce sac sur la colline ? demanda-t-il à Brad, tout en remarquant pour la première fois à quel point le périmètre était jonché d'ordures.

Les équipes de nettoyage de l'université dépensaient l'essentiel de leur énergie à entretenir les terrains situés aux abords immédiats du campus. Ils n'étaient probablement pas venus nettoyer ici depuis le début de l'année.

— Oui, chef, confirma Brad. En fait, elle l'a ramassé, et puis elle s'est mise à le remplir de toutes sortes de saletés, en remontant la colline.

— Quel genre de saletés ? insista Tolliver.

Brad se remit à bredouiller, ce qui lui arrivait uniquement quand il était nerveux.

— D-des ordures, j'imagine. Des emballages, des boîtes, ce genre-là.

Avec Brad, Tolliver s'efforça de conserver un ton modéré, surtout parce que ses bégaiements le faisaient à nouveau bouillir de colère.

— Tu n'as pas pensé à monter lui demander ce qu'elle fabriquait ?

— Vous m'aviez ordonné de rester avec le témoin, lui rappela Stephens. Et de nouveau, en dépit de son teint de papier mâché, le rouge lui monta aux joues. Et je... euh ! je ne voulais pas la gêner pendant qu'elle faisait... ce qu'elle faisait là-haut. Vous comprenez, des t-t-trucs un peu intimes, quoi.

— Diffuse-moi ça par radio, lança Tolliver à Matt. Vêtements foncés, et qui porte peut-être un sac plastique blanc.

— Tu penses qu'il a volé des détritus ? s'enquit Lena, sceptique.

Matt plaça sa main en conque sur son téléphone portable, contre son oreille, et s'éloigna de quelques pas pour transmettre les ordres de Jeffrey. Frank avait les yeux baissés sur Lena, mais il n'y avait pas moyen de savoir ce qu'il pensait.

Jeffrey vit Chuck remonter la colline en prenant son temps. Quand il s'arrêta et se baissa, Jeffrey se crispa, mais Chuck était simplement en train de relacer son soulier.

Il arriva à leur hauteur.

— Je suis resté près du corps. Pour surveiller les lieux, leur annonça-t-il.

Lena l'ignora.

— Tu crois qu'il y aurait un lien ? demanda-t-elle à Jeffrey.

A l'expression de Frank, Jeffrey vit bien qu'avec tout ce qui s'était passé, ce n'était que maintenant qu'il envisageait cette éventualité. Le vieux flic y serait venu de toute manière, mais par rapport aux officiers de police plus âgés de la brigade, Lena progressait souvent à pas de géant. Maintenant qu'elle n'en faisait plus partie, c'était sa rapidité d'esprit qui lui manquait le plus.

Elle répéta sa remarque.

— Il doit y avoir un lien.

Il la fit taire, et pas seulement parce que Chuck n'en perdait pas une miette. Lena avait choisi d'arrêter d'être flic depuis sept mois. Elle n'était plus membre de l'équipe de Jeffrey Tolliver.

— Fais-moi voir cette lettre de suicide, dit-il à Frank.

— Elle était sous une pierre, au bout du pont, précisa-t-il. Il plongea la main dans sa poche de derrière et en sortit une page de carnet, pliée.

Jeffrey ne se sentait pas le cœur de réprimander Frank parce qu'il avait omis de placer cette feuille dans un sachet pour pièce à conviction. Ils avaient tous deux les mains déjà suffisamment ensanglantées pour tacher la page.

Il y jeta un coup d'œil, le regard vague, sans vraiment se concentrer dessus.

Chuck se prit le menton dans la main. La pose du penseur.

— Vous croyez toujours qu'il a fait le saut de l'ange tout seul ?

— Ouais, lâcha Tolliver, en considérant fixement le vigile de la faculté. Côté secrets, Chuck était une passoire ambulante. Jeffrey l'avait assez entendu cancaner sur un peu tout le monde pour savoir que le bonhomme n'était pas fiable.

— Un tueur l'aurait poignardé, ajouta Frank, pour soutenir son chef. Il ne l'aurait pas poussé du haut du pont. Ils ne changent pas de modus operandi comme ça.

— Pas faux, admit Chuck, et pourtant, n'importe quel individu doté d'une once d'intelligence aurait posé davantage de questions.

Jeffrey rendit le feuillet à Frank.

— Dès qu'une patrouille arrive ici, tu prends l'autre côté de la rivière. Si nécessaire, je veux une recherche d'empreintes digitales. Tu m'as compris ?

— Ouais, lui confirma Frank. On va commencer par la rivière, et on remontera vers la nationale.

— Bon.

Matt avait fini de passer ses coups de fil, et Jeffrey lui confia une autre mission.

— Appelle-moi Maçon et vois si on peut dégotter quoi que ce soit de ce côté-là.

Chuck croisa les bras.

— Je vais mettre deux de mes gars... Jeffrey pointa l'index sur le vigile.

— Toi, tu tiens tes gars à l'écart des lieux. C'est mon domaine, ordonna-t-il.

Chuck tint bon.

— C'est le terrain de l'université.

Jeffrey pointa du doigt le corps du garçon, dans le lit du fleuve.

— Tout ce que tu as à faire, en matière de collège, c'est de me trouver qui est ce gamin et de l'annoncer à sa mère.

— C'est Rosen, lui affirma Chuck, sur la défensive. Andy Rosen.

— Rosen ? répéta Lena après lui.

— Tu le connaissais ? s'enquit Jeff.

Elle secoua la tête, mais il perçut tout de suite qu'elle lui cachait quelque chose.

— Lena ? insista-t-il, histoire de lui offrir une occasion de vider son sac.

— J'ai dit non, rétorqua-t-elle sèchement, et il ne savait plus trop si elle lui mentait ou si elle jouait la conne avec lui. Quoi qu'il en soit, il n'avait pas le temps de prendre part à ses jeux.

— Tu es chargé de la recherche, indiqua-t-il à Frank. J'ai à faire.

Frank opina de la tête, devinant probablement où son chef devait se rendre.

— Amène-moi la mère dans la bibliothèque d'ici une heure, que je lui parle, dit-il à Chuck. Du pouce, il désigna Lena. Si j'étais toi, j'emmènerais Lena s'occuper de le lui annoncer. Pour ce genre de choses, elle a beaucoup plus d'expérience que toi.

Il s'autorisa un dernier regard à Lena, s'imaginant qu'elle apprécierait la remarque. À en juger par le regard qu'elle lui adressa en retour, il comprit qu'elle ne considérait nullement cette mission comme une faveur particulière.

Il conservait toujours une chemise de rechange dans sa voiture, mais il aurait beau s'essuyer les mains, le sang ne partirait pas. Il s'était servi d'une bouteille d'eau pour se laver la poitrine et le haut du corps, mais ses ongles étaient encore ourlés de rouge. Sa chevalière de l'université d'Auburn était couverte d'une croûte de sang séché, tout comme le maillot de foot qu'il portait. Il songea à la réplique fameuse de Macbeth, se savoir coupable exagérait la vue du sang, le faisait paraître plus horrible qu'il ne l'était en réalité. Tessa n'aurait jamais dû monter en haut de cette colline. Trois flics entraînés, armés de pistolets, à moins de cent mètres de là, et elle avait été quasiment poignardée à mort. Il aurait dû la protéger. Il aurait dû être plus vigilant.

Il gara la Lincoln dans l'allée, derrière la camionnette d'Eddie. Quand il s'obligea à sortir de la voiture, la terreur l'envahit, comme un virus. Depuis que Sara et Jeffrey avaient divorcé, Eddie Linton avait clairement signifié qu'il considérait son ex-gendre comme une merde tartinée sur la chaussure de sa fille aînée. Malgré cela, Jeffrey éprouvait une véritable sympathie pour le vieil homme. Eddie était un bon père, le genre de père que Jeffrey aurait eu envie d'avoir étant gosse. Il connaissait les Linton depuis plus de dix ans et, durant tout le temps de son mariage avec Sara, il avait eu pour la première fois la sensation d'appartenir à une famille. À bien des égards, Tessa était pour lui comme une petite sœur.

Il remonta l'allée, en respirant à fond. Un vent frais le fit frissonner, et il se rendit compte qu'il était en sueur. On entendait de la musique, en provenance de l'arrière de la maison, et il décida de la contourner plutôt que de sonner à la porte d'entrée. Subitement, il s'arrêta, reconnaissant le son d'une radio.

Sara n'aimait pas trop les chichis et les occasions trop formelles, leur mariage avait donc eu lieu dans la maison des Linton. Ils avaient échangé leurs vœux dans le salon, avant de tenir une petite réception à l'intention de la famille et des amis, dans le jardin, derrière la maison. Leur première danse en tant que mari et femme, ils l'avaient dansée sur cette chanson. Il se rappelait encore l'effet que cela lui avait fait de la tenir dans ses bras, de sentir la main de Sara posée sur sa nuque, qu'elle caressait légèrement, son corps près du sien, dans une posture chaste, qui était pourtant la situation la plus sensuelle qu'il ait jamais connue. Sara était une danseuse épouvantable, mais le vin, ou la grâce de ce moment, lui avait prêté une forme de coordination proprement miraculeuse, et ils avaient dansé jusqu'à ce que la mère de Sara leur rappelle qu'ils avaient un avion à prendre. Eddie avait essayé de l'en empêcher. Déjà à cette époque, il n'avait aucune envie de voir Sara s'en aller.

Jeffrey se força à avancer. En ce jour lointain, il avait ravi une de leurs deux filles aux Linton, et il était sur le point de leur annoncer qu'ils venaient peut-être de se voir privés de l'autre.

Lorsqu'il tourna au coin de la maison, Cathy Linton était en train de rire à cause de quelque chose que venait de dire Eddie. Ils étaient assis sur la terrasse qui donnait sur l'arrière, dans la plus grande insouciance, écoutant Shelby Lynne et profitant d'un paisible dimanche après-midi, comme presque tout le monde à Grant County par une journée pareille. Cathy était assise dans une sorte de hamac, les pieds calés sur un tabouret, et Eddie lui vernissait les ongles des orteils.

La mère de Sara était une belle femme, avec juste quelques filaments gris dans ses longs cheveux blonds. Elle devait approcher de la soixantaine, mais elle possédait encore beaucoup d'atouts. Cathy avait quelque chose de sexy, tout en donnant l'impression de conserver les pieds sur terre, ce que Jeffrey avait toujours trouvé séduisant. Même si Sara insistait pour affirmer qu'elle ne tenait rien de sa mère - elle était grande, alors que Cathy était petite, elle avait des formes, là où Cathy était presque d'une minceur de jeune garçon -, les deux femmes avaient beaucoup de choses en commun. Sara avait hérité de la peau parfaite de sa mère, et ce sourire qui vous donnait l'impression d'être la chose la plus importante de la planète, quand il vous était adressé. I il le avait aussi l'esprit mordant de Cathy, et elle savait comment vous remettre à votre place, tout en faisant passer cela pour un compliment. Dès qu'elle vit Jeffrey, Cathy lui sourit.

— Tu nous as manqué, au déjeuner.

Eddie se redressa sur sa chaise, en revissant le capuchon du flacon de vernis, et en grommelant quelque chose que Jeffrey fit semblant de ne pas avoir entendu.

Cathy monta le niveau de la musique. À l'évidence, elle venait de se remémorer leur mariage. Elle accompagna la radio d'une voix de gorge, une voix feutrée, chantant « I’m confessin' that I love you... » avec un air taquin et si joyeux dans les yeux, ses yeux qui ressemblaient tellement à ceux de Sara, qu'il dut détourner le regard.

Elle baissa la musique, sentant que quelque chose n'allait pas, se disant peut-être qu'il s'était disputé avec Sara.

— Les filles devraient bientôt rentrer. Je me demande ce qui les retient si longtemps.

Jeffrey s'obligea à se rapprocher encore. Il sentait ses jambes flageoler, et il savait que ce qu'il était sur le point de dire allait transformer leur vie du tout au tout. Cathy et Eddie se souviendraient toujours de cet après-midi, de cet instant où leurs existences s'étaient complètement retournées. En tant que flic, Jeffrey s'était chargé des centaines de fois d'annoncer ce genre de nouvelles, il avait appris à des centaines de parents, d'épouses, d'amis que leur bien-aimé avait été blessé ou, pire, qu'il ne rentrerait plus à la maison. Aucune de ces annonces ne l'avait atteint d'aussi près que celle-ci. Annoncer cette nouvelle aux Linton, ce serait presque aussi dur que de se retrouver à nouveau dans cette clairière, à regarder Sara craquer, tandis que Tessa perdait son sang, et en sachant qu'il ne pouvait rien tenter pour les aider, ni l'une ni l'autre.

Il se rendit compte qu'ils le dévisageaient, parce qu'il avait trop longtemps gardé le silence.

— Où est Devon ? demanda-t-il, n'ayant aucune envie d'avoir à revivre deux fois cette scène.

Cathy lui lança un regard interrogateur.

— Il est chez sa mère, lui répondit-elle, usant du ton que Sara avait employé moins d'une heure auparavant avec Tessa : un ton tendu de frayeur contenue. Elle ouvrit la bouche pour poser la question, mais rien ne vint.

Jeffrey monta lentement l'escalier, en se demandant comment il y parvenait. Il se tint sur la dernière marche, fourra les mains dans ses poches. Les yeux de Cathy suivirent le mouvement de ses mains, ses mains ensanglantées, maculées par la culpabilité.

Il vit la gorge de Cathy se contracter, quand elle avala sa salive. Elle porta la main à sa bouche, soudain des larmes firent luire ses pupilles.

Finalement, Eddie parla à la place de sa femme, donnant corps à la seule question que peuvent poser les parents de deux enfants.

« Laquelle ? »

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