Slaughter Karin - A Froid
Chapitre 3
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Lena se servit de sa cheville tordue comme d'une excuse pour traîner derrière Chuck, sachant que si jamais il essayait de lui faire la conversation, elle allait exploser de colère. Elle avait besoin de deux minutes rien qu'à elle, pour repenser à ce qui s'était passé avec Jeffrey. Dans sa tête, elle ne parvenait pas à oublier la manière dont il l'avait regardée. Il lui était déjà arrivé de se mettre en colère contre Lena, dans le passé, mais jamais comme aujourd'hui. Aujourd'hui, il la haïssait carrément.
Au cours de l'année écoulée, la vie de Lena n'avait été qu'une longue série d'emmerdements, depuis la perte de son boulot jusqu'à cette glissade sur les fesses tout en bas du lit de la rivière. Il avait raison : elle n'était pas fiable. Il ne pouvait pas lui faire confiance, parce qu'en certaines occasions, elle avait prouvé qu'elle ne le méritait pas. Cette fois, elle était peut-être responsable d'avoir laissé filer l'homme qui avait poignardé Tessa Linton.
— Avancez, Adams, lança Chuck par-dessus son épaule.
Il la précédait d'un petit mètre, et elle fixait du regard son large dos, désireuse d'y concentrer toute sa haine.
— Allez, Adams, insista Chuck. Du nerf.
— C'est bon.
— Ouais, ajouta l'autre, en ralentissant. Il lui glissa un sourire mielleux. Dites donc... j'ai le sentiment que le chef n'aura pas trop envie de vous revoir avant un moment.
— Et vous non plus, lui lança-t-elle.
Il renifla, comme si elle venait de blaguer, et non de souligner la vérité. Lena n'avait jamais rencontré personne qui soit capable de se masquer l'évidence avec autant de talent.
— S'il ne m'apprécie pas, c'est uniquement parce que je suis sorti avec sa petite amie, au lycée.
— Vous êtes sorti avec Sara Linton ? s'étonna-t-elle, en se disant que c'était à peu près aussi vraisemblable que Chuck sortant avec la reine d'Angleterre.
Il haussa les épaules, l'air de rien.
— Ça fait longtemps. Vous êtes amie avec elle ou quoi ?
— Ouais, mentit Lena, mais elle ne m'en a jamais parlé.
— Un moment douloureux pour elle, ajouta Chuck, histoire de se couvrir. Je l'ai quittée pour une autre fille.
— D'accord, acquiesça Lena, en songeant que c'était tout à fait typique de Chuck.
Il se figurait que l'on ajoutait foi à tout ce qui franchissait ses lèvres, et il vivait dans l'illusion d'être hautement respecté sur le campus, alors que tout le monde savait qu'il n'avait décroché le poste que parce que son papa avait passé un coup de fil à Kevin Blake, le doyen du Grant Institute of Technology. Albert Gaines, président du Grant Trust and Loan, conservait beaucoup d'influence en ville, surtout au sein de l'université. Quand Chuck était rentré au bercail, après huit années passées dans l'armée, il avait obtenu ce poste de directeur de la sécurité du campus, sans qu'on lui pose la moindre question.
Fournir des réponses à un homme comme Chuck, telle était la pilule amère que Lena devait avaler quotidiennement. Après avoir rendu son insigne, elle ne s'était pas vu proposer un choix immense. À trente-quatre ans, Lena ne savait rien faire d'autre qu'être flic. Elle était entrée à l'académie de la police dès sa sortie du lycée, sans jamais prendre le temps d'y réfléchir davantage. Les seuls métiers pour lesquels elle était qualifiée, c'était de retourner les hamburgers ou de faire le ménage, ce qui ne l'attirait guère.
Au cours des quelques journées qui avaient suivi son départ de la police, elle avait envisagé de déménager, peut-être d'aller visiter le Mexique et d'y retrouver la famille de sa grand-mère, ou de s'engager comme volontaire quelque part à l'étranger, mais ensuite elle s'était laissé rattraper par la réalité, et elle avait compris que la banque se moquait de savoir si elle avait besoin ou non d'un changement de décor - quoi qu'il en soit, on attendait toujours le paiement de ses mensualités pour son prêt immobilier et sa voiture. Même avec la pension d'invalidité miteuse qu'elle percevait des services de la police, et avec le peu d'argent qu'elle avait pu tirer de la vente de la maison, son budget restait serré.
Le salaire plus que modeste de ce poste à l'université était compensé par un logement gratuit sur le campus et des prestations de santé. D'accord, le logement était minable et la franchise de l'assurance santé était tellement élevée que Lena paniquait au moindre éternuement, mais c'était un emploi régulier, et cela lui permettait d'éviter d'emménager avec son oncle Hank. Retourner à Reece, où Hank l'avait élevée avec Sibyl, sa sœur jumelle, cela aurait été trop commode. C'aurait été trop facile de prendre racine au bar dont Hank était le propriétaire, et de noyer ses cauchemars dans l'alcool. Trop facile de se cacher du reste du monde, jusqu'à laisser s'écouler trente années, de continuer de se retenir à un tabouret, avec les cicatrices qu'elle avait aux mains pour tout souvenir de la raison initiale qui l'avait poussée à boire.
Lena avait été violée, cela remontait à un peu plus d'un an. Pas seulement violée, mais enlevée, et détenue dans la maison de son ravisseur pendant plusieurs jours. Ses souvenirs de cette période étaient un peu épars, car lors de son agression et durant toute sa détention, elle était restée droguée, comme si l'on avait voulu mettre son esprit en lieu sûr, tandis que l'on brutalisait son corps. Les cicatrices sur ses mains et sur ses pieds lui servaient de rappel permanent : on l'avait clouée au sol, les bras en croix, jambes écartées, maintenue ouverte pour son agresseur, à toute heure. Les jours où il faisait froid, ses mains étaient encore douloureuses, mais cette souffrance n'était rien en comparaison de la peur qu'elle avait éprouvée à regarder ces longs clous qu'on lui martelait dans la chair.
Avant de poser les yeux sur Lena, le même animal avait tué Sibyl, sa sœur, et le fait qu'il ait désormais disparu ne lui apportait aucun réconfort. Elle continuait de le voir apparaître en rêve, provoquant chez elle des cauchemars si saisissants qu'elle se réveillait avec des sueurs froides, accrochée à ses couvertures, sentant sa présence dans la pièce. Le pire, c'était encore ces rêves qui n'étaient pas des cauchemars : il la touchait, avec une telle douceur que sa peau la démangeait, et elle se réveillait excitée, désorientée, tout son corps tremblant en réaction aux images érotiques que son esprit endormi avait tissées. Elle savait que les drogues qu'on lui avait administrées lors de son agression avaient agi sur son corps comme des leurres, le poussant à réagir, mais Lena ne parvenait tout de même pas à se le pardonner. Parfois, le souvenir de ses attouchements sur son corps la recouvrait comme une fine toile d'araignée, et elle se retrouvait à trembler si fort que seule une douche brûlante lui permettait à nouveau de sentir sa peau comme sienne.
Elle ne savait pas si c'était le désespoir ou la stupidité qui l'avait poussée à appeler le centre d'aide psychosociale, un mois plus tôt. Quelle qu'ait été sa motivation, les trois séances et demie auxquelles elle avait réussi à assister s'étaient révélées être un échec absolu. Raconter à une étrangère ce qui lui était arrivé - d'ailleurs, en réalité, elle n'en était même pas arrivée là-, c'était trop personnel pour qu'on en discute. Au bout de dix minutes d'une séance particulièrement pénible, elle s'était levée et elle avait quitté le centre de psychothérapie, pour ne jamais y retourner. Tout au moins jusqu'à ce jour, où elle allait devoir apprendre à ce même médecin que son fils était mort.
— Adams, glapit Chuck, en jetant un coup d'œil par-dessus son épaule, vous la connaissez, cette gonzesse ?
Les femmes, pour Chuck, étaient toujours des gonzesses ou des garces, selon qu'il croyait ou non pouvoir les baiser. Lena espérait de tout son cœur qu'il la considérait, elle, comme une garce, mais elle avait parfois l'impression que Chuck s'imaginait qu'elle finirait par se jeter à ses pieds, et que ce n'était qu'une question de temps.
— Je ne l'ai jamais rencontrée, mentit-elle. Je l'ai croisée, à l'occasion, sur le campus, ajouta-t-elle au cas où.
Il se retourna de nouveau vers elle, mais Chuck était aussi doué pour lire dans l'esprit des gens qu'il l'était pour se faire des amis.
— Rosen, reprit-il. Ça te paraît pas un peu juif ? Lena haussa les épaules. Elle n'y avait jamais accordé beaucoup d'attention. Au Grant Tech, l'intégration des minorités était assez bien réussie, et mis à part un ou deux enfoirés qui avaient récemment décidé de bomber des injures raciales sur tout ce qui ne bougeait pas, l'équilibre sur le campus demeurait relativement facile à préserver.
— J'espère que non...
Chuck émit un sifflement, en faisant tournoyer son index près de sa tempe. Évidemment, il se figurait que quiconque travaillait dans un centre de psychothérapie devait forcément être un peu dingo.
Lena ne daigna même pas lui répondre. Elle était en train de se demander si quelqu'un ne risquait pas de la reconnaître, au centre. Le dimanche, l'établissement fermait à deux heures de l'après-midi, mais le docteur Rosen avait accepté de recevoir Lena après les horaires de fermeture, probablement en raison de la notoriété qui s'était attachée à son affaire. Toute personne capable de lire un journal connaissait les détails scabreux de l'enlèvement et du viol de l'ex-policière. Le docteur Rosen avait été probablement plus qu'enchantée d'entendre la voix de Lena au bout du fil.
— En route, fit Chuck, en ouvrant la porte du centre d'aide psychosociale.
Lena rattrapa la porte avant qu'elle ne se referme devant son nez, et elle suivit Gaines dans la salle d'attente bondée.
Comme la plupart des universités, le Grant Tech entretenait un service d'aide psychosociale qui souffrait d'un manque de financement chronique. Surtout en Géorgie, où le système de la Bourse de l'Espoir, qui reposait sur la loterie, permettait à quiconque était capable de tracer un cercle au crayon d'entrer dans une université d'État, un nombre croissant de gamins s'y retrouvaient incapables de supporter le stress émotionnel que supposait de se retrouver loin de chez soi, ou d'avoir à travailler. De toute manière, en tant qu'institut technologique, le Grant Tech s'adressait surtout aux forts en maths et aux bourreaux de travail. Ces personnalités de type A acceptaient mal les échecs, et le centre d'aide psychosociale croulait quasiment sous l'afflux de nouveaux étudiants. En effet, si leur assurance santé était comme celle de Lena, les étudiants n'avaient pas d'autre choix que de recourir aux services santé de la fac.
Chuck se dirigea vers le comptoir d'accueil, en remontant son pantalon. Quand il balaya la pièce d'un coup d'œil circulaire, en constatant que la plupart des patients étaient des jeunes femmes en t-shirt coupés court et jean à pattes d'éléphant, Lena lut presque dans ses pensées. Quant à elle, elle savait à quoi s'en tenir : les pires difficultés de ces filles devaient probablement tourner autour des garçons. Elles n'avaient vraisemblablement aucune idée de ce que ça signifiait de se confronter à de vrais problèmes, des problèmes qui vous tenaient éveillée la nuit, en nage, en attendant que le matin vienne et que vous arriviez de nouveau à respirer.
« Bonjour », s'exclama Chuck, en tapant de la paume sur la clochette du comptoir. À ce bruit, certaines des jeunes femmes présentes sursautèrent, en lançant à Lena un regard mauvais, comme si elles attendaient d'elle qu'elle soit en mesure de le calmer un peu.
« Bonjour ? » Il se pencha par-dessus le comptoir, tâchant de voir jusqu'au bout du corridor.
Sa voix résonnait si fort dans la petite pièce que Lena eut envie de se boucher les oreilles. À la place, elle regarda fixement par terre, essayant de ne pas montrer à quel point elle se sentait gênée.
La réceptionniste, une grande femme aux cheveux blond vénitien, l'air irrité, se montra enfin. Elle jeta un coup d'œil à Lena, sans donner l'impression de la reconnaître.
— Ah ! vous voilà, s'écria Chuck, en souriant comme s'ils étaient de vieux amis.
— Oui ?
— Carla ? s'enquit-il, en lisant son nom sur son badge. Ses yeux s'attardèrent sur sa poitrine.
Elle croisa les bras.
— Qu'y a-t-il ?
Lena s'avança, en parlant à voix basse.
— Nous avons besoin de voir le docteur Rosen.
— Elle est en séance. On ne peut pas la déranger. Lena était sur le point de prendre la femme à part et de lui exposer discrètement la situation, quand Chuck cracha le morceau.
— Son fils s'est suicidé, il y a environ une heure de ça.
Dans la pièce, ce fut un haut-le-cœur collectif. Des magazines glissèrent à terre, et deux jeunes filles franchirent la porte à quelques secondes d'intervalle.
Après ce choc, il fallut à Caria un petit moment pour reprendre ses esprits.
— Je vais la chercher, proposa-t-elle.
Lena l'arrêta.
— C'est moi qui vais le lui annoncer. Conduisez-moi simplement à son bureau.
La jeune femme lâcha un soupir de soulagement.
— Merci.
Ils suivirent Carla dans le long corridor étroit. Chuck était sur les talons de Lena. La claustrophobie s'empara d'elle comme un feu qui prend soudainement et, le temps qu'ils arrivent au bureau de Jill Rosen, elle était déjà en nage. Avec son savoir-faire habituel pour aggraver les situations, Chuck se tenait tout près de Lena, presque en lévitation au-dessus d'elle. Elle capta son odeur d'après-rasage, mélangée à celle, sucrée, écœurante, de son chewing-gum, qu'il mâchait bruyamment, au-dessus de sa tête, avec des claquements de langue. Elle retint son souffle, se détourna du personnage, tâchant de ne pas se laisser gagner par la nausée.
La réceptionniste tapota légèrement sur la porte.
— Jill ?
Lena tira sur son col, essayant de se ménager un peu d'air.
Le docteur Rosen ouvrit la porte, et répondit d'une voix exaspérée.
— Oui ?
Puis elle vit Lena, l'identifia, avec un curieux sourire. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais Lena la coupa net.
— Etes-vous le docteur Rosen ? demanda-t-elle, et elle sentait bien qu'elle s'exprimait d'une voix grêle.
Rosen considéra Lena, puis Chuck, hésitant un instant avant de se retourner vers sa patiente, dans son bureau.
— Lily, je reviens tout de suite. Elle tira la porte à elle, pour la refermer. Par ici, fit-elle.
Avant de la suivre, Lena lança un regard furieux à Chuck, qui resta néanmoins sur ses talons.
Le docteur Rosen s'arrêta devant le seuil d'une porte ouverte, en désignant la pièce du geste.
— Entrez.
Lena n'avait jamais vu que la salle d'attente ou le bureau de Jill Rosen, et elle fut donc surprise de se retrouver dans une vaste salle de conférences. C'était un endroit chaleureux, un espace paysager, avec beaucoup de plantes, tout comme dans le bureau. Les murs étaient peints d'un gris clair apaisant. Des fauteuils recouverts d'un tissu mauve étaient alignés contre une longue table de conférence en acajou. De grands meubles de classement à quatre tiroirs remplissaient un côté de la salle, et Lena fut rassurée de voir qu'ils étaient cadenassés, pour empêcher les gens de Venir fouiner.
Le docteur se retourna, écarta quelques mèches de cheveux de ses yeux. Jill Rosen avait un visage étroit et des cheveux bruns, longs jusqu'aux épaules. Elle était séduisante pour son âge, certainement le début de la quarantaine, et habillée dans un style très campagne, long chemisier flottant et jupe qui convenaient bien à sa silhouette. Elle avait des manières très directes qui avaient fortement rebuté Lena, surtout quand le médecin avait pris l'initiative de lui annoncer qu'elle - Lena - était alcoolique, au bout de seulement trois séances. Lena s'étonnait même qu'avec ce comportement, cette praticienne ait encore des patients. Tout bien réfléchi, il n'y avait pas grand-chose à porter au crédit d'un psy qui s'avérait incapable d'empêcher son propre fils de faire le grand plongeon, au fond d'une rivière à sec.
Comme on pouvait s'y attendre, le docteur Rosen alla droit au fait.
— Quel est le problème ?
Lena respira à fond, en se demandant jusqu'où allait monter la tension entre elles deux, compte tenu de sa relation passée avec la psychothérapeute. Elle décida de se montrer tout aussi directe.
— Nous sommes venus au sujet de votre fils.
— Andy ? s'étonna Rosen, en s'enfonçant dans l'un des sièges comme un ballon qui se dégonfle.
Elle resta assise là, les mains croisées sur les genoux, parfaitement calme, si ce n'était l'éclair de panique pure qui lui traversa les yeux. De sa vie, Lena n'avait jamais lu aussi clairement l'expression de quelqu'un, rien qu'à son regard. Cette femme était terrorisée.
— Est-il... Elle s'interrompit pour s'éclaircir la gorge, et des larmes jaillirent. Il s'est créé des ennuis ?
Lena se souvint de Chuck. Il se tenait debout dans l'encadrement de la porte, les mains fourrées dans les poches, comme s'il regardait un talk-show. Avant qu'il ne puisse protester, elle lui ferma la porte au nez.
— Je suis désolée, reprit Lena, et elle s'assit en appuyant les paumes sur la table. C'était pour l'attitude de Chuck qu'elle s'excusait, mais le docteur Rosen le prit autrement.
— Comment cela ? fit-elle, implorante, la voix pleine d'un soudain désespoir.
— Je voulais dire...
Sans prévenir, Jill Rosen tendit les mains et saisit celles de Lena, qui sursauta. Mais le docteur ne parut pas s'en apercevoir. Depuis son viol, la seule idée de toucher quelqu'un - ou, pire encore, que quelqu'un la touche -provoquait chez Lena des sueurs froides. Le caractère intime de cet instant lui déclencha une remontée de bile jusque dans l'arrière-gorge.
— Où est-il ? demanda Jill Rosen.
La jambe de Lena se mit à trembler, son talon tressautait de manière incontrôlable. Quand elle parla, sa voix s'étrangla, mais pas de compassion.
— J'ai besoin que vous regardiez une photo.
— Non, répliqua le médecin, en se retenant à ses mains comme si elle était suspendue en haut d'une falaise, comme si Lena était la seule à la retenir dans sa chute. Non.
Elle dégagea une main, non sans mal, et sortit le Polaroid de sa poche. Elle tint la photo en l'air, mais le docteur Rosen détourna la tête, en fermant les yeux comme un enfant.
— Docteur Rosen, fit Lena. Puis elle continua d'un ton plus mesuré. Jill, est-ce votre fils ?
L'autre regarda Lena, pas la photographie, les yeux consumés de haine, comme des braises chauffées à blanc.
— Dites-moi si c'est lui, insista Lena, désireuse d'en finir avec tout ça.
Jill Rosen regarda enfin le Polaroid. Les narines dilatées, les lèvres pincées, réduites à une fine ligne, elle refoula ses larmes. Lena vit bien, à l'expression de cette femme, que le jeune garçon mort était bien son fils, mais le docteur Rosen prit son temps, le regard fixé sur ce cliché, tâchant de laisser son cerveau se résigner à ce que voyaient ses yeux. Probablement sans réfléchir, elle se mit à caresser avec son pouce la cicatrice qu'avait Lena sur le dos de la main, comme s'il s'agissait d'un talisman. C'était la même sensation que du papier de verre sur un tableau noir, et Lena grinça des dents, pour ne pas crier.
Enfin, le docteur Rosen la questionna.
— Où ?
— Nous l'avons retrouvé dans la partie ouest du campus, lui expliqua-t-elle, tellement gagnée par le besoin pressant de retirer sa main que son bras se mit à trembler.
Sans prendre conscience de ce tremblement, Jill Rosen la questionna encore.
— Que s'est-il passé ?
Lena se passa la langue sur les lèvres, mais elle avait la bouche aussi sèche qu'un désert de sable.
— Il a sauté, fit-elle, en tâchant de respirer. D'un pont. Elle s'interrompit. Nous pensons qu'il...
— Quoi ? s'enquit Rosen, la main toujours cramponnée à celle de Lena.
Cette dernière n'en pouvait plus, et elle finit par la supplier.
— Je vous en prie... Une expression de confusion s'esquissa sur le visage de Jill Rosen et, du coup, Lena se sentit encore plus prise au piège. Elle éleva le ton et finit par crier : Lâchez-moi la main !
Le docteur Rosen eut un vif mouvement de recul, et Lena se leva, en se cognant dans la chaise, et s'éloigna de son interlocutrice, jusqu'à ce qu'elle sente le contact de la porte contre son dos.
L'horreur se peignait sur le visage de Rosen.
— Je m'excuse.
— Non. Lena s'adossa à la porte, en se frottant les mains sur les cuisses, comme si elle essuyait des saletés. C'est bon, ajouta-t-elle, mais son cœur cognait dans sa poitrine. Je n'aurais pas dû crier.
— J'aurais dû savoir que...
— Je vous en prie, fit Lena, et elle sentit la chaleur dans ses cuisses, sous l'effet de la friction des mains. Elle s'arrêta, entrecroisa les doigts, se frotta les paumes l'une contre l'autre, comme pour les réchauffer.
— Lena, reprit Jill Rosen, en se redressant sur son siège, mais sans se lever. Ça va. Ici, vous n'avez rien à craindre.
— Je le sais, reconnut Lena, mais sa voix restait fluette, et elle avait encore le goût acre de la peur dans la bouche. Ça va très bien, insista-t-elle, mais elle se tordait encore les mains. Elle baissa les yeux, en appuyant le pouce sur la cicatrice de sa paume, la frotta, comme si cela lui avait permis de l'effacer. Ça va, répéta-t-elle. Ça va.
— Lena..., commença Jill, mais elle n'acheva pas sa réflexion.
Lena se concentra sur sa respiration, à seule fin d'arriver à se calmer. Ses mains étaient encore rouges et moites de transpiration, les cicatrices ressortaient vilainement, comme en relief. Elle fit un effort, se cala les mains sous les aisselles. En fait, elle se conduisait un peu comme une folle. C'était le genre de geste qu'avaient les malades mentaux. Rosen était probablement toute prête à la faire interner.
Le médecin essaya encore.
— Lena ?
Lena tenta de dissiper tout cela d'un rire.
— Je suis un peu tendue, c'est tout, dit-elle en ramenant une mèche de cheveux derrière son oreille. La transpiration la lui colla au cuir chevelu.
Sans aucune raison apparente, Lena eut envie de répondre quelque chose de méchant, quelque chose qui cisaillerait le docteur Rosen en deux, et qui les replacerait toutes deux sur un pied d'égalité.
— A qui dois-je m'adresser, au commissariat ? demanda Mme Rosen, devinant peut-être les envies de Lena.
Lena la dévisagea, car, l'espace d'une fraction de seconde, elle fut incapable de se rappeler la raison de sa présence dans cette salle.
— Lena ? reprit Jill. Elle s'était de nouveau retranchée en elle-même, les mains croisées sur les genoux, raide comme un piquet.
— Je... Lena s'interrompit. Le chef Tolliver sera à la bibliothèque dans à peu près une heure.
Le docteur Rosen la fixa du regard, comme si elle était incapable de décider quoi faire. Pour une mère, attendre trente minutes avant de pouvoir entendre les détails de ce qui était arrivé à son fils, cela devait représenter une éternité.
— Jeffrey ne sait pas... pour..., reprit Lena. Elle désigna l'espace entre elles deux.
— La thérapie ? acheva Rosen, comme si Lena était stupide au point de ne pas pouvoir prononcer le mot.
Lena éprouvait une émotion sincère. Elle était supposée se trouver ici pour réconforter Jill Rosen, pas pour lui crier dessus. Jeffrey avait suggéré à Chuck que Lena pouvait constituer un atout et, en l'espace de quelques minutes, elle avait tout gâché.
Elle essaya de nouveau.
— Je suis vraiment désolée.
Le docteur Rosen redressa le menton, montrant ainsi qu'elle avait bien entendu ses excuses, mais sans les accepter.
Lena remit la chaise bien droite. Son envie de décamper de cette pièce était si puissante que ses jambes lui faisaient mal.
— Dites-moi ce qui s'est passé. J'ai besoin de savoir ce qui s'est passé, insista Rosen.
Lena appuya les mains sur le dossier de la chaise, s'y retint fermement.
— Apparemment, il aurait sauté du pont près des bois, lui rapporta-t-elle. Une étudiante l'a découvert, elle a appelé les secours. Le médecin légiste est arrivé sur place un peu plus tard et l'a déclaré mort.
Jill Rosen inspira, retint l'air dans sa poitrine, quelques fractions de seconde.
— C'est par là qu'il se rend à ses cours.
— Par le pont ? demanda Lena, et elle en déduisit que le docteur Rosen devait avoir une maison près de Main Street, où habitaient pas mal de professeurs.
— On n'arrêtait pas de lui voler son vélo, expliqua-t-elle, et Lena opina de la tête. Sur le campus, les vols de bicyclettes étaient permanents, et l'équipe de sécurité n'avait aucune idée de l'identité des responsables.
Jill soupira de nouveau, comme si elle laissait échapper son chagrin par à-coups.
— Ça s'est passé vite ? voulut-elle savoir.
— Je n'en sais rien, avoua Lena. Je pense. Ce genre de chose... ça doit sûrement se dérouler rapidement.
— Andy est maniaco-dépressif, lui apprit-elle. Il a toujours été sensible, mais son père et moi nous sommes...
Elle n'acheva pas sa phrase, comme si elle ne se fiait pas assez à Lena, comme si elle hésitait à lui transmettre autant d'informations à la fois. Au vu de sa propre réaction, quelques minutes plus tôt, Lena ne pouvait lui en vouloir.
— A-t-il laissé un mot ? lui demanda encore le docteur Rosen.
Lena sortit le bout de papier de sa poche arrière et le posa sur la table. Jill Rosen hésita avant de le prendre.
— Ça ne vient pas d'Andy, précisa Lena, en désignant les empreintes digitales sanglantes que Frank et Jeffrey avaient laissées sur le papier. Même en considérant tout ce qui s'était produit ensuite avec Tessa, Lena était surprise que Frank lui ait permis d'emporter le mot pour le remettre à la mère d'Andy.
— C'est du sang ?
Lena hocha la tête, mais sans rien expliquer. Elle préférait confier à Tolliver le soin de décider de la quantité d'informations qu'il allait communiquer à la mère.
Jill Rosen chaussa ses lunettes, qui pendaient par une chaîne autour de son cou. Bien que Lena ne lui ait rien demandé, elle lut à voix haute.
« Je ne peux plus supporter ça. Je t'aime maman, Andy. »
Cette femme mûre respira une nouvelle fois à fond, comme si elle avait pu contenir ses émotions, en même temps que son souffle. Avec précaution, elle retira ses lunettes, posa la lettre de suicide sur la table. Elle la regarda fixement, comme si elle arrivait encore à la lire, à cette distance.
— Elle est presque identique à celle qu'il avait écrite la fois précédente.
— Quand était-ce ? s'enquit Lena. Sur un déclic, son intellect venait de basculer en mode investigation.
— Le 2 janvier. Il s'est ouvert jusqu'au milieu du bras. Je l'ai trouvé avant qu'il n'ait perdu trop de sang, mais... Elle appuya la tête contre sa main, baissa les yeux sur le mot. Elle posa les doigts dessus, comme si elle touchait une partie de son fils - la seule partie de lui-même qu'il lui ait laissée.
— Je vais devoir la reprendre. Et pourtant, Jeffrey et Frank avaient détruit toute la valeur de pièce à conviction de ce bout de papier.
— Oh ! Mme Rosen éloigna sa main du papier. Pourrai-je le récupérer ?
— Oui, quand tout sera terminé.
— Oh ! répéta la femme. Elle se mit à tourner et retourner la chaîne qui retenait ses lunettes. Je peux le voir ?
— Ils vont devoir effectuer une autopsie.
Le docteur Rosen s'empara de cette information.
— Pourquoi ? Vous avez découvert quelque chose de suspect ?
— Non, admit Lena, et cependant, elle n'en était pas certaine. C'est juste un examen de routine, parce que le décès s'est produit sans témoins. Personne n'était sur place.
— Son corps a été... très abîmé ?
— Pas vraiment, la rassura-t-elle, sachant que la réponse demeurait d'ordre subjectif. Lena se rappelait encore la vision de sa sœur à la morgue, l'an dernier. Sara avait eu beau la laver, les petits hématomes et les petites coupures sur le visage de Sibyl lui avaient fait l'effet de milliers de blessures.
— Où est-il, maintenant ?
— A la morgue. Ils vont le confier au funérarium, d'ici un jour ou deux, ajouta Lena, puis elle se rendit compte, à l'expression choquée de Jill Rosen, que la mère du garçon n'avait pas encore laissé son esprit prendre la mesure de toutes les étapes qui la mèneraient au moment où elle devrait bel et bien enterrer son fils. Lena songea à lui expliquer, mais elle savait à quel point ces mots seraient vains.
— Il tenait à être incinéré, expliqua Jill Rosen. Je ne crois pas que je puisse. Je ne crois pas que je vais les laisser... Elle remua la tête... n'acheva pas. Elle porta la main à sa bouche, et Lena remarqua une alliance.
— Voulez-vous que je l'annonce à votre mari ?
— Brian n'est pas en ville, lui dit-elle. Il est parti travailler à l'obtention d'une bourse.
— Il fait partie de l'université, lui aussi ?
— Oui. Elle refoula ses émotions, fronçant les sourcils. Andy travaillait avec lui, il a essayé de l'aider. Nous pensions qu'il allait mieux...
Elle essaya de réprimer un sanglot, mais aucun son ne vint. Elle posa la main sur sa poitrine, ferma les yeux, très fort, et des larmes lui dégoulinèrent sur le visage. Elle rentra ses fines épaules, et son menton retomba sur sa poitrine, dans un tremblement.
Lena se sentit submergée par le besoin impératif de sortir de là. Même avant son viol, elle n'avait jamais été très à son aise pour réconforter les gens. La détresse avait pour elle quelque chose de menaçant, comme si consoler l'autre allait lui imposer de renoncer à une part d'elle-même. Elle avait envie de rentrer chez elle, maintenant, pour se redonner du courage, pour se laver la bouche du goût de la peur. Il fallait qu'elle trouve un moyen de reprendre des forces, avant de ressortir dans le monde réel. Et surtout avant de revoir Jeffrey.
Jill Rosen dut percevoir ce que ressentait Lena. Elle essuya une larme, et le ton de sa voix retrouva sa vivacité.
— Il faut que j'appelle mon mari, lui confia-t-elle. Pouvez-vous m'accorder un moment ?
— Bien sûr, lui répondit Lena, soulagée. Je vous retrouve à la bibliothèque. Elle posa la main sur la poignée de la porte, mais s'arrêta, sans regarder le médecin. Je sais que je n'ai pas le droit de vous demander ça, commença-t-elle, consciente que, si jamais Mme Rosen lui rapportait ce qui s'était produit entre elles, Jeffrey allait totalement l'enterrer.
Jill parut immédiatement percevoir ce qui ennuyait Lena. Elle lui rétorqua, très cassante :
— Non, vous n'avez pas le droit de me demander ça. Lena tourna la poignée, mais elle sentit le regard fixe du docteur Rosen plongé en elle. Lena se sentit prise au piège, mais elle parvint à ajouter encore un mot :
— Quoi ?
Jill Rosen lui proposa ce qui semblait être une sorte de compromis.
— Si vous restez à jeun, je ne lui dirai rien.
Lena avala sa salive et, dans sa bouche, elle sentit presque le godet de whisky qu'elle s'était représenté mentalement au cours des deux dernières minutes. Sans rien répondre, elle referma la porte derrière elle.
Lena était assise à une table vide, près du bureau des prêts, à la bibliothèque, en train de regarder Chuck se couvrir de ridicule avec Nan Thomas, la libraire de l'université. Mis à part le fait que Nan, avec ses ternes cheveux châtains et ses lunettes aux verres épais, n'en valait guère la peine, il se trouvait que la jeune femme était gay, et Lena le savait. Nan avait été l'amante de Sibyl pendant quatre ans. Au moment du meurtre de Sibyl, les deux femmes vivaient ensemble.
Pour détacher son esprit de cette vision de Chuck, elle jeta un coup d'œil autour d'elle dans la bibliothèque, vers les étudiants qui travaillaient aux longues tables alignées au milieu de la pièce. Les examens de mi-semestre se profilaient à l'horizon et, pour un dimanche, l'endroit était plutôt bondé. Hormis la cafétéria et le centre psychosocial, la bibliothèque était le seul bâtiment ouvert en ce dimanche.
Côté bibliothèques, le Grant Tech avait de quoi impressionner. Lena en déduisit que l'absence d'équipe de football universitaire permettait à l'institut de dépenser davantage d'argent en équipements, mais elle trouvait quand même qu'ils auraient été assez inspirés de se doter d'un département de sport. En effet, cinq ans plus tôt, deux professeurs du Grant Tech avaient mis au point une sorte de piqûre ou de pilule magique qui faisait grossir les cochons en moins de temps que la normale. Cette découverte était montée à la tête des fermiers, et il y avait une couverture encadrée du magazine de la profession, Porcine & Poultry, affichée à côté de l'entrée de la bibliothèque, avec une photo des deux professeurs, l'air riche et satisfait. Le gros titre annonçait « Haut et porc » et, à en juger par les sourires des deux scientifiques, ils n'avaient pas trop l'air de manquer d'argent. Comme tous les instituts de recherche, l'université percevait une part non négligeable des recettes de tout ce que développaient les professeurs qu'elle employait, et Kevin Blake, le doyen, avait employé une partie de ces sommes à rénover la bibliothèque.
Les grands vitraux qui faisaient face à la partie est du campus avaient reçu une nouvelle couche de revêtement isolant, de manière à maintenir l'air conditionné à l'intérieur. Les lambris de bois foncé et les deux étages de rayonnages, qui s'élevaient du sol au plafond, avaient été éclaircis, ce qui avait permis de leur conserver leur caractère imposant tout en les rendant moins oppressants. L'atmosphère de l'ensemble était apaisante, et Lena aimait bien venir ici le soir, c'était comme une habitude d'après travail. Elle s'asseyait dans l'un des boxes de devant et feuilletait un livre qu'elle trouvait à portée de main, jusque vers dix heures, avant de regagner sa chambre, de se servir un verre ou deux pour calmer son état de tension, et de tâcher de trouver le sommeil. Au total, cette espèce de routine portait ses fruits. Il y avait quelque chose de réconfortant dans le fait de respecter un emploi du temps.
— Merde ! grogna-t-elle en voyant Richard Carter se diriger vers elle.
Sans attendre d'y être convié, Richard se laissa choir sur la chaise en face d'elle.
— Salut, fillette, lança-t-il, avec un sourire éclatant.
— Salut, fit-elle, en mettant dans le ton de sa voix toute l'aversion possible.
— Tu veux en apprendre une bonne ?
Elle le dévisagea, ne souhaitant qu'une chose, qu'il s'en aille. L'ancien assistant d'enseignement de Sibyl était un petit costaud qui avait récemment troqué ses épais verres de lunettes contre des lentilles de contact. De trois ans le cadet de Lena, il avait déjà le sommet du crâne très dégarni, calvitie qu'il essayait de masquer en ramenant le reste de ses cheveux en arrière. Entre ses lentilles, qui le faisaient constamment cligner les yeux, et sa chevelure implantée en V sur le front, il avait l'air d'un hibou que l'on aurait dérangé.
Depuis la mort de Sibyl, Richard avait été promu à un poste de professeur associé au sein du département de biologie où, vu sa personnalité repoussante, sa carrière resterait certainement au point mort. Il ressemblait beaucoup à Chuck, en ce sens qu'il essayait de dissimuler sa stupidité confondante par un air de supériorité tout à fait dénué de fondement. Il aurait été incapable de commander un petit déjeuner au restaurant universitaire sans laisser entendre à tout le monde autour de lui qu'il en savait plus sur la cuisson des œufs que le cuistot lui-même.
— Tu as entendu la nouvelle au sujet de ce gamin ? Il laissa échapper un sifflement sourd, comme celui d'un avion en phase de descente, en faisant planer sa main en l'air avant de la plaquer sur la table, histoire d'illustrer son propos. Il a sauté du haut du pont.
— Ouais, lui dit-elle, sans rien ajouter.
— On parle beaucoup d'une histoire de meurtre, reprit-il, l'air presque enivré par cette idée. Il aimait les ragots, plus encore qu'une femme. Pas étonnant, étant donné qu'il était pédé comme un phoque. Les parents travaillent tous les deux à la fac. Sa mère appartient au service d'aide psychosociale. Tu imagines le scandale ?
Elle sentit monter en elle une bouffée de honte, en pensant à Jill Rosen.
— J'imagine qu'ils sont tous les deux assez anéantis. C'est leur fils qui est mort, souligna-t-elle.
Richard tordit les lèvres, l'air de jauger Lena, sans vergogne. Pour un trou du cul essentiellement préoccupé de lui-même, il était assez perspicace, et elle espérait ne rien trahir de ses émotions.
— Tu les connais ? lui demanda-t-il.
— Qui ?
— Brian et Jill, poursuivit-il, en lançant un coup d'œil par-dessus l'épaule de Lena. Il adressa un petit signe de la main à quelqu'un, un geste ridicule de fillette, avant de revenir à elle.
Elle le considéra fixement, sans répondre à sa question.
— Tu as perdu du poids ? remarqua-t-il.
— Non, le contredit-elle, alors qu'elle avait effectivement maigri. Elle flottait plus dans son pantalon que la semaine dernière. Ces derniers temps, elle n'avait pas eu très envie de manger. Ce gamin, tu l'avais dans ta classe ?
— Andy ? s'enquit Richard. Sibyl l'a eu un trimestre juste avant...
— C'était quel genre de gosse ?
— Si tu me le demandes, je dirais pas sympa. Ses parents n'en faisaient jamais assez pour lui.
— Il était trop gâté ?
— Pourri, confirma-t-il. Il a presque échoué au cours de Sibyl. Biologie organique. C'était pourtant pas dur.
Il était censé être le prochain Einstein, et il n'était pas fichu de passer un examen de bio organique ? Richard lâcha un borborygme de dégoût. Brian a essayé de faire pression sur elle, d'obtenir certaines faveurs pour qu'elle lui pousse un peu ses notes.
— Sibyl n'accordait pas ce genre de faveurs.
— Bien sûr que non, se récria-t-il, comme s'il n'avait jamais mis la chose en doute. Sib est restée très polie, comme toujours, mais Brian a pris la mouche. Carter baissa la voix. Je vais être franc. Brian était tout le temps jaloux de Sibyl. Il faisait des pieds et des mains, nuit et jour, pour obtenir son poste à la tête du département.
Lena se demandait si Richard était vraiment sincère, ou s'il jouait simplement à remuer la merde. Il avait l'habitude de se mêler un peu de tout. A un certain stade de l'enquête sur le meurtre de Sibyl, sa grande gueule avait failli le placer sur la liste des suspects, alors qu'il était autant capable de meurtre que Lena d'avoir des ailes qui lui poussent.
Elle essaya de le déstabiliser.
— Apparemment, tu as l'air de connaître assez bien Brian.
Il haussa les épaules, en adressant encore un signe à quelqu'un d'autre derrière Lena.
— C'est un petit département. On travaille tous ensemble. C'était la volonté de Sibyl. Tu connaissais sa devise : « Travail d'équipe. »
Il fit encore un signe.
Elle eut plus ou moins envie de se retourner, rien que par curiosité, pour voir s'il y avait vraiment quelqu'un derrière elle, mais il lui serait plus utile de continuer de soutirer des informations à Richard Carter.
— En tout cas, reprit-il, Andy a fini par laisser tomber, et son papa lui a dégotté un boulot au labo. Il lâcha un soupir irrité. Enfin, rester sur son cul pendant six heures par jour à écouter du rap, j'appelle pas ça un boulot. Et bien évidemment, pas question d'aller s'en plaindre auprès de Brian.
— J'imagine qu'il va prendre la nouvelle assez mal.
— Qui ne prendrait pas ça mal ? admit-il.
— Qu'est-ce que fait Brian ?
— Recherche biomédicale. En ce moment, il travaille pour obtenir une bourse et, entre toi et moi... Il n'acheva pas, mais elle savait qu'en réalité, c'était une confidence entre toute la fac et Richard. Eh bien, disons juste que s'il ne l'obtient pas, cette bourse, il s'en va d'ici.
— Il n'est pas titulaire ?
— Oh ! si, ajouta-t-il d'un air entendu, il est titulaire.
Lena attendit qu'il poursuive, mais il garda le silence, ce qui ne lui ressemblait guère. Elle ne travaillait sur le campus que depuis quelques mois, mais elle imaginait aisément de quelle manière l'université se débarrasserait d'un professeur pas assez rentable. Richard, qui donnait des cours de rattrapage en biologie aux étudiants de première année qui étaient déjà à la traîne, constituait l'exemple parfait de la manière dont l'administration s'y prenait pour punir les professeurs sans vraiment les mettre dehors. La seule différence, c'était que quelqu'un comme Richard ne s'en irait jamais.
— Il n'était pas brillant ? s'enquit-elle.
— Andy ? Il haussa encore les épaules. Bon, enfin, il est resté ici, et c'est tout.
Elle savait que l'on pouvait prendre cela de deux façons. Grant Tech était un bon établissement, mais tous les forts en thème dignes de ce nom n'avaient qu'une envie, entrer au Georgia Tech d'Atlanta. Comme l'Emory University de Decatur, le Georgia Tech était considéré comme faisant partie des établissements de haut niveau de l’Ivy League du Sud. Sibyl était partie pour le Georgia Tech dans le cadre d'une bourse d'études, ce qui lui avait tout de suite conféré un statut à part au sein de l'équipe enseignante du Grant Tech. Elle aurait pu enseigner dans l'endroit de son choix, mais quelque chose l'avait attirée vers Grant. Richard reprit la parole, sur un ton songeur.
— Moi, tu sais, je n'avais qu'une envie, partir pour le Georgia Tech. Depuis toujours, autant que je me souvienne. C'était pour moi le moyen de m'en sortir. Il sourit et, l'espace d'une seconde, il ressemblait un être humain normal. Quand j'étais môme, j'avais des affiches du Georgia Tech partout sur mes murs. J'allais leur montrer, à tous.
— Pourquoi n'y es-tu pas allé ? s'étonna-t-elle, en se figurant que la question allait le gêner.
— Oh ! mais j'ai été accepté là-bas, poursuivit-il, s'attendant à ce qu'elle soit impressionnée. Mais ma mère venait de mourir et... Sa phrase resta en suspens. Oh ! bon, enfin. Maintenant, je peux plus rien y faire. Il pointa le doigt sur Lena. J'ai beaucoup appris, au contact de ta sœur. C'était une très bonne prof. Pour moi, elle tenait lieu de modèle.
Lena laissa son compliment flotter en l'air, entre eux deux. Elle n'avait aucune envie de s'entretenir au sujet de sa sœur avec lui.
— Oh ! Seigneur ! Il se leva d'un coup. Voilà Jill. Le docteur Rosen se tenait à la porte, cherchant Lena du regard. Elle paraissait perdue, et Lena hésitait à lui adresser la parole, quand Richard lui fit un de ces petits signes de la main.
Jill Rosen sourit vaguement, en se dirigeant vers eux.
Il se leva.
— Oh ! mon chou, s'écria-t-il, en lui prenant les deux mains dans les siennes.
— Brian va rentrer de Washington, lui annonça-t-elle. Ils vont essayer de lui trouver une place dans le prochain vol.
Il fronça le sourcil.
— Si je peux faire quoi que ce soit pour Brian ou pour toi...
— Merci, dit Jill Rosen, mais c'était Lena qu'elle regardait.
— À plus tard, ajouta Richard, en s'adressant à Lena. Le sourcil arqué, il prit élégamment congé, avec une dernière parole de réconfort à Jill Rosen. Tout ce que tu voudras, il te suffit de demander.
Elle le remercia avec un sourire pincé, et il s'éloigna. Elle questionna Lena.
— Le chef Tolliver est arrivé ?
— Pas encore.
Le docteur Rosen la dévisagea, probablement pour s'assurer que Lena avait bien respecté sa part du marché. Ce qui était en effet le cas. Elle était à jeun. Les deux verres qu'elle avait vidés à son appartement, après lui avoir annoncé la nouvelle concernant son fils, n'avaient guère suffi à la saouler.
— Il avait deux ou trois affaires à régler avant.
— Vous voulez parler de cette fille ? s'enquit Rosen, et Lena supposa qu'elle avait entendu raconter ce qui était arrivé à Tessa Linton, au moins vingt fois, rien que sur le trajet du centre psychosocial à la bibliothèque.
— Je ne voulais pas vous le dire, s'expliqua Lena. Son interlocutrice lui rétorqua sur un ton vif :
— Bien sûr que non.
— Non, ce n'est pas pour ça, se défendit Lena. Nous ne sommes pas certains que cela ait le moindre rapport avec Andy. Je ne voulais pas que vous vous imaginiez...
— Sur la lettre, c'était son sang ?
— C'est arrivé après, souligna Lena. Ils ont trouvé le mot et puis...
Jill Rosen avait les larmes aux yeux. Elle posa la main sur la table, comme si elle avait besoin de se soutenir pour rester debout.
— Je peux vous laisser, si vous préférez, dit Lena, espérant de tout son cœur que la doctoresse accepterait cette suggestion.
— Non, refusa-t-elle, en se mouchant à nouveau. Elle n'expliqua pas pour autant pourquoi elle tenait à ce que Lena reste.
Elles restèrent toutes deux plantées là, à regarder sans les voir les gens présents dans la bibliothèque. Lena s'aperçut qu'elle était en train de masser les cicatrices qu'elle avait aux mains et se força à arrêter.
— Je suis vraiment désolée, pour votre fils. Je sais ce que c'est que de perdre quelqu'un.
Le docteur Rosen hocha la tête, toujours le regard détourné.
— Après la première fois... Elle désigna son bras, et Lena supposa qu'elle faisait allusion à la précédente tentative de suicide d'Andy... il allait mieux. Nous avons mieux dosé son traitement médical. Il avait l'air de s'en tirer. Elle sourit. On venait de lui acheter une voiture.
— Il était inscrit à la faculté, ici.
— Richard vous en a parlé, je suppose, dit-elle, sans aucune amertume dans la voix. Ce dernier trimestre, nous l'en avions sorti, pour qu'il puisse mieux se consacrer à sa rémission. Il aidait son père au labo, et il se chargeait de certaines choses pour moi, au centre psychosocial. Elle sourit, se remémorant la situation. Les jeudis, il prenait des cours d'art. Il était très bon.
Lena aurait aimé avoir son carnet sur elle, pour noter cette information, mais elle n'avait aucune raison de l'aire ça. Comme l'avait relevé Jeffrey, elle n'était plus flic. Elle n'était plus que le factotum de Chuck, et encore.
— Qu'est-ce que le chef Tolliver attend de moi ?
— Probablement une liste des amis de votre fils, les endroits où il traînait. Incapable de réfléchir autrement qu'en flic, elle émit une supposition au hasard. Andy prenait-il des médicaments, de la drogue ?
Le docteur Rosen eut l'air surpris.
— Qu'est-ce qui vous amène à me poser cette question ?
— Les gens déprimés ont une tendance à l'automédication.
Jill inclina la tête sur le côté, en considérant Lena d'un regard entendu. Comme cette dernière ne répondait pas, elle se confia.
— Oui, il prenait de la drogue. Au début, il fumait, mais à cette époque l'an dernier il est passé à des substances plus fortes. Nous l'avons envoyé dans un établissement de soins spécialisés. Il en est ressorti un mois après. Elle s'interrompit un instant. Il m'a promis qu'il était désintoxiqué, mais on ne peut jamais être sûr.
Lena admirait le fait que cette femme admette de ne pas tout savoir de son fils. Au vu de son expérience, les parents affirmaient généralement connaître leur gamin mieux que quiconque, et mieux que ne se connaissait leur gamin lui-même.
— Quand il a achevé ce programme de soins, aucun de ses amis ne voulait plus lui adresser la parole. Ceux qui en prennent n'ont plus aucune envie de fréquenter ceux qui ont arrêté d'en prendre. Enfin, de toute façon, il était tout le temps seul, ajouta-t-elle, comme après coup. Il ne trouvait jamais tout à fait sa place. Il était très intelligent, et les autres gamins trouvaient ça rebutant. On pourrait dire, je pense, qu'il se sentait un peu rejeté.
— Est-ce qu'un de ses amis était en colère contre lui ? Suffisamment pour lui vouloir du mal ?
Lena vit une étincelle d'espoir luire dans les yeux de Jill.
— Vous croyez qu'on aurait pu le pousser ?
— Non, répondit Lena, sachant que Jeffrey la tuerait pour avoir mis cette idée dans la tête de son interlocutrice. En pensant à Jeffrey, elle sentit son cœur se serrer. Écoutez, dit-elle encore à Jill Rosen, allez-vous parler à Tolliver de ce qui s'est passé aujourd'hui, ou pas ?
La doctoresse prit son temps pour lui répondre, se rapprocha d'elle, comme si elle voulait sentir son haleine. Tout ce qu'elle sentirait serait un parfum de gel à la menthe fraîche, mais Lena fut quand même prise d'un instant de panique.
— Non, trancha Rosen. Je ne lui parlerai pas d'aujourd'hui.
— Et pour ce qui s'est passé avant ? Rosen parut désarçonnée.
— La thérapie ? Elle secoua la tête. Lena, cela reste confidentiel. Vous savez que je n'ai pas pour habitude de révéler l'identité de mes patients.
Lena ne put qu'opiner du chef, elle en eut pour ainsi dire le souffle coupé de soulagement. Sept mois plus tôt, Tolliver lui avait soumis un ultimatum : aller voir un psy ou partir se trouver un autre boulot. À l'époque, le choix avait paru simple, et elle avait balancé son insigne et son arme sur le comptoir du poste, sans la moindre réserve. À présent, elle se logerait une balle dans la tête plutôt que d'admettre devant lui que, le mois dernier, elle avait flanché, et qu'elle s'était présentée dans un centre de psychothérapie. Sa fierté le lui interdisait.
Comme par un fait exprès, les grandes portes en chêne, à l'entrée de la salle, s'ouvrirent et il fit son apparition, en regardant autour de lui. Chuck alla au-devant de lui, mais Tolliver dut lui sortir quelque chose pour couper court, car ensuite elle le vit quitter la pièce, la queue entre les jambes.
Elle n'avait jamais vu Jeffrey l'air aussi mauvais qu'à cette minute. Il s'était changé, mais son costume était fripé et il ne portait pas de cravate. Plus il approchait, plus son expression se durcissait.
— Docteur Rosen, commença-t-il. Je suis désolé de la perte que vous venez de subir.
Il ne lui serra pas la main, n'attendit pas qu'elle ait réagi à ses paroles, ce qui étonna fort Lena, car cela ne lui ressemblait pas. Il tendit une chaise à la mère d'Andy.
— J'ai besoin de vous poser quelques questions. Elle s'assit.
— Est-ce que la jeune fille va mieux ? demanda-t-elle.
La mine de Jeffrey changea, juste assez pour que Lena ait le temps de se sentir navrée pour lui.
— Nous ne le savons pas encore, avoua-t-il. La famille est en train de l'accompagner à Atlanta, en ce moment même.
Jill Rosen replia le mouchoir en papier dans sa main.
— Croyez-vous que la personne qui l'a agressée ait pu aussi tuer mon fils ?
— Pour l'instant, expliqua-t-il, nous nous occupons du suicide d'Andy. Il marqua un temps d'arrêt, probablement pour laisser le temps à sa réponse de faire tout son effet. J'ai déjà parlé à votre mari.