Sommes-nous tous des criminels ?

André Kuhn · Chapitre 12 sur 24

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Sommes-nous tous des criminels ?

9 – La pauvreté est-elle criminogène ?

9 – La pauvreté est-elle

 

criminogène ?

 

On sait que les classes sociales défavorisées sont surreprésentées dans le

domaine de la criminalité, mais il est faux d’en conclure que la pauvreté est,

en soi, créatrice de criminalité. En effet, il existe des pays extrêmement

pauvres dont le taux de criminalité n’est pas anormalement élevé. Par

contre, on observe que le fait d’être “pauvre” dans une société “riche” est

propice à engendrer de la criminalité.

En 1938, Merton(43) expliquait ce lien entre pauvreté et criminalité de

manière assez convaincante. Selon lui, la société nous fixe des buts à

atteindre que chacun intègre dans sa manière de penser : nous voulons (ou

plutôt devons) tous devenir riches et célèbres. Cependant, les moyens à la

disposition de chacun pour atteindre ces buts ne sont pas identiques,

puisque nous n’avons pas tous le même niveau de formation, ni les mêmes

sommes d’argent à disposition. L’écart qui existe entre les buts et les

moyens (appelé “anomie”) est donc plus important pour les “pauvres” que

pour les “riches”. Pour compenser ce surcroît d’anomie – qui ne manque

pas d’engendrer de la frustration –, les plus défavorisés seront amenés à

trouver de nouveaux moyens d’atteindre les buts sociaux ; on dit alors

qu’ils “innovent”. Certains trouveront des moyens innovateurs tout à fait

conformes à la loi, mais d’autres, en désespoir de cause, utiliseront des

moyens illégaux pour parvenir à leurs fins. Cela expliquerait donc pourquoi

les personnes issues de classes sociales défavorisées sont surreprésentées

dans le domaine de la criminalité.

Pour pallier ce problème, on a tenté de donner des moyens

supplémentaires à ceux qui en avaient le moins. On a notamment créé des

écoles pour les personnes défavorisées, on leur a offert des appartements

subventionnés et on a introduit un salaire minimum. Malheureusement, ces

mesures n’ont pas permis d’éradiquer l’anomie, même s’ils ont grandement

contribué à la diminuer.

Lorsqu’on est en présence d’une équation de type : BUTS – MOYENS =

ANOMIE , il existe par ailleurs une seconde solution permettant de lutter

contre ce que Merton appelle l’anomie : à savoir abaisser les buts. Une telle

manière de voir implique toutefois que l’on arrête de penser que l’important

dans la vie est d’être beau, riche et célèbre. Cela implique également que les

gens se contentent davantage de ce qu’ils ont et qu’ils ne cherchent pas

toujours à se comparer à ceux qui possèdent encore plus, qui sont plus

beaux et qui ont davantage de succès. Les “modèles sociaux”, tels que les

mannequins ou les célébrités auxquels beaucoup souhaiteraient ressembler,

disparaîtraient et la “quête de l’image” ferait alors place à une “quête de la

qualité de vie”. Belle illusion…

Que l’on nous comprenne bien : il ne s’agit évidemment pas de

demander à chacun d’adapter ses buts aux moyens dont il dispose et donc

d’individualiser les buts. Une telle manière de voir reviendrait en effet à

demander aux plus pauvres d’entre nous de se satisfaire de leur état. C’est

ainsi qu’un abaissement des buts sociaux n’implique pas que l’on puisse

s’abstenir d’accroître les moyens des plus démunis.

D’autre part, rien ne nous permet d’affirmer que la théorie de Merton est

exacte. Même si elle paraît hautement plausible et a été vérifiée à de

nombreuses reprises, elle n’est pas à même d’expliquer toutes les situations.

Par exemple, dans le domaine de la relation entre le chômage et la

criminalité, la théorie de Merton nous pousserait à penser qu’un taux de

chômage à la hausse augmenterait la criminalité, puisque le chômage

augmente l’anomie. Cependant, plusieurs recherches(44) constatent que le

chômage n’influence pas le taux de criminalité(45) de manière

significative… À l’autre extrémité, certaines personnes très riches et

célèbres commettent également des infractions pénales, alors qu’elles ne

souffrent aucunement d’anomie…

 

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