Sommes-nous tous des criminels ?
9 – La pauvreté est-elle criminogène ?
9 – La pauvreté est-elle
criminogène ?
On sait que les classes sociales défavorisées sont surreprésentées dans le
domaine de la criminalité, mais il est faux d’en conclure que la pauvreté est,
en soi, créatrice de criminalité. En effet, il existe des pays extrêmement
pauvres dont le taux de criminalité n’est pas anormalement élevé. Par
contre, on observe que le fait d’être “pauvre” dans une société “riche” est
propice à engendrer de la criminalité.
En 1938, Merton(43) expliquait ce lien entre pauvreté et criminalité de
manière assez convaincante. Selon lui, la société nous fixe des buts à
atteindre que chacun intègre dans sa manière de penser : nous voulons (ou
plutôt devons) tous devenir riches et célèbres. Cependant, les moyens à la
disposition de chacun pour atteindre ces buts ne sont pas identiques,
puisque nous n’avons pas tous le même niveau de formation, ni les mêmes
sommes d’argent à disposition. L’écart qui existe entre les buts et les
moyens (appelé “anomie”) est donc plus important pour les “pauvres” que
pour les “riches”. Pour compenser ce surcroît d’anomie – qui ne manque
pas d’engendrer de la frustration –, les plus défavorisés seront amenés à
trouver de nouveaux moyens d’atteindre les buts sociaux ; on dit alors
qu’ils “innovent”. Certains trouveront des moyens innovateurs tout à fait
conformes à la loi, mais d’autres, en désespoir de cause, utiliseront des
moyens illégaux pour parvenir à leurs fins. Cela expliquerait donc pourquoi
les personnes issues de classes sociales défavorisées sont surreprésentées
dans le domaine de la criminalité.
Pour pallier ce problème, on a tenté de donner des moyens
supplémentaires à ceux qui en avaient le moins. On a notamment créé des
écoles pour les personnes défavorisées, on leur a offert des appartements
subventionnés et on a introduit un salaire minimum. Malheureusement, ces
mesures n’ont pas permis d’éradiquer l’anomie, même s’ils ont grandement
contribué à la diminuer.
Lorsqu’on est en présence d’une équation de type : BUTS – MOYENS =
ANOMIE , il existe par ailleurs une seconde solution permettant de lutter
contre ce que Merton appelle l’anomie : à savoir abaisser les buts. Une telle
manière de voir implique toutefois que l’on arrête de penser que l’important
dans la vie est d’être beau, riche et célèbre. Cela implique également que les
gens se contentent davantage de ce qu’ils ont et qu’ils ne cherchent pas
toujours à se comparer à ceux qui possèdent encore plus, qui sont plus
beaux et qui ont davantage de succès. Les “modèles sociaux”, tels que les
mannequins ou les célébrités auxquels beaucoup souhaiteraient ressembler,
disparaîtraient et la “quête de l’image” ferait alors place à une “quête de la
qualité de vie”. Belle illusion…
Que l’on nous comprenne bien : il ne s’agit évidemment pas de
demander à chacun d’adapter ses buts aux moyens dont il dispose et donc
d’individualiser les buts. Une telle manière de voir reviendrait en effet à
demander aux plus pauvres d’entre nous de se satisfaire de leur état. C’est
ainsi qu’un abaissement des buts sociaux n’implique pas que l’on puisse
s’abstenir d’accroître les moyens des plus démunis.
D’autre part, rien ne nous permet d’affirmer que la théorie de Merton est
exacte. Même si elle paraît hautement plausible et a été vérifiée à de
nombreuses reprises, elle n’est pas à même d’expliquer toutes les situations.
Par exemple, dans le domaine de la relation entre le chômage et la
criminalité, la théorie de Merton nous pousserait à penser qu’un taux de
chômage à la hausse augmenterait la criminalité, puisque le chômage
augmente l’anomie. Cependant, plusieurs recherches(44) constatent que le
chômage n’influence pas le taux de criminalité(45) de manière
significative… À l’autre extrémité, certaines personnes très riches et
célèbres commettent également des infractions pénales, alors qu’elles ne
souffrent aucunement d’anomie…
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