Sommes-nous tous des criminels ?
3 – Existe-t-il des sociétés sans crime ?
3 – Existe-t-il des sociétés
sans crime ?
En 1895, le sociologue Émile Durkheim(10) écrivait : “Partout et toujours,
il y a eu des hommes qui se conduisaient de manière à attirer sur eux la
répression pénale… Il n’est donc pas de phénomène qui présente de la
manière la plus irrécusée tous les symptômes de la normalité, puisqu’il
apparaît comme étroitement lié aux conditions de toute vie collective. Faire
du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n’est pas
quelque chose d’accidentel, mais, au contraire, dérive, dans certains cas, de
la constitution fondamentale de l’être vivant ; ce serait effacer toute
distinction entre le physiologique et le pathologique… [Le crime] est un
facteur de santé publique, une partie intégrante de toute société saine… Le
crime est donc nécessaire ; il est lié aux conditions fondamentales de toute
vie sociale… il est utile car… indispensable à l’évolution normale de la
morale et du droit… Contrairement aux idées courantes, le criminel
n’apparaît plus comme un être radicalement insociable, comme une sorte
d’élément parasitaire, de corps étranger et inassimilable, introduit au sein de
la société ; c’est un agent régulier de la vie sociale”(11).
Ainsi, selon Durkheim, il n’existe pas de société humaine sans crime, ce
dernier étant considéré comme un élément inévitable et nécessaire à la
survie même de la société et à son évolution. Pour illustrer son propos,
l’auteur prend l’exemple du cloître “exemplaire et parfait”(12) dans lequel
les crimes proprement dits sont inconnus, mais où des fautes insignifiantes
pour le commun des mortels (tel le fait de parler sans permission ou de
manger en dehors des heures de repas) provoquent le même scandale que
des délits ordinaires auprès de consciences ordinaires.
C’est donc au e XIX siècle déjà qu’est apparue l’idée que les normes
pénales sont socialement produites et que le crime et son châtiment
comportent aussi des aspects positifs, puisqu’ils permettent de bien marquer
la limite entre ce qui est permis et ce qui est interdit et créent ainsi de la cohésion sociale. Pourtant, comme nous l’avons relevé précédemment,
Durkheim ne prône pas le fatalisme et l’inaction à l’encontre de la
criminalité. Au contraire, il écrit : “De ce que le crime est un fait
sociologique normal, il ne suit pas qu’il ne faille pas le haïr” et donc le
combattre. Mais pour cela, il est indispensable de le comprendre et, avant
même de le comprendre, il faut être capable de le dénombrer et donc de le
mesurer.
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