Sommes-nous tous des criminels ?

André Kuhn · Chapitre 6 sur 24

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Sommes-nous tous des criminels ?

3 – Existe-t-il des sociétés sans crime ?

3 – Existe-t-il des sociétés

 

sans crime ?

 

En 1895, le sociologue Émile Durkheim(10) écrivait : “Partout et toujours,

il y a eu des hommes qui se conduisaient de manière à attirer sur eux la

répression pénale… Il n’est donc pas de phénomène qui présente de la

manière la plus irrécusée tous les symptômes de la normalité, puisqu’il

apparaît comme étroitement lié aux conditions de toute vie collective. Faire

du crime une maladie sociale, ce serait admettre que la maladie n’est pas

quelque chose d’accidentel, mais, au contraire, dérive, dans certains cas, de

la constitution fondamentale de l’être vivant ; ce serait effacer toute

distinction entre le physiologique et le pathologique… [Le crime] est un

facteur de santé publique, une partie intégrante de toute société saine… Le

crime est donc nécessaire ; il est lié aux conditions fondamentales de toute

vie sociale… il est utile car… indispensable à l’évolution normale de la

morale et du droit… Contrairement aux idées courantes, le criminel

n’apparaît plus comme un être radicalement insociable, comme une sorte

d’élément parasitaire, de corps étranger et inassimilable, introduit au sein de

la société ; c’est un agent régulier de la vie sociale”(11).

Ainsi, selon Durkheim, il n’existe pas de société humaine sans crime, ce

dernier étant considéré comme un élément inévitable et nécessaire à la

survie même de la société et à son évolution. Pour illustrer son propos,

l’auteur prend l’exemple du cloître “exemplaire et parfait”(12) dans lequel

les crimes proprement dits sont inconnus, mais où des fautes insignifiantes

pour le commun des mortels (tel le fait de parler sans permission ou de

manger en dehors des heures de repas) provoquent le même scandale que

des délits ordinaires auprès de consciences ordinaires.

C’est donc au e XIX siècle déjà qu’est apparue l’idée que les normes

pénales sont socialement produites et que le crime et son châtiment

comportent aussi des aspects positifs, puisqu’ils permettent de bien marquer

la limite entre ce qui est permis et ce qui est interdit et créent ainsi de la cohésion sociale. Pourtant, comme nous l’avons relevé précédemment,

Durkheim ne prône pas le fatalisme et l’inaction à l’encontre de la

criminalité. Au contraire, il écrit : “De ce que le crime est un fait

sociologique normal, il ne suit pas qu’il ne faille pas le haïr” et donc le

combattre. Mais pour cela, il est indispensable de le comprendre et, avant

même de le comprendre, il faut être capable de le dénombrer et donc de le

mesurer.

 

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