Sommes-nous tous des criminels ?

André Kuhn · Chapitre 5 sur 24

Pages du PDF

Sommes-nous tous des criminels ?

2 – La criminalité est-elle toujours un mal ?

2 – La criminalité est-elle

 

toujours un mal ?

 

Nous l’avons vu, la criminalité est la transgression des normes à

caractère pénal en vigueur dans un système social donné. Ainsi définie, elle

représente donc une forme particulière de déviance(7), étant précisé que

toute déviance n’est pas forcément criminelle(8). Pour tenter de répondre à

la question qui nous préoccupe ici, il est donc utile de répondre à la

question préliminaire suivante : la déviance est-elle toujours un mal ?(9)

Ayant longtemps été considérée exclusivement comme un “mal”, la

déviance a donc reçu une connotation purement négative. Dans cette

conception, la société serait une immense machine à assimiler les individus

et à annuler toute tendance non conforme, de manière à désamorcer toute

possibilité de déséquilibre ou de conflit. Cette optique dite intégrationniste

part donc de l’idée que la société et ses normes sont des données préalables

et immuables auxquelles doivent se conformer tous les membres du groupe.

Dès lors, la déviance sera dévalorisée puisqu’elle représente l’échec à

l’insertion dans le système social préexistant.

Le e XX siècle a vu apparaître une conception nouvelle, soit celle de la

déviance en tant que moyen d’adaptation et moteur du changement. Dans ce

second modèle, le système social est produit et défini par ceux qui y

participent. Les normes sociales ne sont plus préalablement données et

postulées, mais résultent de l’interaction entre les membres de la société.

Autrement dit, elles sont le produit de négociations entre les partenaires

sociaux. Dans ce cadre, la déviance perd son caractère négatif et devient

adaptative, dans la mesure où elle permet l’innovation et le changement ;

non seulement la déviance n’est plus dévalorisée, mais elle est même

perçue comme nécessaire au bon fonctionnement de la société.

Il ne s’agit évidemment pas ici de faire l’apologie de la déviance ou du

crime, mais simplement de se demander si cette seconde conception de la déviance est également susceptible de s’appliquer au domaine plus

particulier de la déviance criminelle ou si, au contraire, cette dernière doit

être considérée comme un “mal” à combattre par tous les moyens.

Il semble aller de soi que, même si les normes pénales sont préexistantes

à l’arrivée d’un individu dans une société donnée, elles restent néanmoins

modifiables, puisque subjectives. C’est ainsi que des infractions très graves

à une certaine époque perdent de leur gravité au fil du temps, en raison

d’événements particuliers ou du non-respect croissant d’une norme. Par

exemple, il en va ainsi de l’objection de conscience, de l’avortement, de

l’homosexualité et de certaines infractions liées aux stupéfiants. Si la

“décriminalisation” de l’objection de conscience tire probablement son

origine de l’absence de guerre en Europe de l’Ouest depuis plusieurs

décennies, c’est vraisemblablement la commission répétée d’avortements

ou de consommations de cannabis qui a permis d’assouplir les normes y

relatives. La commission de crimes est donc susceptible d’avoir un effet

adaptatif et ne doit donc pas toujours être considérée exclusivement sous

l’angle du “mal”. Celui que l’on considère généralement à court terme

comme étant un malfaiteur serait donc plutôt un bienfaiteur à plus long

terme, puisqu’il serait en réalité un précurseur de la normalité de demain…

S’il n’en va pas de la sorte aujourd’hui pour les infractions liées à la

circulation routière – qui sont pourtant très importantes en nombre absolu –,

c’est que d’autres biens juridiques, bien plus importants, sont en cause, tels

la sécurité de tierces personnes et la protection de l’environnement.

 

OceanofPDF.com