Sommes-nous tous des criminels ?
2 – La criminalité est-elle toujours un mal ?
2 – La criminalité est-elle
toujours un mal ?
Nous l’avons vu, la criminalité est la transgression des normes à
caractère pénal en vigueur dans un système social donné. Ainsi définie, elle
représente donc une forme particulière de déviance(7), étant précisé que
toute déviance n’est pas forcément criminelle(8). Pour tenter de répondre à
la question qui nous préoccupe ici, il est donc utile de répondre à la
question préliminaire suivante : la déviance est-elle toujours un mal ?(9)
Ayant longtemps été considérée exclusivement comme un “mal”, la
déviance a donc reçu une connotation purement négative. Dans cette
conception, la société serait une immense machine à assimiler les individus
et à annuler toute tendance non conforme, de manière à désamorcer toute
possibilité de déséquilibre ou de conflit. Cette optique dite intégrationniste
part donc de l’idée que la société et ses normes sont des données préalables
et immuables auxquelles doivent se conformer tous les membres du groupe.
Dès lors, la déviance sera dévalorisée puisqu’elle représente l’échec à
l’insertion dans le système social préexistant.
Le e XX siècle a vu apparaître une conception nouvelle, soit celle de la
déviance en tant que moyen d’adaptation et moteur du changement. Dans ce
second modèle, le système social est produit et défini par ceux qui y
participent. Les normes sociales ne sont plus préalablement données et
postulées, mais résultent de l’interaction entre les membres de la société.
Autrement dit, elles sont le produit de négociations entre les partenaires
sociaux. Dans ce cadre, la déviance perd son caractère négatif et devient
adaptative, dans la mesure où elle permet l’innovation et le changement ;
non seulement la déviance n’est plus dévalorisée, mais elle est même
perçue comme nécessaire au bon fonctionnement de la société.
Il ne s’agit évidemment pas ici de faire l’apologie de la déviance ou du
crime, mais simplement de se demander si cette seconde conception de la déviance est également susceptible de s’appliquer au domaine plus
particulier de la déviance criminelle ou si, au contraire, cette dernière doit
être considérée comme un “mal” à combattre par tous les moyens.
Il semble aller de soi que, même si les normes pénales sont préexistantes
à l’arrivée d’un individu dans une société donnée, elles restent néanmoins
modifiables, puisque subjectives. C’est ainsi que des infractions très graves
à une certaine époque perdent de leur gravité au fil du temps, en raison
d’événements particuliers ou du non-respect croissant d’une norme. Par
exemple, il en va ainsi de l’objection de conscience, de l’avortement, de
l’homosexualité et de certaines infractions liées aux stupéfiants. Si la
“décriminalisation” de l’objection de conscience tire probablement son
origine de l’absence de guerre en Europe de l’Ouest depuis plusieurs
décennies, c’est vraisemblablement la commission répétée d’avortements
ou de consommations de cannabis qui a permis d’assouplir les normes y
relatives. La commission de crimes est donc susceptible d’avoir un effet
adaptatif et ne doit donc pas toujours être considérée exclusivement sous
l’angle du “mal”. Celui que l’on considère généralement à court terme
comme étant un malfaiteur serait donc plutôt un bienfaiteur à plus long
terme, puisqu’il serait en réalité un précurseur de la normalité de demain…
S’il n’en va pas de la sorte aujourd’hui pour les infractions liées à la
circulation routière – qui sont pourtant très importantes en nombre absolu –,
c’est que d’autres biens juridiques, bien plus importants, sont en cause, tels
la sécurité de tierces personnes et la protection de l’environnement.
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