Sommes-nous tous des criminels ?

André Kuhn · Chapitre 16 sur 24

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Sommes-nous tous des criminels ?

13 – Mais alors, comment expliquer le phénomène criminel ?

13 – Mais alors, comment

 

expliquer le phénomène

 

criminel ?

 

À côté de celle de l’anomie(52) de Merton dont il a déjà été question, il y

a évidemment une multitude d’autres théories qui ont tenté d’expliquer le

phénomène criminel.

Parmi celles-ci, il existe la théorie de la stigmatisation qui a déjà été

abordée dans le cadre de la délinquance juvénile(53) et selon laquelle le fait

de mettre une étiquette sur une personne – par exemple par l’intermédiaire

du casier judiciaire – a pour conséquence de pousser cet individu à se

comporter conformément à son étiquette et, pire encore, que la personne

ainsi stigmatisée a tendance à répondre à cette attente. Ainsi, une

stigmatisation positive (par exemple celle du bon élève) poussera un

individu à devenir encore meilleur, alors qu’une stigmatisation négative

(par exemple celle du cancre) aura tendance à le rendre encore plus

mauvais. L’idéal serait donc d’éviter toute forme de stigmatisation

négative(54). Malheureusement, les normes pénales et les sanctions qui les

accompagnent représentent toutes des stigmatisations négatives.

Mentionnons à ce propos qu’un “dérivé” de la stigmatisation existe

également dans le domaine de la justice réparatrice(55), où l’on a développé

le concept de la honte ré-intégrative(56). Son objectif est de montrer une

désapprobation face à un acte indésirable (tel qu’une infraction) tout en

continuant à montrer du respect envers l’auteur de cet acte. On part dès lors

de l’idée que l’on peut avoir fait une bêtise tout en restant un être bon.

Une autre théorie importante dans l’histoire de la criminologie est celle

du conflit de cultures, élaborée par le criminologue Sellin(57), en 1938.

Cherchant à expliquer la criminalité dans des situations où plusieurs

cultures se rencontrent à l’intérieur d’une même société, cette théorie

postule que, lorsqu’un délinquant commet une infraction, il agit en conformité avec les normes de sa propre culture, ce qui a pour conséquence

que le crime ne serait un crime que du point de vue de la culture dominante.

Cependant, si cette vision des choses permet d’expliquer les raisons pour

lesquelles un touriste français ne comprend pas pourquoi il se fait arrêter

lorsqu’il boit un peu de vin en pleine rue à New York, elle n’explique pas

l’acte commis par un auteur faisant partie de la culture dominante. De plus,

selon la théorie de Sellin, plus le choc culturel est grand, plus le risque de

criminalité est élevé. Comment expliquer alors que les enfants des immigrés

commettent davantage d’infractions que leurs parents, alors que le conflit

de cultures est bien plus important pour les parents que pour leurs

enfants(58), souvent nés dans le pays d’accueil ?

En 1947, un autre criminologue, nommé Sutherland(59), émet la théorie

dite de l’association différentielle. Selon cette dernière, les attitudes et les

comportements criminels seraient appris par le contact avec d’autres

criminels. L’origine d’un comportement criminel se trouverait ainsi dans

l’appartenance à un groupe d’amis délinquants. Des recherches empiriques

ont d’ailleurs constaté que, plus un individu fréquente des amis délinquants,

plus il commet d’infractions. Une fois encore, la principale critique faite à

cette théorie concerne la délicate question du sens de la causalité. En effet,

savoir qu’il existe un lien (ou une corrélation) entre le nombre de crimes

commis et le nombre d’amis délinquants ne permet pas de savoir si ce sont

les amis délinquants qui engendrent la criminalité ou si, à l’inverse, le fait

d’être criminel pousse à fréquenter d’autres délinquants.

Parmi les multiples théories d’explication du phénomène criminel, on

trouve encore celle qui part de l’idée que l’occasion fait le larron. Selon

cette manière de voir, le crime ne découlerait plus des caractéristiques

sociales ou de la personnalité du criminel, mais serait le produit de la

situation. Aristote(60) affirmait déjà que la proximité entre un auteur et une

victime potentielle favorisait la commission d’un crime, de même que le

manque de prudence de cette dernière. Il constatait ainsi qu’on vole plus

facilement les objets que l’on peut aisément faire disparaître ou ceux qui

sont faciles à transporter. Dans les années 1970, ces idées ont été reprises

par des criminologues nommés Hindelang. Gottfredson et Garofalo(61),

ainsi que Cohen et Felson(62), qui essaient d’expliquer le phénomène

criminel par le style de vie des gens et par leurs activités routinières. Selon

cette conception, moins une cible potentielle est protégée, plus elle encourra

le risque d’être touchée par un acte criminel. En d’autres termes, plus on offre d’occasions, plus on attire – voire on crée – les larrons. C’est ainsi que

le vol à l’étalage n’aurait pas été rendu possible si l’on n’avait inventé les

grandes surfaces commerciales et que l’on en était resté aux magasins

offrant un service personnalisé.

 

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