Sommes-nous tous des criminels ?
13 – Mais alors, comment expliquer le phénomène criminel ?
13 – Mais alors, comment
expliquer le phénomène
criminel ?
À côté de celle de l’anomie(52) de Merton dont il a déjà été question, il y
a évidemment une multitude d’autres théories qui ont tenté d’expliquer le
phénomène criminel.
Parmi celles-ci, il existe la théorie de la stigmatisation qui a déjà été
abordée dans le cadre de la délinquance juvénile(53) et selon laquelle le fait
de mettre une étiquette sur une personne – par exemple par l’intermédiaire
du casier judiciaire – a pour conséquence de pousser cet individu à se
comporter conformément à son étiquette et, pire encore, que la personne
ainsi stigmatisée a tendance à répondre à cette attente. Ainsi, une
stigmatisation positive (par exemple celle du bon élève) poussera un
individu à devenir encore meilleur, alors qu’une stigmatisation négative
(par exemple celle du cancre) aura tendance à le rendre encore plus
mauvais. L’idéal serait donc d’éviter toute forme de stigmatisation
négative(54). Malheureusement, les normes pénales et les sanctions qui les
accompagnent représentent toutes des stigmatisations négatives.
Mentionnons à ce propos qu’un “dérivé” de la stigmatisation existe
également dans le domaine de la justice réparatrice(55), où l’on a développé
le concept de la honte ré-intégrative(56). Son objectif est de montrer une
désapprobation face à un acte indésirable (tel qu’une infraction) tout en
continuant à montrer du respect envers l’auteur de cet acte. On part dès lors
de l’idée que l’on peut avoir fait une bêtise tout en restant un être bon.
Une autre théorie importante dans l’histoire de la criminologie est celle
du conflit de cultures, élaborée par le criminologue Sellin(57), en 1938.
Cherchant à expliquer la criminalité dans des situations où plusieurs
cultures se rencontrent à l’intérieur d’une même société, cette théorie
postule que, lorsqu’un délinquant commet une infraction, il agit en conformité avec les normes de sa propre culture, ce qui a pour conséquence
que le crime ne serait un crime que du point de vue de la culture dominante.
Cependant, si cette vision des choses permet d’expliquer les raisons pour
lesquelles un touriste français ne comprend pas pourquoi il se fait arrêter
lorsqu’il boit un peu de vin en pleine rue à New York, elle n’explique pas
l’acte commis par un auteur faisant partie de la culture dominante. De plus,
selon la théorie de Sellin, plus le choc culturel est grand, plus le risque de
criminalité est élevé. Comment expliquer alors que les enfants des immigrés
commettent davantage d’infractions que leurs parents, alors que le conflit
de cultures est bien plus important pour les parents que pour leurs
enfants(58), souvent nés dans le pays d’accueil ?
En 1947, un autre criminologue, nommé Sutherland(59), émet la théorie
dite de l’association différentielle. Selon cette dernière, les attitudes et les
comportements criminels seraient appris par le contact avec d’autres
criminels. L’origine d’un comportement criminel se trouverait ainsi dans
l’appartenance à un groupe d’amis délinquants. Des recherches empiriques
ont d’ailleurs constaté que, plus un individu fréquente des amis délinquants,
plus il commet d’infractions. Une fois encore, la principale critique faite à
cette théorie concerne la délicate question du sens de la causalité. En effet,
savoir qu’il existe un lien (ou une corrélation) entre le nombre de crimes
commis et le nombre d’amis délinquants ne permet pas de savoir si ce sont
les amis délinquants qui engendrent la criminalité ou si, à l’inverse, le fait
d’être criminel pousse à fréquenter d’autres délinquants.
Parmi les multiples théories d’explication du phénomène criminel, on
trouve encore celle qui part de l’idée que l’occasion fait le larron. Selon
cette manière de voir, le crime ne découlerait plus des caractéristiques
sociales ou de la personnalité du criminel, mais serait le produit de la
situation. Aristote(60) affirmait déjà que la proximité entre un auteur et une
victime potentielle favorisait la commission d’un crime, de même que le
manque de prudence de cette dernière. Il constatait ainsi qu’on vole plus
facilement les objets que l’on peut aisément faire disparaître ou ceux qui
sont faciles à transporter. Dans les années 1970, ces idées ont été reprises
par des criminologues nommés Hindelang. Gottfredson et Garofalo(61),
ainsi que Cohen et Felson(62), qui essaient d’expliquer le phénomène
criminel par le style de vie des gens et par leurs activités routinières. Selon
cette conception, moins une cible potentielle est protégée, plus elle encourra
le risque d’être touchée par un acte criminel. En d’autres termes, plus on offre d’occasions, plus on attire – voire on crée – les larrons. C’est ainsi que
le vol à l’étalage n’aurait pas été rendu possible si l’on n’avait inventé les
grandes surfaces commerciales et que l’on en était resté aux magasins
offrant un service personnalisé.
OceanofPDF.com