Sommes-nous tous des criminels ?
16 – Peut-on prévenir la criminalité par des peines sévères ?
16 – Peut-on prévenir
la criminalité
par des peines sévères ?
Bien des gens pensent que les sanctions pénales (c’est-à-dire les
amendes, les peines de prison, etc.) ont un effet d’intimidation et sont donc
préventives. De manière générale, un tel effet d’intimidation peut s’exercer
sur deux catégories de personnes : d’une part, les délinquants condamnés et,
d’autre part, l’ensemble de la population. En effet, en infligeant une
sanction à un délinquant, le juge estime qu’elle lui permettra de prendre
conscience de la gravité de son acte et lui enlèvera toute envie de
recommencer. C’est ce que l’on appelle la prévention spéciale. Mais la
connaissance de la sanction pénale peut également dissuader l’ensemble des
auteurs potentiels (c’est-à-dire chacun de nous) de commettre la même
infraction. C’est ce que l’on appelle la prévention générale.
Toutefois, l’effet préventif n’augmente pas linéairement avec la sévérité
des peines(86). De surcroît, la sévérité n’est pas l’unique facteur qui
influence le degré de prévention d’une sanction. En effet, selon certains
auteurs – néanmoins minoritaires dans la littérature scientifique –, en
matière de prévention spéciale, ce que l’on appelle la célérité – c’est-à-dire
la rapidité avec laquelle une sanction est prononcée après la commission de
l’infraction –, est également importante. Ainsi, plus une peine est prononcée
rapidement, plus le condamné comprendrait pourquoi il est puni.
Ce point de vue, qui s’applique manifestement à un chien qui peinerait à
comprendre une punition qui interviendrait longtemps après l’acte qu’elle
est censée sanctionner, est toutefois peu compatible avec la capacité qu’a
l’être humain de comprendre les liens – même lointains – existants entre les
choses.
La prévention spéciale, comme la prévention générale, dépendent donc
principalement de la sévérité et de la certitude de la peine. Par certitude, il faut comprendre qu’il est nécessaire que les auteurs potentiels soient
persuadés qu’ils courent un grand risque de se faire arrêter par la police. Si,
au contraire, ils estiment qu’il n’existe aucun risque, ils n’hésiteront pas à
commettre leur crime, même si la peine qu’ils encourent est très sévère.
C’est d’ailleurs à l’absence de cette certitude de la sanction que certains
criminologues attribuent, en partie, la délinquance juvénile. En effet, on
pense parfois que la “démission” des parents, des enseignants et de la
société en général dans le domaine de l’éducation des jeunes influence la
criminalité. De manière générale, la société sanctionne de moins en moins
les comportements déviants tels que le fait de dire des mots injurieux ou de
jeter des déchets par terre. On dit alors que le contrôle social s’amoindrit et
que les gens se permettent des choses qu’ils n’auraient certainement pas osé
faire auparavant. La même idée permet d’ailleurs aussi d’expliquer
pourquoi le phénomène criminel est plus connu dans les villes qu’à la
campagne. En effet, dans les petits villages de campagne, le contrôle social
est souvent beaucoup plus fort que dans les grandes villes, où les relations
sont généralement plus anonymes.
Reste encore à déterminer si les considérations théoriques présentées ici
se vérifient en pratique. C’est ainsi que l’on peut mentionner les recherches
sur l’effet préventif de la peine capitale aux États-Unis. Une large majorité
des recherches menées sur le sujet arrivent à la conclusion que la présence
ou l’absence de la peine de mort dans l’arsenal de sanctions à la disposition
des juges n’influence en rien le nombre de crimes violents commis, puisque
les États ne connaissant pas la peine capitale ne diffèrent pas de ceux qui la
connaissent, de même qu’une abolition et/ou une réintroduction de la peine
de mort dans les textes de loi d’un État ne modifient généralement pas le
taux de crimes de sang qui y sont commis. Il peut ainsi être démontré que
les peines extrêmes(87) n’intimident pas davantage que des peines
légèrement plus douces. Au contraire même, certaines recherches plus
récentes ont permis d’observer que, lorsque l’État montre l’exemple en
exécutant certains de ses justiciables, il désinhibe les citoyens en les
confortant dans l’idée que la violence est une manière adéquate de résoudre
les conflits, augmentant ainsi le nombre de crimes violents. Cet effet, connu
sous le nom de “brutalisation”(88), montre donc que, non seulement les
peines extrêmes ne permettent pas forcément de dissuader, mais qu’elles
peuvent même devenir des encouragements au crime…
Lorsqu’on quitte le domaine des peines extrêmes, on observe pourtant
que l’effet préventif semble bel et bien exister. C’est ainsi qu’en matière de
circulation routière, il a pu être observé qu’un abaissement des limitations
légales de vitesse était immédiatement suivi d’une diminution de la vitesse
moyenne(89) effective sur les routes et qu’une obligation d’attacher la
ceinture de sécurité – accompagnée de sanctions à l’égard des
contrevenants – était propre à augmenter très significativement le nombre
de personnes s’attachant(90). De plus, bon nombre d’expériences de
psychologie sociale démontrent que l’être humain est extrêmement soumis
à l’autorité et cela d’autant plus si des sanctions sont infligées aux
contrevenants. En quelque sorte, pour des raisons de cohésion, de stabilité
et d’équilibre social, nous agissons comme des moutons qui suivent les
règles que le berger leur impose. Nous savons en effet qu’une cohabitation
saine nécessite le respect par tous de certaines règles minimales de la vie en
commun. Il s’agit donc de trouver des règles qui soient acceptables par tous
et qui assurent une bonne cohabitation entre les humains. C’est aussi à cela
que sert la criminologie…
La sanction pénale aurait donc bel et bien un effet intimidateur – et donc
dissuasif – au bas de l’échelle de la criminalité, mais un effet
d’encouragement à la délinquance pour les crimes les plus graves.
Quant à la prévention spéciale, elle se mesure généralement par le taux
de récidive après une condamnation. Mais avant de déterminer si un effet de
prévention spéciale des peines existe bel et bien, il faut se poser la question
de savoir ce que l’on entend par le mot “récidive”. On parle souvent d’un
taux de récidive de 50 à 60 % à la sortie de prison, sans toutefois préciser ce
que cela veut dire. Ce taux est obtenu en considérant comme récidiviste tout
individu qui a commis une nouvelle infraction – quelle qu’elle soit et non
pas nécessairement une infraction identique à celle qui lui a valu sa
condamnation précédente(91) – dans les cinq années qui suivent la fin de
l’exécution de sa peine(92). De plus, on doit se demander si un taux de
récidive de 50 % est un taux d’échec de 50 % ou un taux de réussite de
50 %(93)… En effet, si notre attente vis-à-vis des sanctions est de voir tous
les condamnés “guéris”, nous parlerons alors d’un taux d’échec. Si, par
contre, on pense que la prison doit être réservée aux auteurs de crimes
graves qui présentent de très mauvaises perspectives de réinsertion sociale,
on devrait alors admettre qu’un taux de récidive de 50 % est une immense
réussite. On le comprend donc aisément, il n’est pas facile de déterminer si une sanction a véritablement un effet de prévention spéciale et les
recherches(94) concluantes sur ce sujet sont relativement rares.
Une chose est néanmoins certaine : la sévérité des peines ne permet pas à
elle seule de prévenir la criminalité. Rien ne sert donc aujourd’hui de
vouloir augmenter encore la sévérité du système pénal. En effet, celle-ci est
déjà largement disproportionnée par rapport à l’autre élément nécessaire à
une prévention efficace du crime qu’est la certitude de la peine. De surcroît,
si l’on sait aujourd’hui qu’il semble bel et bien exister un effet de
prévention générale au bas de l’échelle des sanctions, on sait également
qu’à l’autre extrémité de l’échelle – c’est-à-dire lorsqu’on inflige des peines
extrêmement sévères – on a pu relever un effet de brutalisation, c’est-à-dire
d’augmentation de la criminalité. La question reste toutefois ouverte en
criminologie de savoir à quel moment la courbe de l’effet préventif en
fonction de la sévérité de la peine s’incurve, passant de l’intimidation à
l’encouragement au crime. Dans ce contexte, une étude publiée en octobre
2008 montre qu’en Californie les groupes d’âge que l’on envoie de plus en
plus en prison voient ensuite leur taux de criminalité augmenter, alors que
ceux que l’on envoie de moins en moins en prison voient leur taux de
criminalité baisse(95)…
Pourtant, si l’effet brutalisant de la peine capitale n’est pas très difficile à
imaginer, il en va différemment de l’éventuel effet brutalisant que pourrait
avoir la privation de liberté imposée par l’État à certains de ses justiciables.
Il suffit toutefois de songer à la punition ordinaire que les parents infligent à
leurs enfants lorsque ceux-ci font une bêtise. Bon nombre de parents – et
d’enfants d’ailleurs aussi – ont totalement intégré l’acceptabilité de
l’enfermement dans la chambre de l’enfant comme sanction, alors que ce
genre d’enfermement n’est rien d’autre – aux yeux de la loi – qu’un crime
de séquestration. Ne devons-nous donc pas admettre que nous sommes tous
fortement brutalisés par le système étatique de sanctions que nous
reproduisons sans même nous en rendre compte à plus petite échelle ?
Les quelques développements présentés ci-dessus montrent donc
clairement que, dans le domaine de l’intimidation et, plus particulièrement,
de la prévention générale, les certitudes de l’époque, ainsi que certaines
croyances bien ancrées aujourd’hui encore, ont de plus en plus de mal à
résister aux connaissances scientifiques nouvelles…
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