Sommes-nous tous des criminels ?
4 – Peut-on mesurer la criminalité ?
4 – Peut-on mesurer
la criminalité ?
Sous des apparences triviales (si la criminalité ne se mesurait pas,
comment pourrait-on alors prétendre qu’elle augmente ou qu’elle
diminue ?), cette question place au centre du débat la problématique de la
méthode à utiliser pour mesurer la criminalité(13). Il est évident qu’il ne
suffit pas simplement de compter les infractions commises comme on
compterait les voix obtenues par un candidat lors d’une élection. En effet, si
le décompte des voix est exhaustif et aboutit toujours au même résultat,
c’est-à-dire quel que soit le scrutateur qui l’effectue, celui des infractions
n’est jamais exhaustif et dépend largement de la manière de compter. Par
exemple, en se basant sur le nombre de condamnations, il manquera toutes
les personnes qui ont commis un crime, mais qui n’ont pas été condamnées.
De même, en comptant le nombre de plaintes déposées à la police,
comment considérer le cas d’une victime qui dénonce la commission d’un
cambriolage, mais qui, dans la réalité, a subi un simple vol sans effraction ?
En outre, comment tenir compte des infractions restées inconnues de la
police et de la justice ?
On le voit donc bien, la criminalité n’est pas une notion mesurable en soi,
mais bien plutôt un concept qu’il faut auparavant opérationnaliser, c’est-à-
dire transformer en indicateurs susceptibles d’être mesurés. Il en va
d’ailleurs de même de la distance ou du poids, concepts non quantifiables
en tant que tels, mais qui se mesurent aisément grâce à leur
opérationnalisation par le mètre et le kilogramme.
À ce stade, il convient de se demander si toute chose se mesure ou s’il
existe des concepts qu’il est impossible d’opérationnaliser. De nos jours,
s’il semble exister des indicateurs permettant de mesurer des concepts aussi
variés que la valeur d’une chose(14), le temps qui s’écoule(15), voire même
l’intelligence ou la bêtise(16) des êtres humains, nous persistons à penser
que tout n’est pas susceptible d’être mesuré. En effet, comment mesurer l’immigration clandestine ? Des estimations sont évidemment possibles,
mais un dénombrement objectif(17) ne l’est pas, puisque, par définition, ce
qui est clandestin se veut caché ! Et la criminalité est justement une de ces
choses que les auteurs ne commettent pas au vu et au su de tous.
Comment alors mesurer la criminalité sans que la mesure ne soit trop
subjective(18) et en étant certain de bien mesurer ce que l’on désire
mesurer(19) ? Cinq indicateurs nous viennent à l’esprit, sans qu’aucun ne
soit véritablement parfait.
Commençons par les statistiques pénitentiaires, soit celles qui
dénombrent les personnes qui entrent en prison(20) durant une certaine
période (généralement une année), ainsi que le nombre de détenus qui sont
en prison(21) à un moment donné ou en moyenne annuelle.
Malheureusement, de telles statistiques sont bien trop éloignées de la
criminalité dans son ensemble pour pouvoir prétendre la mesurer. En effet,
il existe de nombreux “filtres” dans le système judiciaire entre la
commission d’une infraction et l’emprisonnement : une infraction peut
rester méconnue de la police, cette dernière peut ne pas trouver l’auteur, le
décès de celui-ci peut éteindre l’action pénale, l’auteur peut être acquitté ou
condamné à une peine autre que privative de liberté, etc. Les statistiques
pénitentiaires ne permettent donc pas véritablement de mesurer la
criminalité.
Deuxièmement, nous trouvons les statistiques de condamnations, soit
celles qui dénombrent l’ensemble des condamnations prononcées par le
système judiciaire. Ici encore, on est relativement éloigné de l’ensemble de
la criminalité. De plus, ces statistiques – comme les statistiques
pénitentiaires d’ailleurs – prennent le délinquant comme unité de compte et
non le crime lui-même(22). Sachant que bien des criminels sévissent à
plusieurs reprises et que d’autres se mettent à plusieurs pour commettre une
seule infraction, on peut douter de la pertinence de telles statistiques pour
mesurer la criminalité.
C’est un peu comme si l’on désirait connaître le nombre de pommes
récoltées dans un verger et que la seule indication disponible était le nombre
de pommiers…
Viennent ensuite les statistiques de police, soit celles qui enregistrent
toutes les infractions rapportées aux forces de l’ordre, ainsi que les crimes
que la police découvre d’elle-même. Si ces statistiques mesurent bel et bien
le nombre de crimes commis, pour être utilisables, elles devraient régulièrement être corrigées. Par exemple, il faudrait retirer les
dénonciations de crimes qui n’ont jamais été commis ou ayant fait l’objet
d’un retrait de plainte, ou encore reclasser les infractions qui se sont
avérées, après enquête, ne pas être celles pour lesquelles une plainte avait
été déposée(23). De surcroît, il va de soi que la police n’a pas connaissance
de l’ensemble de l’activité délictueuse des justiciables et qu’il existe ce
qu’il est commun d’appeler le “chiffre noir”, soit les infractions dont les
autorités judiciaires n’ont jamais eu connaissance. Par conséquent, les
statistiques de police ne sont pas non plus entièrement satisfaisantes pour la
mesure de la criminalité.
Cela explique pourquoi les criminologues ont mis au point des
instruments de mesure plus complets que ces statistiques officielles. C’est
ainsi que nous connaissons aujourd’hui les sondages de délinquance
autorévélée et les sondages de victimisation (également appelés de
victimation). Les premiers consistent à demander à un échantillon de
répondants s’ils ont déjà commis, une fois ou l’autre, un ou des actes
criminels. Ces enquêtes sont essentiellement utilisées pour mesurer la
criminalité des jeunes, car elles ne donnent que des résultats très médiocres
auprès des adultes qui se méfient de ce genre de questions. Quant aux
seconds, on les utilise pour demander à un échantillon représentatif de la
population si les répondants ont déjà été victimes d’une infraction, le
problème principal étant ici que ces sondages sont au mieux susceptibles de
relever la criminalité impliquant une victime(24). On le voit donc, quelle que
soit la méthode utilisée, une partie de la criminalité restera toujours cachée
et il sera difficile, voire impossible, de la chiffrer de manière exacte.
En outre, les comparaisons internationales sont rendues encore plus
difficiles par le fait que chaque pays définit les actes criminels de manière
différente et que des termes identiques ne recouvrent pas forcément les
mêmes infractions. De plus, même en présence d’une définition commune,
des problèmes subsistent. Par exemple, que faire dans le cas où deux
auteurs tirent dans la foule et tuent douze personnes ? S’agit-il d’un seul
homicide (car il y a un seul acte), de deux homicides (car il y a deux
auteurs) ou de douze homicides (car il y a douze victimes) ? Chaque pays
ayant sa propre réponse, il s’agira toujours de s’assurer que l’on compare ou
que l’on additionne bien des nombres comparables. C’est toute la difficulté
de l’utilisation du nombre en criminologie.
Il n’en reste pas moins que, pour certaines infractions facilement
mesurables, il est possible de comptabiliser les crimes commis et de tenter
une analyse de la criminalité dans le temps et dans l’espace. Par exemple,
on sait que les cambriolages sont presque toujours dénoncés à la police,
principalement à cause du fait que, à défaut de plainte, les assurances
n’entrent pas en matière dans le cadre d’un remboursement. Il en va de
même des homicides qui ne restent que rarement méconnus des forces de
l’ordre. C’est ainsi qu’il est possible d’observer que certains pays sont
davantage concernés que d’autres par certaines formes de criminalité,
comme c’est le cas pour les États-Unis par rapport à l’Europe en matière de
crimes violents. De surcroît, tous les indicateurs de mesure de la criminalité
indiquent que les hommes commettent plus d’infractions que les femmes, et
que les jeunes en commettent davantage que les plus âgés. Mais au-delà de
ces quelques banalités, les décomptes chiffrés de la criminalité doivent
toujours être abordés avec un regard critique. Cela ne signifie bien entendu
pas que tout ce qui se dit est toujours faux, mais que les affirmations
tendancieuses ou fallacieuses sont légion en la matière.
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