Sommes-nous tous des criminels ?

André Kuhn · Chapitre 17 sur 24

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Sommes-nous tous des criminels ?

14 – La théorie du chaos s’applique-t-elle au phénomène criminel ?

14 – La théorie du chaos

 

s’applique-t-elle au phénomène

 

criminel ?

 

Lorsqu’un escrimeur tient son épée en main, il a avantage à ne pas

trembler s’il veut toucher son adversaire là où il le désire. En effet, le

moindre mouvement incontrôlé de sa main se répercutera inévitablement au

centuple à l’autre extrémité de son arme. Il en est de même de la feuille de

papier que tient entre ses doigts tremblants un conférencier nerveux. En

outre, il a pu être démontré que des différences infimes à l’entrée d’une

chute d’eau peuvent entraîner des différences considérables à la sortie de la

cascade. Au base-ball, le batteur sait bien que deux gestes presque

identiques ne donneront pas des résultats presque identiques, mais

totalement différents. De telles constatations ont conduit certains chercheurs

à élaborer ce qu’ils ont appelé la théorie de la dépendance sensitive aux

conditions initiales, mieux connue sous le nom de chaos(63). En

météorologie, cette théorie correspond à ce que l’on appelle, en ne

plaisantant qu’à moitié, l’“effet papillon” : le battement d’ailes d’un

papillon se trouvant aujourd’hui à Pékin engendre des remous dans l’air qui

peuvent se transformer en tempête le mois prochain à New York.

Ce concept rappelle que, dans la science comme dans la vie, une

succession d’événements peut atteindre un point critique au-delà duquel une

petite perturbation peut prendre des proportions gigantesques. La théorie de

la “dépendance sensitive aux conditions initiales” part ainsi de l’idée que

ces points critiques sont omniprésents. Par exemple, si une personne devant

se rendre à un rendez-vous professionnel quitte son domicile trente

secondes plus tard que d’habitude et rate le bus qui passe toutes les dix

minutes, elle manque ensuite aussi la correspondance de son train qui devait

la mener à l’aéroport, d’où ne part qu’un avion par jour pour la destination

qui était la sienne. Ainsi, en l’espace de quelques minutes, trente secondes se sont transformées en un jour de retard. Ces petites perturbations de la vie

quotidienne peuvent avoir des conséquences insoupçonnables. Il y a donc à

la fois déterminisme à court terme et imprédictibilité à long terme. Chaque

maillon de la chaîne causale est en effet composé d’une cause, suivie d’un

effet totalement prévisible qui, lui-même, sera la cause d’un autre effet

prévisible et ainsi de suite. Mais le fait de passer à travers toute la chaîne

des événements ainsi créée, de la première cause au dernier effet, est

totalement imprédictible. C’est ainsi que les conséquences finales (telles

que le licenciement et la déchéance sociale) du retard initial de trente

secondes ne sont absolument pas déterminables de prime abord. Il existerait

donc un déterminisme imprédictible.

La théorie de la “dépendance sensitive aux conditions initiales” ne

compte d’ailleurs pas seulement des adeptes parmi les théoriciens des

sciences exactes, mais interpelle également les chercheurs en sciences

humaines. En effet, tout individu est appelé à faire des choix au cours de

son existence. Ces choix dépendent largement de son éducation, de sa

culture, de son degré d’acculturation(64) à cette dernière, etc. Les actions

humaines sont donc influencées par la totalité des événements que chacun

traverse au cours de sa vie. Naître dans une partie du monde plutôt que dans

une autre, dans une famille aisée ou, au contraire, défavorisée, fréquenter

une école plutôt qu’une autre, etc., sont autant d’éléments qui exercent une

influence sur chacun d’entre nous, aussi bien quant au déroulement de notre

vie que quant aux décisions que nous prenons. Chaque décision trouve donc

son explication dans le passé de la personne qui est amenée à la prendre.

Chacun de nos choix induit automatiquement de nouvelles situations, de

nouvelles questions et de nouveaux problèmes que nous résolvons en tenant

compte de nos choix et de notre vécu antérieurs. Les conditions initiales

sont par conséquent d’une importance capitale dans les choix et les

comportements postérieurs, mais une différence infime dans ces conditions

initiales aura des conséquences insoupçonnables. Dès lors, nos décisions et

nos actes dépendent sensitivement de l’ensemble des conditions initiales

que représente notre vécu. En d’autres termes, il est permis de penser que,

si deux individus avaient exactement la même histoire personnelle (ce qui

est impossible dans la pratique, mais concevable en théorie) et qu’ils se

trouvaient, en même temps et au même endroit, confrontés au même choix,

ils prendraient la même décision. Une telle manière de voir est donc

totalement déterministe, tout en restant absolument imprédictible.

C’est ainsi que, dans le domaine de la criminologie, certains auteurs

adeptes de cette théorie vont jusqu’à préconiser l’abolition des sanctions

pénales(65), puisqu’au moment de la commission d’une infraction, chaque

délinquant aurait uniquement répondu de manière déterministe à ses

conditions initiales. Selon eux, il serait en effet injuste de sanctionner des

individus n’ayant fait que ce qui leur était dicté de manière déterministe.

À l’opposé, d’autres criminologues pensent que la théorie du chaos

démontre qu’il est possible de guider les choix de certains individus de

manière à leur éviter de commettre des infractions. Il serait donc possible de

prévenir la criminalité en créant des conditions initiales rendant la

commission du crime plus difficile(66), en intimidant les auteurs

potentiels(67) et en traitant de manière appropriée les auteurs d’infractions

afin qu’ils ne soient pas amenés à récidiver(68).

Et, finalement, dans l’explication du phénomène criminel, la théorie du

chaos permet de penser que, comme la météorologie, le crime dépendant

d’un nombre tellement grand d’éléments et certains facteurs infimes

pouvant avoir des conséquences énormes, il est impossible, non seulement

de le prédire, mais également de l’expliquer a posteriori de manière

satisfaisante. En effet, la spirale du crime n’a probablement rien de

linéaire(69) et expliquer et prédire sur fond de chaos est un problème qui est

loin d’être résolu.

 

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