Sommes-nous tous des criminels ?

André Kuhn · Chapitre 23 sur 24

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Sommes-nous tous des criminels ?

20 – Existe-t-il des sociétés sans sanction ?

20 – Existe-t-il des sociétés

 

sans sanction ?

 

Aucune guerre n’a jamais servi la paix ! Pourquoi en irait-il autrement en

matière de criminalité ? La “guerre” contre le crime a-t-elle la moindre

chance d’éradiquer ou de faire diminuer la criminalité ? Si la réponse était

négative, il faudrait admettre que la sanction est inutile et que des sociétés

sans sanction devraient exister.

Ainsi, partant du constat que bon nombre d’atrocités commises dans le

courant du e XX siècle l’ont été au nom de la loi, certains criminologues

proposent l’abolition pure et simple de cette loi et donc une société sans

droit pénal. C’est ce que l’on appelle la criminologie “critique” ou

“radicale”. “Nous n’avons pas besoin de loi pour savoir qu’un meurtre est

inadmissible et catastrophique”, nous disent-ils avant de poursuivre en

relevant que “depuis des milliers d’années les lois interdisent les meurtres.

Elles ne servent à rien puisque ceux qui tuent, violent, violentent et pillent

autrui n’ont justement rien à faire des lois”, ou encore “On ne peut garantir

la vie en donnant la mort, on ne peut défendre la liberté en enfermant des

milliers d’individus, on ne peut refuser la violence en utilisant la

violence”(124).

Ces abolitionnistes pensent que les sanctions informelles (c’est-à-dire

celles qui ne sont pas contenues dans des textes de loi, tels que le blâme,

l’exclusion du groupe d’amis, la réprobation sociale, etc.) seraient

suffisantes pour réguler notre société. Par opposition, les sanctions

formelles (soit celles qui sont infligées par les autorités, au nom de la loi)

seraient donc inutiles(125).

À cela, d’autres criminologues répondent que les sanctions informelles

seraient insuffisantes, voire inexistantes, si elles n’étaient pas précédées par

une réaction sociale formelle à la suite de la commission d’un crime. Cette seconde conception est aujourd’hui dominante, raison pour laquelle le

législateur édicté encore et toujours des lois pénales.

Sans aller aussi loin que l’abolition totale du système formel, certaines

sociétés ont des manières très différentes des nôtres de résoudre les conflits

nés d’une infraction. C’est ainsi que, dans certaines sociétés dites

“primitives”, le crime est considéré comme un déséquilibre introduit dans le

groupe et la peine a dès lors pour fonction première de rétablir l’équilibre

rompu. “En effet, si étonnant que cela paraisse, on rencontre des

populations où la peine – mais mérite-t-elle encore ce nom ? – consiste

simplement dans l’intégration du coupable dans le groupe de la victime,

dont il prend la place, par exemple en épousant sa veuve, ou à la suite d’une

adoption à titre de fils ou de frère”(126). Il s’agit en fait d’une espèce de

talion sans l’élément destructeur qu’est la vengeance, où l’auteur perd son

identité et disparaît au profit de la victime qui renaît. À l’opposé de nos

sociétés marginalisantes écartant les déviants du groupe social, il existe

donc des sociétés où les criminels et les déviants font partie intégrante du

groupe et y tiennent une place bien précise, à l’image du “tapagoille”(127),

chargé de taper dans les gouilles et les marais pour faire taire les

grenouilles.

Dans de telles sociétés “intégratives”, l’emprisonnement est considéré

comme la perte d’une force de travail et l’amende comme une escroquerie

de la part de l’État, puisque ce dernier ne rétrocède pas son montant à la

victime de l’infraction. Dès lors, on comprend mieux pourquoi les peuples

colonisés par l’Occident hésitent à faire usage du droit du colonisateur et

recourent encore aux droits traditionnels. Ailleurs, on trouve des

compromis, tels que le “village pénitentiaire”(128) dans lequel on place des

personnes condamnées selon le droit du colonisateur, mais où chaque

“détenu-villageois” se voit octroyer une tâche très précise, nécessaire à la

bonne marche de l’ensemble du village. Ce dernier fait donc office de

centre de détention, mais ne comporte aucun mur, ni aucune barrière

destinés à éviter les éventuelles évasions.

À ce jour, notre justice occidentale, plus particulièrement notre droit

pénal, suppose l’existence d’intérêts individuels distants les uns des autres,

le conflit intervenant lorsque les intérêts des uns se rapprochent trop de

(voire empiètent sur) ceux des autres. La justice est ainsi appelée à trancher

le point de rencontre avec le glaive et à replacer les intérêts de chacun sur

une balance afin de rétablir l’équilibre(129).

Une autre conception de la justice(130) – à la base de nombreux systèmes

légaux non occidentaux – considère que les divers intérêts individuels

s’imbriquent et forment les fibres d’un tissu social. Le conflit correspond

alors à un éloignement des intérêts individuels, soit à une déchirure du tissu

social. Telle une couturière munie d’un fil et d’une aiguille, la justice doit

alors recoudre les intérêts séparés par la crise(131).

Ces deux conceptions montrent clairement que la justice est un concept

polysémique et qu’il est donc possible de rendre justice de plusieurs façons.

Nos tribunaux appliquent la “justice du glaive”, alors que d’autres sont plus

sensibles à une forme de “justice de l’aiguille”. Si notre logique judiciaire

propose de trancher un litige en donnant raison à l’une des parties en conflit

au détriment de l’autre, la seconde conception vise, quant à elle, à permettre

aux parties de trouver – si possible consensuellement – une solution à leur

conflit grâce à l’intervention d’un tiers qui sera davantage médiateur(132)

que juge.

On le voit donc, une société sans sanction ne semble pas exister

(puisqu’il existe au moins des sanctions informelles), mais des philosophies

de la peine très différentes peuvent mener à des systèmes de sanctions

totalement dissemblables.

 

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