Sommes-nous tous des criminels ?
20 – Existe-t-il des sociétés sans sanction ?
20 – Existe-t-il des sociétés
sans sanction ?
Aucune guerre n’a jamais servi la paix ! Pourquoi en irait-il autrement en
matière de criminalité ? La “guerre” contre le crime a-t-elle la moindre
chance d’éradiquer ou de faire diminuer la criminalité ? Si la réponse était
négative, il faudrait admettre que la sanction est inutile et que des sociétés
sans sanction devraient exister.
Ainsi, partant du constat que bon nombre d’atrocités commises dans le
courant du e XX siècle l’ont été au nom de la loi, certains criminologues
proposent l’abolition pure et simple de cette loi et donc une société sans
droit pénal. C’est ce que l’on appelle la criminologie “critique” ou
“radicale”. “Nous n’avons pas besoin de loi pour savoir qu’un meurtre est
inadmissible et catastrophique”, nous disent-ils avant de poursuivre en
relevant que “depuis des milliers d’années les lois interdisent les meurtres.
Elles ne servent à rien puisque ceux qui tuent, violent, violentent et pillent
autrui n’ont justement rien à faire des lois”, ou encore “On ne peut garantir
la vie en donnant la mort, on ne peut défendre la liberté en enfermant des
milliers d’individus, on ne peut refuser la violence en utilisant la
violence”(124).
Ces abolitionnistes pensent que les sanctions informelles (c’est-à-dire
celles qui ne sont pas contenues dans des textes de loi, tels que le blâme,
l’exclusion du groupe d’amis, la réprobation sociale, etc.) seraient
suffisantes pour réguler notre société. Par opposition, les sanctions
formelles (soit celles qui sont infligées par les autorités, au nom de la loi)
seraient donc inutiles(125).
À cela, d’autres criminologues répondent que les sanctions informelles
seraient insuffisantes, voire inexistantes, si elles n’étaient pas précédées par
une réaction sociale formelle à la suite de la commission d’un crime. Cette seconde conception est aujourd’hui dominante, raison pour laquelle le
législateur édicté encore et toujours des lois pénales.
Sans aller aussi loin que l’abolition totale du système formel, certaines
sociétés ont des manières très différentes des nôtres de résoudre les conflits
nés d’une infraction. C’est ainsi que, dans certaines sociétés dites
“primitives”, le crime est considéré comme un déséquilibre introduit dans le
groupe et la peine a dès lors pour fonction première de rétablir l’équilibre
rompu. “En effet, si étonnant que cela paraisse, on rencontre des
populations où la peine – mais mérite-t-elle encore ce nom ? – consiste
simplement dans l’intégration du coupable dans le groupe de la victime,
dont il prend la place, par exemple en épousant sa veuve, ou à la suite d’une
adoption à titre de fils ou de frère”(126). Il s’agit en fait d’une espèce de
talion sans l’élément destructeur qu’est la vengeance, où l’auteur perd son
identité et disparaît au profit de la victime qui renaît. À l’opposé de nos
sociétés marginalisantes écartant les déviants du groupe social, il existe
donc des sociétés où les criminels et les déviants font partie intégrante du
groupe et y tiennent une place bien précise, à l’image du “tapagoille”(127),
chargé de taper dans les gouilles et les marais pour faire taire les
grenouilles.
Dans de telles sociétés “intégratives”, l’emprisonnement est considéré
comme la perte d’une force de travail et l’amende comme une escroquerie
de la part de l’État, puisque ce dernier ne rétrocède pas son montant à la
victime de l’infraction. Dès lors, on comprend mieux pourquoi les peuples
colonisés par l’Occident hésitent à faire usage du droit du colonisateur et
recourent encore aux droits traditionnels. Ailleurs, on trouve des
compromis, tels que le “village pénitentiaire”(128) dans lequel on place des
personnes condamnées selon le droit du colonisateur, mais où chaque
“détenu-villageois” se voit octroyer une tâche très précise, nécessaire à la
bonne marche de l’ensemble du village. Ce dernier fait donc office de
centre de détention, mais ne comporte aucun mur, ni aucune barrière
destinés à éviter les éventuelles évasions.
À ce jour, notre justice occidentale, plus particulièrement notre droit
pénal, suppose l’existence d’intérêts individuels distants les uns des autres,
le conflit intervenant lorsque les intérêts des uns se rapprochent trop de
(voire empiètent sur) ceux des autres. La justice est ainsi appelée à trancher
le point de rencontre avec le glaive et à replacer les intérêts de chacun sur
une balance afin de rétablir l’équilibre(129).
Une autre conception de la justice(130) – à la base de nombreux systèmes
légaux non occidentaux – considère que les divers intérêts individuels
s’imbriquent et forment les fibres d’un tissu social. Le conflit correspond
alors à un éloignement des intérêts individuels, soit à une déchirure du tissu
social. Telle une couturière munie d’un fil et d’une aiguille, la justice doit
alors recoudre les intérêts séparés par la crise(131).
Ces deux conceptions montrent clairement que la justice est un concept
polysémique et qu’il est donc possible de rendre justice de plusieurs façons.
Nos tribunaux appliquent la “justice du glaive”, alors que d’autres sont plus
sensibles à une forme de “justice de l’aiguille”. Si notre logique judiciaire
propose de trancher un litige en donnant raison à l’une des parties en conflit
au détriment de l’autre, la seconde conception vise, quant à elle, à permettre
aux parties de trouver – si possible consensuellement – une solution à leur
conflit grâce à l’intervention d’un tiers qui sera davantage médiateur(132)
que juge.
On le voit donc, une société sans sanction ne semble pas exister
(puisqu’il existe au moins des sanctions informelles), mais des philosophies
de la peine très différentes peuvent mener à des systèmes de sanctions
totalement dissemblables.
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