Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 21 sur 38 · partie 2/3

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Théâtre . 3

• Moi

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Thérèse. − Me marier ? ...

Dutrécy. − Madame de Verrières ne te l'a−t−elle pas dit ? ... Un parti superbe... M. Georges Fromental... un barbiste...

Thérèse. − Ah ! ...

Dutrécy. − Tu le connais ? ...

Thérèse, baissant les yeux. − Mais... un peu...

Dutrécy. − Te plaît−il ? ...

Thérèse, hésitant. − Mais, mon oncle...

Dutrécy. − Ah ! ma chère enfant, il faut nous dépêcher, nous n'avons pas de temps à perdre... Te plait−il, oui ou non ? ... (Thérèse baisse les yeux sans répondre.) Très bien ! ... fille qui se tait accepte... Tu vas rester quinze jours avec moi...

Thérèse. − Quinze jours ? ...

Dutrécy. − Il paraît qu'on ne peut pas se marier en moins de temps...

Thérèse. − Oh ! que je vais être heureuse ici ! Et vous, mon oncle, êtes−vous content de m'avoir près de vous ?

Scène XI 166

Dutrécy. − Oui... oui... Mais, avant tout, il faut que je te mette au courant de mes petites habitudes ! ...

Thérèse. − Il ne faut rien changer pour moi, mon oncle ! ...

Dutrécy. − C'est bien mon intention... Assieds−toi... voici ma vie : Je me lève à neuf heures... je prends ma douche... je déjeune à onze heures précises... on n'attend personne... tant pis pour ceux qui ne sont pas prêts ! ... Quand j'ai pris mon café, je m'étends dans ce fauteuil... et je fume mon cigare... Tu n'aimes peut−être pas l'odeur du cigare ? ...

Thérèse. − Oh ! cela ne me fait rien, mon oncle ! ...

Dutrécy. − Très bien ! ... Quand je fume, je ne parle pas ! ... et je désire qu'on ne m'adresse pas la parole ! ... Tu pourras t'occuper... à ne pas faire de bruit... A quatre heures, je vais au Bois, à cheval... Quand il pleut, je prends le coupé.. Tu me tiendras compagnie... On dîne à six heures très précises... Ah ! une recommandation ! ... pas de piano ! ... ça m'énerve ! ...

Thérèse, souriant. − Tout cela est facile, mon oncle ! ...

Dutrécy. − Voilà notre petit programme... Cela ne t'amusera peut−être pas beaucoup ? ...

Thérèse. − Oh ! je ne m'ennuie jamais ! ...

Dutrécy. − Tu es bien heureuse ! ... Après cela, je vais te donner une bonne nouvelle... Armand est arrivé...

Thérèse. − Mon cousin ? ...

Dutrécy. − C'est un noble jeune homme... qui a perdu sa place... Ca va me faire deux personnes à loger... Il faudra que je le mette aussi au courant de mes habitudes...

Amand paraît.

Thérèse. − Je l'entends ! ... (Bas à Dutrécy.) Puis−je, mon oncle, lui faire part de mon mariage ? ...

Dutrécy. − Si tu veux ! ... (Apercevant les caisses de cigares.) Et mes cigares ? ... Il ne faut pas laisser traîner ça ! ... (Il les prend.) Si La Porcheraie passait par là ! ... (A Thérèse.) Je te laisse avec ton cousin... Tu as raison... fais−lui part de ton bonheur... Il t'aime tant ! ... ça lui fera plaisir...

Il entre à droite avec les boîtes de cigares.

 

Scène XI 167 Scène XII

Armand, Thérèse ; puis Georges ; puis Aubin, Madame de Verrières et Fromental ; puis Dutrécy et de La Porcheraie

 

Armand, ému. − Bonjour, Thérèse ! ... bonjour, ma cousine ! ...

Thérèse. − Eh bien, monsieur, on ne m'embrasse pas ? ...

Armand. − Je n'ose pas... vous êtes si grande ! ...

Thérèse. − Vous êtes si grande... vous ! Veux−tu bien me tutoyer tout de suite !

Armand, l'embrassant. − Comme te voilà belle maintenant !

Thérèse. − Tu trouves ? ... et cependant j'ai encore ma robe de pension ; mais tu ne sais pas, je ne retourne plus chez mademoiselle Pinta... c'est fini ! ...

Armand. − Je le sais !

Thérèse. − J'ai une autre nouvelle à t'apprendre... une grande, celle−là... On va me marier !

Armand. − Je le sais encore !

Thérèse. − Ah ! c'est ennuyeux... tu sais tout ! ... Mais je suis folle ! ... Je ne te demande pas si tu as fait un bon voyage ? ...

Armand. − Excellent ! ... le retour surtout. Ce mariage ne t'effraye donc pas ? ...

Thérèse. − Pas du tout ! au contraire ! ...

Armand. − Que tu es bonne et que je suis heureux ! ...

Thérèse. − Heureux ? ...

Armand. − Oui... bien heureux ! Tous les bonheurs semblent m'arriver aujourd'hui... Je te revois... et mon meilleur ami... qui m'est rendu... car il est là... près de moi ! ...

Thérèse. − Quel ami ?

Armand. − Tu ne le connais pas.

Georges, entrant. − Armand ! tu m'oublies.

Armand. − Justement, je vais te le présenter tout de suite... Georges ! ... (Le présentant.) Ma cousine ! ...

 

Scène XII 168

Thérèse. − Monsieur Fromental ! ..

Armand. − Vous vous connaissez ? ...

Thérèse. − Mais certainement.

Georges. − Certainement.

Armand, riant. − Et moi qui comptais vous présenter l'un à l'autre... (Bas à Georges.) Ah ! mon ami ! si tu savais... Je vais me marier ! ...

Georges, de même. − Tiens ! moi aussi ! ...

Armand. − Vraiment ? ... Ah ! quel bonheur ! ... tu seras mon témoin ! ... je serai le tien.

Georges. − Et tu es amoureux ? ...

Armand. − Comme un fou !

Georges. − Moi aussi !

Armand. − Et qui épouses−tu ? ...

Aubin, paraissant avec des cartons et une grande caisse sur l'épaule, et annonçant avec mauvaise humeur. − M. Fromental ! Madame de Verrières ! ...

Il disparaît.

Armand, à Georges. − Ton père ! ...

Georges. − Et ma soeur ! ... Tu vas tout savoir ! ...

Madame de Verrières, embrassant Thérèse. − Chère enfant ! ...

Fromental, saluant. − Mademoiselle...

Georges. − Ma soeur... mon père... M. Armand Bernier... le meilleur de mes amis !

Fromental, saluant. − Monsieur est sans doute barbiste ?

Armand. − Je n'ai pas cet honneur ! ...

De La Porcheraie entre par la gauche.

De La Porcheraie, un plan à la main, à part, − C'est arrangé... J'ai trouvé cinq hôtels à droite et cinq à gauche... Par exemple, je ne sais pas où ils mettront leurs meubles ! ... (Haut.) Mademoiselle Thérèse ici ? ... le feu a donc pris à votre pension ? ...

Thérèse. − Oh ! la pension... je n'y retournerai plus ! J'ai fini mes études... On va me marier...

 

Scène XII 169

De La Porcheraie. − Vraiment ! ... Je ne vous demande pas avec qui ? ... (A part.) Cousin et cousine... Dutrécy se débarrasse de l'un par l'autre !

Fromental. − Mais où est donc Dutrécy ? ... Ah ! le voici ! ...

Dutrécy, entrant par la gauche. − Ah ! madame ! ... monsieur ! ... mille pardons de vous avoir fait attendre... mais un travail pressé...

Fromental, à Dutrécy. − Mon cher condisciple... voici Georges, mon fils... barbiste comme nous.

Georges, saluant. − Monsieur Dutrécy...

Dutrécy. − Enchanté, monsieur... (A part.) Il est bien ! ...

Fromental. − J'ai l'honneur de vous demander, pour lui, la main de mademoiselle Thérèse, votre nièce...

Armand, à Part. − Qu'entends−je ? lui ?

Il s'appuie contre un meuble.

De La Porcheraie. − Ah bah ! ...

Madame de Verrières, à part, observant Amand. − C'est singulier ! ... ce jeune homme...

Dutrécy. − Mon cher Fromental... je ne ferai pas de phrases... nous sommes trop pressés... C'est une chose convenue...

Armand, tombant sur une chaise. − Ah ! ...

Madame de Verrières, le regardant et à part. − Il l'aime ! ...

 

Scène XII 170 Acte II

Chez Fromental. Un salon disposé pour une soirée.

 

Acte II 171 Scène première

Fromental, Georges, Madame de Verrières

 

Ils sont en tenue de bal.

Madame de Verrières, devant une glace. − Je suis prête... je puis recevoir nos invités.

Fromental. − Moi aussi....

Madame de Verrières, à Georges, qui est assis près d'une table. − Georges, comment trouves−tu ma toilette ?

Georges, sans la regarder. − Charmante !

Madame de Verrières. − J'ai voulu être très jolie pour présenter ma petite belle−soeur à nos amis... Tu es triste... qu'as−tu donc ? ...

Fromental. − C'est vrai... Depuis deux jours, depuis que nous avons fait la demande, tu n'ouvres pas la bouche.

Georges. − Je n'ai rien... Comprenez−vous que je n'aie pas revu Armand... je suis bien allé dix fois chez lui, et lui ne m'a pas fait une seule visite.

Fromental. − Et c'est pour cela que tu te désoles ? ... Je le comprendrais encore s'il s'agissait d'un condisciple... d'un camarade de collège... d'un...

Georges. − Armand est mieux que cela pour moi... c'est un ami.

Madame de Verrières. − En es−tu sûr ?

Georges. − Oh ! oui ! je puis compter sur lui... comme sur toi ! Et à ce propos, mon père, J'aurai une demande... une prière à vous adresser... dans un autre moment.

Fromental. − Pourquoi pas dans celui−ci ? nous n'avons encore personne ? ... Parle, je t'écoute.

Georges. − Armand est sans fortune... il n'a pas de position... et je voudrais lui en faire une... Je le dois... Verriez−vous de grands empêchements à l'intéresser dans nos opérations ? ...

Madame de Verrières. − Comment ?

Fromental. − Ah çà ! tu es fou ! Tu me dis qu'il n'a pas de capitaux ! ...

Georges. − Eh bien ?

Fromental. − Eh bien, voyons, sommes−nous des banquiers, oui ou non ?

 

Scène première 172

Georges. − Mais, mon père...

Fromental. − Après tout, qu'est−ce que c'est que ce M. Armand dont tu es engoué ? ... une connaissance de voyage ! Et s'il fallait associer toutes ses connaissances de voyage !

Georges. − Soit ! mon père, vous êtes le maître de ce qui vous appartient ; mais vous ne trouverez pas mauvais que je lui abandonne un intérêt sur ma part.

Madame de Verrières, à part. − C'est extraordinaire...

Fromental. − C'est de la démence, c'est du délire... Mais quel si grand service t'a donc rendu M. Armand ? ...

Georges. − Tenez, mon père, il y a une chose que je vous ai cachée.. que je ne voulais pas vous dire pour ne pas augmenter votre profonde horreur pour les voyages... Pendant ma traversée, j'ai été atteint de la fièvre... d'une mauvaise fièvre...

Madame de Verrières. − Ah ! mon Dieu !

Fromental. − Est−il possible ?

Georges. − Le capitaine réunit ses officiers... et il fut décidé, séance tenante, qu'on me débarquerait sur la première côte qu'on pourrait aborder.

Madame de Verrières. − Un malade !

Fromental. − Comment ! et tu n'as pas protesté ! Tu ne leur as pas dit : "Je suis le fils de la maison Fromental de Paris ! On vous payera, lâches que vous êtes ! "

Georges. − Je crois que cela ne les eût pas convaincus... Un seul officier... un Français, mon père ! ... s'éleva énergiquement contre ce lâche abandon...

Fromental. − A la bonne heure !

Georges. − Il offrit de partager sa cabine avec moi... tout fut inutile... J'avais à peine conscience de moi−même... Je sentis que deux matelots m'emportaient sur un matelas et me descendaient dans un canot... Bientôt le bruit des rames m'apprit que nous avions quitté le bâtiment.

Fromental. − Voilà les voyages ! les voilà !

Georges. − Une vague, qui vint nous effleurer, me fit ouvrir les yeux... et quel fut mon étonnement en voyant assis au gouvernail ce même officier qui avait pris ma défense, il me serra la main et me dit : "Je ne vous quitte pas, moi ! "

Madame de Verrières. − Ah ! c'est bien !

Fromental. − Le brave jeune homme !

Georges. − Nous abordâmes...

Fromental. − Et il envoya tout de suite chercher un médecin à la ville voisine !

Scène première 173

Georges. − Il n'y avait pas de médecin, il n'y avait pas de ville voisine... Ce fut alors que commença pour lui l'oeuvre de dévouement et d'abnégation. Pendant six semaines, il s'est installé à mon chevet, il a dormi la tête sur mon lit, il m'a disputé au fléau avec le courage, avec la tendresse d'une mère qui lutte pour son enfant !

Madame de Verrières. − C'est admirable !

Fromental. − C'est sublime !

Georges. − Eh bien, cet ami... ce frère...

Fromental. − C'est Armand Bernier !

Georges. − Lui−même !

Madame de Verrières, à part. − Lui ! et il aime Thérèse !

Fromental. − Oh ! mais c'est tout à fait différent... un homme qui t'a sauvé... Sois tranquille, nous lui ferons une position... une grande position...

Georges, lui serrant la main. − Je n'en ai jamais douté !

 

Scène première 174 Scène II

Les Mêmes, Armand

 

Un domestique, annonçant. − M. Armand Bernier.

Georges, allant à lui. − Armand !

Fromental. − Arrivez donc, mon ami... mon cher ami... Nous savons tout !

Madame de Verrières. − Monsieur Armand... je vous dois mon frère... voulez−vous me donner la main ? ...

Armand, lui donnant la main. − Madame... si j'ai acquis l'amitié de Georges... et un peu de votre affection... je me trouve trop bien récompensé.

Fromental. − Que vous le trouviez, c'est possible... mais nous, nous aimons à payer nos dettes... argent comptant...

Georges, bas. − Mon père...

Fromental. − J'ai besoin d'un caissier... je vous prends.

Armand. − Permettez, monsieur.

Fromental. − Huit mille francs d'appointements... et un intérêt de six pour cent.

Armand. − Je vous remercie, monsieur... mais je ne saurais m'astreindre à un travail de bureau.

Fromental. − Eh bien, vous irez vous promener... c'est moi qui tiendrai votre caisse... et Georges m'aidera !

Georges. − Oh ! de tout mon coeur !

Armand. − Vraiment, je suis touché de l'offre que vous me faites... mais j'ai l'habitude de naviguer... J'aime la mer, et je venais vous faire mes adieux, car je repars demain pour New York.

Fromental et Madame de Verrières. − Comment ?

Georges. − Tu pars ? ce n'est pas possible ! Et ce mariage dont tu me parlais ?

Armand. − Ce mariage, il ne faut plus y penser... il est rompu.

Georges. − Ah ! c'est singulier.

Madame de Verrières, à part. − Je comprends... Pauvre garçon !

 

Scène II 175

Armand. − Georges, je te recommande bien ma petite Thérèse... aime−la... comme un honnête homme doit aimer sa femme.

Georges. − Oh ! sois tranquille ! ... Thérèse, c'est toute ma vie !

Armand. − Oui... je le sais... Aime−moi bien aussi... je crois que je le mérite.

Georges. − Pourquoi me dis−tu cela, Armand ? ... Tu as quelque chose... qu'est−ce que je t'ai fait ? ...

Armand. − Rien, mon ami... je t'assure...

Georges. − Oh ! si, il faut que nous causions... tu n'es plus le même... J'ai besoin de te parler.

Fromental. − Va ! et empêche−le de partir.

Armand, saluant. − Madame... monsieur... (A Georges, en sortant.) Mais je te répète que je n'ai rien.

Fromental ; à part. − Il a quelque chose qui n'est pas naturel, ce jeune homme.

Georges et Armand sortent.

 

Scène II 176 Scène III

Fromental, Madame de Verrières.

 

Madame de Verrières, à part. − Un pareil sacrifice... Oh ! non ! Georges ne l'accepterait pas ! (Haut.) Mon père, M. Armand aime Thérèse...

Fromental. − Ah ! bon Dieu ! qu'est−ce que tu me dis là ?

Madame de Verrières. − Je dis que vous devez prévenir Georges.

Fromental. − Par exemple !

Madame de Verrières. − Il serait trop malheureux d'enlever la main de Thérèse à celui qui l'a sauvé !

Fromental. − Voyons, pas d'exaltation ! pas d'exaltation ! et surtout ne parle pas à Georges... il serait capable de se monter la tête comme toi... D'abord tu peux te tromper ! ...

Madame de Verrières. − Non, mon père.

Fromental. − Alors, c'est un malheur... nous n'y pouvons rien.

Madame de Verrières. − Vous pouvez parler...

Fromental. − Un mariage annoncé partout... une demoiselle charmante... que ton frère adore...

Madame de Verrières. − Mais si Georges y renonce de lui−même ?

Fromental. − Mais puisqu'il est convenu que nous n'en parlerons pas à Georges.

Madame de Verrières. − Alors, vous le condamnez à être ingrat.

Fromental. − Ingrat ! ingrat !

Un domestique, annonçant. − M. de La Porcheraie !

Fromental. − Nous reprendrons cette conversation... mais pas un mot à Georges.

 

Scène III 177 Scène IV

Les Mêmes, De La Porcheraie, Invités ; puis Fourcinier

 

Fromental, allant au−devant de La Porcheraie. − Bonjour, cher ami...

De La Porcheraie, donne la main à Fromental et salue madame de Verrières. − Madame... Est−ce que vous n'attendez pas le docteur ce soir ?

Fromental. − Si... nous espérons le voir.

De La Porcheraie. − Il est insaisissable ! ... Je lui avais donné rendez−vous chez moi... il n'est pas venu... alors, je suis allé chez lui... Personne.

Fromental. − Est−ce que vous êtes malade ?

De La Porcheraie. − Eh ! ...

Madame de Verrières. − Alors, monsieur, nous avons deux fois à vous remercier d'avoir bien voulu oublier vos souffrances pour venir à notre petite réunion.

De La Porcheraie. − Comment donc, madame ! ... mais il y a des plaisirs pour lesquels on brave tout... (A part.) Ils sont superbes ! ... Si je n'avais pas besoin de voir le docteur, est−ce que je ne serais pas resté à mon cercle ? ... je gagnais.

Le domestique, annonçant. − M. et madame de Puysole.

Plusieurs invités paraissent. Fromental et madame de Verrières remontent pour les recevoir.

Fromental, saluant une dame. − Madame... (Donnant la main à un petit collégien portant l'uniforme de Sainte−Barbe.) Mon cher condisciple...

De La Porcheraie, à part. − Tous barbistes, ici !

Fromental et madame de Verrières entrent dans les salons avec les invités.

Le domestique, annonçant. − M. le docteur Fourcinier.

De La Porcheraie, à part. − Ah ! voilà mon homme !

 

Scène IV 178 Scène V

De La Porcheraie, Fourcinier

 

De La Porcheraie, arrêtant Fourcinier qui se dispose à entrer dans le salon. − Pardon ! pardon ! il me faut ma consultation.

Fourcinier. − Ah ! c'est vous !

De La Porcheraie. − Docteur, vous m'abandonnez... je vous ai attendu mercredi à quatre heures.

Fourcinier. − Ah ! mon ami... il m'a été impossible d'aller chez vous... Figurez−vous que j'ai un jardin à Passy...

De La Porcheraie, à part. − Bon ! il y vient ! ...

Fourcinier. − Un très grand jardin...

De La Porcheraie. − Oui, je sais...

Fourcinier. − Et le bruit courait qu'on allait construire un abattoir juste en face de ma grille d'entrée.

De La Porcheraie. − J'en ai entendu parler... c'est positif !

Fourcinier. − Non ! c'est faux ! ... ce jour−là, je suis allé à la Ville... il n'en a jamais été question.

De La Porcheraie. − Ah ! (A part.) Un fusil qui rate ! (Haut.) Ah çà ! qu'est−ce que vous faites de ce jardin−là ?

Fourcinier. − Dame ! je vais m'y promener le dimanche... Le connaissez−vous ?

De La Porcheraie. − Oui... j'y suis entré une fois... par mégarde... c'est laid !

Fourcinier. − Il y a sur la pelouse un cèdre du Liban !

De La Porcheraie. − Qu'est−ce que cela peut bien rapporter un cèdre du Liban... bon an, mal an ?

Fourcinier. − Oh ! ce n'est pas une propriété de rapport... c'est une propriété d'agrément... et puis, entre nous, il se passe quelque chose... Mercredi matin, il est venu un monsieur avec un géomètre qui a levé le plan du jardin.

De La Porcheraie, à part. − C'est moi ! bonne idée !

Fourcinier. − C'est évidemment une personne qui a des projets.

De La Porcheraie. − Non... c'est le cadastre !

 

Scène V 179

Fourcinier. − Comment, le cadastre ?

De La Porcheraie. − Oui, il s'agit de mieux répartir l'impôt... Tout le monde sera augmenté !

Fourcinier. − Diable ! je paye déjà assez cher... pour un jardin qui ne rapporte...

De La Porcheraie. − Que des abricots... et ce n'est pas l'année ! Tenez, je vous l'achète, moi, votre jardin.

Fourcinier. − Vous ? Quelle plaisanterie !

De La Porcheraie. − Sérieusement.

Fourcinier. − Ah !

De La Porcheraie. − Je l'arrangerais à mon goût et j'y passerais l'été. Combien voulez−vous le vendre ?

Fourcinier. − Mais... je ne veux pas le vendre.

De La Porcheraie. − Naturellement ! puisque j'en ai envie.

Fourcinier. − Non... Cette propriété me rappelle des souvenirs... J'y ai joué quand j'étais enfant... mon père habitait la petite maison.

De La Porcheraie. − La bicoque ?

Fourcinier. − Comment, la bicoque ?

De La Porcheraie. − Elle ne tient plus. Il ne faudrait pas tousser trop près du gros mur ! Voyons... en voulez−vous cent mille francs ?

Fourcinier. − C'est dans cette petite maison blanche... à volets verts... que j'ai épousé ma femme...

De La Porcheraie, à part. − Ah ! ah ! du sentiment ! ça sera cher !

Fourcinier. − C'est là... que plus tard... j'ai eu le malheur de la perdre...

De La Porcheraie. − Vous voyez bien... cette propriété vous attriste... revoir sans cesse l'endroit où l'on a été frappé ! ... Cent quinze !

Fourcinier. − Non ! j'aime ma douleur ! j'éprouve un plaisir cruel... mais doux, à venir m'asseoir sous l'arbre où nous avons passé de si longues soirées.

De La Porcheraie, à part. − Il est très fort ! (Haut.) Cent trente !

Fourcinier. − Ce n'est pas assez...

De La Porcheraie. − Comment ?

Fourcinier. − Ce n'est pas assez d'avoir aimé sa femme, il faut encore savoir conserver le petit coin de terre qu'elle emplit de son souvenir.

Scène V 180

De La Porcheraie. − Alors, gardez−le... je ne vous en parlerai plus.

Fourcinier, désappointé. − Ah ! tant mieux ! j'aurais peut−être fini par me laisser tenter.

De La Porcheraie. − Votre douleur est très respectable... mais c'est un gouffre... je serais peut−être allé jusqu'à cent cinquante mille francs.

Fourcinier. − Vous dites ? ...

De La Porcheraie. − Cent cinquante mille.

Fourcinier. − Sans le mobilier ?

De La Porcheraie. − Je le vois d'ici, votre mobilier ! Six fauteuils cassés et un piano qui parle de loin en loin...

Fourcinier. − Ce sont des souvenirs...

De La Porcheraie. − Oui, vous désirez les vendre à part.

Fourcinier. − Jamais ! ...

De La Porcheraie. − Allons, je vous le laisserai, votre mobilier ! ... cent cinquante mille... c'est convenu.

Fourcinier. − C'est que... je vous demande jusqu'à demain matin pour réfléchir.

De La Porcheraie. − Soit, je serai chez vous à dix heures !

Fourcinier. − A dix heures ! je vous attendrai ! ... Ah çà ! et notre consultation ? ... Voyons, qu'est−ce que vous avez ?

De La Porcheraie. − Oh ! presque rien... je ne digère pas les écrevisses.

Fourcinier. − Il ne faut pas en manger.

De La Porcheraie. − Merci... j'y pensais !

 

Scène V 181 Scène VI

Les Mêmes, un domestique, Dutrécy et Thérèse

 

Dutrécy est mis avec recherche et porte un col rabattu.

Un domestique, annonçant. − M. et madame Dutrécy.

De La Porcheraie. − Comment, madame Dutrécy... Thérèse ?

Dutrécy. − C'est une erreur... mais il n'y a pas de mal... Bonjour, docteur !

Fourcinier, saluant. − Mon cher ami... mademoiselle ! ...

Dutrécy, à Thérèse. − Eh bien, ma chère enfant ! nous voilà au bal ! Es−tu contente ?

Thérèse. − Oui, mon oncle !

Dutrécy. − Tu n'as pas chaud ?

Thérèse. − Non, mon oncle.

Dutrécy. − Tu n'as pas froid ?

Thérèse. − Non, mon oncle...

Dutrécy. − Tu aurais dû garder ta fourrure... Veux−tu que j'aille la chercher ?

Thérèse. − C'est inutile.

Dutrécy, bas à de La Porcheraie. − Est−elle jolie, avec sa robe de bal ?

De La Porcheraie, à part, étonné. − Qu'est−ce qu'il a ? ... (Bas à Dutrécy.) J'ai presque conclu avec Fourcinier... il faut que je vous parle.

Dutrécy, regardant Thérèse. − Oui... demain...

De La Porcheraie. − Non... tout de suite !

Dutrécy. − Docteur ! voulez−vous avoir l'obligeance de conduire Thérèse auprès de madame de Verrières ?

Fourcinier. − Comment donc ! (Offrant son bras.) Mademoiselle...

Dutrécy, à Thérèse. − Dans cinq minutes... je te rejoins... ne t'impatiente pas ! Docteur, je vous la recommande !

 

Scène VI 182

Fourcinier et Thérèse sortent.

 

Scène VI 183 Scène VII

Dutrécy, De La Porcheraie

 

De La Porcheraie. − Je viens de traiter avec Fourcinier à cent cinquante mille... c'est pour ainsi dire conclu... il m'a demandé jusqu'à demain matin.

Dutrécy, distrait, regardant la porte du salon. − Allons, tant mieux ! j'en suis bien aise...

De La Porcheraie. − Mais qu'avez−vous donc ? vous ne m'écoutez pas...

Dutrécy. − Parfaitement... c'est que Thérèse est seule par là...

De La Porcheraie. − Eh bien, est−ce que vous comptez jouer le rôle de duègne ? ...

Dutrécy. − Mon ami... cette jeune fille... c'est un ange ! plus je la connais, plus je l'apprécie.

De La Porcheraie. − Tiens !

Dutrécy. − J'appréhendais de la voir s'installer chez moi pour quinze jours ; je me disais : "Voilà mon existence changée, bouleversée..." Eh bien, pas du tout ! c'est à peine si on l'entend... Elle trottine dans l'appartement comme un petit oiseau... si j'ai besoin d'elle... elle est là ; quand je veux être seul... elle s'envole.

De La Porcheraie, à part. − Et il a rabattu son col !

Dutrécy. − C'est bien agréable d'avoir une compagnie... qui ne vous dérange pas... Vous savez que je n'aime pas à manger seul... Fourcinier me l'a défendu... Eh bien, elle me fait société... elle découpe... elle est très adroite ! ... elle parle, elle babille, elle gazouille... elle me raconte sa vie de pension. Je sais déjà le nom de toutes ses petites camarades... avec leurs défauts !

De La Porcheraie. − Vous voilà bien avancé !

Dutrécy. − Ah ! c'est charmant !

De La Porcheraie. − Papa Dutrécy... nous sommes amoureux !

Dutrécy. − Moi ? chut ! (Confidentiellement.) J'en ai peur. Tout à l'heure quand ce domestique a annoncé M. et madame Dutrécy... J'ai senti le rouge me monter au visage... et ça m'a fait plaisir !

De La Porcheraie. − Vraiment ?

Dutrécy. − Cela m'a prouvé que ce ne serait pas ridicule...

De La Porcheraie. − Allons donc ! ... elle est trop jeune pour vous.

 

Scène VII 184

Dutrécy. − Vous ne la connaissez pas... Elle est jeune quand il le faut... et raisonnable, posée, quand cela est nécessaire.

De La Porcheraie. − Et comment ce mal vous est−il survenu ?

Dutrécy. − Je n'en sais rien... en la regardant ranger les armoires... elle a fait mettre son linge, mes habits en état. Ah ! on serait bien soigné avec une pareille femme ! Hier soir, elle m'a entendu tousser et elle m'a composé elle−même une petite tisane de violette, avec du miel... comme à la pension, et je ne tousse plus.

De La Porcheraie. − Ah ! vous m'en direz tant !

Dutrécy. − Elle m'a tenu compagnie toute la soirée... elle m'a lu l'Homme à l'oreille cassée... et elle prononce ! ... on entend tous les mots... Il fallait la voir rire... des dents charmantes... des perles.

De La Porcheraie. − Prenez garde ! ... Les perles recherchent le monde... l'éclat des lumières.

Dutrécy. − Oh ! pas Thérèse, elle n'aime que son intérieur ; avec une tapisserie, elle passe sa soirée.

De La Porcheraie. − Oui, elles sont toutes comme ça... avant d'être mariées... mais après ! ... J'y ai été pris, moi !

Dutrécy. − Vous, quand ça ?

De La Porcheraie. − Eh bien, et ma femme ?

Dutrécy. − Comment ! vous êtes marié ?

De La Porcheraie. − Mais certainement ! vous ne le saviez pas ?

Dutrécy. − Non !

De La Porcheraie. − J'ai cru que vous le saviez.

Dutrécy. − Voilà dix ans que je vous connais et c'est la première fois... Vous ne m'avez jamais présenté à Madame...

De La Porcheraie. − Oh ! par exemple ! du diable si je sais où elle est ! Voilà bientôt onze ans que nous nous sommes perdus de vue.

Dutrécy. − Séparés !

De La Porcheraie. − Nous sommes restés sept ou huit mois ensemble... je ne sais pas au juste.

Dutrécy. − Ah ! mon pauvre ami ! je comprends... une catastrophe !

De La Porcheraie, − Non, elle était très honnête... mais une femme impossible ! une mondaine ! Elle ne rêvait que fêtes et plaisirs ! Tous les jours, elle me traînait au bal, au concert... dans des endroits malsains... sans air... il fallait attendre notre voiture à la sortie... je m'enrhumais, et le lendemain... vous croyez qu'elle se reposait ? du tout ! Elle se mettait à son piano... à l'aube, elle me tapotait des polkas, des valses. Ce n'était pas tenable ! Enfin, un jour, je lui ai dit : "Madame, prenez votre fortune, moi la mienne, et faites−moi le plaisir d'aller danser ailleurs ! "

Scène VII 185

Dutrécy. − Je comprends cela... Et vous ne l'avez jamais revue ?

De La Porcheraie. − Si, une fois... sur le chemin de fer de Mulhouse.

Dutrécy. − Ah !

De La Porcheraie. − Nous nous sommes salués ! ... J'envoie quelquefois prendre de ses nouvelles et elle m'adresse sa carte au jour de l'an... nous ne sommes pas fâchés.

Dutrécy. − Oh ! moi ! avec Thérèse... je n'ai pas à craindre un pareil dénouement... Elle n'aime pas le bal... elle est habituée à se coucher de bonne heure... c'est une petite dormeuse... A la pension, nous l'appelions... (se reprenant) on l'appelait... mademoiselle Marmotte !

De La Porcheraie. − Précieuse disposition ! oh ! la femme qui dort !

Dutrécy. − Maintenant, mon ami, parlez−moi franchement... ne me flattez pas... j'ai cinquante−quatre ans...

De la Porcheraie. − Oh !

Dutrécy. − Pas beaucoup plus... je suis admirablement conservé ; me conseillez−vous d'épouser Thérèse ?

De La Porcheraie. − D'abord, voudra−t−elle de vous ?

Dutrécy. − Je suis plus riche qu'elle !

De La Porcheraie. − Et si elle aime Georges, son prétendu ?

Dutrécy. − Oh ! non, ce n'est pas le prétendu qu'elle aime... c'est le mariage.

De La Porcheraie. − Alors, voici mon opinion. Dans ce monde, il faut faire tout ce qui vous promet de la satisfaction... Raisonnons... vous êtes amoureux ?

Dutrécy, timidement. − Je crois que oui.

De La Porcheraie. − Donc, vous serez heureux de vivre avec Thérèse... Si plus tard vous l'ennuyez, si elle vous trompe...

Dutrécy. − Comment !

De La Porcheraie. − Vous ne le saurez pas ! et vous n'en serez que mieux soigné... Donc votre partie est belle dans les deux hypothèses, donc mariez−vous !

Dutrécy. − C'est que vous avez une manière d'envisager les choses...

De La Porcheraie. − Et puis le mariage, dit−on, vous crée un intérieur ; c'est un oranger sous lequel on place un banc pour se reposer... Je ne vois aucun inconvénient à s'y asseoir... si ça ne vous va pas, vous ferez comme moi, vous vous lèverez !

Dutrécy. − C'est que je ne me marie que pour m'asseoir !

Scène VII 186

De La Porcheraie. − Maintenant, quant à ce qui me concerne... si votre maison devient moins agréable... si votre femme m'impose de la gêne, de la contrainte... je ne viendrai plus chez vous, voilà tout !

Dutrécy. − Voilà tout ! Il y a une chose qui m'embarrasse un peu.

De La Porcheraie. − Quoi donc ?

Dutrécy. − J'ai donné ma parole à Georges...

De La Porcheraie. − Vous pouvez la retirer... Trouvez un prétexte !

Dutrécy. − J'ai bien cherché ; mais c'est très difficile... Il faudrait l'amener à renoncer de lui−même.

De La Porcheraie. − Tiens ! jetez−lui Armand dans les jambes.

Dutrécy. − Quoi, Armand ?

De La Porcheraie. − Il aime aussi Thérèse.

Dutrécy. − Lui ? pas possible !

De La Porcheraie. − Vous êtes trois. Ce nombre plaît aux dieux ! Comment ! vous n'avez pas flairé ça, un amoureux ?

Dutrécy. − Parbleu ! voilà une heureuse découverte ! Armand a sauvé Georges...

De La Porcheraie. − Il a porté son arbre !

Dutrécy. − C'est vrai ! Et si l'autre a un peu de coeur...

De La Porcheraie. − Oh ! ne comptez pas là−dessus ! ... En amour, le coeur se donne tout entier... Il n'en reste plus pour la galerie ! ...

Dutrécy. − Oh ! Georges est une nature d'élite !

De La Porcheraie. − Après ça... essayez ! Je vous laisse.

Dutrécy. − Vous partez ?

De La Porcheraie. − Cette réunion de famille n'est pas folâtre... Je vais fumer un cigare à mon cercle... Adieu... jeune homme ! ...

Il sort.

Dutrécy, seul. − Il est bien difficile que Georges ne se sacrifie pas à son tour. Il me semble que si j'étais à sa place... et si j'avais son âge ! ... C'est lui !

 

Scène VII 187 Scène VIII

Dutrécy, Georges

 

Georges, entrant, à part. − Impossible d'arracher un mot à Armand ! Monsieur Dutrécy... tout seul... Que faites−vous donc là ?

Dutrécy. − Mon ami... c'est plus fort que moi... ce bal... cette musique... quand on a du chagrin...

Georges. − Vous ? ...

Dutrécy. − Je viens d'apprendre une nouvelle qui me désole. Vous savez si j'aime Armand !

Georges. − Il est triste... malheureux...

Dutrécy. − Ah ! vous vous en êtes aperçu ?

Georges. − Tout de suite ! mais la cause de sa tristesse, la connaissez−vous ? ...

Dutrécy. − Oui... figurez−vous... mais non, je ne peux pas vous le dire... vous êtes la dernière personne...

Georges. − Oh ! parlez ! Il existe entre Armand et moi une affection... sans limites ! ma vie est à lui !

Dutrécy, lui prenant la main. − Georges ! vous êtes un noble coeur ! (A part.) Ca va marcher ! (Haut.) Apprenez donc... j'étais à cent lieues de m'attendre... apprenez qu'Armand est amoureux de sa cousine Thérèse !

Georges, stupéfait. − Comment ? qu'est−ce que vous dites ?

Dutrécy. − Il l'adore !

Georges. − Armand ! c'est impossible ! mais depuis quand ?

Dutrécy. − Un amour d'enfance... secret mais vivace ! Il espérait l'épouser à son retour d'Amérique... Vous vous êtes présenté avant lui... et ma foi ! ...

Georges. − Ah ! je n'ai pas de bonheur !

Il s'assoit près de la table et se met la tête dans ses mains.

Dutrécy, à part. − Il va retirer sa demande. (Haut.) Après ça, vous n'y pouvez rien, vous... Armand est jeune... il se consolera ! ...

Georges, vivement. − Ah ! vous croyez qu'il se consolera ?

Dutrécy. − C'est−à−dire... je n'en sais rien ! Il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre... (A part.) J'ai eu tort de dire cela. (Haut.) Il en mourra peut−être !

Scène VIII 188

Georges, à lui−même, sans écouter Dutrécy. − Thérèse, Thérèse !

Dutrécy. − Ce brave Armand ! En voilà un qui sait aimer ses amis... Il n'hésite pas ! On dit qu'il a été très bien pour vous dans ce voyage ? (Il attend une réponse de Georges qui reste muet la tête dans ses mains, A part.) Qu'est−ce qu'il fait là ? ... il dort ! (Toussant.) Hum ! (Haut.) On dit qu'il a été très bien pour vous dans ce voyage ?

Georges. − Oh ! parfait, monsieur ! Parfait !

Dutrécy. − Oui, parfait... (A part.) Il est froid... (Haut.) Quelle réponse faudra−t−il porter à ce pauvre garçon ?

Georges. − Eh ! monsieur, épargnez−moi... donnez−moi le temps... quand il faut s'arracher le coeur de ses propres mains...

Dutrécy. − C'est juste, prenez votre temps. (A part, en sortant.) Il est un peu personnel, le petit jeune homme... mais il y viendra ! ... Armand ! ... laissons−les ensemble !

Il sort.

Georges, seul. − Renoncer à Thérèse ! mais je ne peux pas ! je ne peux pas !

 

Scène VIII 189 Scène IX

Georges, Armand

 

Armand, entrant. − Mon ami...

Georges. − Armand !

Armand. − Je te cherchais... Je voulais te demander la permission de me retirer ! ... As−tu eu l'obligeance d'écrire ces lettres de recommandation que je t'avais demandées pour New York ? ...

Georges. − Non... J'espérais toujours que tu ne partirais pas.

Armand. − Ce départ est nécessaire...indispensable.

Georges. − Armand !

Armand. − Quoi ?

Georges. − Tu nous écriras, n'est−ce pas ?

Armand. − Oh ! souvent ! Et tu me répondras, tu me donneras de tes nouvelles... de celles de Thérèse... (avec effort) de ta femme...

Georges. − Oh ! si tu savais comme je souffre !

Armand. − En effet... tu es pâle...

Georges. − Je lutte... Je combats... contre une douleur...

Armand. − Une douleur ? laquelle ?

Georges, vivement. − Celle de te voir partir... D'un autre côté... Je comprends... parce que... Adieu ! ... je vais écrire ces lettres... (A part.) Oh ! je ne peux pas, je l'aime trop !

Il entre à droite.

 

Scène IX 190 Scène X

Armand ; puis Dutrécy

 

Armand, seul. − Ce visage ému... ces paroles sans suite... Est ce que je me serais trahi ? ... Oh ! non ! je connais Georges ; s'il avait eu seulement un soupçon, il ne serait pas allé écrire ces lettres !

Dutrécy, entrant. − Ca n'a pas le sens commun ! Ils ouvrent une fenêtre, juste au moment où Thérèse vient de valser ! Je vais chercher sa fourrure.

Armand. − Mon oncle...

Dutrécy. − Ah ! c'est toi, mon ami ! ... Eh bien, tu as vu Georges ?

Armand. − Il me quitte à l'instant.

Dutrécy. − Ah ! Eh bien ?

Armand. − Quoi ?

Dutrécy. − Il ne t'a rien dit ?

Armand. − Non... Que voulez−vous qu'il me dise ?

Dutrécy. − C'est bien étonnant ! Enfin, qu'est−ce que tu veux, mon pauvre garçon ! ce n'est pas ma faute... tu as parlé trop tard !

Armand. − Moi ?

Dutrécy. − C'était mon rêve ! ... Deux enfants que j'ai élevés !

Armand. − Mais de quoi me parlez−vous ?

Dutrécy. − De Thérèse, que tu aimes !

Armand, vivement. − Oh ! taisez−vous, si Georges vous entendait !

Dutrécy. − Lui : il sait tout ? je lui ai dit...

Armand. − Comment ! vous avez dit à Georges que j'aimais Thérèse ?

Dutrécy. − Parfaitement !

Armand. − Et qu'a−t−il répondu ?

Dutrécy. Rien !

 

Scène X 191

Armand. − Ah ! ...

Dutrécy. − Ah ! ... il a fait semblant de dormir.

Armand. − Oh ! c'est impossible !

Dutrécy. − C'est une âme sans élévation... après ce que tu as fait pour lui.

Armand. − Oh ! ne parlons pas de ça !

Dutrécy. − Au contraire ! parlons−en. Je crois que, si tu lui adressais quelques paroles véhémentes ! si tu lui disais : "Georges, j'ai porté ton arbre, porte le mien ! "

Armand. − A quoi bon ?

Dutrécy. − Tiens ! ça romprait tout...et je pourrais... et tu pourrais épouser Thérèse... cela vaut la peine d'y penser ! ... Où est le vestiaire ? ... Ah ! je dis que ça vaut la peine d'y penser ! ... (A part.) Je ne suis pas mécontent de moi !

Il sort.

 

Scène X 192 Scène XI

Armand, Georges

 

Armand, seul, − Oh ! non ! je ne lui dirai pas un mot ! (Apercevant Georges qui entre.) Lui, c'est lui !

Georges, entre avec ses lettres à la main, il est très pâle et très ému. − Voici les lettres que tu m'as demandées... Il y en a deux... je voulais en écrire plusieurs... mais ce soir... la main me tremble... L'une est pour notre correspondant à New York ; je le prie de t'ouvrir un crédit...

Armand. − C'est bien !

Georges. − L'autre est adressée à MM. Anderson et Blum, deux armateurs qui, sur mes instances...

Armand. − Merci !

Georges, s'approche d'Armand et déchire tout à coup les deux lettres. − Non, tu ne partiras pas, c'est impossible !

Armand. − Ah !

Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.

Georges. − Tu aimes Thérèse... épouse−la... emmène−la ! mais que je ne la revoie plus !

Armand, lui tendant les bras. − Ah ! Georges !

Georges, s'y précipitant. − Mon ami, mon ami, pardonne−moi d'avoir hésité... mais je l'aimais tant !

Armand. − Cher enfant ! je n'accepte pas ton sacrifice... je le désirais... je l'attendais... mais je n'en veux pas... Eh bien, mon oncle ! ... et vous, monsieur de La Porcheraie, il y a encore sous le ciel des gens qui s'aiment et qui se dévouent ! Cher Georges ! je partirai tranquille... car je suis sûr maintenant que Thérèse épouse un brave coeur !

Georges. − Oh ! tais−toi ! ne me tente pas... je redeviendrais faible... lâche...

Armand. − Georges !

Georges. − Non ! je sais ce qu'il me reste à faire.

Il sort vivement.

 

Scène XI 193 Scène XII

Armand ; puis Thérèse

 

Armand, seul. − Où vas−tu ? ... Ah ! fais ce que tu voudras... demain, je serai parti. (Apercevant Thérèse qui entre.) Thérèse ! ... Oh ! mon coeur ! ... non ! je ne veux pas la voir.

Il se dirige vers la porte du fond.

Thérèse. − Eh bien, mon cousin, on se sauve quand j'arrive ?

Armand. − Pardon... je ne vous voyais pas...

Thérèse. − Voilà plus d'une heure que je te cherche des yeux par tout le bal.

Armand, se rapprochant d'elle. − Vraiment ! vous pensiez à moi ?

Thérèse. − Je crois bien ! ... Ton tour est arrivé...

Armand. − Quel tour ?

Thérèse. − Je t'ai inscrit pour la huitième contredanse...

Armand. − Ah ! c'est pour cela ? ... je vous demande pardon... mais ce soir... je ne suis pas disposé...

Thérèse. − Comment ! vous ne voulez pas danser ?

Armand. − Excusez−moi...

Thérèse. − Il fallait donc me le dire ! ... moi qui ai refusé trois invitations... Vous allez voir que je vais manquer la contredanse... Je retourne à ma place.

Fausse sortie.

Armand, la retenant. − Restez... je vous prie... Puisque vous avez bien voulu m'accorder une contredanse... occupons−la... à causer... voulez−vous ?

Thérèse. − Ce n'est pas la même chose !

Armand, lui faisant signe de s'asseoir, − Thérèse...

Thérèse, à part. − Il est ennuyeux.

Armand. − Je vous ai à peine vue depuis mon retour... n'avez−vous rien à me dire ?

Thérèse. − Mais on ne vient pas au bal pour causer... il me semble que nous avons assez bavardé ce matin... et je ne vois pas... Ah si, une rencontre... tu sais bien, Lucie...

Scène XII 194

Armand. − Lucie ? ... non !

Thérèse. − Mais si... tu la voyais au parloir... Elle est mariée.

Armand. − Ah !

Thérèse. − Elle est allée l'année dernière aux eaux d'Aix avec dix−sept robes ; est−elle heureuse !

Armand. − Oh ! oui ! de façon qu'une personne qui y serait allée avec dix−huit robes serait encore plus heureuse ?

Thérèse. − Ce n'est pas cela que je veux dire. (On entend la musique à côté.) Entends−tu l'orchestre... on commence...

Armand. − Allez, je me reprocherais de vous retenir plus longtemps.

Thérèse. − Oh ! il est trop tard maintenant... tout le monde est placé... Voyons, qu'avais−tu à me communiquer ?

Armand. − Oh ! rien de bien intéressant... je voulais vous parler de nos souvenirs... de notre amitié d'enfance. Nous étions séparés... mais quel bonheur quand nous pouvions nous réunir... quand mon oncle m'emmenait avec lui au parloir de votre pension... le coeur me battait !

Thérèse. − Oh ! à moi aussi !

Armand. − Vrai ?

Thérèse. − Tu m'apportais toujours un sac de marrons glacés !

Armand. − Ah !

Thérèse. − Tu étais bien aimable de penser ainsi à moi...

Armand. − C'étaient mes pauvres petites économies d'un mois.

Thérèse. − Je les aimais surtout à la vanille.

Armand. − Malheureusement ! Ceux−là coûtaient deux francs de plus que les autres.

Thérèse. − Pauvre Armand ! étais−tu bon ! ... (Riant.) Mais étais−tu drôle avec ton habit de collégien... trop court.

Armand. − Hein ?

Thérèse. Ah ! tu nous faisais bien rire avec ces demoiselles ! Les grandes dessinaient ta caricature... Moi, je trouvais ça mal !

Armand. − Thérèse ! est−ce bien vous, vous si grave, si bienveillante... qui marchiez toujours les yeux baissés ?

Thérèse. − Ca... c'est notre professeur de maintien qui me l'avait recommandé.

Scène XII 195

Armand. − Comment ! ces regards longs et tristes ? ...

Thérèse. − Ah ! j'ai eu bien de la peine à me les mettre dans la tête ! mais le professeur me disait toujours : "Mademoiselle Thérèse, vous riez trop ! ce n'est pas convenable... pensez à quelque chose de triste ! "

Armand. − Et à quoi pensiez−vous ?

Thérèse. − Je pensais que Boboche, notre petit chat de la pension, allait mourir ! ... Qu'as−tu donc ? ...

Armand. − Rien. (A part.) Boboche ! ... (Haut.) Continuez... j'ai besoin de forces... j'ai besoin de vous entendre ! ... Ainsi, je vous paraissais bien ridicule ?

Thérèse. − Oh ! je n'ai pas dit cela !

Armand. − Avec mes habits trop courts...

Thérèse, riant. − Et tes gros souliers... toujours dénoués.

Armand. − Et vous n'avez jamais remarqué autre chose ?

Thérèse. − Non ! ... Quoi donc ? ...

Armand. − Oh ! rien... (A part.) Oh ! les rêves ! les rêves ! ...

Thérèse. − Armand ! ... tu souffres ? ...

Armand. − Ne faites pas attention... c'est la fièvre qui s'en va... elle part... elle est partie ! Ah ! je me sens mieux !

Thérèse. − Veux−tu que j'appelle mon oncle ?

Armand. − C'est inutile... (Lui prenant la main.) Vois, ma main serre la tienne et ne tremble pas... mon regard est ferme... Thérèse, je puis te faire danser maintenant... je ne crains plus rien...

Thérèse. − Ah ! désolée ! mais ton tour est passé ! Je suis engagée pour la neuvième...

Armand. − C'est juste !

Thérèse. − Cela t'apprendra à perdre ton temps...

Armand. − Oh ! je ne le regrette pas ! (Lui tendant la main.) Adieu !

Continuer : partie 3 sur 3