Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 21 sur 38 · partie 3/3

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Théâtre . 3

• Moi

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Thérèse. − Au revoir !

Armand, l'examinant. − Ah ! est−ce singulier ! j'avais toujours cru que tu avais les yeux bleus !

Thérèse. − Eh bien ?

Armand. − Ils sont gris !

 

Scène XII 196

Thérèse, retirant sa main. − Hein ? Il faut avouer, monsieur, que vous n'êtes guère aimable au bal... Je ne t'en veux pas !

Elle sort.

Armand. − Va vite, tu vas encore manquer la contredanse !

 

Scène XII 197 Scène XIII

Armand ; puis Madame de Verrières

 

Armand, Seul. − Ah ! j'ai le coeur plus libre... je respire... et mon brave Georges ! ... (Madame de Verrières entre.) Madame...

Madame de Verrières. − Monsieur Armand !

Armand. − Ah ! madame, si vous saviez comme je suis heureux ! Je viens de voir Thérèse !

Madame de Verrières. − Et moi, je quitte mon frère... Pauvre garçon ! il fait peine à voir... mais il se conduira en galant homme...

Armand. − Il épousera Thérèse et je serai son témoin ! et je danserai à sa noce !

Madame de Verrières. − Ah ! mon Dieu ! ... monsieur... rappelez votre raison !

Armand. − C'est ce que j'ai fait... madame... elle est revenue...

Madame de Verrières. − Comment ?

Armand. − Pendant la huitième contredanse.

Madame de Verrières. − Je ne comprends pas...

Armand. − J'ai causé avec Thérèse... c'est un ange ! Elle n'a aucun de mes goûts ! ... Elle aime le monde, le bal, les robes, le chat de sa pension, Boboche... Cinq minutes lui ont suffi pour démolir mon roman de fond en comble.

Madame de Verrières. − Comment ! vous ne l'aimez plus ?

Armand. − Je ne l'ai jamais aimée... c'est une autre... c'est une Thérèse de fantaisie que j'aimais... les marins sont habitués à ces sortes de déceptions... Avez−vous navigué, madame ? ...

Madame de Verrières. − Oh ! fort peu !

Armand. − Que de fois il m'est arrivé de m'éprendre à distance pour une de ces jolies petites villes qui fleurissent entre les rochers, au bord de la mer... Un rayon de lune... une disposition de l'esprit, vous les font apparaître douces, reposées, mélancoliques... C'est là qu'on voudrait finir ses jours dans le calme et le silence du coeur... On approche, on aborde... cette ville est pleine de violons, d'éclats de rire et de tambours ! Alors, on se rembarque au plus vite, pour se remettre à la recherche d'un idéal... qu'on ne rencontrera peut−être jamais.

Madame de Verrières. − Pourquoi donc ? il ne faut pas désespérer.

Armand. − Non, voyez−vous, je cherche l'impossible... je cherche une femme sans coquetterie...

Scène XIII 198

Madame de Verrières, à part. − Il est galant !

Armand. − Mais ne parlons pas de moi... parlons de Georges.

Madame de Verrières. − Mon pauvre frère... va−t−il être heureux... quand je lui apprendrai qu'il peut aimer Thérèse sans crainte... sans remords ! ...

Armand. − Cher enfant... si vous aviez été témoin de son courage... Je refusais son sacrifice, mais avec quelle joie je le voyais se dévouer !

Madame de Verrières. − Ah ! quel ami vous faites !

 

Scène XIII 199 Scène XIV

Les Mêmes, Fromental et Fourcinier ; puis Dutrécy ; puis Georges ; puis Thérèse

 

Fromental, entrant avec Fourcinier. − Comment ! docteur, vous nous quittez déjà ?

Fourcinier. − Il le faut !

Fromental. − A propos, vous avez un jardin à Passy ?

Fourcinier. − Oui !

Fromental. − Qu'est−ce que vous faites de ça ?

Fourcinier. − Mais... je m'y promène... (A part.) Qu'est−ce qu'ils ont donc tous à me parler de mon jardin ?

Georges, entrant et à part. − M. Dutrécy est introuvable...

Armand. − Georges ! ...

Georges. − Mon ami...

Armand. − Cours vite récrire ces lettres de recommandation que tu as déchirées !

Georges. − Comment ?

Armand. − Mon départ est décidé ! Rien ne saurait l'empêcher.

Georges. − C'est bien. Compte sur moi. (A part.) Un éclat, c'est le seul moyen.

Dutrécy, entrant avec un mantelet de fourrure. − Le voilà, j'avais perdu le numéro !

Georges, à part. − Monsieur Dutrécy, pouvez−vous m'accorder un instant d'entretien ?

Dutrécy. − Je suis tout à vous, jeune homme.

Georges. − Je viens vous prier de reprendre la parole que nous nous sommes donnée mutuellement.

Tous. − Comment ?

Armand, à Georges. − Malheureux ! que fais−tu ?

Dutrécy. − Monsieur... un pareil affront ! fait à moi et à ma famille !

Armand. − Mais, mon oncle...

 

Scène XIV 200

Dutrécy. − Armand, je te défends de te battre !

Armand. − Eh ! je n'y songe pas ! mais...

Dutrécy. − Pas un mot de plus !

Fromental. − Mon cher condisciple !

Dutrécy, apercevant Thérèse. − Thérèse ! ... Ah ! messieurs, ménageons la sensibilité de cette enfant.

Thérèse. − Que se passe−t−il donc ?

Dutrécy. − Rien... (Embrassant Thérèse.) Ton oncle te reste. (Mouvement de Thérèse.) Partons ! ... quittons cette maison pour toujours.

Tous. − Monsieur Dutrécy !

Dutrécy. − Je n'écoute rien... je suis indigné.. je suis... Prenons garde aux courants d'air...

Madame de Verrières, bas à Armand. − Restez ! ... il faut que je vous parle !

 

Scène XIV 201 Acte III

Chez Dutrécy. Même décor qu'au premier acte.

 

Acte III 202 Scène première

Dutrécy, Thérèse, Aubin

 

Dutrécy et Thérèse déjeunent. Aubin les sert.

Aubin, à part, sur le devant. − Je ne sais comment dire ça à Monsieur ? ... J'ai trouvé une autre place... cent francs de plus et rien à frotter.

Thérèse, à part. − Armand ne revient pas... Mon oncle, pourquoi avez−vous avancé le déjeuner d'une demi−heure ?

Dutrécy. − Je ne sais pas... ce matin, après ma douche, je me suis senti en appétit...

Thérèse, − Mais mon cousin Armand arrivera quand nous aurons fini...

Dutrécy, à part. − Je l'espère bien ! ... il est gênant, ce neveu. (Haut.) Est−ce que cela t'ennuie de déjeuner en tête à tête avec moi ?

Thérèse. − Oh ! par exemple ! Je suis au contraire très heureuse de me trouver avec vous.

Dutrécy. − Vraiment ?

Thérèse, à part, − J'ai une peur terrible maintenant qu'il ne me renvoie chez mademoiselle Pinta ! (Haut.) Je vais découper le poulet !

Dutrécy. Non, laisse... je vais appeler Cyprien.

Thérèse. − Oh ! ça me fait tant plaisir de m'occuper de vous ! ...

Dutrécy. − Cher trésor ! (La regardant découper. A part.) Comme ses petites mains sont adroites... elle a l'air de chiffonner une broderie.

Thérèse. − Tenez ! ... voici une aile !

Dutrécy. − Prends l'autre !

Thérèse. − Oh ! non...

Dutrécy. − Pourquoi ?

Thérèse. − Si par hasard vous vouliez manger les deux...

Dutrécy, à part, avec ravissement. − Elle pense à tout ! C'est un ange ! (Appelant.) Aubin !

Aubin, s'approchant. − Monsieur !

 

Scène première 203

Dutrécy, bas. − Donne−lui du cachet rouge !

Aubin. − Oui, monsieur...

Il met la bouteille au cachet vert sous son bras et verse du cachet rouge à Thérèse.

Dutrécy, à Thérèse. − Goûte−moi ça...

Thérèse. − Attendez.

Elle se verse de l'eau.

Dutrécy. − Oh ! non ! ... pas d'eau ! ...

Thérèse. − Je n'aime pas le vin pur ! ... (Après avoir bu.) C'est encore trop fort ! ...

Elle reprend la carafe et se verse.

Dutrécy. − Aubin !

Aubin. − Monsieur ?

Dutrécy, bas. − J'ai réfléchi... puisqu'elle y met de l'eau, tu lui redonneras du cachet vert.

Aubin. − Oui, monsieur. (A part.) Voici le moment de lui demander mon compte... Monsieur...

Dutrécy, à Thérèse. − Tantôt, je prendrai le coupé... et nous irons ensemble au Bois.

Thérèse. − Est−ce qu'il va pleuvoir ?

Dutrécy. − Non ! mais il faut que tu sortes, que tu prennes des distractions... nous suivrons une allée déserte...

Aubin. − Monsieur...

Dutrécy. − Quoi ?

Aubin. − J'aurais une communication à faire à Monsieur.

Dutrécy. − C'est bien... Plus tard !

Aubin. − C'est que...

Dutrécy. − Laisse−nous ! va−t'en !

Thérèse. − Allez ! ... Je servirai moi−même le café !

Elle se lève.

Aubin, sortant et à part. − Il faudra pourtant bien que je le prévienne.

 

Scène première 204

Il disparaît.

Dutrécy. − C'est insupportable d'avoir toujours un grand escogriffe derrière soi ! ...

Thérèse, apportant le café. − Voici votre café... Ne bougez pas ! ... je vais le verser... (Elle verse.) Il est bouillant... Maintenant, le sucre... (Elle va chercher le sucrier sur le buffet.) Combien de morceaux ?

Dutrécy. − Trois.

Thérèse. − Un, deux, trois ! et ce petit−là par−dessus le marché.

Dutrécy, à part, béatement renversé dans son fauteuil. − Voilà... voilà le bonheur ! ... Tu as oublié l'eau−de−vie.

Thérèse. − C'est exprès... cela vous fait mal.

Dutrécy. − Tu ne veux pas que j'en prenne ?

Thérèse. − Non.

Dutrécy. − Eh bien, je n'en prendrai pas ! (A part.) Cette enfant−là me fera vivre dix ans de plus !

Thérèse, à part. − Il est bien disposé... Si j'osais lui parler de Georges...

Dutrécy, savourant sa tasse. − Je n'ai jamais pris de meilleur café ! ... (A part.) Après, je me ferai lire le journal.

Thérèse. − Mon oncle...

Dutrécy. − Mon enfant ? ...

Thérèse. − N'est−ce pas que c'est bien inconcevable, ce que ce jeune homme a fait hier ? ...

Dutrécy. − Quel jeune homme ?

Thérèse. − Vous savez bien... M. Georges ?

Dutrécy. − C'est un petit drôle ! ... Refuser ta main ! ...

Thérèse. − Tenez, mon oncle, ça ne me paraît pas possible ! Bien sûr, vous aurez mal entendu... et si j'avais été là...

Dutrécy. − Oh ! j'ai de bonnes oreilles ! ...

Thérèse. − Mais quel motif ?

Dutrécy. − Qui sait ? ... Il a peut−être un autre amour en tête ?

Thérèse. − Oh ! pour cela, je suis bien sûre que non ! ...

 

Scène première 205

Dutrécy. − Vois−tu, avec les jeunes gens, on ne peut compter sur rien... les idées de l'homme ne se fixent véritablement que de cinquante à cinquante−quatre ans...

Thérèse, naïvement. − C'est bien la peine...

Dutrécy. − Mais, sois tranquille... nous te trouverons un autre mari...

Thérèse. − Un autre ! ...

Dutrécy. − Eh ! mon Dieu ! ... il n'est peut−être pas aussi loin qu'on le croit... et, en l'attendant, nous ferons notre petit ménage ensemble.

Il lui embrasse la main.

Thérèse. − Alors, je ne retournerai plus chez mademoiselle Pinta ?

Dutrécy. − Jamais !

Thérèse. − Bien sûr ? bien sûr ?

Dutrécy. − Je te le jure !

Thérèse. − Ah ! quel bonheur ! (A part.) Je pourrai revoir Georges !

Dutrécy, à part. − Je crois qu'elle s'attache à moi ! (Haut.) Où est mon journal ?

Thérèse, sans se déranger. − Sur la table.

Dutrécy, sans bouger. − Allons ! ... je vais le chercher ! ... (Voyant que Thérèse ne se dérange pas, il se lève.) Je vais le chercher moi−même ! ... (A part.) Elle grignote son biscuit...

 

Scène première 206 Scène II

Les Mêmes, Aubin, de La Porcheraie

 

Aubin, paraissant. − M. de La Porcheraie !

Il enlève la table.

Dutrécy, contrarié, à part. − Ah ! il vient nous déranger ! ...

De La Porcheraie, entrant. Il est très agité. A Dutrécy. − A l'heure du déjeuner, j'étais sûr de vous rencontrer...

Dutrécy. − Qu'y a−t−il ? vous avez la figure toute décomposée... vous si calme ordinairement...

De La Porcheraie. − Calme ! ... certainement, je suis calme pour les affaires des autres, mais si vous saviez ce qui m'arrive...

Dutrécy. − Quoi donc ?

De La Porcheraie. − Une chose extrêmement désagréable... une chose inouïe... (Saluant Thérèse.) Mademoiselle...

Thérèse. − Je me retire.

De La Porcheraie, à Thérèse. − Pardon... c'est l'affaire d'une minute...

Dutrécy. − C'est l'affaire d'une minute...

Thérèse sort.

De La Porcheraie, à Dutrécy. − Figurez−vous, mon cher, qu'en rentrant tout à l'heure chez moi... (Apercevant Aubin.) Qu'est−ce que tu fais là, toi ?

Aubin. − J'attends que vous ayez fini... j'ai aussi à parler à Monsieur...

Dutrécy, à Aubin. − Veux−tu me laisser tranquille ! ...

Aubin. − C'est que...

Dutrécy. − Je n'ai pas le temps de t'écouter... va−t'en !

Aubin, à part. − Il faudra bientôt lui demander une audience !

Il sort.

 

Scène II 207 Scène III

Dutrécy, De La Porcheraie

 

Dutrécy. − Voyons... parlez !

De La Porcheraie. − Eh bien, mon ami... voilà ma femme qui fait des siennes...

Dutrécy. − Quoi donc ?

De La Porcheraie. − Elle vient de me faire sommation par huissier d'avoir à la recevoir dans le domicile conjugal !

Dutrécy. − Comment ! une déclaration de guerre ?

De La Porcheraie, remettant un papier timbré à Dutrécy. −Tenez ! ... voilà son projectile ! ...

Dutrécy. − Voyons ! ... (Lisant.) "L'an 1864, le 23 février, à la requête de madame..."

De La Porcheraie. − Passez ! passez !

Dutrécy, lisant. − "J'ai dit et déclaré à mon dit sieur de La Porcheraie, que, si la requérante est demeurée pendant quelques années séparée de fait avec le dit sieur de La Porcheraie, c'était par suite d'un commun accord avec ce dernier et la dite requérante ; que madame de La Porcheraie entend aujourd'hui réintégrer le domicile conjugal..."

De La Porcheraie. − Qu'est−ce qui lui prend, après onze ans d'une séparation sans nuage ?

Dutrécy. − "Que cependant, si le sieur de La Porcheraie refuse de la recevoir, ce refus n'est pas fondé puisqu'il n'est appuyé sur aucun motif légitime ; qu'en effet, aucune séparation de corps n'a été prononcée entre les deux époux ; qu'aux termes de l'article 214 du code Napoléon, la femme a le droit d'habiter avec son mari et de le suivre partout où il jugera convenable de résider..."

De La Porcheraie. − C'est de l'arbitraire ! ...

Dutrécy, lisant. − "En conséquence, j'ai huissier susdit, soussigné, fait sommation à mon dit sieur de La Porcheraie..."

De La Porcheraie. − Passez ! passez !

Dutrécy, lisant. − "Et afin qu'il en ignore, je lui ai, en parlant comme ci−dessus, laissé la présente copie, dont le coût est de cinq francs, quatre−vingt−dix centimes." (Parlé.) Ce n'est pas trop cher ! ... cinq francs, quatre−vingt−dix ! ...

De La Porcheraie. − Voyons, que me conseillez−vous ? D'abord, je refuse de recevoir la requérante ! ... Je n'en veux pour rien au monde, de la requérante ! ...

 

Scène III 208

Dutrécy. − Cependant si l'article 214...

De La Porcheraie. − L'article 215 doit le détruire. Si ce n'est pas celui−là, c'est un autre... Il s'agit de le trouver... Quelle faute de se marier sans avoir fait son droit ! ...

Dutrécy. − C'est bien simple ! ... allez consulter un avoué.

De La Porcheraie. − Mais je n'en connais pas... Je n'ai jamais eu de procès !

Dutrécy. − Attendez ! ... (Allant chercher un livre.) J'ai là un annuaire du Palais... vous trouverez tous les renseignements.

De La Porcheraie, prenant le volume. − Merci ! ... J'étais si heureux ! ... Je sortais de chez Fourcinier...

Dutrécy. − A propos ! est−ce conclu ?

De La Porcheraie. − Oui ! ... nous sommes tombés d'accord à cent cinquante−cinq mille francs !

Dutrécy. − Comment ! il a encore augmenté de cinq mille francs ?

De La Porcheraie. − Qu'est−ce que vous voulez ! ... il a retrouvé un oncle...

Dutrécy. − Un oncle ?

De La Porcheraie. − Qui a habité aussi la maison blanche... à volets verts... Mais l'opération est magnifique ! ... je lui ai dit que vous étiez de moitié dans l'affaire, et il va venir tout à l'heure pour signer le sous−seing.

Dutrécy. − Mais il n'est pas prêt, le sous−seing !

De La Porcheraie. − Dépêchez−vous...

Dutrécy. − Je vais le rédiger pendant que vous allez choisir votre avoué...

Il entre à gauche.

 

Scène III 209 Scène IV

De La Porcheraie, feuilletant l'annuaire ; puis Armand

 

De La Porcheraie. − Lequel prendre ? (Lisant.) Bonniver... Bonivard... Boniveau... (Parlé.) Où est le bon ?

Armand, entrant par le fond. − Je viens de chez Georges... il était sorti... mais j'ai rencontré sa soeur... quelle adorable femme !

De La Porcheraie. − Ah ! c'est vous ?

Armand. − Que faites−vous donc là ?

De La Porcheraie. − Je cherche un avoué... à tâtons. Vous n'en connaîtriez pas un... célibataire... ou séparé... cela vaudrait encore mieux !

Armand. − Non.

De La Porcheraie, se levant. − Je suis bien bon... je vais aller au Palais... je questionnerai, je m'informerai... (A Armand.) Mon ami, ne vous mariez jamais ! ... on ne sait pas tout ce que le mariage cache de pièges... Article 214...

Il sort.

 

Scène IV 210 Scène V

Armand, Thérèse ; puis Georges

 

Armand, seul. − Quoi, article 214 ? ...

Thérèse. − Ah ! je te guettais ! je t'ai vu rentrer... Eh bien, as−tu vu M. Georges ?

Armand. − Non... il était sorti... mais j'ai causé avec madame de Verrières... Ah ! Thérèse, quel coeur ! quelle âme ! quel charme ! ...

Thérèse. − Oui, mais Georges...

Armand. − Il était sorti ! Hier déjà, après le bal, j'ai passé plus d'une heure avec elle... on m'a raconté sa vie... une vie de sacrifice et de dévouement !

Thérèse, impatientée. − Mais Georges ?

Armand. − Il va venir... dès qu'il sera rentré, elle le conduira elle−même ici... Elle est si bonne ! car il faut la connaître...

Thérèse. − Alors, il m'aime toujours ?

Armand.− Certainement... Son abord paraît froid, sévère même...

Thérèse. − Mais pourquoi a−t−il renoncé à ma main ?

Armand. − Qui ça ?

Thérèse. − Georges !

Armand. − Ah ! parce que... non ! ... je ne puis te le dire... mais c'est l'homme le plus loyal et le plus dévoué que je connaisse... C'est le frère de sa soeur ! ... esprit, sensibilité, bienveillance ! ...

Thérèse. − Georges ?

Armand. − Sa soeur ! Georges aussi !

Thérèse. − Et il va venir ?

Armand. − Je les attends... il fera de nouveau sa demande, il s'excusera près de notre oncle... qui se laissera attendrir... Je compte beaucoup sur madame de Verrières...

Thérèse. − Oh ! mon oncle fera tout ce que je voudrai ! ... Il est excellent pour moi... il me regarde avec une douceur toute paternelle... Hier soir, en rentrant, j'avais du chagrin... il me baisait les mains...

Armand. − Comment ! lui ?

Scène V 211

Thérèse. − Ca lui arrive souvent...

Armand. − C'est singulier... et qu'est−ce qu'il te dit en te baisant les mains ?

Thérèse. − Oh ! je n'ose pas le répéter... Il me dit que je suis bien gentille... et que nous ferons très bon ménage ensemble.

Armand, à part, repoussant un soupçon. − Allons donc ! je suis absurde !

Thérèse. − Par exemple, ce matin, il m'a fait de la peine... sans le vouloir... il soupçonne Georges...

Armand. − De quoi ?

Thérèse. − D'avoir un amour dans le coeur pour une autre personne...

Armand. − C'est une calomnie !

Thérèse. − Il prétend que les idées de l'homme ne se fixent véritablement que de cinquante à cinquante−quatre ans. Armand, à part. − Juste ! son âge ! ... Parbleu ! j'éclaircirai ça ! ...

Georges paraît au fond.

Thérèse, l'apercevant. − Ah ! voilà M. Georges !

Georges. − Mademoiselle... j'hésite à me présenter devant vous... Pardonnez−moi... je ne suis pas coupable... ce que j'ai fait, je devais le faire... mais je n'ai jamais cessé de vous aimer...

Thérèse. − Ah ! je le savais, bien ! ...

Armand. − Tu es seul ? Je croyais que madame de Verrières...

Georges. − Elle est restée en bas, dans la voiture.

Armand. − Mais pourquoi ? ... nous avons besoin de son appui... Je vais la chercher.

Georges. − Non... reste ! j'ai à te parler !

Thérèse. − Je vais la faire prier de monter... (A Armand.) Toi, préviens mon oncle.. : il est dans son cabinet...

Elle sort par le fond.

 

Scène V 212 Scène VI

Armand, Georges

 

Georges. − Armand, avant de tenter une nouvelle démarche près de M. Dutrécy, j'ai voulu t'adresser une question à laquelle je te prie de répondre loyalement et sincèrement.

Armand. − Parle.

Georges. − Est−ce bien vrai que tu n'aimes pas Thérèse ? Armand, vivement. − Oh ! mon ami, je te le jure ! ... Certainement Thérèse est jolie ! ...

Georges. − Ravissante ! elle a les yeux d'un bleu...

Armand, à part. − Lui aussi, il les croit bleus ! ... (Haut.) Mais tu comprends... ses goûts ne sont pas les miens... son caractère...

Georges. − Il est charmant ! Je ne sais pas ce que tu peux lui reprocher ? ...

Armand. − Je ne lui reproche rien... c'est une enfant, elle a les défauts de son âge, légère, étourdie !

Georges. − C'est une erreur, tu ne la connais pas... Thérèse est posée, réfléchie.

Armand. − Ah ! par exemple, je t'assure que non !

Georges. − Mais je t'assure que si !

Armand. − Je t'assure que non !

Georges. − Je t'assure que si !

Armand. − Voyons, ne vas−tu pas me chercher querelle parce que je ne suis pas amoureux de ta femme ?

Georges. − C'est que tu as l'air de dire que Thérèse est étourdie... Si elle avait un défaut, elle serait plutôt trop sérieuse... elle baisse les yeux...

Armand. − Ca... je sais pourquoi !

Georges. − Pourquoi ?

Armand. − Mais... par modestie apparemment...

Georges. − Ah !

Armand. − Tiens, veux−tu que je te donne une meilleure raison de mon indifférence pour Thérèse ?

 

Scène VI 213

Georges. − Oui... car celles−là sont pitoyables !

Armand. − Eh bien ! mon ami... je crois que j'aime une autre femme...

Georges. − Allons donc ! depuis quand ?

Armand. − Depuis hier...

Georges. − Diable ! ... tu vas bien, toi ! ... Et peut−on connaître l'objet de ta nouvelle passion ? Une femme très grave, sans doute.

Armand. − Ah ! mon ami, une femme... comme il n'en existe pas deux sous le ciel ! ...

Georges. − Je te remercie pour Thérèse.

Armand. − C'est une veuve... qui a juré de ne pas se remarier...

Georges. − Allons, bon ! alors, qu'est−ce que tu veux en faire ?

Armand. − Je veux l'aimer et ne pas le lui dire !

Georges. − Mon Dieu ! que vous êtes drôles dans la marine ! Si je parlais pour toi ?

Armand. − C'est inutile ! ... sa position de fortune me défend de penser à elle...

Georges. − Je la connais.

Armand. − Oui.

Georges. − Qui ?

Armand. − Je ne peux pas le dire...

Georges. − A moi ? ...

Armand. − Je t'en prie... laisse−moi ce secret... le seul qu'il y aura entre nous.

Georges. − Tu as tort de refuser mes services, je suis très éloquent pour mes amis.

Armand. − Eh bien, tâche de l'être un peu pour toi... Je vais chercher mon oncle, et je prévois des difficultés.

Georges. − Lesquelles ? ...

Armand. − Non... je ne suis pas assez sûr... D'ailleurs, nous verrons bien... attends−moi ! ...

Il entre à gauche.

 

Scène VI 214 Scène VII

Georges, Madame de Verrières ; puis Thérèse

 

Madame de Verrières, paraissant au fond en parlant à la cantonade. − Il est charmant ! c'est une merveille !

Georges. − A qui parles−tu ?

Madame de Verrières. − A Thérèse... Elle est en extase ! on lui apporte de la part de son oncle un magnifique mantelet de dentelles... C'est décidément un très bon homme que cet oncle−là...

Georges. − Je viens d'avoir mon explication avec Armand.

Madame de Verrières. − Eh bien, tu l'as trouvé radicalement guéri ? ...

Georges. − C'est−à−dire... tu ne sais pas... il est amoureux d'une autre femme !

Madame de Verrières, tressaillant. − Ah !

Georges, à part. − Tiens ! elle a tressailli ! Est−ce que ? ...

Madame de Verrières. − M. Armand, amoureux ! ... quelle plaisanterie ! ...

Georges. − C'est très sérieux. Il n'a pas voulu me nommer la personne. Je sais seulement qu'elle est veuve...

Madame de Verrières. − Ah !

Georges, à part. − Encore ! (Haut.) Une veuve qui ne veut pas se remarier ! ...

Madame de Verrières. − Vraiment ?

Georges. − Et qui d'ailleurs occupe une position telle...

Madame de Verrières. − Une position de fortune ? ...

Georges, l'observant. − Oui... c'est la veuve... d'un amiral...

Madame de Verrières. − Ah ! mon Dieu !

Georges, vivement. − Non ! d'un colonel ! ... Tu l'aimes ! ...

Madame de Verrières. − Tais−toi ! ... je n'ai rien dit ! ...

Georges. − Moi, j'ai entendu ! ... Tiens, embrasse−moi ! ...

 

Scène VII 215

Thérèse, entrant. − Ah ! qu'il est bon, mon oncle ! il a choisi ce qu'il y avait de plus cher ! Le voici !

 

Scène VII 216 Scène VIII

Les Mêmes, Dutrécy, Armand

 

Armand. − Venez, mon oncle.

Dutrécy, saluant. − Madame... monsieur Georges... Je vous avoue que je ne m'attendais pas à recevoir votre visite après le scandale d'hier.

Madame de Verrières. − Mon frère, en effet, n'osait pas se présenter... c'est moi qui l'ai amené...

Georges. − Monsieur Dutrécy... veuillez recevoir mes excuses... J'avais un peu perdu la tête... je croyais remplir un devoir... heureusement, je me suis trompé... Je viens donc vous prier de me rendre vos bonnes grâces... et la parole que vous m'aviez donnée...

Dutrécy. − Mon cher monsieur Georges... vous me voyez désolé... mais, après votre refus... j'ai dû me croire libre... et j'ai promis la main de Thérèse à une autre personne.

Tous. − Comment ?

Thérèse, bas. − Un autre prétendu ? je n'en veux pas ! ...

Dutrécy, de même. − Thérèse, taisez−vous ! ...

Thérèse, de même. − Vous m'aviez promis de m'accorder tout ce que je vous demanderais...

Dutrécy, de même. − Voulez−vous retourner chez mademoiselle Pinta ?

Thérèse, de même. − Non !

Dutrécy, de même. − Alors, taisez−vous !

Georges. − De grâce, monsieur, ne brisez pas par un refus mes espérances les plus chères... il est impossible qu'en aussi peu de temps vous vous soyez engagé d'une façon irrévocable...

Dutrécy. − Irrévocable !

Georges. − Puis−je au moins connaître la personne ?

Dutrécy. − C'est un homme qui a toutes mes sympathies... qui rendra ma nièce heureuse, j'en suis certain... mais je ne puis encore le nommer...

Armand, à part. − C'est lui ! ... (Haut.) Mon oncle, puis−je vous dire deux mots en particulier ?

Dutrécy. − A moi ? Certainement, mon ami.

Armand, aux autres. − Vous permettez ? ... une minute seulement...

Scène VIII 217

Madame de Verrières, à part. − Que va−t−il faire ?

Dutrécy. − Thérèse... montez chez vous !

Thérèse. − Oh ! comme vous êtes changé, mon oncle ! ...

Georges, Madame de Verrières entrent à gauche, Thérèse sort par le fond.

 

Scène VIII 218 Scène IX

Armand, Dutrécy

 

Armand, à part. − S'il aime Thérèse... je vais le savoir ! ...

Dutrécy, à part. − Que diable peut−il me vouloir ? ...

Armand. − Ah ! mon oncle ! j'avais hâte d'être seul avec vous... et maintenant, je ne sais comment vous remercier... les expressions me manquent pour vous témoigner ma reconnaissance.

Dutrécy. − A moi ? ... Pourquoi ?

Armand. − Je me souviens de ce que vous m'avez dit hier à ce bal... "Te marier à Thérèse... c'était mon rêve ! "

Dutrécy. − Permets !

Armand. − Oh ! je vous ai deviné... Ce mari qui doit rendre Thérèse heureuse... qui a toutes vos sympathies... c'est moi !

Dutrécy, vivement. − Non ! ne va pas te monter la tête ! ...

Armand. − Vous n'avez pas voulu vous jouer de moi... ce que vous me disiez hier...

Dutrécy. − Certainement tu es une bonne nature... je t'aime beaucoup... mais tu n'as pas de fortune... pas de position...

Armand. − Oh ! avec la dot de ma femme, je saurai m'en faire une..

Dutrécy. − Ta femme ! ... ta femme ! ... Je te dis de ne pas te monter la tête ! ...

Armand. − Est−ce qu'on peut résister à tant de charmes ? Si vous la connaissiez... car je suis sûr que vous ne l'avez pas regardée ! ...

Dutrécy. − Oh ! si.

Armand, à part. − Ah ! ... (Haut.) Elle est si belle !

Dutrécy. − Avec ses yeux bleus ! ...

Armand, à part. − Décidément l'amour porte des lunettes bleues ! ... (Haut.) Et sa voix ! quelle douceur ! et ses mains !

Dutrécy, − Oh ! oui ! ... et ses pieds ! ... On ne l'entend pas marcher... on la sent passer... comme un souffle ! comme une brise dont la fraîche haleine...

 

Scène IX 219

Armand, l'interrompant. − Allons, tranchons le mot, vous l'aimez ! ...

Dutrécy, vivement. − Moi ? je n'ai pas dit cela ! ...

Armand. − Vous en rougissez ! c'est déjà quelque chose !

Dutrécy. − Je n'en rougis pas !

Armand. − Alors, mon oncle, je le regrette pour vous... une pareille folie...

Dutrécy. − Monsieur Armand, je n'ai que faire de vos conseils.

Armand. − Permettez−moi cependant de vous les offrir... respectueusement... mais avec la ferme volonté de m'opposer à vos projets.

Dutrécy. − Comment ! je ne peux pas me marier si cela me fait plaisir ! et l'on viendra chez moi ! ... (Se calmant.) Non... je ne veux pas me mettre en colère... Fourcinier me l'a défendu... Et l'on viendra chez moi... mais vous trouverez bon que je me passe de vos avis... Je ferai ce que je croirai devoir faire, et je ne céderai ni devant vos prières, ni devant vos menaces...

Armand. − C'est ce que nous verrons...

Dutrécy. − Et, après ce que je viens de vous dire, je n'ai pas besoin d'ajouter que, me trouvant très petitement logé, vous pouvez dès aujourd'hui faire choix d'un autre appartement...

Armand. − Eh bien, puisque vous me rendez ma liberté, j'en profite... Vous voulez la lutte ? soit ! je l'accepte.

Dutrécy. − Hein ?

Georges et madame de Verrières paraissent.

Armand. − Entrez ! ... il faut que tout se passe au grand jour ! ...

 

Scène IX 220 Scène X

Les Mêmes, Georges, Madame de Verrières ; puis Aubin

 

Dutrécy. − Que va−t−il faire ?

Armand. − Vous ne connaissez pas le prétendu de notre chère Thérèse ?

Dutrécy. − Plus tard !

Armand. − Permettez−moi de vous le présenter.

Il indique Dutrécy.

Madame de Verrières. − M. Dutrécy !

Georges. − Lui !

Armand, bas à Dutrécy. − Vous voyez l'effet ! ...

Georges. − Mais, monsieur, ce n'est pas possible.

Dutrécy. − Et pourquoi donc, monsieur, s'il vous plaît ?

Georges. − Vous ne l'aimez pas... vous ne pouvez pas l'aimer... à votre âge... tandis que moi... si vous me l'enlevez... j'en mourrai !

Dutrécy. − Eh bien, moi aussi, j'en mourrai ! et j'aime mieux que ce soit vous. (A part.) Il faut me débarrasser de tous ces gens−là ! ... (Aubin paraît.) Faites avancer une voiture... vous reviendrez prendre les malles de M. Armand qui part...

Georges, à Armand. − On te chasse... viens chez moi... chez toi !

Aubin, à part. − Encore des malles ! (A Dutrécy.) J'aurais quelque chose d'important à dire à Monsieur...

Dutrécy. − Plus tard ! Laisse−moi tranquille.

Aubin sort.

Armand, à Dutrécy. − Je ne vous dis pas adieu, mon oncle, nous nous reverrons ! ... Merci, Georges ! viens...

Il entre dans sa chambre avec Georges.

 

Scène X 221 Scène XI

Dutrécy, Madame de Verrières

 

Dutrécy, à part. − C'est inimaginable ! venir me braver... dans ma maison ! ...

Madame de Verrières. − Monsieur Dutrécy...

Dutrécy, à part. − Tiens, la soeur est restée... (Haut.) Madame...

Madame de Verrières. − J'espère encore vous faire renoncer à un projet... qui n'est pas raisonnable...

Dutrécy. − Permettez, madame, je suis d'âge à savoir ce que je fais...

Madame de Verrières. − Précisément... considérez votre âge et celui de Thérèse.

Dutrécy. − Je me porte très bien... et je me soigne merveilleusement !

Madame de Verrières. − Monsieur Dutrécy... veuillez m'écouter ! vous ne savez pas par quelles douleurs vous allez faire passer cette enfant. Moi aussi, je fus mariée jeune... à un galant homme... comme vous...

Dutrécy. − Madame ! (A part.) Au moins elle est polie !

Madame de Verrières. − Le colonel de Verrières, mon mari, avait vingt−deux ans de plus que moi...

Dutrécy. − Il n'y a pas cette distance entre Thérèse et moi.

Madame de Verrières. − On vous donne cinquante−quatre ans.

Dutrécy. − A peine !

Madame de Verrières. Thérèse en a dix−neuf.

Dutrécy. − Passés !

Madame de Verrières. − Cela fait trente−cinq ans...

Dutrécy ; vivement. − Je n'en sais rien ! je ne sais pas calculer de tête !

Madame de Verrières. − Eh bien, monsieur, je vais vous avouer... ce que je n'ai dit encore à personne... Je ne fus pas heureuse avec mon mari...

Dutrécy. − Ah ! pardon, et lui ?

Madame de Verrières. − Oh ! lui ne le sut jamais... Je l'entourais de soins... d'attentions... de prévenances...

Scène XI 222

Dutrécy, à lui−même. − Eh bien, alors ?

Madame de Verrières. − Mais je ne trouvais pas dans son coeur ce qu'il y avait dans le mien... la jeunesse... lés élans... les aspirations...

Dutrécy. − Oh ! ça...

Madame de Verrières. − Les goûts de M. de Verrières n'étaient plus les miens... il finissait, et, moi, je commençais... Je sus néanmoins remplir mes devoirs... sacrifier mes penchants...

Dutrécy, à lui−même. − Eh bien, alors ? ... Elle est très bien, cette dame !

Madame de Verrières. − Mon mari fut pris de la goutte !

Dutrécy. − Ah ! voilà !

Madame de Verrières. − Et, à l'âge des distractions et des plaisirs, je dus me résigner à partager son sort. Je passai les cinq plus belles années de ma vie à soigner un vieillard exigeant, morose... injuste souvent... Je ne le quittais pas, je souriais près de son chevet... sauf à pleurer quand je me trouvais seule...

Dutrécy. − Pauvre femme ! Et lui... il fut heureux ?

Madame de Verrières. − Oh ! jusqu'au dernier moment ! ...

Dutrécy, à lui−même. − Eh bien, alors ? (Haut.) Madame, je vous remercie de ces bonnes paroles... J'avais besoin de les entendre.

Madame de Verrières. − Ah ! je savais bien que je finirais par vous convaincre.

Dutrécy. − Oui, je suis convaincu... et je ne demande au ciel qu'une chose, c'est que Thérèse me soit une épouse aussi accomplie, aussi dévouée que vous l'avez été, madame...

Madame de Verrières. − Comment, monsieur, après ce que je viens de vous confier..

Dutrécy. − J'ai besoin d'un intérieur... Veuillez recevoir, madame, l'expression de ma sincère admiration et de ma profonde estime...

Madame de Verrières, sèchement. − Je vous remercie... Me permettez−vous de faire mes adieux à Thérèse ?

Dutrécy. − Comment donc ! Thérèse ne peut puiser que de bons exemples dans votre compagnie !

Madame de Verrières, à part. − Ah ! le vilain homme !

Elle entre chez Thérèse.

 

Scène XI 223 Scène XII

Dutrécy ; puis De La Porcheraie

 

Dutrécy, seul. − Charmante femme ! Après tout, il a été heureux, ce colonel ! et je serai comme lui, à la barbe de M. Armand. Il est bien long à déménager... il conspire avec son ami... Nous voilà en guerre... ça me contrarie.... je n'aime pas la lutte, moi... ça trouble mon repos... mes habitudes... mes digestions... Il me faudrait trouver un moyen... doux...

De La Porcheraie, entrant vivement. − Ah ! vous voilà !

Dutrécy, à part. − De La Porcheraie, encore !

De La Porcheraie. − Ah ! mon ami, donnez−moi un siège.

Il s'assied.

Dutrécy. − Qu'est−il arrivé ?

De La Porcheraie. − Un sinistre ! . un éboulement ! ma femme est revenue ! Elle a réintégré !

Dutrécy, à part. − Ah ! si ce n'est que ça ! ...

De La Porcheraie. − En rentrant, je l'ai trouvée installée chez moi avec ses domestiques, ses paquets et un petit chien... qui mord ! ils ont violé mon domicile !

Dutrécy. − Eh bien, le mal n'est pas si grand... J'ai bien d'autres inquiétudes, moi ! ... Quand vous conduiriez madame de La Porcheraie deux ou trois fois au bal... Figurez−vous que Thérèse...

De La Porcheraie. − Ah bien, oui ! ... le bal ! Ce n'est plus ça... elle est devenue dévote ! ...

Dutrécy. − Dévote ! ... Figurez−vous...

De La Porcheraie. − Ils lui ont persuadé qu'elle ne pouvait vivre honorablement que sous le toit conjugal.

Dutrécy. − On ne peut pas trop les blâmer... Figurez−vous que Thérèse...

De La Porcheraie, se levant. − Je vous demande un peu de quoi on se mêle ! ... il y a des gens qui ont la rage de troubler les ménages en y faisant rentrer les femmes !

Dutrécy. − Eh ! mon Dieu, calmez−vous !

De La Porcheraie. − Vous voulez que je me calme quand j'ai marché dans mon antichambre sur trois bedeaux et une loueuse de chaises. Voyons, connaissez−vous un moyen ?

Dutrécy. − J'en cherche un... (A part.) Si je pouvais réexpédier Armand en Amérique !

 

Scène XII 224

De La Porcheraie. − Et mes gravures ! c'est trop fort ! vous savez combien je suis amateur !

Dutrécy. − Oui.

De La Porcheraie. − Daphnis et Chloé... Diane au bain... Le jugement de Pâris...

Dutrécy. − Collection de célibataire... (A part.) Non... il refuserait.

De La Porcheraie. − Ma femme venait de les retourner... face au mur.

Dutrécy. − Ah ! et vous ?

De La Porcheraie. − Moi ? je les ai remises face au public !

Dutrécy. − Eh bien, qu'a−t−elle fait ?

De La Porcheraie. − Elle a levé les yeux au plafond, c'est son habitude maintenant, elle est toujours comme ça... aussi je vais le faire peindre à fresque... mon plafond... je vais lui camper un Enlèvement d'Europe et un Triomphe de Galathée.

Dutrécy. − J'irai voir ça... Ah ! j'ai trouvé !

De La Porcheraie. − Quoi ?

Dutrécy. − Le moyen ! ... un voyage ! ... je l'emmène ! ... je l'enlève ! ...

De La Porcheraie. − Ma femme ! ... (Le remerciant.) Ah ! cher ami !

Dutrécy. − Non ! ma nièce ! comme tuteur, j'en ai le droit !

De La Porcheraie. − Ah çà ! à quoi jouons−nous ? je vous parle de ma femme...

Dutrécy. − Et moi de Thérèse ! ...

De La Porcheraie. − Thérèse ! qu'est−ce que ça me fait ?

Dutrécy. − Ah bien ! qu'est−ce que ça me fait, votre femme ? Je ne peux pourtant pas continuellement m'occuper de vos affaires... il faut être raisonnable.

De La Porcheraie. − C'est juste... Vous avez aussi des préoccupations ?

Dutrécy. − Oui... Figurez−vous que Thérèse...

De La Porcheraie. − D'abord je veux épuiser avant de nous séparer tous les moyens de conciliation...

Dutrécy. − Mais je suis enchanté de mon idée... parce que un voyage...

De La Porcheraie. − On m'a indiqué un avocat qui est dans le mouvement... il plaide contre sa femme. : .

Dutrécy. − Nous partirons le soir...

 

Scène XII 225

De La Porcheraie. − Un homme étonnant pour séparer.

Dutrécy. − Mystérieusement... à la brune.

De La Porcheraie. − Il séparerait Philémon et Baucis.

Dutrécy. − Sans bagages, comme pour une promenade !

De La Porcheraie. − Je dois le voir à cinq heures.

Dutrécy. − Aubin nous rejoindra avec les malles.

De La Porcheraie, tirant sa montre. − Moins sept !

Dutrécy. − Et de cette façon...

De La Porcheraie. − Je me sauve...

Il sort vivement.

Dutrécy, seul, continuant. − Et de cette façon... en ne faisant part de notre itinéraire à personne... et en cachant notre adresse à tout le monde, je dépisterai les poursuites...

 

Scène XII 226 Scène XIII

Dutrécy ; puis Fourcinier, entrant par le fond et donnant la main à Dutrécy

 

Dutrécy, l'apercevant. − Tiens, c'est le docteur !

Fourcinier. − Oui, c'est moi !

Dutrécy, à part. − Il arrive à propos.

Fourcinier. − Je viens pour le sous−seing.

Dutrécy. − Le sous−seing ?

Fourcinier. − Le jardin.

Dutrécy. − Ah ! le jardin ! vous faites là une bonne affaire !

Fourcinier. − C'est à son prix.

Dutrécy. − Eh bien, en retour, je voudrais vous demander un petit service.

Fourcinier. − Parlez !

Dutrécy. − C'est de voir ma nièce et de lui ordonner une saison aux eaux.

Fourcinier. − Quelles eaux ?

Dutrécy. − Oh ! celles que vous voudrez... les eaux de Spa, par exemple... elles me réussissent assez !

Fourcinier. − Elle est donc malade ?

Dutrécy. − Non... c'est moi qui les prendrai... mais je désire soustraire Thérèse à certaines poursuites qui m'inquiètent... enfin, il faut que nous partions !

Fourcinier. − Rien n'est plus simple !

Dutrécy. − Je vous demanderai une ordonnance... cela a l'air plus sérieux..

Fourcinier. − Très bien... je verrai Thérèse.

Dutrécy. − Merci ! Elle est dans sa chambre... moi, je vais chercher notre acte de vente ! ... Heureux docteur ! qu'est−ce qu'il fera de tout cet argent−là ? ... A tout à l'heure... Les eaux de Spa, entendez−vous ?

Il sort.

 

Scène XIII 227 Scène XIV

Fourcinier, Georges

 

Fourcinier. − Soyez tranquille ! ... A quelles poursuites veut−il donc soustraire Thérèse ? ... Après tout, ça ne me regarde pas... nous disons Spa ! ... le ferrugineux ne fait de mal à personne.

Georges, entrant. − Les malles sont faites ! ... (Appelant.) Aubin !

Fourcinier. − Monsieur Georges ! ...

Georges. − Vous, docteur ! ... Est−ce qu'il y a quelqu'un de malade ici ?

Fourcinier. − Non. Je viens pour affaire... je vends mon jardin de Passy à de La Porcheraie et à Dutrécy.

Georges. − Comment ! votre jardin situé rue des Dames ? ...

Fourcinier. − Trois arpents... cent cinquante−cinq mille francs... c'est un beau prix !

Georges. − Ne faites pas cela, c'est une sottise !

Fourcinier. − Comment ?

Georges. − Vous ne savez donc pas qu'on doit percer une nouvelle rue qui traversera votre terrain dans toute son étendue ? ... Cela vaut six cent mille francs.

Fourcinier. − Six cent mille ! ... ah ! les coquins ! ... mais vous êtes bien sûr ?

Georges. − On est venu nous proposer l'affaire... J'ai refusé à cause de vous... J'allais vous écrire...

Fourcinier. − Ah ! mon ami... un quart d'heure de plus... j'étais pris... Je comprends maintenant l'histoire de l'abattoir !

Georges. − Quelle histoire ?

Fourcinier. − Ah ! je l'attends avec son sous−seing ! Il saura ce que je pense de lui ! ... un homme atroce !

Georges. − Oh ! oui ! qui s'avise d'aimer sa nièce !

Fourcinier. − Comment ? Thérèse ?

Georges. − Et il veut l'épouser !

Fourcinier. − Lui ! un monsieur qui cherche à me subtiliser mon terrain ! ... elle serait malheureuse en ménage !

 

Scène XIV 228

Georges. − Certainement !

Fourcinier. − Car vous ne le connaissez pas... moi, je l'ausculte tous les mercredis... c'est un maniaque, un despote, un égoïste qui ne pense qu'à sa personne... et à mon terrain... il vaut six cent mille francs, mon terrain ! ... et il a eu le courage de m'offrir...

Georges. − Je l'entends !

Fourcinier. − Ah ! tant mieux ! Je vais lui dire ce que j'ai sur le coeur.

Georges, se retirant. − Du calme, docteur... (A part.) Ma foi, qu'ils s'arrangent !

Il sort.

 

Scène XIV 229 Scène XV

Fourcinier, Dutrécy

 

Dutrécy, entrant. − Voici notre petit sous−seing... nous allons collationner.

Fourcinier, à part, le regardant. − Et ça veut se marier ! Ah ! quelle idée... oui !

Dutrécy. − "Entre les soussignés..."

Fourcinier. − Attendez... je suis à vous...

Il se met à la table et écrit.

Dutrécy. − Vous faites l'ordonnance ?

Fourcinier. − Oui... (A part, tout en écrivant.) Ah ! tu jettes des abattoirs dans le jardin des médecins ! nous allons voir...

Dutrécy. − Vous mettez Spa ?

Fourcinier. − Soyez tranquille. (Se levant.) Mais avant tout, mon cher Dutrécy, donnez−moi la main... ce que vous faites est très bien.

Dutrécy. − Quoi donc ?

Fourcinier. − Je viens d'apprendre votre mariage avec Thérèse.

Dutrécy. − Ah ! et vous ne me désapprouvez pas trop !

Fourcinier. − Par exemple !

Dutrécy. − Et au point de vue de ma santé... vous ne voyez aucun inconvénient ?

Fourcinier. − Aucun !

Dutrécy. − Très bien ! Du reste, je continuerai mon régime.

Fourcinier. − Mon ami, pardonnez−moi, je vous avais méconnu... c'est beau ! c'est grand ! ... au nom de l'humanité, je vous remercie !

Dutrécy. − Pourquoi au nom de l'humanité ?

Fourcinier. − Comme vous me l'avez recommandé, je viens de voir Thérèse... Je ne l'ai pas trouvée bien...

Dutrécy, étonné. − Quoi ? ...

Scène XV 230

Fourcinier. − Oh ! mais pas bien du tout !

Dutrécy. − Comment ? ...

Fourcinier. − Vous aviez raison, c'est une nature maladive... chétive... languissante...

Dutrécy. − Elle n'a jamais été malade !

Fourcinier. − Pas d'illusions ! ... Dites−moi... est−ce qu'elle n'a pas éprouvé aujourd'hui une secousse, une contrariété ? ...

Dutrécy. − Si ! ... nous avons eu une petite scène...

Fourcinier. − Voilà ! mais, un peu plus tôt ou un peu plus tard, cela devait arriver...

Dutrécy. − Mais, enfin, qu'est−ce qu'elle a ?

Fourcinier. − Mon ami, c'est tout l'organisme qui est à refaire !

Dutrécy. − Tant que ça ! ...

Fourcinier. − Le coeur souffre, susceptibilité nerveuse... impressionnabilité de la muqueuse...

Dutrécy. − Mais elle n'a rien de bon alors ? ...

Fourcinier. − Ce sera long... très long.

Dutrécy. − Combien de temps à peu près ?

Fourcinier. − Quatre ans... six ans... dix ans ! ... on ne sait pas ! c'est une femme qui traînera...

Dutrécy. − Oui, il faudra toujours la soigner ! ...

Fourcinier. − Voici l'ordonnance... je reviendrai ce soir.

Dutrécy, prenant l'ordonnance. − C'est−à−dire que je vais être garde−malade !

Fourcinier. − Ah ! ... j'oubliais... il faudra passer l'hiver à Malte, peut−être en Egypte...

Dutrécy. − En Egypte ! ... à mon âge ! ... Où est Georges ? Georges est−il parti ? ...

 

Scène XV 231 Scène XVI