Théâtre . 3
• Le Plus Heureux des trois
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Marjavel, riant. − Ah ! elle l'a bien dit ! Regarde−moi... (Il l'embrasse.) Il était donc bien beau, cet étranger ?
Lisbeth. − Oh ! oui !
Marjavel. − Jeune ?
Lisbeth. − Ya !
Marjavel. − De mon âge ?
Lisbeth. − Oh ! c'te bêtise ! puisqu'il était jeune !
Marjavel. − Et qu'est−ce qu'il te disait ?
Lisbeth. − Dame ! vous savez bien !
Marjavel. − Dis tout de même...
Lisbeth, elle s'exécute. − Il me regardait de côté... avec des yeux blancs.
Scène XII 686
Marjavel, la regardant en coulisse. − Comme ça ?
Lisbeth. − Ah ! ben mieux !
Marjavel. − Après ?
Lisbeth. − Après... il m'a donné deux oranges.
Marjavel, à part. − Quel pays que cette Alsace ! un regard et deux oranges ! J'en ferai une provision. (Haut.) Et ensuite ? ... Ne me cache rien...
Lisbeth, baissant les yeux. − Vous savez ben...
Marjavel. − Dis tout de même...
Lisbeth, baissant les yeux. − Le lendemain...
Marjavel. − Ah ! tu passes au lendemain ? Tu triches.
Lisbeth. − Il m'a promis de m'épouser... et il est parti pour aller chercher ses papiers....
Marjavel, à part. − Aïe ! ...
Lisbeth. − Je l'ai attendu trois ans... et, comme il ne revenait pas... j'ai épousé Krampach...
Marjavel. − Et tu n'as plus entendu parler de l'autre ?
Lisbeth. − Si... il m'a envoyé une montre en argent...
Marjavel. − Voyons−la ? ...
Lisbeth. − Ah ! je ne l'ai plus... Krampach a dit comme ça que je ne pouvais pas porter le symbole de mon déshonneur.
Marjavel. − Très bien !
Lisbeth. − Alors, c'est lui qui la porte...
Marjavel. − Ah ! moins bien ! ...
Lisbeth. − Mais il n'est pas content... parce que la montre retarde.
Marjavel. − Je t'en donnerai une autre, veux−tu ?
Lisbeth. − Je veux ben.
Marjavel, l'embrassant. − En or...
Lisbeth. − Je veux ben...
Marjavel, la lutinant. − Et je la ferai régler... avec des oranges.
Scène XII 687
Il la serre dans ses bras. Elle se débat près de la chaise où sont le bougeoir allumé et le panier. Krampach paraît.
Scène XII 688 Scène XIII
Les Mêmes, Krampach
Krampach, entrant et surprenant Marjavel ; il pousse un cri. − Oh !
Marjavel, étreignant Lisbeth. − Elle brûle ! au feu ! Ta femme brûle !
Krampach. − Comment ?
Marjavel. − Le bougeoir est tombé sur elle... de l'eau, vite ! de l'eau !
Krampach. − Au feu ! de l'eau ! frottez ferme !
Il rentre à gauche en courant, Marjavel quitte Lisbeth et gagne un peu à gauche.
Scène XIII 689 Scène XIV
Marjavel, Lisbeth ; puis Ernest ; puis Krampach
Lisbeth, riant. − Ah ! vous êtes un malin, vous !
Marjavel, revenant à elle. − Vite ! dis−moi le nom du séducteur... ça calmera Krampach.
Lisbeth. − Plus souvent !
Marjavel. − Est−ce que je le connais ?
Lisbeth. − Parbleu ! ... c'est un de vos amis... c'est vous qui me l'avez amené en Alsace...
Marjavel. − En Alsace ? Qui diable ? ...
Ernest, entrant de gauche. − Monsieur Marjavel !
Lisbeth. − Ah !
Elle lui saute au cou.
Ernest. − Oh !
Marjavel, comprenant. − Ernest !
Krampach, entrant vivement avec un pot d'eau. − V'là de l'eau.
Marjavel. − Elle brûle plus que jamais ! Verse !
Krampach verse son pot d'eau sur la tête d'Ernest qui se dégage. Lisbeth remonte.
Ernest, inondé. − Sapristi ! qu'est−ce que c'est que ça ?
Krampach, très étonné. − Tiens ! c'est un autre !
Il remonte près de sa femme, et pose son pot à droite près de la table.
Ernest, à part, s'essuyant. − Lisbeth à Paris ! ... il ne manquait plus que ça.
Lisbeth et Krampach remontent à droite.
Marjavel, gouailleur, bas à Ernest à l'avant−scène gauche. − Vous avez conquis l'Alsace... A quand la Lorraine ?
Ernest, bas. − Taisez−vous !
Scène XIV 690
Krampach, revenant, bas à Marjavel. − Vous a−t−elle nommé son criminel ?
Marjavel, de même. − Elle allait tout m'avouer... quand le feu a pris ; mais je ne me décourage pas... je reprendrai l'interrogatoire en revenant de la cave.
Krampach, de même. − C'est une bonne idée ! (Haut.) Lisbeth, prends ton panier et ton bougeoir et va à la cave avec Monsieur.
Lisbeth. − Mais c'est que...
Elle prend le panier et le bougeoir et gagne la porte de droite.
Krampach. − Va... et surtout pas de cachotteries.
Marjavel, à part. − Il faudra que j'achète des oranges... (A Lisbeth.) Viens, mon enfant ! ... (Haut.) Krampach, j'ai une paire de bottes neuves qui est percée et qui me gêne, je te la donne !
Il sort avec Lisbeth.
Scène XIV 691 Scène XV
Krampach, Ernest
Krampach, à part, − Ah ! qu'il est bon, Monsieur ! il m'a promis une livrée... et il me donne des bottes neuves percées... et, quand je pense que la femme à mon bourgeois a des manigances ! ... Il ne voit pas clair, faut que je lui ouvre les yeux... Pst... pst... petit, petit !
Ernest, étonné, et qui est à la cheminée. − Hein ! c'est à moi ? Krampach. − Venez par ici.
Ernest, à part, s'approchant. − Il est familier.
Krampach. − Je vas vous faire une confidence... un secret... qu'il ne faudra pas d'ire... parce que, si vous le disiez...
Ernest. − Ca ne serait pas un secret.
Krampach. − Voilà ! Pour lors, je crois que madame Hermance... c'est−y comme ça que vous l'appelez ?
Ernest. − Madame Marjavel.
Krampach. − Je crois qu'elle fait des farces à son hôme.
Ernest. − Hein ? par exemple ! ...
Krampach. − On a vu monter un hôme le long du treillage, sous ses fenêtres.
Ernest. − Allons donc ! ce n'est pas possible. (A part.) Animal !
Krampach. − Je ne suis pas un enfant... je sais ce que je dis... Alors, ce pauvre bourgeois ! ... (S'attendrissant.) Un homme de coeur... qui m'a promis une livrée et une paire de bottes neuves... percées, je me suis dit "Il ne voit pas clair, faut l'éclairer."
Ernest. − Quoi ! l'éclairer ?
Krampach. − Faut lui conter la manigance.
Ernest, à part. − Bien ! voilà autre chose ! (Haut.) Mais tu si y penses pas.... D'abord, c'est faux... et puis ça lui ferait de la peine.
Krampach. − Si c'est faux, ça ne peut pas lui faire de peine.
Ernest. − Sans doute, mais...
Krampach. − Et si ce n'est pas faux... faut l'éclairer... Allons lui conter ça à la cave.
Scène XV 692
Il prend Ernest par le bras et le fait tourner.
Ernest, à part. − Il y tient. (Haut.) Mais ça ne se fait pas... Voyons, si un pareil malheur t'arrivait et qu'on vienne te le dire...
Krampach. − On me l'a dit.
Ernest. − Ah ! Eh bien ? ...
Krampach. − Eh bien, j'ai été vexé, oh ! mais vexé comme un bossu devant un carabinier.
Ernest. − Tu vois...
Krampach. − Ca ne fait rien, allons lui conter ça à la cave.
Même jeu.
Ernest. − Non !
Krampach. − Si !
Ernest. − Il va revenir... ce n'est pas la peine de lui dire ça devant Lisbeth... Attendons−le.
Krampach. − Attendons−le...
Il s'assoit sur la chaise à droite, premier plan.
Ernest, à part. − Si je pouvais le fourrer dans une trappe ! ... Oh ! j'ai mon affaire. (A Krampach.) Eh bien, qu'est−ce que tu fais là ?
Krampach. − J'attends le bourgeois.
Ernest. − Mon salon n'est pas fait.
Krampach. − Je l'ai balayé ce matin.
Ernest. − Et la cave aux liqueurs ?
Krampach. − Quoi ?
Ernest. − Une boîte qui est sur la table avec quatre carafons ; rhum, eau−de−vie, anisette, kirsch.
Krampach, se levant par mouvements en entendant le nom des liqueurs. − Mazette !
Ernest. − Tu vas la nettoyer, tu finiras les quatre carafons.
Krampach, joyeux. − Faudra les boire ?
Ernest. − Parbleu ! (A part.) Il y a de quoi flanquer par terre la cathédrale de Strasbourg. (Haut.) Après ; tu y passeras de l'eau et tu secoueras.
Scène XV 693
Krampach. − Pour les rincer, quoi ; en Alsace, nous disons rincer.
Il reprend son pot à eau qu'il avait posé près de la table de droite.
Ernest. − Oui... va ! ... va ! ...
Krampach. − Faut l'éclairer.
Ernest le pousse dans sa chambre et l'enferme à double tour. Hermance paraît à gauche.
Scène XV 694 Scène XVI
Hermance, Ernest
Hermance, entrant de gauche. − Pourquoi enfermez−vous ce garçon ?
Ernest, descendant vivement en scène. − Il a vu un homme grimper sur votre balcon, il veut prévenir M. Marjavel.
Hermance. − Ah ! mon Dieu ! il faut lui parler... acheter son silence.
Ernest. − Ah bien, oui ! ... c'est une idée fixe... Empêchez votre mari d'entrer dans ce pavillon, et je me charge du reste.
Hermance. − Que voulez−vous faire ?
Ernest. − Je l'ai lancé sur la cave à liqueurs... et, dans cinq minutes, nous le coucherons.
Hermance. − Mais, demain ?
Ernest. − Demain, nous verrons... l'important est d'éloigner votre mari.
Hermance. − Vous avez raison, je vais... (Elle remonte et se trouve face à face avec Marjavel.) Lui !
Scène XVI 695 Scène XVII
Les Mêmes, Marjavel, Lisbeth ; puis Krampach
Marjavel entre suivi de Lisbeth ; il porte le panier à bouteilles et le bougeoir.
Marjavel, à Lisbeth en entrant. − Viens, petite... (Apercevant Hermance.) Ma femme ! ... (Haut.) Nous venons de la cave avec Lisbeth.
Il cache le panier et le bougeoir derrière son dos.
Hermance, très émue. − Oui... je vois... mon ami...
Lisbeth prend le panier et le bougeoir.
Ernest, de même ; il a pris la chaise de droite comme contenance. − C'est une très bonne idée... Lisbeth... la cave...
Marjavel. − J'ai monté une bouteille de pommard... il commence à tourner... le moment est venu de le boire.
Hermance, troublée. − Oui... c'est le bon moment.
Ernest, inquiet et retirant la housse de la chaise, qu'il froisse sans s'en apercevoir. − En effet... parce que le pommard, tant qu'il n'est pas tourné...
Marjavel, à part. − Qu'est−ce qu'ils ont ? ... (A Lisbeth.) Ce panier est trop lourd pour toi... Appelle ton mari.
Lisbeth, appelant. − Krampach !
Elle pose son panier et son bougeoir éteint, et va à la porte de droite, deuxième plan.
Hermance, vivement. − Je crois que tu l'as envoyé en course.
Marjavel. − Moi ? ... du tout... il était là tout à l'heure !
Lisbeth, criant à tue−tête. − Ah ! Krampach ! Krampach !
Marjavel, appelant aussi. − Krampach ! Krampach !
Ernest, à part. − Impossible de les faire taire.
Voix de Krampach dans la coulisse, il chante en allemand.
Marjavel. − Il chante !
Scène XVII 696
Lisbeth, ouvrant la porte. − Arrive donc, lambin !
Krampach paraît ; il est très chancelant et achève sa chanson allemande.
Tous. − Il est gris !
Ernest, à part. − Il est gris ! quelle chance !
Krampach, entrant. − Me v'là, mon bourgeois, j'ai quelque chose à vous dire.
Marjavel. − Moi aussi. (Krampach veut parler. L'interrompant.) Permettez−moi de commencer... Monsieur Krampach, je n'ai pas besoin de vous rappeler que la sobriété est soeur de la tempérance... mais, si vous continuez à marcher dans cette voie de désordre et d'incontinence que vous vous êtes tracée, je me verrai forcé de me priver de vos services. A vous maintenant... parlez !
Krampach. − Eh bien, bourgeois... il y a un hôme qui monte, la nuit, par le treillage, chez votre femme.
Marjavel. − Un homme ?
Ernest, vivement en passant. − Ne l'écoutez pas... il est ivre.
Hermance, à Marjavel. − Laissons−le.
Krampach. − J'ai une preuve.
Marjavel, allant à lui. − Une preuve ! ... Quelle preuve ? Krampach, tirant de sa poche une montre avec sa chaîne et ses breloques. − Ces breloques attachées au treillage.
Ernest, à part. − Ma montre !
Hermance, à part. − Perdue !
Elle tombe assise sur le fauteuil de gauche.
Marjavel, examinant la montre et les breloques. − Mais je les reconnais... Comment se trouvaient−elles attachées au treillage sous les fenêtres de ma femme ? Répondez, où allez−vous ?
Ernest. − J'allais...
Marjavel. − Où alliez−vous ?
Ernest. − J'allais au second, chez Lisbeth.
Il remonte. Marjavel passe près d'Hermance.
Lisbeth. − Je ne m'en suis pas aperçue.
Marjavel. − Chez Lisbeth ! ...
Il part d'un grand éclat de rire.
Scène XVII 697
Ernest, riant aussi et s'adressant à Krampach. − Oui, chez Lisbeth ! ...
Krampach, se dégrisant. − Chez mon femme ! ...
Ernest. − Comment, sa femme ? ...
Krampach, se précipitant sur lui. − Ah ! gredin !
Marjavel, le retenant et faisant un rempart de son corps à Ernest. − Ne touche pas... c'est mon ami !
Scène XVII 698 Acte III
Un jardin ; bancs à gauche, chaises rustiques à droite ; grande corbeille de fleurs, posée à plat au milieu du théâtre ; une autre corbeille à gauche, dont une partie en saillie sur la scène, deuxième plan, pots à fleurs vides à droite, deuxième plan. En décoration, fond de jardin, sur lequel on voit la maison à droite.
Acte III 699 Scène première
Ernest ; puis Hermance ; puis Marjavel
Ernest, en costume de jardinier, un arrosoir à chaque main ; il arrose la corbeille du milieu ; se retournant. − Elle m'a dit : "A huit heures, sous l'orme ! " J'y suis. (Avec un soupir.) J'y suis, mais déguisé en homme de jardin. J'ai pris le costume du jardinier, parce que après les événements d'hier nous ne saurions être trop prudents. Pauvre Hermance ! J'ai cherché toute la nuit un biais.... tendre, pour lui dire : "Mais, sapristi ! est−ce que vous n'en avez pas assez de cette existence ? .... Hermance, rentrons dans le devoir.... Epousons ma cousine Berthe." Ah ! elle ne comprendra jamais cela, jamais ! .... Bon ! ce sont mes jambes que j'arrose à présent.
Il va arroser la corbeille de gauche.
Hermance, arrivant de droite, troisième plan. − Pierre, avez−vous des melons pour ce soir ? (Voyant Ernest.) Ernest !
Ernest, déconcerté. − Vous me reconnaissez ?
Hermance. − Je vous devine. Donnez−moi un arrosoir et causons de loin pour ne pas être surpris.
Ils continuent la scène en arrosant, Ernest à gauche, Hermance au milieu.
Hermance, venant en scène. − Je vous ai dit de venir ici, parce que je ne veux plus vous recevoir, j'ai trop peur !
Ernest, même jeu. − Moi aussi !
Hermance. − Ernest, il faut en finir.
Ernest, avec tristesse. − C'est donc une rupture ?
Hermance, même jeu. − Ne prononcez pas ce mot.
Ernest. − Ah ! Hermance !
Hermance. − Ah ! Ernest !
Ernest. − Je serai toujours votre ami.
Hermance. − C'est encore trop : Ernest, il faut vous marier, mon ami.
Ernest, s'oubliant. − J'y pensais.
Hermance, étonnée, et posant à terre son arrosoir. − Hein ! vous y pensiez ?
Scène première 700
Ernest, posant son arrosoir. − Je pensais que vous alliez me faire cette horrible proposition. (Avec des larmes dans la voix.) Après ce que je vous ai écrit il y a huit jours !
Hermance. − J'ai toujours, votre lettre sur mon coeur !
Ernest. − Et vous voulez que je prenne une femme ?
Hermance. − Il le faut, mon ami.
Ernest, hypocritement. − Laquelle ?
Hermance. − Ma tante.
Ernest. − La vieille !
Hermance. − Elle sera si heureuse !
Ernest. − Je crois bien !
Hermance. − J'ai déjà tout arrangé dans ma tête. Vous épouserez ma tante : elle n'est pas jolie, mais elle ne l'a jamais été. Que vous importe ?
Ernest. − Oh ! rien.... seulement, c'est une vieille demoiselle.
Hermance. − Eh bien ?
Ernest. − Pendant que nous y sommes, je crois que nous ferions mieux d'en prendre une jeune.
Hermance, vivement. − Laide.... alors.
Ernest, avec indifférence. − Laide ou jolie.
Hermance. − Jolie, jamais !
Ernest. − Cherchons dans les laides. Oh ! Dieu ! cela m'est égal ! .... Il y a ma cousine.
Hermance. − Berthe ?
Ernest. − Cela ferait plaisir à mon oncle.
Hermance. − Elle est très jolie.
Ernest. − Peuh ! je n'aime pas ces beautés−là, moi.... et puis, vous savez, je l'ai vue toute petite. Elle n'avait qu'une dent ; elle était affreuse ! ça m'est toujours resté.
Hermance. − Je préfère que vous épousiez ma tante.
Ernest. − Plutôt mourir de la main de Marjavel.
On entend le claquement d'un fouet.
Scène première 701
Hermance, reprenant l'arrosoir. Qu'est−ce que c'est que ça ?
Ernest, même jeu et passant vivement. − C'est le cocher, il a quitté le septième bec de gaz pour se mettre devant la porte.
Hermance. − Cependant vous lui avez donné ce qu'il vous demandait ?
Ernest. − Mais il me nargue. Nous sommes à la merci de cet homme.
Hermance. − Je ne peux plus vivre ainsi.
Elle pose l'arrosoir à gauche, près du banc.
Marjavel, du dehors, à gauche. − Krampach, va me chercher le jardinier, mort ou vif.
Ernest. − C'est Marjavel.... Il cause avec Krampach !
Il pose l'arrosoir à droite, deuxième plan.
Hermance, effrayée, venant en scène. − Mariez−vous avec votre cousine aujourd'hui, à l'instant.
Ernest. − Je vais écrire à mon oncle.
Hermance, remontant à la corbeille du milieu ; Ernest la suit. − Et j'annoncerai la nouvelle à mon mari.
Ernest, lui tendant la main. − Adieu !
Hermance, lui prenant la main. − Adieu !
Ernest, avec des larmes. − Ainsi tout est fini ?
Hermance, pleurant aussi. − Tout.
Ernest, à part, se séparant d'Hermance. − Enfin ! je respire.
Hermance, à part, gagnant à gauche. − Maintenant, je suis calme.
Marjavel, entrant. − Ah ! mais le voilà. Dis donc, toi ! .... cet animal−là sait qu'on a perdu un diamant et il ratisse les allées !
Hermance. − Il arrosait, mon ami.
Marjavel. je l'ai vu ratisser de la chambre d'Ernest. Arrive ici, butor ! (Ernest s'approche de dos.) Je t'avais recommandé d'emporter cette caisse, ces pots et ces bancs. (Ernest prend une caisse vide et la met sur sa tête, de façon à se cacher jusque sur les épaules, Marjavel lui met sur les bras deux pots, à fleurs vides, et le surcharge d'une chaise qu'il pose sur la caisse.) Tu ne réponds rien, brute ?
Il le pousse et le fait sortir par la gauche. Ernest murmure.
Hermance. − Mais vous le chargez trop.
Scène première 702
Marjavel. − Lui ? allons donc ! il est fort comme un boeuf (Ernest s'en va en trébuchant.) Et il fait bon, boum, encore ! ....
Scène première 703 Scène II
Hermance, Marjavel
Hermance. − Eh bien, vous ne me souhaitez même pas le bonjour ?
Marjavel. − Pardonne−moi, je suis préoccupé depuis hier....
Hermance. − Et de quoi, mon ami ?
Marjavel. − De la perte de ton diamant.
Hermance. − C'est un petit malheur.
Marjavel. − Je tiens à savoir s'il n'a pas été volé ; car, depuis que mes domestiques sont sûrs, ma maison ne l'est plus. Le vent m'a déjà pris une gouttière.... Je me suis levé de bonne heure, j'ai couru au pavillon, j'ai tout fait balayer par Krampach, qui passe les balayures au tamis.
Hermance. − C'est bien inutile.
Marjavel. − J'y tiens. Croirais−tu qu'Ernest est déjà sorti ?
Hermance. − M. Ernest doit avoir beaucoup d'occupations en ce moment.... Je crois qu'il est question pour lui d'un mariage.
Marjavel, étonné. − Ernest se marie ?
Hermance, gaiement. − Vous en serez certainement le premier informé.
Marjavel. − Je ne suis pas égoïste. Je ne me plaindrai pas de perdre un ami.... que j'ai comblé.... car enfin nous l'avons comblé.
Hermance. − Il a trente−deux ans, il pense à son avenir.
Marjavel. − On ne pense qu'à soi aujourd'hui. Je m'étais habitué à Ernest ; il ne me rendait aucun service, mais il était dévoué... Il se marie, il a raison. Seulement, je trouve qu'il faisait un célibataire excellent et qu'il fera un mari détestable.
Hermance. − Vous le jugez mal.... peut−être !
Marjavel. − Je le connais.... il a beaucoup de défauts ; mais je suis son ami, je ne dois parler que de ses qualités. Il en a, je ne les connais pas.... Les connais−tu, toi ?
Hermance. − Mais ! ....
Marjavel. − Et qui épouse−t−il ?
Scène II 704
Hermance, avec indifférence. − Sa cousine, dit−on, mademoiselle Berthe.
Marjavel. − Pauvre enfant ! C'est Jobelin qui a imaginé cela. Ernest n'a aucune fortune, Berthe est riche. Pauvre enfant !
Hermance, à part. − Est−ce drôle ? C'est lui que ça contrarie. (Haut.) On m'attend pour le déjeuner.... A bientôt.
Elle sort par la gauche.
Scène II 705 Scène III
Marjavel ; puis Krampach ; puis Lisbeth
Marjavel. − Mais qu'est−ce qui le force à se marier ? .... Est−ce que nous ne sommes pas heureux comme ça ?
Krampach, entrant, solennel et digne ; il est en livrée. − Bourgeois.... je viens vous demander une audience.
Marjavel, surpris. − Une audience ?
Krampach. − J'ai quelque chose à vous dire.
Marjavel. − Dépêche−toi.
Krampach. − Voulez−vous être mon témoin ?
Marjavel. − Ton témoin ? puisque tu es marié....
Krampach. − C'est pas pour ça.... je vais me battre en duel.
Marjavel. − Avec qui ?
Krampach. − Avec le jeune homme qui a suborné Lisbeth.
Marjavel. − Tu en veux à Ernest ?
Krampach. − J'en veux à Ernest ! ....
Marjavel. − Et pourquoi ?
Krampach. − Comment ! pourquoi ? ....
Marjavel, l'interrompant. − Chut ! Ta femme a fait une faute, mais tu l'as réparée.
Krampach. − Oui, je l'ai réparée.
Marjavel. − Donc, elle n'existe plus, donc, tu ne peux pas en vouloir à Ernest.
Krampach. − Vous croyez ? Alors, je veux qu'il me respecte.
Marjavel. − Est−ce qu'il ne te respecte pas ?
Krampach. − Non.... J'ai trouvé une lettre adressée à ma femme.
Il tire de sa poche un papier brûlé d'un bout et sur les bords.
Scène III 706
Marjavel. − Une lettre ?
Krampach, le papier à la main. − Dans les balayures... Je ne lis le français que quand il est écrit en allemand.... Mais c'est égal, j'ai lu trois mots qui me chiffonnent.... Voilà !
Il lui donne la lettre.
Marjavel, parcourant le papier. − C'est un brouillon.
Krampach, se rappelant. − "Votre mari est un...." le reste est brûlé.
Marjavel, à part. − Oui, c'est l'écriture d'Ernest.
Krampach. − Est un quoi ?
Marjavel. − Un imbécile.... parbleu ! ....
Krampach, heureux. − Ca ne veut dire que ça ? ....
Marjavel. − Ca ou autre chose ; mais ce n'est pas adressé à ta femme. (Lisant.) "Quelle crainte peut−il vous inspirer, cet homme excellent ? "
Krampach, joyeux. − C'est bien pour moi !
Marjavel, continuant. − "Il est heureux, naïf.... fat, et crédule."
Krampach, ravi. − C'est bien moi !
Marjavel, à lui−même. − Naïf... fat et crédule ! .... Je connais des gens comme ça, moi.
Krampach ; sans comprendre. − Oui....
Marjavel, continuant. − "Ne pensons qu'à notre amour.... lui seul existe." Il a une intrigue avec une femme mariée ?
Krampach. − Lisbeth !
Marjavel. − Allons donc ! .... A Lisbeth, il écrirait : "Oranges à discrétion...." Non : "Oranges et discrétion ! " C'est à une femme du monde.
Krampach. − Alors, je peux être l'ami d'Ernest ?
Marjavel. − C'est ton devoir.
Krampach, avec résolution. − C'est mon devoir ? .... Alors, c'est bien !
Marjavel, parcourant la lettre et passant. − Oh ! mais quel feu ! c'est de la passion ! c'est du vitriol ! c'est du pétrole ! (Comme s'il lui venait une inspiration.) Ernest ne peut pas se marier. Nous le garderons avec nous ! ....
Scène III 707
Lisbeth, venant de droite ; elle a dans sa main une orange qu'elle semble manger. − Le déjeuner est servi....
Krampach, vivement. − Qu'est−ce que tu manges là, toi ?
Lisbeth. − Ca, c'est une orange.
Krampach. − Qui te l'a donnée ?
Marjavel, bas à Lisbeth. − Ne réponds pas.
Lisbeth. − C'est le monsieur.
Marjavel, à part. − Bécasse ! (Haut.) Oui.... j'avais par hasard une petite orange dans ma poche.
Krampach − Si c'est le monsieur.... je n'ai rien à dire.
Marjavel, à part, en s'en allant. − Dieu ! qu'il y a des maris bêtes ! Quand on est bête comme ça, on ne se marie pas.
Il sort par la droite. Lisbeth va pour le suivre, Krampach la retient.
Scène III 708 Scène IV
Krampach, Lisbeth
Krampach, l'amenant en scène. − Maintenant il s'agit de s'expliquer ; hier, j'étais un peu dans les carafons.... mais aujourd'hui...
Lisbeth. − Mais quand je te dis ! ....
Krampach. − Tais−toi ! T'as commis une faute ! pourquoi que tu m'ostines que tu ne t'es pas aperçue du jeune homme ? (Lisbeth veut parler.) Tais−toi ! parle ! ....
Lisbeth. − Je te dis que je n'ai vu personne dans ma chambre, que des souris.
Krampach. − Les souris.... ils ne portent pas des montres et des breloques ! ....
Lisbeth. − Qué que t'en sais ?
Krampach. − J'en sais que ce n'est pas l'usage.
Lisbeth. − Eh bien, après ?
Krampach et Lisbeth se disputent en allemand. Lisbeth termine la dernière phrase.
Krampach, après le parlé allemand. − A la bonne heure ! .... Pourquoi que tu ne m'as dit tout de suite que tu avais été trompée par un homme si comme il faut ?
Lisbeth. − Ca ne te regardait pas.
Krampach, avec fierté. − Comment ! ça ne me regardait pas ? .... je n'ai donc pas mon amour−propre, alors....
Lisbeth. − Nein !
Krampach. − Ya !
Lisbeth. − Nein !
Krampach. − Ya. (Avec dignité.) C'est bien, madame ! .... puisque c'est comme ça.... je vais adresser une pétition aux tribunaux pour leur demander ma séparation de corps.
Lisbeth, attendrie. − Oh ! Krampach !
Krampach. − Et l'autorisation de prendre des maîtresses jolies.... avec des chapeaux roses.... jolis !
Lisbeth, avec prière, puis avec passion. − Non ! Krampach !
Scène IV 709
Vois−tu, depuis que t'as une livrée, je t'adore !
Krampach, avec un peu de fatuité. − Voilà bien les femmes ! toutes les mêmes ! dès qu'on a un peu de toilette ! ....
Lisbeth. − Dieu ! que tu es beau comme ça !
Elle lui saute au cou et l'embrasse.
Krampach, se défendant en riant de plaisir. − Tu me chiffonnes ! tu me chiffonnes !
Lisbeth. − Tiens ! voilà mon orange.... (Elle l'embrasse.) T'es t'un ange !
Elle sort par la gauche.
Scène IV 710 Scène V
Krampach, seul ; puis Ernest
Krampach. J'ai tous les bonheurs à la fois.... J'ai l'orange.... ma femme m'adore et Kuissermann me paye.... j'ai tous les bonheurs à la fois.
Il gagne la gauche.
Ernest, entrant de droite sans voir Krampach. − Je viens de la mairie, les publications sont faites.
Krampach. − Ah ! le petit jeune homme !
Il semble arranger le parterre de fleurs de gauche et gagne insensiblement celui du milieu.
Ernest. − Mon oncle va venir en habit noir annoncer la grande nouvelle.... Je serai marié à mon tour.... et je n'aurai pas d'amis.... pas d'Ernest. (Apercevant Krampach ; à part.) Tiens, voici l'autre.... l'autre mari.... Marjavel deux ! il va me demander des explications.... Evitons−le.
Il va pour sortir, Krampach l'arrête.
Krampach, le ramenant en scène, avec émotion et dignité. − Nous l'avons aimée tous les deux !
Ernest. − Dame ! .... le hasard.... le printemps.... C'était au mois de mai....
Krampach. − C'est vous qui avez commis la faute ; mais je l'ai réparée.... Donc, elle n'existe plus.... donc, je ne peux pas vous en vouloir.
Ernest. − A la bonne heure ! voilà qui est raisonné.
Krampach, insistant. − Je peux pas vous en vouloir ; sans ça, je vous rendrais la montre.
Il tire sa montre en argent.
Ernest. − La montre ! .... Ah ! oui.... je la reconnais.... (A part.) C'est lui qui la porte. (Haut.) Garde−la....
Krampach. − C'est qu'elle retarde. Elle marche comme une cane.
Ernest. − Oh ! quand on n'est pas pressé ! ....
Krampach. − On dit que ça se garantit trois ans.
Ernest. − Tu veux que je la fasse régler ?
Krampach. − Oui, et, en même temps, je vous prierai d'y faire poser une sonnette.
Scène V 711
Ernest. − Comment, une sonnette ?
Krampach. − Chez nous, M. le brigadier de gendarmerie a une montre avec une sonnette.
Ernest. − Tiens, tiens, tiens, tiens !
Krampach. − Oui ! .... quand il est trois heures, elle fait : ding ! ding ! ding ! .... quand il est quatre heures, elle fait : ding ! ding ! ding ! ding ! quand il est cinq heures....
Ernest. − Oui.... ainsi de suite jusqu'à minuit.... (A part.) Il me demande une montre à répétition.... Eh bien, il n'est pas exigeant. (Haut.) Tu l'auras.
Krampach, lui tendant la main. − Soyons amis.
Ernest, à part, un peu froissé. − Un domestique ! .... Ah ! bah ! .... il n'y a personne. (Retirant sa main.) Du monde ! .... (A Krampach.) Va chercher Marjavel.
Krampach, en sortant. − Oui, soyons amis.
Ernest. − Oui, va, va. (A Hermance, qui entre de droite.) Madame, voici mon oncle en cravate blanche. (Allant au−devant de Jobelin.) Mon oncle ! .... ma cousine ! ....
Scène V 712 Scène VI
Les Mêmes, Jobelin, Berthe
Jobelin, entrant par la gauche avec Berthe, à Hermance. − Madame ! .... (Cherchant Marjavel.) Mon excellent ami ! .... Ah ! pardon, il n'y est pas. (Se mettant en position.) Madame, je veux que vous soyez informée la première de l'événement heureux qui se prépare. M. Ernest Jobelin, mon neveu, épouse mademoiselle Berthe Jobelin, ma nièce.
Hermance, à Berthe. − Je vous félicite, mademoiselle....
Ernest, à part. − Ca va comme sur des roulettes....
Hermance, à Berthe. − Vous ne doutez pas des voeux que je forme pour votre bonheur.
Berthe, naïvement. − Oh ! madame, je suis bien heureuse !
Hermance, l'attirant un peu vers elle. − Votre cousin vous aimait depuis longtemps.
Berthe. − Il ne me l'avait jamais dit, madame, croiriez−vous cela ?
Hermance, avec joie. − Ah !
Jobelin. − Il est si timide !
Hermance, à part. − Il ne l'aime pas.
Scène VI 713 Scène VII
Ernest, Berthe, Marjavel, Jobelin, Hermance
Marjavel, accourant, joyeux. − On me demande ? .... Eh ! c'est Jobelin, en habit noir ! ... en gants jaunes ! .... Oh ! oh ! .... Faut−il rentrer dans le salon ?
Jobelin. − Nous sommes à merveille sous ce toit de verdure.
Marjavel, allant à Berthe et l'embrassant avec effusion. − Pauvre enfant ! (Recommençant,) Pauvre enfant !
Berthe, étonnée. − Pourquoi m'embrasse−t−il ?
Jobelin, se mettant en position. − Mon excellent ami, je veux que vous soyez informé le premier...
Marjavel, bas à Ernest. − Soyez tranquille, je vais vous tirer de là.
Ernest. − Hein ?
Marjavel, lui serrant la main avec énergie. − Comptez sur moi !
Jobelin, qui a suivi Marjavel pour achever sa phrase. − Le premier... de l'événement heureux.
Marjavel, bas. − Eloigne ta nièce.
Jobelin, continuant. − Qui se Prépare...
Marjavel, bas. − Eloignez l'enfant !
Jobelin, continuant. − J'ai l'honneur...
Marjavel, bas. − Il le faut ! Force majeure !
Jobelin. − Ah ! (A Berthe,) Berthe, mon excellent ami Marjavel t'autorise à aller cueillir un bouquet dans ses plates−bandes.
Berthe, allant à Marjavel. − On me renvoie...
Jobelin. − Il parait que c'est plus convenable.
Marjavel. − Nous vous rappellerons. (L'embrassant toujours avec effusion.) Pauvre enfant !
Berthe, s'en allant à regret. − Mais qu'a donc M. Marjavel ?
Elle sort par la gauche.
Scène VII 714 Scène VIII
Ernest, Marjavel, Hermance, Jobelin
Jobelin. − Maintenant, je peux continuer ? (Se remettant en position.) Mon excellent ami, je veux que vous soyez informé le premier...
Marjavel. − Assez ! Tu viens m'annoncer le mariage d'Ernest ?
Jobelin, étonné. − Oui...
Marjavel. − Ce mariage est impossible !
Ernest. − Hein ?
Hermance. − Quoi ?
Jobelin. − Comment ?
Marjavel. − Ernest ne peut pas se marier.
Jobelin. − Pourquoi ?
Marjavel. − Il n'aime pas sa cousine.
Ernest, protestant. − Permettez...
Marjavel, bas à Ernest. − Laissez−moi faire ! (Haut.) Il a une liaison...
Jobelin. − Hein ?
Ernest, protestant. − Mais...
Marjavel, à Ernest. − Quoi ? Il vaut mieux le dire tout de suite ! (A Jobelin.) Il a une de ces liaisons... à tout casser... qui enchaînent toute une existence.
Jobelin. − Mon neveu ?
Ernest. − Vous vous trompez !
Marjavel, continuant. − Il aime une femme mariée ! ...
Ernest et Hermance. − Ah !
Ils se regardent en baissant les yeux.
Jobelin, se récriant. − Oh ! oh !
Scène VIII 715
Marjavel. − C'est un amour coupable sans doute, il vaut mieux prendre une petite sans conséquence comme... (il se désigne et reprend vivement.) Mais cet amour a pour excuse sa violence même.
Jobelin. − Mais es−tu bien sûr... ?
Marjavel, tirant le papier brûlé de sa poche. − Vous allez en juger. (Voulant lire.) Qu'est−ce que j'ai donc fait de mon lorgnon ? Hermance !
Hermance. − Mon ami ? ...
Marjavel, lui remettant le papier. − Vous allez voir comme elle lit le sentiment. (A Hermance.) Lis tout haut ! ...
Hermance, passant. − Moi ? ...
Marjavel. − Oui... et ne te presse pas...
Hermance, lisant. − "Votre mari est un..."
Marjavel. − Passe... c'est brûlé...
Hermance, lisant. − "Quelle crainte peut−il vous inspirer, cet homme excellent ? " (A part.) Ah ! mon Dieu !
Ernest, à part. − Mon brouillon !
Marjavel, joyeux. − Continue...
Hermance, à part. − Quel supplice ! (Haut, lisant.) "Il est heureux, naïf... fat, et crédule..."
Ernest, s'excusant. − Oh ! vous savez... j'ai écrit ça...
Marjavel. − Il n'y a pas de mal... C'est égal, je voudrais bien le connaître. (A Hermance.) Continue.
Hermance. − Mon ami, est−ce bien nécessaire ?
Marjavel. − Comment donc ! La fin est déchirante... Ecoute, Jobelin.
Hermance, lisant froidement. − "Ne pensons qu'à notre amour... lui seul existe. Le reste n'est rien."
Marjavel, à Hermance. − Plus de feu ! plus de feu ! Tu lis ça comme un chapitre de la Cuisinière bourgeoise. (Avec lyrisme.) "Ne pensons qu'à notre amour... lui seul existe. Le reste n'est rien." (A Ernest.) Le reste, c'est le mari... l'imbécile ! ... Continue.
Hermance, continuant et se laissant insensiblement gagner par l'émotion. − "Aucun obstacle ne peut nous séparer, aucune force ne peut nous désunir..."
Marjavel, radieux. − Hein ! voilà de la passion !
Hermance, continuant. − "Tu es ma pensée, tu es mon âme, tu es ma vie." (S'arrêtant et à part, avec attendrissement.) Comme il m'aimait !
Scène VIII 716
Ernest, à part. − Est−il bête de lui faire lire ça !
Marjavel. − Eh bien, la suite ?
Hermance, avec une émotion graduée. − "Je t'aime pour ta beauté, pour ta grâce, pour ce charme inconnu qui m'enivre..."
Jobelin, à part, très ému et tirant son mouchoir. − Tout ce que j'écrivais à Mélanie...
Hermance, lisant en sanglotant. − "Me marier ! ... Ce doute horrible t'est venu ! tu as cru que je ne saurais pas résister... Ah ! que je t'en veux des larmes que tu as versées ! ..."
Ernest tire son mouchoir, Marjavel le sien, puis Hermance, dont la voix s'arrête coupée par les sanglots ; l'émotion a gagné Ernest, Jobelin et Marjavel, qui finissent par pleurer tous les trois. Ils se mouchent bruyamment.
Marjavel. − Que c'est bête ! je pleure comme un enfant !
Jobelin. − Moi aussi !
Ernest. − Moi aussi ! (Marjavel console Ernest et remonte, Hermance va près de lui et pleure dans son sein ; bas à Hermance.) Prenez garde, madame, prenez garde !
Hermance, bas et vivement à Ernest. − Rompez le mariage ! ce sacrifice est au−dessus de nos forces !
Elle sort vivement à gauche pour cacher son émotion.
Ernest, avec désespoir. − Bon ! ça va recommencer !
Marjavel, à Jobelin. − Eh bien, es−tu convaincu ? ...
Jobelin. − Tout à fait ! ... ce mariage est impossible !
Marjavel, à Ernest. − Je vous disais bien que je vous tirerais de là.
Ernest. − Merci... c'est que les publications sont faites...
Marjavel. − Et vous voulez que j'aille à la mairie ? J'y vais !
Ernest. − Non !
Marjavel. − Si !
Ernest. − Non !
Marjavel. − Si ! ... seizième arrondissement... Attendez−moi... je reviens. (Bas.) Sans moi, ce crétin de Jobelin vous sacrifiait !
Il sort par la gauche.
Scène VIII 717 Scène IX
Ernest, Jobelin ; puis Lisbeth
Ernest. − Comment, vous le laissez partir ? vous ne le retenez pas ?
Jobelin, avec reproche. − Une femme mariée ! Oh ! monsieur ! je vous défends de me parler.
Ernest. − Dame, mon oncle ! un jeune homme est bien embarrassé... on ne peut pas prendre une demoiselle.
Jobelin. − Non... mais une veuve agréable... bien conservée.
Ernest. − Des veuves ! ... Il n'y en a pas pour tout le monde, des veuves ! La société manque de veuves ! voilà sa plaie !
Jobelin. − Et vous le connaissez, sans doute, ce mari ?
Ernest. − Si je le connais ! ... Oh ! oui... Je le connais ! ...
Jobelin. − Vous êtes son ami ?
Ernest. − A l'année et sans gages ! ... Mais j'ai rompu... tout est rompu... Vous pouvez sans crainte me donner ma cousine.
Jobelin. − Jamais, monsieur ! jamais !
On entend une dispute dans la coulisse et le bruit d'un soufflet.
La voix de Krampach, dans la coulisse. − Aïe !
Lisbeth, entrant et parlant à la cantonade. − Attrape ! ...
C'est bien fait !
Jobelin. − Qu'est−ce ?
Lisbeth. − Je viens de gifler Krampach. (Remettant des billets à Ernest.) Tenez, v'là l'argent !
Ernest. − Quel argent ?
Lisbeth. − Celui que Krampach devait remettre au cocher et qu'il a gardé !
Ernest et Jobelin, ensemble avec terreur. − Il a gardé l'argent ?
Lisbeth. − Parce que Kuissermann est son débiteur... mais, moi, je n'entends pas ça ! je suis une femme honnête...
Scène IX 718
Ernest. − Oui, une honnête femme !
Jobelin. − Mais alors ce cocher ? ...
Lisbeth. − Il est à la porte... furieux.
Ernest et Jobelin, ensemble. − Parbleu !
Lisbeth. − Il m'a demandé le nom du mari.
Ernest et Jobelin, ensemble. − Marjavel ! Et pour quoi faire ?
Lisbeth. − Pour lui écrire.
Ernest et Jobelin, ensemble. − Sapristi ! il faut courir !
Ils remontent avec Lisbeth.
Lisbeth. − Oh ! c'est pas la peine... sa lettre est partie...
Jobelin et Ernest. − Partie ! ...
Lisbeth sort par la droite.
Scène IX 719 Scène X
Ernest, Jobelin ; puis Hermance
Jobelin. − Ah ! mon neveu !
Ernest. − Ah ! mon oncle !
Jobelin. − Tu as compris. ?
Ernest. − Vous avez deviné ?
Jobelin. − Ce fiacre a conduit.
Ernest. − Madame Marjavel.
Jobelin. − Oui.
Ensemble.
Ernest. − Oh ! Hermance !
Jobelin. − Mélanie !
Ils se regardent tous les deux.
Ernest et Jobelin. − Hein !
Jobelin, étonné. − Hermance !
Ernest, même jeu. − Mélanie !
Jobelin, avec reproche. − Comment, mon neveu ?
Ernest, même jeu. − Comment, mon oncle ?
Ensemble. − Nous fûmes bien coupables.
Ils s'embrassent.
Hermance, entrant de gauche. − Ah ! mon Dieu ! quelle effusion de tendresse !
Jobelin, vivement à Hermance. − Ah ! madame, un grand malheur ! Krampach a gardé l'argent... le cocher est furieux... il vient d'écrire à votre mari !
Hermance. − Monsieur, je ne comprends pas... je ne sais ce que vous voulez dire.
Scène X 720
Jobelin, à part. − Ah ! c'est juste ! Je croyais parler à Mélanie. (Bas à Ernest.) Dis−lui, toi.
Il le fait passer.
Ernest, à Hermance, vivement. − Krampach a gardé l'argent... le cocher vient d'écrire à votre mari.
Hermance. − Nous sommes perdus ! (Très exaltée.) Je ne peux plus revoir Marjavel... sa vue me tuerait... Partons ! fuyons !
Elle remonte.
Ernest. − Où ça ?
Hermance. − N'importe où... en Suisse, en Amérique.
Jobelin. − Peut−être que la Belgique...
Hermance. − C'est trop près.
Ernest. − Permettez... un pareil voyage...
Hermance. − Vous hésitez ! ... après m'avoir entraînée dans l'abîme.
Ernest, à part. − Allons, bien ! me voilà pris ! je suis dans l'engrenage. (Avec agitation et remontant.) Partons pour l'Amérique... Est−ce le sud ou le nord ?
Scène X 721 Scène XI
Les Mêmes, Marjavel ; puis Krampach ; puis Berthe et Lisbeth
Marjavel, entrant de gauche. Me voilà ! Je suis en nage.
Hermance. − Lui !
Ernest et Jobelin, à part. − Trop tard !
Marjavel, joyeux. − J'arrive de la mairie... il y a là un bonhomme bien désagréable...
Hermance, bas à Ernest. − Il n'a pas reçu la lettre !
Ernest, bas à Jobelin. − Il n'a pas reçu la lettre !
Jobelin, bas à la cantonade. − Il n'a pas reçu la lettre !
Marjavel. − Je lui dis : "Monsieur, je viens pour le mariage de M. Ernest Jobelin..." Il me répond : "Etes−vous le père ou la mère du jeune homme ? "
Ernest, s'efforçant de rire. − Ah ! très drôle ! La mère du jeune homme !
Hermance. − C'est charmant !
Jobelin. − C'est à mettre dans une pièce !
Krampach, entrant une lettre à la main. − Monsieur, une lettre pour vous.
Hermance, Ernest et Jobelin, à part et terrifiés. − La lettre !
Krampach. − On attend la réponse.
Hermance, bas. − Nous sommes perdus !
Jobelin, à part. − Je vais me trouver mal !
Marjavel, après avoir décacheté la lettre. − Quelle drôle d'écriture ! Je ne trouve pas mon lorgnon.
Ernest, vivement. − Voulez−vous que je lise ?
Marjavel. − Non... Krampach ! ...
Il lui donne la lettre.
Hermance. − Mais, mon ami...
Scène XI 722
Marjavel. − Je n'ai pas de secrets, moi ! et puis... il faut bien qu'il s'habitue... quand j'oublie mon lorgnon... Va !
Krampach, lisant. − "Cancre ! ... si tu ne m'envoies pas tout de suite trois mille francs..."
Marjavel. − Il me tutoie !
Krampach, lisant. − "Je dirai à ta femme que tu t'es promené dans mon fiacre avec une cocotte."
Marjavel repousse Krampach et passe.
Hermance. − Hein ?
Jobelin. − Ah bah !
Marjavel, à part. − Sapristi ! ma promenade avec Ginginette ! ... et ma femme qui a entendu... Je suis pincé.
Ernest, bas. − Il paraît que nous avons tous pris le même fiacre !
Hermance, à Marjavel. − Me tromper ! à votre âge ! Adieu... monsieur...
Elle remonte.
Marjavel. − Non, Hermance ! ... (Elle revient à sa place.) Je vais t'expliquer... (Bas à Krampach.) Mange l'enveloppe ! (Krampach se retourne, mange la lettre et garde l'enveloppe ; haut.) Cette lettre n'est pas pour moi... Voyons... est−ce que je suis un homme à me promener dans un fiacre avec une... cocotte ?
Hermance. − Pour qui donc, alors ?
Marjavel. − Ah ! voilà ! pour qui ? ... (A part.) Je vais tout flanquer sur le dos d'Ernest. (Haut à Ernest.) Malheureux jeune homme !
Il lui prend le bras et l'attire à lui.
Ernest. − Quoi ?
Marjavel. − Voilà donc où peuvent entraîner l'inconduite et le désordre...
Ernest. − Mais ce n'est pas moi... je proteste !
Marjavel. − Inutile ! j'ai une preuve ! (A Krampach.) Donne−moi l'enveloppe.
Krampach. − Je l'ai mangée.
Marjavel. − Imbécile ! animal ! Il y avait dessus : "A M. Ernest Jobelin."
Hermance. − Comment ?
Ernest. − Vous êtes sûr ?
Scène XI 723
Marjavel, arrachant la lettre des mains de Krampach et la donnant à Ernest. − Maintenant, monsieur, reprenez cette lettre qui n'aurait jamais dû entrer dans cette maison.
Ernest, l'examinant. − Tiens ! c'est l'enveloppe.
Marjavel. − Comment ! il a mangé la lettre ?
Il secoue vivement Krampach, qui ne comprend rien.
Ernest, lisant la suscription. − "A M. Marjavel."
Tous. − Hein ?
Marjavel. − C'était pour moi ? ... alors, je vois ce que c'est... je conduisais la tante Isaure au jardin d'acclimatation... on l'a prise pour une... Oh !
Hermance. − Ah ! monsieur... je me vengerai.
Elle va à lui.
Jobelin, à part. − Encore !
Lisbeth entre avec Berthe ; elles portent des bouquets.
Berthe. − La conférence est−elle finie ?
Jobelin. − Oui, tout est arrangé !
Ernest. − Quand vous êtes entrée, nous causions de la corbeille.
Marjavel, avec regret. − Ernest se marie. (A Hermance.) Nous perdons un ami.
Krampach. − Ah ! monsieur, vous ne serez pas long à en retrouver un autre.
Marjavel. − Que le ciel t'entende !
RIDEAU
Scène XI 724 Doit−on le dire ?