Théâtre . 3
• Le Plus Heureux des trois
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Hermance. − Je ne sais pas... (Désignant le divan qu'elle ouvre.) Ah ! dans ce meuble...
Ernest. − Tiens ! ça s'ouvre ? (Il met la gouttière dans le divan qu'il referme.) Hermance, j'arrive le coeur plein d'amour.
Hermance. − Il faut vous en aller.
Ernest. − Pourquoi ?
Hermance. − Mon mari est là... couché...
Ernest. − Ca ne me gêne pas... (Avec passion.) Hermance, oublions le ciel et la terre ! Nous sommes seuls au monde... C'est le balcon de Juliette et je suis Roméo !
Hermance. − Plus bas !
Ernest. − Un baiser... un seul ?
Il se dispose à l'embrasser.
La voix de Marjavel, dans la coulisse. − Hermance !
Hemance recule vivement.
Ernest, à part. − Est−il ennuyeux, cet animal−là ! ... il ne me laisse pas un moment tranquille !
La voix de Marjavel. − Hermance !
Hermance. − Il vient ! fuyez !
Scène XIV 656
Ernest. − Oui... ce balcon... ça me connaît. (Il s'approche du balcon et s'arrête tout à coup.) Impossible.
Hermance. − Comment !
Ernest, bas à Hermance. − Votre tante est à sa fenêtre... elle sèche !
Hermance. − Ah ! mon Dieu ! et la porte qui est fermée en bas ; où vous cacher ?
La voix de Marjavel. − Hermance !
Hermance, montrant le divan qu'elle ouvre. − Là, dans ce meuble.
Ernest. − Avec la gouttière ? (Entrant dans le divan.) Je ne pourrai jamais tenir là−dedans.
Hermance. − Dépêchez−vous !
Elle ferme le divan et gagne vivement la chaise de droite, où elle s'assied et fait semblant de prendre un ouvrage sur la table.
Scène XIV 657 Scène XV
Hermance, Ernest, caché ; Marjavel, Krampach
Marjavel, entrant, suivi de Krampach. − Tu ne m'entends donc pas, ma chère amie ? ...
Hermance, se levant et venant à lui. − Non... je n'ai rien entendu...
Krampach. − Monsieur a des coliques dans l'estomac.
Il se donne une tape sur les cuisses et repose la pincette dans la cheminée.
Marjavel, à Krampach. − Mais quand tu te taperas les cuisses, ça ne me soulagera pas ! ... Ah ! je ne me sens pas bien.
Il s'assied sur le divan.
Hermance, à part. − Bon ! il se met sur l'autre !
Marjavel. − Qu'on aille tout de suite me chercher Ernest !
Hermance. − C'est inutile...
Marjavel. − Si... je veux voir Ernest ! (A Krampach.) Va... dans le pavillon au bout du jardin... et, s'il dort, ne crains pas de le réveiller.
Krampach. − Tout de suite. (A part.) Dans le jardin, je trouverai bien une petite feuille de vigne pour me déshabiller derrière.
Il sort par le fond.
Scène XV 658 Scène XVI
Marjavel, Hermance ; puis Ernest
Marjavel, assis. − Je ferai coucher Krampach sur ce divan.
Hermance, à part. − Voilà une idée...
Marjavel. − Et comme ça, si j'ai besoin de soins...
Hermance, à part. − Que faire ? il doit étouffer là−dessous... (Haut, prenant les mains de son mari.) Voyons, te sens−tu mieux ?
Marjavel. − Non, ça me pèse toujours.
Hermance. − Ah ! mon Dieu ! tes mains sont glacées... tu te refroidis ! ...
Marjavel, effrayé. − Tu crois ?
Hermance. − Il faut marcher... marcher vite !
Marjavel. − Oui, pour rétablir la circulation.
Il se met à arpenter la scène.
Hermance. − Plus loin ! plus loin ! ... tu as tout l'appartement pour te promener.
Marjavel. − C'est juste, je vais jusqu'au bout et je reviens. (Il sort à droite en marchant à grands pas et en comptant.) Un... deux... trois...
Hermance, ouvrant le divan. − Vite ! ... sortez ! ...
Ernest, se montrant ; il est très pâle. − J'étouffe... je vous demanderai un verre d'eau sucrée.
Marjavel, en dehors. − Vingt−trois, vingt−quatre.
Ernest, rentrant vivement la tête ; Hermance s'assied sur le divan. − Ah !
Marjavel, entrant de droite et traversant la scène. − Vingt−cinq, vingt−six, vingt−sept.
Il disparaît à gauche, Ernest relève le divan et paraît.
Ernest, continuant sa phrase. Avec un peu de fleur d'oranger.
Hermance. − Nous n'avons pas le temps, il va revenir.
Ernest, sortant du divan. − La gouttière me coupait la figure.
Scène XVI 659
Hermance. − Je l'entends... partez ! ... vous reviendrez dans cinq minutes.
Ernest, se sauvant par le fond. − Oui... (A part.) Quel métier !
Il disparaît par le fond.
Marjavel, rentrant en comptant ses pas. − Cinquante et un, cinquante−deux... J'ai fait cinquante−deux pas... (A Hermance.) Ernest n'est pas arrivé ?
Hermance. − Pas encore...
Marjavel, tombant sur le divan. − Je suis brisé... c'est la marche, j'ai fait cinquante−deux pas. (On frappe deux petits coups à la porte.) Entrez !
Ernest paraît.
Hermance. − M. Ernest !
Marjavel, boudeur. − Ce n'est pas malheureux !
Ernest, jouant l'empressement. − Vous m'avez fait demander ? ... Qu'y a−t−il ?
Hermance. − Mon mari est un peu souffrant... je vais lui faire du thé... un catasplasme... Allumez le feu.
Elle sort à droite.
Marjavel, à Ernest. − Allumez le feu !
Ernest, à part, allumant le feu. − Comme c'est agréable !
Marjavel, geignant sur le divan. − Heu ! ... heu ! ...
Ernest, s'approchant de lui et lui prenant la main. − Eh bien ! pauvre ami... comment vous sentez−vous ?
Marjavel. − Bien faible, j'a cru que vous ne viendriez jamais.
Ernest. − J'étais couché... le temps de passer un pantalon.
Marjavel. − Moi, monsieur, si j'avais un ami malade, je ne songerais pas à ma toilette.
Ernest, lui tâtant le pouls. − Ca ne sera rien... un peu de prostration.
Marjavel. − Comment dites−vous ?
Ernest. − C'est de la prostration.
Marjavel. − Ce n'est pas dangereux ?
Ernest. − Non.
Scène XVI 660
Hermance, rentrant avec une tasse de thé et une petite casserole qu'elle pose à terre près d'elle ; à Marjavel. − Tiens, mon ami, une tasse de thé.
Elle s'assied à sa droite, Ernest à sa gauche.
Marjavel, portant la tasse à ses lèvres. − Merci... c'est trop chaud. (Hermance souffle avec Ernest sur la tasse.) C'est de la prostration que j'ai... (Il boit.) Ce n'est pas dangereux.
Hermance, prenant la casserole. − Vous, monsieur Ernest, faites le cataplasme.
Elle lui donne la casserole.
Ernest, se levant très surpris. − Moi ?
Il va à la cheminée.
Hermance, elle prend la tasse et la pose sur la petite table de droite. − Oui... tournez ! tournez !
Ernest, à part, tournant la cuiller avec fureur. − Et on appelle ça un rendez−vous d'amour !
Marjavel. − Ah ! ça va mieux... ça passe... Hermance, mets−toi là près de moi.
Hermance prend la chaise et veut s'y asseoir à distance de Marjavel.
Ernest, à part. Il oublie donc que je suis là ?
Il frappe sur la casserole.
Marjavel. − Non ! ... plus près...
Hermance, s'asseyant sur le divan. − Me voici, mon ami...
Marjavel, lui prenant la taille. Ah ! tu es un ange ! ... et je ne sais comment te remercier...
Il lui embrasse les mains.
Ernest, à part. − Sacrebleu ! (Il frappe très fort sur la casserole.) Il ne bouge pas.
Il renverse d'un coup de pied les pincettes et la pelle dans la cheminée.
Marjavel, à Hermance. − Tu l'aimes bien, ton gros loulou.
Il embrasse Hermance sur la joue.
Ernest, à part. − Il n'y a donc que le melon qui le dérange ? (Présentant la casserole.) Voilà le cataplasme.
Il la pose sur la main de Marjavel, qui, se sentant brûlé, pousse un cri. Hermance se lève.
Scène XVI 661 Acte II
Un salon dans le pavillon habité par Ernest. Ameublement de campagne. Portes à gauche et à droite, pans coupés ; cheminée au fond, glace sans tain, un secrétaire. Troisième plan à droite, une petite table, deux portes ; deuxième plan, une table−bureau. A gauche, devant une chaise basse est un fauteuil, une chaise à gauche de la cheminée.
Acte II 662 Scène première
Ernest ; puis Jobelin et Berthe
Au lever du rideau, Ernest est endormi dans un fauteuil à droite de la cheminée ; il tient un morceau de gouttière dans ses bras. On frappe à la porte de droite, il ne se réveille pas.
Jobelin, entrant, suivi de Berthe. − Personne... (A part.) Je ne peux pas entrer dans ce pavillon que j'ai habité autrefois sous le règne de Mélanie... sans être ému... tout me rappelle...
Berthe, après avoir examiné autour d'elle, montrant Ernest. − Mais, mon oncle... voici mon cousin...
Jobelin. − Il dort ! ...
Berthe, étouffant sa voix. − Que tient−il si précieusement ?
Jobelin. − Ca, c'est un fragment de gouttière...
Berthe. − Qu'il presse sur son coeur ?
Jobelin. − Cela me rappelle qu'un jour je m'endormis dans ce même fauteuil aussi... avec un aquarium sur les bras.
Berthe. − Vous ? ...
Jobelin. − Mais j'avais un motif...
Berthe, indiquant Ernest. − Voyez, mon onde, comme il a l'air bon.
Jobelin. − Oui... il a le sommeil bon.
Berthe. − Et doux !
Jobelin. − Ca, je ne peux pas dire le contraire.
Berthe. − Je parie qu'il pense à moi...
Jobelin. − Pourquoi ?
Berthe. − Parce qu'il m'aime.
Jobelin. − Mais il ne te l'a jamais dit !
Berthe. − Oh ! ça ne fait rien... Vous n'avez pas remarqué comme il rougissait, hier, en me donnant l'éventail...
Jobelin. − C'est vrai ! ...
Scène première 663
Berthe. − Alors, pourquoi ne lui parlez−vous pas de votre projet de mariage ?
Jobelin. − D'abord, mon projet... c'est le tien...
Berthe. − Du tout ! ... vous m'avez dit un jour : "Je crois qu'Ernest fera un bon mari..."
Jobelin. − Vrai... je ne pensais pas à toi...
Berthe. − Ah ! tant pis ! il ne fallait pas me le dire ! ...
Jobelin. − Il y a une chose qui m'arrête... Je suis ton tuteur... et tu es plus riche que lui...
Berthe. − Ah ! voilà pourquoi il hésite à se déclarer ! Vous ne comprenez pas cela, vous préférez nous sacrifier à des calculs d'intérêts...
Jobelin. − Tu y tiens ?
Berthe. − Oui !
Jobelin. − Une fois, deux fois, trois fois !
Berthe. − Oui !
Jobelin. − Eh bien, laisse−nous... je vais lui parler !
Berthe, elle remonte à la porte de droite. − Ah ! que vous êtes gentil !
Jobelin. − Promène−toi dans le jardin... je t'appellerai...
Berthe, sortant à droite. − Comme il va être heureux !
Scène première 664 Scène II
Jobelin, Ernest
Jobelin, posant son chapeau sur un meuble. − Cet entretien doit être grave. (Il prend la chaise à gauche de la cheminée et se place en face d'Ernest.) Mon cher Ernest... interrogez votre coeur et répondez−moi sans ambages... Ah ! non ! il dort, je vais le réveiller ! (Il frappe plusieurs petits coups sur la gouttière. Ernest fait un grognement, mais ne se réveille pas.) Après ça, si je le réveille, il sera de mauvaise humeur... et la négociation pourra manquer... Attendons−le. (Il se lève et vient en scène.) Moi aussi, je me suis endormi, une fois, avec un aquarium sur les bras... mais j'avais un motif. Cet aquarium me venait de Mélanie, j'avais eu l'imprudence de dire en passant devant le bassin des Tuileries : "Dieu, les beaux poissons rouges ! " Et, le soir même, je recevais mon aquarium... elle avait comme ça des délicatesses de chatte ! Pauvre Mélanie ! nous fûmes bien coupables ! (Ernest fait un mouvement et passe sa gouttière du bras droit dans celui de gauche sans se réveiller.) Ah ! il se réveille ! ... Non... le voilà reparti... il a changé son arme de bras ; depuis qu'il est dans la mobile, il se croit toujours à l'exercice... Moi aussi, j'ai été, militaire, lieutenant... dans l'immobile ; souvent Mélanie me faisait revêtir ce costume pour l'accompagner dans nos promenades solitaires... les femmes aiment à s'appuyer sur un bras qui porte une épée à sa ceinture. (Regardant Ernest.) Ah çà ! mais il ne se réveille pas.
Scène II 665 Scène III
Les Mêmes, Krampach
Krampach, entrant de droite et à la cantonade ; il tient une lettre à la main. − Mais puisqu'il n'y a pas d'adresse ?
Jobelin, allant à lui. − Chut ! ... Tu vois bien que mon neveu dort !
Krampach, examinant la gouttière. − Tiens ! ... c'est un nouveau fusil, ça ?
Jobelin. − Est−il bête ! ... C'est une gouttière... ça sert à recueillir l'eau qui tombe du ciel.
Krampach, regardant en l'air et étendant la main pour s'assurer qu'il ne pleut pas. − J'en sens pas !
Jobelin, descendant en scène. − Voyons, qu'est−ce que tu veux !
Krampach. − Le concierge m'a remis une lettre...
Jobelin. − Donne...
Krampach. − Un instant ! ... C'était−y vous... c'était−y lui, ou c'était−y le bourgeois qui connaît le fiacre 2114 ?
Jobelin, vivement. − Le fiacre ? c'est moi... Plus bas !
Krampach. − Je ne dis rien.
Il lui donne la lettre.
Jobelin, décachetant la lettre et lisant, à part. − "Cancre ! " (Parlé.) Il m'a reconnu malgré mes lunettes bleues. Oh ! les pressentiments de Mélanie ! (Lisant.). "Cancre ! " (Krampach écoute ; Jobelin s'en aperçoit, il le repousse, Krampach gagne la cheminée, et examine ce qu'il y a dessus, ainsi qu'Ernest.) "Je te découvre enfin ! " (Parlé.) Au bout d'un an. (Lisant.) "Quand on se promène en fiacre avec une petite dame, on ne donne pas vingt−cinq centimes au cocher comme les gens vertueux." (Parlé.) Je croyais en avoir donné trente. (Lisant.) "Je pourrais faire du scandale, mais je suis honnête... j'aime mieux t'emprunter cinq cents francs." (Parlé.) Hein ? (Lisant.) "Je les attends sous le septième bec de gaz ; si je ne les ai pas dans une heure, je t'en demanderai mille. Signé : n° 2114." (Parlé.) Un scandale ! ... Il dirait tout à Marjavel. (Se fouillant.) Je ne dois pas hésiter. (A Krampach.) As−tu cinq cents francs sur toi ?
Krampach, se fouillant, − Je vais voir.... J'ai vingt−cinq centimes... et treize sous dans ma malle.
Il remonte à la cheminée.
Jobelin, très agité. − Garde−les ! (A part.) Que faire ? Dans une heure, il m'en demandera mille ! ... Eh ? si je les empruntais à Ernest sans le réveiller, c'est le plus simple. (Il va au secrétaire.) Le même secrétaire... je le reconnais... la serrure accroche... il faut donner un coup de poing. (Il donne un coup de
Scène III 666 poing, le secrétaire s'ouvre.) Voilà ! ... juste ! ... il reste un billet de cinq cents. (Il ferme le secrétaire ; appelant.) Krampach !
Krampach. − Monsieur...
Jobelin, très bas. − Tu trouveras un fiacre... le n° 2114, sous le septième bec de gaz.
Krampach, même ton. − Un fiacre sous un bec de gaz ? ... bon...
Jobelin. − Tu lui remettras ce billet... Tu lui diras que c'est de la part du jeune homme...
Krampach. − Quel jeune homme ?
Jobelin. − Moi...
Krampach. − Enfin... on pouvait le demander.
Il sort à droite.
Jobelin, seul. − C'est un chantage ! ... cet automédon veut me faire chanter... il me tient, le misérable ! l'honneur posthume de Mélanie est dans ses mains... et puis Marjavel... dame ! il ne serait pas content... il me faudrait croiser avec lui un fer homicide... je ne me défendrais pas... et alors... c'est moi qui goberais la sauce... Ah ! j'ai chaud ! ... j'ai soif ! je vais boire un verre d'eau dans la chambre d'Ernest. (Il ouvre la porte de gauche ; deuxième plan.) Tiens, l'aquarium y est encore... Ah ! Mélanie ! si tu savais ce que tu me coûtes !
Il entre dans la chambre à gauche.
Scène III 667 Scène IV
Ernest, Hermance
Hermance, entre avec précaution par la porte de gauche, pan coupé, et la referme, même jeu à la porte de droite ; après examen, elle court au fauteuil et secoue vivement Ernest. − Ernest !
Ernest, réveillé en sursaut, laisse tomber la gouttière. − Hein ? ... Quoi ? ... Voilà le cataplasme ! ...
Hermance. − Chut !
Ernest, il ramasse la gouttière. − Ah ! c'est vous...
Hermance. − J'ai pu m'échapper un instant... mon mari fait sa barbe... il va mieux aujourd'hui...
Ernest. − Je crois bien !
Hermance. − Il ne souffre plus.
Ernest. − Parbleu ! j'ai fait chauffer assez de serviettes ! ... j'ai assez fricassé de cataplasmes !
Hermance. − Vous avez passé une bien mauvaise soirée.
Ernest. − Mais non ! ... excellente ! ... Ah ! vous pouvez vous vanter de m'avoir fait passer une nuit bien agréable... sur le divan... car il m'a forcé à coucher sur le divan avec la gouttière ! ... Que voulez−vous que j'en fasse ?
Hermance. − Cachez−la... faites−la disparaître. (Très tendre.) Mon ami ! ...
Ernest, cache la gouttière, sous le fauteuil de gauche. − Madame ? ...
Hermance. − Il souffrait tant ! ... moi, je veillais dans sa chambre.
Ernest. − Et de mon divan j'entendais votre conversation.
Hermance, un peu inquiète. − Ah ! vous entendiez ? ...
Ernest. − Tout ! ... à deux heures moins cinq, qu'avez−vous dit à votre mari ?
Hermance. − Mais... je ne sais pas, moi...
Ernest. − Vous lui avez dit : "Mon gros chéri, si tu mourais, je ne te survivrais pas." Si vous croyez que c'est agréable !
Hermance, embarrassée. − Il faut détourner les soupçons...
Ernest. − Et à quatre heures douze ? ...
Scène IV 668
Hermance. − Quoi ?
Ernest. − J'ai entendu le sifflement d'un baiser... Si vous croyez que c'est agréable !
Hermance. − Ce n'est pas ma faute ! ... il faut bien détourner les...
Ernest. − Les soupçons... Je trouve que vous les détournez beaucoup trop, les soupçons !
Hermance, s'appuyant sur son épaule. − N'est−ce pas vous qui êtes aimé ?
Ernest. − Oui, c'est moi qui suis aimé... mais c'est lui qui en profite...
Hermance, piquée. − Seriez−vous jaloux par hasard du sort de mon mari ?
Ernest. − Ma foi ! ... ils ne sont pas déjà tant à plaindre, les maris ! ...
Hermance. − Oh !
Ernest. − Oui, je sais qu'il y a le petit inconvénient... mais puisqu'ils l'ignorent ! A part cela, de quoi se plaignent−ils ? nous les soignons, nous les dorlotons, nous les mijotons... ils sont gras, roses, frais, gais, superbes ! ... tandis que nous, les amoureux, nous sommes maigres, jaloux, craintifs, tremblants... comme des voleurs.
Hermance. − Ernest !
Ernest. − Pour eux, la table est toujours mise, ils s'y installent, ils s'y carrent ! tandis que nous, nous nous cachons dans les meubles, nous grimpons sur les gouttières... pour venir ramasser leurs miettes... quand ils veulent bien nous en laisser ! ... Ah ! il ne faut pas qu'ils viennent nous attendrir tant que ça ! (Il s'assied sur la petite chaise de gauche.) Et, par−dessus le marché, vôtre mari me trouve bête ! ... bête ! ... mais dévoué...
Hermance, allant vers lui. − Il n'a pas dit ça !
Ernest. − Pardon, madame à trois heures vingt−sept... ma montre va très bien. (Il la cherche dans sa poche et ne la trouve pas.) Tiens ! Ah ! elle sera restée dans ma chambre... Bête, mais dévoué ! ... et vous n'avez pas dit le contraire... au contraire !
Hermance, s'asseyant sur le fauteuil près d'Ernest. − Voyons... calmez−vous ! ... j'arrive près de vous heureuse... confiante...
Ernest, qui a fait entendre un petit grognement, se retourne doucement et se met à genoux devant Hermance. − Ce n'est pas malheureux ! Depuis deux mois, je crois que c'est la première fois que je me trouve un peu seul avec vous. (Lui prenant la taille.) Eh bien ?
Hermance. − Quoi ? ...
Ernest. − Causons... le moment est venu de causer...
On entend tousser Jobelin dans la chambre à côté.
Hermance, se reculant avec terreur. − Ciel ! ... il y a quelqu'un là !
Scène IV 669
Ernest, même jeu et passant à droite. − Allons bon !
On entend Jobelin se moucher.
Hermance. − C'est mon mari ! je le reconnais à son rhume !
Ernest. − Sapristi !
Hermance, éperdue. − Il nous épiait... nous sommes perdus ! niez tout ! ... tout ! ...
Elle sort par la droite, pan coupé.
Scène IV 670 Scène V
Ernest ; puis Jobelin ; puis Krampach
Ernest, seul, boutonnant son habit. − Allons ! ... c'est une affaire ! ... j'aime mieux ça, j'en ai assez de cette vie de soubresauts, (Imitant la voix d'Hermance.) Nous sommes perdus ! Nous sommes sauvés ! (Il va ouvrir la porte de gauche, deuxième plan.) Monsieur, je suis à vos ordres ! ...
Jobelin, sortant ; il tient un aquarium. − Merci, mon ami, tu es bien bon...
Ernest. − Mon oncle ! ...
Jobelin. − Tu es donc réveillé ?
Ernest, à part. − Il n'a rien entendu.
Jobelin. − Ils ne sont plus nourris, ces pauvres poissons rouges... je les promène un peu... Ah ! de mon temps ! ... Donne−moi du biscuit.
Il lui met l'aquarium sur les bras.
Ernest. − Où voulez−vous que j'en prenne ?
Jobelin, allant à la table de gauche, et ouvrant le tiroir. − J'en avais toujours là... il y en a encore.
Ernest. − Alors, mon oncle, c'est pour ça que vous êtes venu me voir ?
Krampach, entrant de droite. − En v'là un n'hasard !
Ernest. − Qu'est−ce que c'est ?
Jobelin, passant vivement entre eux. − Krampach ! je suis à toi.
Il pousse Ernest, qui tient l'aquarium et le pose sur la table de gauche.
Krampach, à part sur le devant ; Ernest et Jobelin s'occupent à gauche des poissons, ils leur donnent du biscuit. − J'ai retrouvé mon filou... Kuissermann ! ... c'est le cocher... le numéro 2114 ; j'allais lui remettre le billet de cinq cents francs, lorsqu'il m'est venu une idée... honorable, je lui ai dit : "Pas de réponse ! ..." et j'ai gardé les cinq cents francs à compte.
Jobelin, revenant, à Krampach. − Eh bien, qu'a−t−il répondu ? ...
Krampach. − Il a répondu : "Ah ! c'est comme cela... Eh bien, je reviendrai ! ..."
Jobelin. − Comment ! il reviendra !
Krampach, tirant un vieux carnet de sa poche. − Faut que je fasse mes comptes ! ...
Scène V 671
Ernest, occupé des poissons, se retournant. − Qu'avez−vous donc, mon oncle ? ...
Jobelin, très agité. − Moi ? rien ! ... (A part.) Il reviendra ! ...Je cours chez mon banquier... (Haut.) Adieu ! ...
Il sort par la gauche, pan coupé.
Krampach, à Ernest. − Monsieur, je voudrais vous demander un service, à vous qu'êtes un homme capable.
Ernest. − Capable de quoi ? ...
Krampach. − Vous êtes capable.
Ernest. − Voyons, parle.
Krampach. − Cinq mille francs, moins cinq cents francs... plus les intérêts pendant un an, six mois et vingt−trois jours... plus un jour d'intérêt en moins qui est aujourd'hui... combien que ça fait ? ...
Ernest. − Qu'est−ce que tu me chantes là ? ...
Krampach. − Je vais recommencer... Cinq mille francs...
Ernest. − Va te promener... tu m'ennuies.
Krampach. − C'est bien la peine d'être un homme capable. (Il sort en faisant son compte) Cinq mille francs moins cinq cents francs... plus les intérêts... Je ne peux pas faire ce compte−là.
Ernest le pousse vivement. Il disparaît à gauche.
Scène V 672 Scène VI
Ernest, Berthe
Ernest, voyant entrer Berthe. − Berthe !
Berthe, entrant de droite. − Avez−vous vu mon oncle ?
Ernest. − Il me quitte...
Berthe. − Ah !
Elle baisse les yeux. Il descend.
Ernest, à part. − Elle baisse les yeux... Est−ce que j'ai dit quelque chose d'inconvenant ? ...
Berthe, tout à coup. − Ah ! c'est égal, monsieur... je croyais que vous seriez plus content que ça !
Ernest, étonné. − Moi ? ... je suis ravi... enchanté.
Berthe. − Et vous ne me sautez pas au cou ?
Ernest, étonné. − Mais si ! ... mais si ! je te saute au cou ! comment donc ! (Il l'embrasse ; à part. ) Ce n'est pourtant pas sa fête aujourd'hui.
Berthe. − A la bonne heure ! mon oncle croyait que vous ne m'aimiez pas...
Ernest. − Lui ? Oh ! qu'il est bête ! ...
Berthe. − Comment ?
Ernest. − Bête... mais dévoué. (A part.) Comme dit Marjavel...
Berthe...− Mais moi, j'y vois clair... Vous rappelez−vous notre promenade au Jardin des Plantes ?
Ernest, cherchant à se rappeler. − Au Jardin des Plantes ? ...
Berthe.− Le jour où j'ai donné à manger à l'autruche...
Ernest. − Parfaitement ! ... Marjavel m'a fait porter un pain de quatre livres tout le temps de la promenade... pour les ours !
Berthe. − Eh bien, c'est là que j'ai vu que vous m'aimiez.
Ernest. − Devant les ours ?
Berthe. − Mais non ! devant l'autruche...
Scène VI 673
Ernest. − Ah !
Berthe. − La vilaine bête avait pris mon gant avec le gâteau que je lui présentais... elle allait tout avaler... vous n'avez pas craint de passer votre bras à travers les barreaux...
Ernest, avec fierté. − C'est vrai... j'ai eu ce courage, seul contre une autruche ! ... j'ai saisi le bout de votre gant qui allait disparaître... j'ai tiré... l'autruche aussi...
Berthe. − Et vous êtes tombé ! ...
Ernest. − En vous rapportant trois doigts... C'est tout ce que j'ai pu sauver de l'engloutissement ! ...
Berthe, tristement, − Tout le monde a ri... mais, moi, je me suis juré ce jour−là que je serais votre femme.
Ernest. − Ma femme ! toi ? (Se reprenant.) Vous ?
Berthe. − Mon oncle ne vous l'a donc pas dit ?
Ernest. − Non.
Berthe. − Oh ! alors, ce que je vous ai dit ne compte pas ! Je me sauve ! ...
Ernest, la retenant. − Non, reste ! ... Moi, un mari ? un vrai ? ... à mon tour ? ... mais c'est le bonheur ! ... c'est la délivrance ! (Se jetant à ses genoux.) Tiens ! tu es un ange !
Berthe. − Relevez−vous ! ...
Ernest. − Mais je t'aime !
Berthe. − Laissez−moi ! demandez ma main à mon oncle... et nous verrons !
Elle s'échappe et sort à droite.
Scène VI 674 Scène VII
Ernest, Hermance ; puis Marjavel
Ernest, à genoux. − Me marier ! ah ! si je le pouvais... je serais libre... je casserais ma chaîne... Ah ! Seigneur ! Seigneur ! cassez ma chaîne !
Hermance, entrant, à part. − Mon mari était chez lui. (Apercevant Ernest à genoux.) Eh bien, qu'est−ce que vous faites là ? ...
Ernest, embarrassé, sans se lever. − Moi ? je... je vous attends ! ...
Hermance. − A genoux ?
Ernest. − Oui... quand je vous attends, je me mets à genoux. C'est plus commode, on est tout porté...
Hermance, lui laissant baiser sa main. − Etes−vous enfant !
Marjavel, entrant de droite, apercevant Ernest aux genoux de sa femme. − Monsieur ! ... que signifie ?
Hermance. − Mon mari ! ...
Ernest, à part. − Pincé ! (Haut.) N'avancez pas ! ... ne marchez pas... (Marjavel recule effrayé.) Avez−vous trouvé ? ...
Marjavel, s'avançant. − Quoi ?
Ernest. − Le diamant que Madame a perdu ! ...
Hermance, vivement. − Le diamant de ma bague qui est sorti de son chaton... et que Monsieur, a la bonté de chercher...
Marjavel. − Diable ! un diamant ! il faut chercher ! (Il se baisse ; à Ernest.) D'autant plus que la maison n'est pas sûre ; on m'a pris cette nuit un morceau de gouttière... Le trouvez−vous ? ...
Ernest. − Non...
Hermance. − J'y tiens d'autant plus qu'il me vient de toi, mon ami... c'est le plus gros...
Marjavel. − Fichtre ? ... ne piétinez pas ! ... (Il se relève.) Je vais chercher un petit balai... (A Ernest.) Là... dans votre chambre... Ne piétinez pas !
Il entre à gauche, deuxième plan.
Scène VII 675 Scène VIII
Hermance, Ernest ; puis Krampach ; puis Marjavel
Ernest, se levant. − Ah ! nous l'avons échappé belle.
Krampach, entre avec une lettre pareille à celle qu'il a remise à Jobelin. − C'est pour le monsieur qui connaît le fiacre 2114.
Hermance. − Le fiacre !
Ernest, vivement. − C'est pour moi !
Hermance. − Que peut−il vouloir ? Voyez... voyez vite ! ...
Ernest, lisant. − "Cancre ! ..."
Krampach : − Il l'a déjà dit.
Ernest. − Tu dis ? ...
Krampach. − Je dis : il l'a déjà dit.
Ernest, va lire, il voit Krampach qui écoute, il le repousse ; celui−ci va à la cheminée et range, puis revient s'appuyer sur le secrétaire en faisant toujours ses comptes. − "Tu crois qu'on peut se promener avec une petite dame et ne donner que vingt−cinq centimes au cocher comme les gens vertueux ? " (Parlé.) Je croyais lui en voir donné cinquante. (Lisant.) "Si tu ne m'envoies pas mille francs avant une demi−heure, je t'en demanderai trois mille." (Parlé.) Le misérable ! où est ma canne ? ...
Hermance. − Y pensez−vous ? ... Il faut payer... tout de suite...
Ernest. − Mais c'est du chantage.
Hermance. − Préférez−vous un scandale ? ...
Ernest. − Non ! ... (Allant au secrétaire, il repousse Krampach, qui retourne à la cheminée.) Je ne sais pas si j'ai la somme. (Il tourne la clef du secrétaire, puis donne un coup de poing, le secrétaire s'ouvre ; cherchant dans les tiroirs, à part.) Eh bien... mais j'avais un billet... on a ouvert ce secrétaire... c'est quelqu'un qui connaît le coup de poing.
Hermance. − Eh bien ? ...
Ernest, revenu à Hermance, et prenant l'argent qu'il a dans sa poche. − Je n'ai que trente−trois francs.
Hermance. − Ah ! mon Dieu ! (Ouvrant son porte−monnaie.) Et moi dix !
Ernest. − Ca fait quarante−trois. (A Krampach.) As−tu neuf cent cinquante−sept francs sur toi ?
Scène VIII 676
Krampach, se fouillant avec gravité. − Je vais voir.
Hermance, bas. − Mon mari !
Ernest, de même. − Marjavel ! (A Krampach.) C'est bien... Plus tard.
Marjavel, entrant de gauche. − Impossible de mettre la main sur le balai... (A Ernest.) Avez−vous trouvé ? ...
Krampach, répondant à Marjavel. − J'ai vingt−cinq centimes, et treize sous dans ma malle.
Marjavel, le repoussant. − Eh bien, qu'est−ce que ça nous fait ?
Krampach. − C'est pour Monsieur... il y a quelqu'un qui attend...
Ernest. − Oh ! rien ! ... une note qu'on me réclame.
Krampach. − Neuf cent cinquante−sept francs...
Ernest, à Krampach. − C'est bien... je payerai plus tard...
Marjavel. − Pourquoi plus tard ? ... Qu'est−ce qui est là ?
Krampach. − C'est Kuissermann.
Ernest, vivement. − Un tailleur... (A Krampach.) Dites que je passerai, je n'ai pas la somme sur moi.
Marjavel, tirant son portefeuille. − Eh bien, est−ce que je ne suis pas là ? ...
Ernest. − Vous ? ... Ah ! non, par exemple ! ...
Marjavel. − Ernest ! ... (Le serrant dans ses bras.) Vous me faites de la peine ; je me croyais votre ami...
Ernest, embarrassé. − Certainement, mais...
Marjavel. − Allons ! ne faites donc pas l'enfant ! (Il passe et donne un billet à Krampach.) Tiens, porte ça à ce tailleur.
Ernest, à part. − C'est lui qui paye... c'est dur à avaler pour un galant homme !
Krampach, à part. − Je vas le serrer avec l'autre billet... (Ecrivant sur son carnet.) Cinq cents francs... plus mille francs... plus les intérêts...
Marjavel, à Krampach. − Eh bien, qu'est−ce que tu fais là ? ...
Krampach. − J'y vais, monsieur... je vas le porter... (A part.) Je ne pourrai jamais faire ce compte−là !
Il sort à droite.
Scène VIII 677 Scène IX
Hermance, Marjavel, Ernest ; puis Jobelin ; puis Krampach
Marjavel. − Eh bien, l'avez−vous retrouvé ? ...
Hermance et Ernest. − Quoi ? ...
Marjavel. − Le diamant...
Hermance. Non, pas encore...
Ernest. − Nous étions en train de le chercher, quand...
Marjavel. − Il faut nous y mettre... Ne piétinez pas. (Il se baisse ; à Hermance.) Toi, cherche du côté de la cheminée. Hermance remonte à la cheminée.
Ernest, se baissant aussi, à part. − C'est ennuyeux de chercher un diamant qu'on n'a pas perdu...
Jobelin, entrant de gauche. − Je viens de chez mon banquier... (Les apercevant à terre.) Tiens ! qu'est−ce que vous faites là ?
Marjavel, − Ma femme vient de perdre un diamant... celui que portait Mélanie...
Krampach entre de droite.
Jobelin. − Mélanie ! ... Cherchons ! ...
Il se jette à terre et cherche.
Marjavel, à Krampach qui entre. − Krampach, cherche aussi...
Krampach. − Quoi ?
Marjavel. − Un diamant de prix, cherche...
Krampach, se mettant à genoux et cherchant. − Une fois, j'ai trouvé un n'hanneton... mais je savais ousqu'il était. (A part, en rampant à l'avant−scène.) Je viens de voir Kuissermann : je lui ai dit : "Pas de réponse ! ..."
Ernest, apercevant Krampach et se rapprochant à genoux. − Eh bien... qu'a−t−il répondu ?
Krampach. − Il a répondu : "Ah ! c'est comme ça ? Eh bien... je reviendrai."
Krampach remonte en cherchant et gagne l'extrême gauche, où il s'étale tout de son long et se met à faire ses comptes.
Scène IX 678
Ernest. − Comment, il reviendra ? ...
Jobelin, à genoux près d'Ernest. − Puisque je te rencontre, voilà les cinq cents francs que je t'ai empruntés.
Il lui remet un billet, remonte et passe.
Ernest, à genoux. − Ah ! ah ! c'est vous ! (A part.) Il connaît le coup de poing. (Rampant vers Marjavel.) Tenez.
Marjavel. − Vous avez trouvé ?
Ernest. − Non ; mais, puisque je vous rencontre, voilà toujours cinq cents francs sur ce que je vous dois.
Il lui remet le billet.
Marjavel, à genoux. − Ca ne pressait pas...
Ernest. − Je viens de faire une rentrée.
Marjavel. − Cherchons ! cherchons !
Krampach, à plat ventre, a tiré son carnet et fait ses comptes. − Deux fois trois font neuf... trois fois six font huit... (A part.) Je trouve qu'il me redoit soixante−quatorze mille francs ; ça doit être trop...
Marjavel. − Eh bien, Krampach, tu ne cherches pas ?
Krampach. − Voilà, bourgeois, voilà !
Il nage sur le parquet et pique une tête sous le fauteuil de gauche.
Ernest, à part. − Est−ce que nous allons jouer à ça toute la journée ?
Krampach, la tête sous le fauteuil. − J'ai trouvé !
Tous, se relevant. − Voyons !
Krampach. − C'est−y ça ?
Il montre le morceau de gouttière caché par Ernest.
Ernest, à part. − Animal !
Hermance, redescendant. − Ah ! mon Dieu !
Marjavel. − Ma gouttière ! (A Ernest.) Comment se trouve−t−elle chez vous ?
Ernest, embarrassé. − C'est bien simple... Il a fait beaucoup de vent cette nuit... un vent d'ouest.
Marjavel. − Oui.
Scène IX 679
Ernest. − Et le vent d'ouest est connu pour décrocher les gouttières.
Marjavel. − C'est vrai.
Ernest. − Alors, j'ai trouvé celle−ci dans le jardin et je l'ai serrée.
Marjavel. − Merci, Ernest... (A part.) Bête... mais dévoué.
Il donne le morceau de gouttière à Krampach, qui va le poser derrière le dos du fauteuil, ou il se cache en continuant à faire ses comptes.
Jobelin, bas à Hermance. − Il a de l'ordre... Je crois que ça fera un bon mari.
Marjavel, se mettant dans le fauteuil de gauche. − Ne nous décourageons pas. (A part.) Moi, j'ai mal aux reins... (Haut.) Cherchons toujours.
Hermance, allant à Marjavel. − C'est inutile, mon ami.... je me souviens maintenant, je crois l'avoir perdu dans le jardin.
Jobelin. − Ah ! diable ! dans le sable, c'est plus difficile.
Marjavel. − Ah ! Ernest a de bons yeux ! ... Allez, mes enfants, cherchez... cherchez ! ...
Ernest, à part. − Je ne suis pas fâché de faire un tour de jardin. (A Jobelin.) Vous prendrez à droite. (Montrant Hermance.) Et nous à gauche... Cherchons ! cherchons !
Hermance, Ernest et Jobelin sortent en faisant mine de chercher, Hermance et Ernest par la gauche, Jobelin par la droite. Krampach se relève et se dispose à les suivre.
Marjavel. − Ne piétinez pas.
Scène IX 680 Scène X
Krampach, Marjavel
Marjavel, rappelant Krampach. − Krampach !
Krampach, il a la gouttière à la main. − Bourgeois ?
Marjavel. − Si on ne retrouve pas ce diamant, ce soir, après ton dîner, tu t'amuseras à balayer ce salon... et tu mettras de côté tous les résidus... nous les passerons au tamis... Eh bien, es−tu content ici ?
Krampach. − Mon Dieu, oui, je suis content... mais je suis contrarié aussi...
Marjavel. − Tiens ! qu'est−ce qui te contrarie ?
Krampach. − Je vas vous dire... J'ose pas le dire ! ...
Marjavel. − Alors, va−t'en.
Krampach. − Oui, bourgeois... (Il remonte, pose la gouttière sur le fauteuil qui est à la cheminée et revient.) Bourgeois ?
Marjavel. − Quoi ?
Krampach, − Je vas oser le dire... Voyez−vous, ce qui me contrarie ici... c'est les femmes... Pour lors, je voudrais vous prier de donner de temps en temps un coup d'oeil à la mienne... Je vous rendrai ça !
Marjavel. − Comment ! tu veux que je donne un coup d'oeil à ta femme ? Elle est gentille ? ...
Krampach. − Pas mal... Certainement Lisbeth, c'est pas une méchante fille. Mais elle a de la nature... et des antécédents.
Marjavel. − Des antécédents ?
Krampach. − Elle a commis une faute...
Marjavel. − Elle a cassé quelque chose ?
Krampach, riant. − Ah ! non, bourgeois.
Il lui donne une tape sur l'épaule.
Marjavel. − Finis donc, animal ! nous ne sommes pas en Alsace.
Krampach. − Vous comprenez bien... une faute ! ... avec un galant.
Scène X 681
Marjavel. − Ah bah ! (A part, gaillard.) Tiens ! tiens ! tiens ! (Haut.) Et tu attaches de l'importance à cela ?
Krampach. − Oh ! j'en attache... sans en attacher... C'est un accident qu'est général... Il ne faudrait pas croire qu'il n'y a que nous...
Marjavel. − Comment, nous ?
Krampach − Je veux dire qu'il y en a d'autres... dans mon pays.
Marjavel, riant. − Et à Paris aussi !
Il lui donne une tape.
Krampach, se tordant. − Et à Paris aussi !
Il tape sur l'épaule de Marjavel.
Marjavel. − Ne tape donc pas comme ça ; tu es domestique, tu ne peux pas taper ; moi qui suis le maître, je peux taper (Il le tape sur l'épaule, Krampach rit très fort ; à part.) Eh bien, il a l'accident gai !
Krampach. − Après ça, moi, c'était avant le mariage... et on m'avait prévenu.
Marjavel. − Et tu l'as épousée quand même ?
Krampach. − Par délicatesse... à cause des cinq mille francs. Mais il y a une chose qui m'ostine... je voudrais connaître le nom de son suborneur.
Il prononce avec difficulté.
Marjavel. − Suborneur... celui qui a subor...
Krampach. − Oui, bordonné...
Marjavel. − Oh ! à quoi bon ?
Krampach. − J'ai peur que ce ne soit pas un homme comme il faut... que ce soit un homme du commun, mais je ne le connais pas.
Marjavel. − Tu ne peux pas avoir tous les bonheurs !
Krampach. − Je l'ai demandé à Lisbeth... elle ne veut pas le dire...
Marjavel. − Eh bien, qu'est−ce que tu veux que j'y fasse ?
Krampach. − Oh ! si vous vouliez... un maître, c'est comme un père... elle a confiance en vous... faites−la jaser... faites−vous raconter la chose.
Marjavel. − Tiens ! ... c'est une drôle d'idée ! ...
Scène X 682
Krampach. − Dites−lui comme ça... histoire de causer... "T'as donc commis une faute... toi ? − Qui qui vous l'a dit ? qu'a dit... − C'est mon petit doigt ! " que vous direz. Et vous la laisserez aller... sans en avoir l'air... et vous viendrez me le rapporter... sans en avoir l'air.
Marjavel, à part. − Eh bien, il m'enrôle dans sa petite police.
Krampach, apercevant venir Lisbeth à droite. − La v'là !
n'ayez pas l'air !
Scène X 683 Scène XI
Marjavel, Krampach, Lisbeth
Lisbeth, entre, un bougeoir allumé à la main, et un panier à bouteilles sous le bras ; à Marjavel. − C'est−y vous qui va à la cave ?
Marjavel. − Oui... tout à l'heure. (A part, la regardant.) Ca a l'air d'une gaillarde.
Krampach, bas à sa femme, en arrangeant son fichu. − Arrange−toi un peu... le monsieur va t'interroger.
Lisbeth, à Marjavel. − Vous avez à me parler ?
Marjavel. − Oui... mon enfant...
Krampach, à Lisbeth. − Et pas de cachotteries ! ... Un maître, c'est comme un père...
Marjavel, à Krampach. − Laisse−nous !
Krampach, finement. − Sans en avoir l'air. (Haut.) Je vas faire la chambre du jeune homme. (A Lisbeth, en sortant.) Cause avec le monsieur ! cause avec le monsieur ! (A Marjavel.) Sans en avoir l'air... (Haut.) Je vas faire la chambre du jeune homme.
Il entre à gauche, deuxième plan.
Scène XI 684 Scène XII
Marjavel, Lisbeth ; puis Krampach
Lisbeth. − Quoi que vous me voulez, monsieur ?
Marjavel. − Pose ton bougeoir et ton panier. (Elle place le bougeoir allumé sur le panier, et le tout sur la chaise à droite près de la petite table ; à part.) Elle a un petit air alsacien... qui appelle la faute et balaye le repentir.
Lisbeth, s'approchant. − Me v'là, monsieur.
Marjavel. − Ah ! très bien ! (A part.) Comment diable lui faire raconter ça ? Il faudrait trouver un biais. (Haut.).Range les fauteuils, ce salon est en désordre... (Lisbeth range le salon sur la gauche seulement ; au public, après avoir vu travailler Lisbeth, et en tenant la droite de la scène.) C'est drôle... je ne peux pas être fidèle, moi ! ça n'est pas dans mes cordes ! j'ai une femme charmante, bonne, douce... et qui m'adore ! si je mourais, elle ne me survivrait pas... Eh bien, malgré cela, j'ai toujours une petite intrigue en l'air, je suis un gueux ! Avec Mélanie, c'était la même chose... j'en avais même deux... mais j'étais plus jeune...
Lisbeth, revenant. − Ca y est, monsieur...
Marjavel, à part. − Voyons, c'est mon biais qu'il faut trouver. (Haut.) Ah ! très bien ! maintenant essuie les flambeaux, frotte ferme ! (Lisbeth remonte à la cheminée, Marjavel s'assoit sur la chaise à gauche, puis, tout en regardant Lisbeth, s'adresse au public.) Ainsi la semaine dernière, je suis allé à ce polisson de bal Mabille... vraiment j'ai tort d'y aller ; je dis toujours que je n'irai plus et j'y retourne... J'y ai cueilli une jeune Polonaise appelée Ginginette, une femme adorable... il parait qu'elle confine aux plus grandes familles de la Lithuanie... nous avons eu ensemble deux conférences... j'ai cela de bon, c'est que je ne m'attache pas... comme toutes les personnes qui ont le nez retroussé... du reste.
Il se lève.
Lisbeth, qui a essuyé les flambeaux, descend à droite. − Me v'là, monsieur...
Marjavel, à part. − Ah ! oui ! abordons la question délicatement. (Haut et tout à coup.) T'as donc commis une faute, toi ?
Lisbeth. − Qui qui vous l'a dit ?
Marjavel. − C'est mon petit doigt...
Lisbeth. − Pas vrai... C'est Krampach.
Marjavel. − Peu importe ! Voyons, raconte−moi comment ce malheur est arrivé...
Lisbeth. − Ah ! non...
Scène XII 685
Marjavel, lui prenant la main. − Tu manques de confiance en moi... ce n'est pas bien. (Lui caressant le bras.) Un maître, c'est comme un père...
Lisbeth, riant. − Hi ! hi !
Marjavel. − Quoi ?
Lisbeth. − Vous me chatouillez...
Marjavel. − Elle a des dents superbes ! Regarde−moi donc... elle a des dents superbes...
Il l'embrasse.
Krampach, entrant avec une lampe à la main. − Bourgeois, comment qu'on asticote les lampes ?
Marjavel. − Tu demanderas à Ernest.
Krampach, bas. − A−t−elle nommé ?
Marjavel, de même. − Pas encore... mais ça viendra.
Krampach, rentrant. − Bien ! continuez, je vais faire la chambre du jeune homme.
Il rentre à gauche, deuxième plan.
Marjavel, à Lisbeth. − Voyons, mon enfant... comment as−tu pu te laisser aller à une pareille inconséquence ?
Lisbeth. − Ce n'est pas ma faute, j'étais t'amoureuse !