Théâtre . 3
• Les Trente Millions de Gladiator
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Scène XI 915 Scène XII
Les Mêmes, Eusèbe
Eusèbe, sortant à reculons du fond et parlant à la cantonade. − Elles sont toutes fausses ! oui, mesdames ! (Se tournant vers Suzanne sans la regarder.) Encore une dame ! Toutes fausses ! (La reconnaissant.) Ciel... Vous... (S'appuyant sur Gladiator.) Soutenez−moi !
Gladiator, le soutenant. − Qu'est−ce qu'il a ?
Suzanne, à part. − Le pharmacien ! ... Il va me servir.
Gladiator, le faisant passer. − Remettez−vous, monsieur le marquis.
Suzanne, à part. − Il le prend pour un marquis !
Eusèbe. − Merci, monsieur...
Suzanne, allant à Eusèbe. − Mon cher Eusèbe, je suis bien heureuse de vous voir.
Eusèbe. − Et, moi donc, madame la comtesse, ça m'a donné un coup.
Suzanne. − Et s'il faut vous l'avouer, cher marquis...
Eusèbe, à part. − Marquis ! ...
Suzanne. − Je savais que vous deviez venir ici... Et c'est un peu dans l'espoir de vous y rencontrer...
Eusèbe. − Il serait possible ! ... (Avec coeur.) Vous me relancez ?
Suzanne. − Vous savez que je vous aime beaucoup... mais beaucoup !
Eusèbe. − Oh ! ... et moi donc !
Gladiator, à part. − Eh bien, ils ne se gênent pas... Ils oublient que je suis là...
Il tousse et remonte pour rappeler sa présence.
Suzanne, à part. − Oui, tousse, va ! ... (Haut et tendrement, à Eusèbe.) Venez vous asseoir là... près de moi... sur ce divan... marquis...
Eusèbe, s'asseyant fort près d'elle. − Mais ce divan... quand vous y êtes, c'est le paradis ! Ah ! je dois vous prévenir que mes dents ne sont pas fausses... J'ai dit ça... pour causer...
Suzanne. − Je donne aujourd'hui une petite soirée. Je compte sur vous et sur vos amis.
Eusèbe. − Très bien. (A part.) J'irai avec la famille Gredane ! Le père m'a sauvé ; nous serons quittes.
Scène XII 916
Suzanne. − A ce bal, vous verrez mon oncle.
Eusèbe. − Il m'intimide.
Suzanne. − Vous pourrez, si bon vous semble, le prendre à l'écart.
Gladiator. − C'est une circulaire ! ...
Il désarticule involontairement le dossier de la chaise et il en met un morceau dans sa poche.
Suzanne. − Et lui demander ma main !
Eusèbe. − Votre main ! votre main ! ... Oh ! oh ! ... (Il frappe sur le divan dans un élan de joie. Il en sort un nuage de poussière de poivre qui le fait éternuer.) Non ! ... C'est trop ! ... Atchoum ! ... (Eternuant plusieurs fois ; à part.) C'est le poivre ! ...
Gladiator, vexé, se place entre Suzanne et Eusèbe derrière le divan. − Un mariage ! ... Permettez−moi de vous féliciter, madame ! ...
Suzanne, railleuse. − J'espère que vous nous ferez l'honneur d'y assister.
Gladiator, éclatant. − On ne se moque pas des gens de cette façon−là. Non ! non ! non !
Il frappe le divan avec colère et en fait jaillir un nuage de poivre.
Suzanne, se levant et passant en éternuant. − Mais, qu'est−ce qu'il y a donc ici ?
Gladiator, s'asseyant. − Expliquons−nous...
Eusèbe. − Pas tant de bruit, monsieur ! Si vous croyez nous faire peur !
Il frappe le divan et éternue de nouveau. Tous les deux éternuent ensemble.
Scène XII 917 Scène XIII
Les Mêmes, Pepitt et Jean
Pepitt, entrant par le fond, à droite. − C'est fait ! on a opéré le command...
Il éternue.
Jean. − Ce n'est pas agréable (il éternue), mais j'ai avalé un grand verre d'eau de Botot de 1866, année de la comète, et alors...
Ils éternuent tous.
Suzanne, prenant le bras du commandeur. − Ah ! cette maison est impossible... je me sauve ! A ce soir, marquis !
Ils sortent par le fond.
Gladiator. − Pepitt, mon chapeau !
Pepitt. − Voilà.
Gladiator. − Elle m'aimera, cette femme ! ...
Il éternue.
Pepitt. − Dieu vous bénisse ! elle l'aimera, cette femme !
Ils sortent par le fond, tout le monde sort excepté Eusèbe.
Scène XIII 918 Scène XIV
Eusèbe, Gredane ; puis Madame Gredane et Bathilde
Eusèbe, seul. − C'est un fameux poivre ! ... C'est un rêve ! ... Je suis aimé ! elle demande ma main !
Gredane, entrant par la droite, deuxième plan, et tenant un papier rose. − Monsieur, voici votre dent... C'est vingt francs ! (Regardant autour de lui.) Tiens... il est parti !
Eusèbe. − Vous le reverrez ce soir au bal.
Madame Gredane, entrant avec Bathilde à gauche. − Au bal ? ...
Tous. − Chez qui ? ...
Eusèbe. − Chez la comtesse... Elle tient beaucoup à vous avoir... et ces dames aussi...
Bathilde. − Un bal ! ... Ah ! quel bonheur ! ...
Madame Gredane. − Chez une comtesse ! ... Ah ! mon Dieu ! ... mais je n'ai pas de toilette.
Eusèbe. − Bah ! en trois heures... on fait une robe ! ...
Bathilde. − Et le coiffeur ?
Madame Gredane. − Et les bouquets ?
Gredane. − Et ma barbe ?
Eusèbe. − Et mes gants blancs ? Il faut courir !
Chacun remonte avec empressement.
Scène XIV 919 Scène XV
Les Mêmes, Blanquette, Bigouret
Blanquette, annonçant du fond. − M. Bigouret !
Gredane, vivement. − Je n'y suis pas !
Blanquette. − Le voici.
Tous descendent. Bigouret encore, il est solennel.
Eusèbe, à part. − Le patron !
Bigouret, à Gredane. − Monsieur, j'ai consulté un tribunal d'honneur, qui a décidé que je pouvais accepter... la chose sans déchoir... Je suis prêt...
Gredane. − A demain ! ... nous n'avons pas le temps... nous allons au bal.
Madame Gredane, intercédant. − Voyons, mon ami... un peu de complaisance, ce n'est pas bien long ! ...
Eusèbe, à part. − Il vient pour une dent !
Gredane, de mauvaise humeur. − D'ailleurs, il nous manque les invités.
Madame Gredane. − Nous avons M. Eusèbe.
Bigouret, à part. − Devant mon commis ! ...
Gredane. − Allons ! puisque vous le voulez ! ... (Il retrousse sa manche et applique à Bigouret une formidable gifle. Bigouret emporté par la douleur la rend immédiatement.) Oh !
Tous. − Oh ! ...
Madame Gredane. − C'est à recommencer ! ...
Gredane, remontant et montrant la porte à Bigouret. − Sortez, monsieur !
Bigouret, s'excusant en sortant par le fond. − J'ai été entraîné... la douleur...
Gredane. − Sortez ! ... (Avec le plus grand calme). Maintenant, mes enfants, occupons−nous de notre bal !
Scène XV 920 Acte IV
Chez la comtesse Suzanne ; un salon très élégant disposé pour un bal ; trois portes au fond donnant sur le salon où l'on danse ; porte latérale à gauche ; un buffet avec des rafraîchissements à droite, une porte également à droite ; une table de jeu à gauche. Chaises, fauteuils, etc. Au milieu deux divans entre lesquels est placée une table supportant une jardinière pleine de fleurs.
Acte IV 921 Scène première
Suzanne, Jean, Gredane, Agnès ; puis Bigouret, Pepitt, Invités
Au lever du rideau, deux invités jouent à l'écarté à la table de gauche ; ils sont entourés de parieurs.
Un joueur. − Messieurs, il manque deux louis !
Jean. − Je parie un franc sur parole. (A part.) Il faut animer le jeu.
Gredane, à part, descendant. − Je gagne quarante francs ! ... deux dents ! (Haut.) Je ne joue plus. (A Suzanne.) Mon compliment, comtesse, votre fête est splendide.
Suzanne. − Félicitez mon oncle... qui en a surveillé les apprêts.
Gredane. − Ah ! commandeur...
Jean. − Oui, ce n'est pas mal !
Gredane. − Ma fille ne manque pas une contredanse... Mais ce qui m'étonne, c'est qu'on vient d'inviter ma femme... Il est vrai que c'est un nègre.
Il va à Suzanne.
Agnès, à Jean. − Dites donc, l'oncle !
Jean, bas. − L'oncle ! Appelez−moi commandeur !
Agnès. − Indiquez−moi celui des deux Américains qui a les trente millions !
Jean. − Vous ne l'avez donc pas rencontré, l'autre jour, au Jardin d'Acclimatation ?
Agnès. − Non, il venait de partir !
Jean. − Venez, je vais vous le faire voir. (A part.) Je vais lui montrer le secrétaire. (Haut.) Vous voyez bien ce petit bonhomme là−bas, qui a l'air d'un singe ? Eh bien, c'est lui.
Agnès, elle entre vivement dans le bal, par la droite au fond. − Merci, commandeur !
Jean, à part. − Elle va s'emballer avec l'autre ! Nous allons rire !
Suzanne, s'approchant de Jean et bas. − Où diable avez−vous été chercher ce costume−là ?
Jean. − Chez Babin.
Suzanne. − Qu'est−ce que c'est que ce nègre qui gigote dans le salon ?
Scène première 922
Jean. − C'est une idée à moi ! ... Comme nous manquions de danseurs... j'ai invité quelques gens de maison.
Suzanne. − Des domestiques ! Et un nègre, encore ! Balayez−moi ça !
Jean. − Soyez tranquille... après la contredanse. (A part.) Je vais l'utiliser.
Musique.
Suzanne, aux invités. − Mesdames, messieurs, voici l'orchestre. (A part.) L'Américain et le pharmacien se dévorent des yeux, je vais voir s'il en reste quelque trace. (Aux invités.) Mesdames, messieurs...
Tout le monde rentre dans le bal, excepté Gredane. Suzanne donne le bras à Jean, ils sortent par la droite au fond.
Gredane, dégustant un verre de sirop. − Ces sirops sont exquis, on voit tout de suite qu'on est dans une grande maison !
Bigouret, entrant par le côté gauche, première porte. − Monsieur Gredane...
Gredane. − Vous ! Comment êtes−vous ici ?
Bigouret. − C'est moi qui fournis les sirops, et alors...
Gredane. − Un pharmacien ! Pouah !
Il dépose son verre avec dégoût sur le buffet.
Bigouret, suppliant. − Monsieur Gredane !
Gredane. − Quoi ?
Bigouret, suppliant. − Si vous voulez passer dans la salle de jeu, il n'y a que cinq personnes.
Gredane. − Non !
Bigouret, suppliant. − Rendez−la−moi !
Gredane. − Merci, j'y ai été pincé une fois ! ...
Bigouret, suppliant. − Je vous promets d'être calme ! ... Voyons, monsieur Gredane ?
Gredane, impatienté. − Non, laissez−moi, vous avez l'air d'un mendiant... Fi ! que c'est vilain ! ... Je suis dans le monde et je ne cause jamais d'affaires dans le monde !
Bigouret. − Oh ! ce n'est pas votre dernier mot ! ... Je reviendrai.
Il sort par la gauche. Gredane remonte et passe dans le deuxième salon.
Agnès, entrant par le fond, à droite, cramponnée au bras de Pepitt. − Monsieur est étranger ?
Scène première 923
Pepitt. − Oui, mademoiselle, je suis du Nord.
Agnès. − Monsieur ne danse pas ?
Pepitt. − Jamais !
Agnès. − Oh ! si je vous en priais bien ?
Pepitt. − Ce serait inutile... Ne me serrez pas le bras, je suis très chatouilleux. (A part.) Je ne sais pas ce qu'elle a après moi, cette demoiselle !
Agnès. − Conduisez−moi dans le petit boudoir ! (Tendrement.) Nous causerons de votre éléphant !
Pepitt, à part. − C'est un crampon ! ... je vais la lâcher.
Ils entrent à gauche, première porte.
Scène première 924 Scène II
Gredane ; puis Madame Gredane ; un nègre ; puis Pepitt et Agnès
Gredane, seul, venant par le fond à droite. − La vue d'un bal est un sujet de méditations continuelles pour le philosophe et pour le dentiste.
La musique cesse.
Madame Gredane, à un nègre qui l'accompagne, venant de gauche au fond. − Monsieur, je vous remercie.
Le nègre salue.
Le nègre, riant. − Hi hi !
Il disparaît.
Gredane, à sa femme. − Eh bien, tu as étrenné... En t'amenant, je n'osais pas l'espérer !
Madame Gredane. − Et pourquoi donc ? Il est fort bien, ce monsieur... Il vient de m'inviter pour la mazurka...
Gredane. − Diable ! tu as de la chance à la noire !
Madame Gredane. − Ce doit être un prince africain... Il ne danse pas comme tout le monde... En me reconduisant, il m'a passé la main sur le bras et il m'a dit : "Jolie blanche ! "
Gredane. − C'est un étranger.
Jean, entrant par la gauche, première porte, dirigeant le nègre qui porte un plateau. − Par ici, par ici... Offrez !
Le nègre, à madame Gredane. − Jolie blanche !
Madame Gredane, le reconnaissant. − Ciel ! mon danseur, un domestique !
Gredane. − Un domestique ?
Madame Gredane. − Votre bras, et rentrons dans le bal !
Ils sortent par la droite au fond.
Jean. − Chipie ! ... (Au nègre.) Maintenant, dans la salle de jeu, allez, mon ami, allez. (Il sort par la droite au fond. Seul, s'approchant du buffet.) Comment peut−on aimer les sirops, ça empâte ! (Avisant une bouteille et la prenant.) Cognac ! Une ancienne que j'ai lâchée, c'est de la vieille ! Tu m'aimes donc bien ? Moi aussi je t'adore. Oh ! du monde. (Il boit vivement.) Ah ! qu'on est faible quand on s'aime !
Scène II 925
Il passe à gauche, et pose son verre sur la console.
Scène II 926 Scène III
Jean, Eusèbe
Eusèbe, entrant vivement du fond à droite. − Ah ! je suis en nage ! (Allant au buffet.) Une groseille, s'il vous plaît ? (Apercevant Jean.) Ah ! c'est vous, commandeur ! ... Ne vous en allez pas... j'ai à vous parler.
Il boit le verre de sirop qui lui a été versé par un domestique venu pour cette fois seulement au buffet, à son appel.
Jean, à part. − J'ai peur de sentir l'eau−de−vie !
Eusèbe. − Commandeur, je vous prie de ne pas prendre en mauvaise part la communication que je vais vous faire.
Jean. − Allez !
Eusèbe. − Croyez que si je n'avais pas été encouragé par mademoiselle votre nièce... elle m'a dit de vous prendre à l'écart... Enfin, nous nous aimons ! ... Voilà !
Jean, à part. − Eh bien, qu'est−ce que cela me fait, à moi ?
Eusèbe. − Et je viens de sa part vous demander sa main.
Jean. − Pour quoi faire ?
Eusèbe. − Eh bien, pour l'épouser !
Jean. − Vous ?
Eusèbe. − Elle ne vous en a pas parlé ?
Jean. − Non !
Eusèbe. − C'est bien extraordinaire... Elle m'a pourtant bien dit : "Voyez mon oncle."
Jean, à part. − Je n'ai pas d'instructions ! ... (Haut.) Mon cher, je ne vous dis ni oui ni non... Le mariage est une chose tellement sérieuse... Je vous demande cinq minutes pour réfléchir.
Eusèbe. − Comment donc ! c'est tout naturel. (On entend l'orchestre.) Ah ! l'orchestre... J'ai invité... Réfléchissez, je reviens dans cinq minutes ! (A part.) Il a une drôle d'odeur... Il sent l'omelette au rhum !
Il sort vivement par la droite au fond.
Scène III 927 Scène IV
Jean ; puis Gladiator ; puis Eusèbe
Jean, seul. − Mademoiselle de La Bondrée épouser un pharmacien ! ... C'est bien extraordinaire... Après ça, les femmes ! ...
Gladiator, entrant vivement par la gauche au fond. − Ah ! commandeur... je vous cherche.
Jean. − Moi ?
Gladiator. − Le temps presse, il faut en finir ! ... Commandeur, j'aime votre nièce !
Jean. − Très bien... Vous avez le numéro 2... (Tirant son carnet.) Attendez... je vais vous inscrire... Je n'ai pas besoin de vous demander si c'est pour le bon motif !
Gladiator. − Hélas non !
Jean. − Alors, c'est pour l'autre... Parfait ! . (Tout en inscrivant.) Moi, ça m'est égal.
Gladiator, à part. − Il est très bien, cet oncle−là ! ... Il voit de haut.
Jean. − Seulement, je dois vous prévenir que le numéro 1 épouse, lui !
Gladiator. − Je ne le sais que trop ! ... Tenez, vous m'avez l'air d'un homme de coeur...
Jean. − Oh oui !
Gladiator. − Il y a longtemps que je ne vous ai rien donné...
Jean. − Depuis la montre...
Gladiator. − Eh bien, je vais vous proposer une affaire, à l'américaine !
Jean. − Parlez...
Il s'approche.
Gladiator. − Il y a cinquante mille dollars... (S'interrompant.) Sapristi ! que vous sentez le kirsch !
Jean. − Ce n'est pas étonnant, je viens de prendre un verre de limonade !
Gladiator, reprenant. − Il y a cinquante mille dollars pour celui qui parviendra à rompre le mariage de la comtesse.
Jean. − Cinquante mille dollars ! Saprelotte ! ... C'est qu'il est amoureux comme un chat, le numéro 1 ! Quel moyen ?
Scène IV 928
Gladiator. − Ah ! cela vous regarde ! Moi, j'apporte mon capital, apportez votre industrie ! ... Je reviendrai dans une heure... (Remontant.) Cinquante mille dollars ! Songez−y !
Il sort par le fond à gauche.
Scène IV 929 Scène V
Jean ; puis Eusèbe
Jean, seul. − "Songez−y ! " Parbleu ! je ne songe qu'à ça ! ... Il n'est pas fort, l'apothicaire... si je pouvais lui faire croire que ma nièce a un vice rédhibitoire... quelque chose d'énorme... un coup de massue ! Ah ! j'ai trouvé ! ... Oh ! non, c'est trop fort ! ... Il n'avalera jamais ça !
Eusèbe, entrant par la droite au fond.− Ah ! je suis en nage. (Courant au buffet.) Une groseille, s'il vous plaît ?
Il boit.
Jean. − Une groseille ! C'est lui !
Eusèbe. − Eh bien, commandeur, avez−vous réfléchi ? ... Vous me devez une réponse !
Jean, à part. − Essayons. (Haut.) Mon ami, dans ces sortes d'affaires, il ne faut pas se tromper... Il faut jouer cartes sur table ! ... Connaissez−vous bien ma nièce ?
Eusèbe. − Mais, dame ! ... autant qu'on peut connaître une femme... qu'on respecte.
Jean. − Certes, elle a pour elle l'esprit, la douceur, la gaieté, la bonté, la santé, tout enfin ! ... Mais c'est sa jambe ! ... Avez−vous regardé sa jambe ?
Eusèbe. − Oh ! je ne me serais pas permis ! ...
Jean. − Elle est musicienne, elle chante, elle dessine, elle parle l'anglais, l'italien, l'espagnol... Mais c'est sa jambe !
Eusèbe. − Quoi ? sa jambe ? Qu'est−ce qu'elle a, sa jambe ?
Jean. − Chut ! ... Il s'agit d'un secret de famille... Voyez si personne ne peut nous entendre. (Eusèbe remonte pour s'assurer qu'on n'écoute pas ; à part.) Il n'avalera jamais ça... c'est trop épais !
Eusèbe, revenant. − Personne ! parlez !
Jean. − Jurez−moi d'abord de ne révéler à qui que ce soit que je vous ai fait cette confidence.
Eusèbe. − Je le jure !
Jean. − Eh bien, elle a...
Eusèbe. − Quoi ?
Jean. − Non, venez par ici !
Scène V 930
Il l'emmène au bout de la scène à droite.
Eusèbe. − Vous me faites peur.
Jean. − Eh bien... elle a... (Il lui parle à l'oreille.) Chut ! ! !
Eusèbe. − Allons donc ! ce n'est pas possible ! une jambe de...
Jean. − C'est de naissance !
Eusèbe. − Je m'en serais bien aperçu en dansant !
Jean. − Ah ! mon ami, on travaille si bien ces petits objets−là aujourd'hui ! ... C'est en bois de charme ! ... avec des incrustations ! ...
Eusèbe. − J'aimerais mieux la nature !
Jean. − Ca coûte quatre mille francs... Voulez−vous voir la facture ? j'ai la facture !
Eusèbe. − Non... Ca me ferait trop de peine. (A part, se grattant la tête.) Saperlotte ! une jambe... ce n'est pas drôle !
Jean, à part. − Ca a passé ! (Haut.) Mon devoir était de vous prévenir... parce qu'à la longue vous auriez fini par vous en apercevoir...
Eusèbe. − Peut−être... Enfin, je ne vous en remercie pas moins.
Jean. − Du reste, excellente musicienne... Elle peint comme un ange.
Eusèbe. − Certainement... mais c'est la jambe !
Jean. − Ah ! voilà ! ... La jambe ! Voyez... réfléchissez ! (A part.) Il est abruti !
Il sort à droite au fond. Entre Gladiator, par le fond à gauche.
Scène V 931 Scène VI
Eusèbe ; puis Gladiator
Eusèbe, seul. − Nom d'un petit bonhomme ! ... Epouser une femme... bâtie sur pilotis !
Gladiator, entrant par la gauche au fond. − Qu'avez−vous donc, marquis ? ... Cette figure renversée...
Eusèbe. − Ah ! mon ami, je suis aplati, abasourdi...
Gladiator. − Quoi donc ?
Eusèbe. − Vous savez bien, la comtesse... la belle comtesse... celle que nous aimons... tous les deux.
Gladiator. − Eh bien ?
Eusèbe. − Eh bien, elle a...
Remontant.
Gladiator. − Elle a ? ...
Eusèbe. − Chut ! Venez par ici !
Il l'entraîne de l'autre côté du théâtre à gauche.
Gladiator. − Voyons... Parlez !
Eusèbe. − Eh bien ! ... elle a une jambe de bois !
Gladiator, pouffant de rire. − Qu'est−ce que vous me chantez là ! Une jambe ! ... la comtesse ? ... (A part.) Ah ! j'y suis ! (Haut.) Je parie que c'est l'oncle qui vous a révélé ce secret ?
Eusèbe, à part. − J'ai juré de ne pas le compromettre. (Haut.) Non... c'est sa femme de chambre que j'ai soudoyée.
Gladiator, inquiet. − Hein ! ce n'est pas le commandeur ? ... Ah çà ! voyons ! ... on s'est moqué de vous ! ...
Eusèbe, avec conviction. − Elle est en bois de charme... avec des incrustations... ça coûte quatre mille francs ! ... J'ai vu la facture !
Gladiator. − Avez−vous vu la jambe ?
Eusèbe. − Non ! mais j'ai vu la facture.
Il remonte un peu.
Scène VI 932
Gladiator, à part. − Sapristi ! si c'était vrai !
Suzanne paraît au fond à droite.
Eusèbe et Gladiator. − Elle !
Scène VI 933 Scène VII
Les Mêmes, Suzanne
Suzanne. − Eh bien, messieurs... Vous restez là, dans ce salon, comme deux boudeurs...
Gladiator, bas à Eusèbe. − Il me semble qu'elle boite un peu.
Eusèbe, bas et descendant à gauche. − C'est positif !
Suzanne, passant. − Vous ne dansez donc plus ?
Eusèbe. − Je me sens légèrement fatigué.
Gladiator. − Moi aussi.
Suzanne. − Ah ! je ne vous reconnais plus... Vous, que je croyais intrépides...
Gladiator, avec intention. − Il y a des jambes qui résistent plus que d'autres à la fatigue... Ca dépend de l'essence !
Eusèbe, à part. − Il a tort de lui dire ça.
Gladiator. − Mais je comprends qu'on soit infatigable quand on a, comme vous... le charme... pour se soutenir !
Suzanne. − Ah ! très gracieux !
Eusèbe, à part. − Il est méchant comme une gale !
Gladiator, à part. − Je voudrais bien savoir laquelle...
Eusèbe, à part. − Celle en bois doit faire toc toc ! ... Si je pouvais...
Suzanne. − Sans indiscrétion, puis−je savoir quel était le sujet de votre conversation ?
Gladiator. − Oh ! ... nous parlions d'un accident !
Eusèbe. − Arrivé par suite... d'allumettes chimiques...
Gladiator. − Un pauvre enfant de huit ans. (Il donne un petit coup de son gibus dans la jambe de Suzanne, qui se recule du côté d'Eusèbe ; à part.) C'est l'autre !
Eusèbe. − Oui... Un pauvre enfant de huit ans, que sa soeur avait laissé seul pour aller à son ouvrage... (Il donne un petit coup de son gibus dans la jambe de Suzanne. A part.) C'est l'autre !
Gladiator. − Elle avait eu l'imprudence de laisser un paquet d'allumettes... comme qui dirait sur ce buffet.
Scène VII 934
Il passe à droite.
Eusèbe. − Le malheureux s'en empare... et se dirige vers le berceau de sa jeune soeur... comme qui dirait cette table.
Il passe à gauche.
Gladiator. − Il allume...
Donnant un coup de son gibus sur la jambe de Suzanne.
Eusèbe. − Le feu se communique aux rideaux.
Il donne un coup de son gibus.
Suzanne, se reculant, étonnée. − Mais qu'est−ce qu'ils ont donc ?
Gladiator, à part. − C'est la droite !
Eusèbe, à part. − C'est la gauche, ça sonne le bois !
Gladiator. − Et tout a été brûlé !
Eusèbe. − Tout, tout brûlé.
Gladiator, à part. − J'allais faire là une jolie campagne !
Il remonte.
Suzanne, à Gladiator. − Où allez−vous donc ?
Gladiator. − Prendre un paletot... Je ne disputerai pas plus longtemps... vos charmes à mon courageux rival... (Saluant.) Madame...
Il sort par la droite.
Scène VII 935 Scène VIII
Suzanne, Eusèbe
Suzanne, inquiète. − Mais qu'y a−t−il ? que s'est−il passé ?
Eusèbe. − C'est votre jambe ! ... Moi, je passe par−dessus... Vous en auriez deux que ça ne me ferait rien.
Suzanne. − Ah çà ! de quoi parlez−vous ?
Eusèbe. − C'est votre âme que j'épouse ! ... Et elle n'est pas en bois, votre âme !
Suzanne. − Mais ma jambe non plus, j'espère bien !
Eusèbe. − Oh ! c'est inutile... Je connais le secret de famille...
Suzanne. − Quel secret ?
Eusèbe. − Le commandeur m'a tout dit... Il a la facture !
Suzanne, furieuse. − Comment, c'est lui ? ... A moi, une jambe de... L'imbécile ! l'animal !
Eusèbe. − Oh ! un vieillard !
Suzanne. − Une brute... que je vais mettre à la porte ! Mais tout est perdu... M. Gladiator va partir, persuadé que... (Avec désespoir.) Mais je ne peux pourtant pas lui montrer ma jambe !
Eusèbe, tendrement. − A lui, non... mais à moi !
Suzanne, passant à gauche. − Vous ? Ca m'est égal ! laissez−moi tranquille !
Eusèbe, à part. − Voilà ses caprices qui la reprennent.
Suzanne. − Rentrons dans le bal... Il faut que je le voie, que je lui parle à tout prix... Donnez−moi votre bras !
Eusèbe. − Mais vous me faites faire là une démarche... C'est donc lui que vous aimez ?
Suzanne. − Qu'est−ce que ça vous fait ? Est−ce que cela vous regarde ?
Eusèbe. − Mais, comtesse...
Suzanne, l'entraînant dans le bal. − Venez ! venez !
Ils sortent tous les deux par la droite au fond, au moment où Jean entre de côté.
Scène VIII 936 Scène IX
Jean ; puis Gladiator ; puis Eusèbe
Jean, venant au fond à gauche, en titubant un peu. − Je ne sais ce que j'ai... Depuis que j'ai bu ce verre d'eau−de−vie... j'éprouve le besoin de m'asseoir sur tous les meubles...
Gladiator, entrant par la droite, première porte, en mettant son paletot. − Je ne resterai pas une minute de plus ici ! ... (Apercevant Jean.) Ah ! c'est vous, commandeur ? ...
Jean. − L'Américain !
Gladiator. − Je n'ai qu'un mot à vous dire, monsieur ! ... Quand on a une nièce en bois... on prévient les gens !
Jean. − Comment, en bois ?
Gladiator. − La jambe ! ...
Jean. − Mais c'est une ruse ! ... J'ai dit ça à l'autre pour le décourager... Et il l'a cru, l'imbécile !
Gladiator, éclatant de rire. − Ah ! qu'il est bête ! ... Mais, moi aussi, je l'ai cru !
Jean. − Ah ! que vous êtes... crédule !
Gladiator. − Ah ! mais je ne pars plus ! Je m'implante ici, je lutte plus que jamais !
Jean. − Retirez votre paletot !
Gladiator donne son paletot et son chapeau à Jean.
Eusèbe, venant de droite par le fond, sans les voir. − Ah ! je suis en nage ! ... (Courant au buffet.) Une groseille, s'il vous plaît ! ... (Il boit en mettant la main sur son estomac.) Je m'en repentirai peut−être dans la solitude !
Gladiator. − Le marquis ! ... Il faut en finir ! (A Jean.) Laissez−moi seul avec lui...
Jean, bas. − Oui... Surtout pas de coups !
Il sort.
Scène IX 937 Scène X
Eusèbe, Gladiator ; puis Agnès
Gladiator. − Monsieur le marquis...
Eusèbe, à part. − L'Américain ! C'est lui que la comtesse aime pour le moment ! ... Oh ! rage !
Gladiator. − Je n'ai pas besoin de vous dire toute la haine que vous m'inspirez...
Eusèbe. − Croyez que, de mon côté, si je pouvais vous étrangler... légalement... ce serait avec plaisir.
Gladiator. − Il faut que cette lutte ait un terme !
Eusèbe. − Oui ! ... Tantôt on vous adore, tantôt c'est moi ! ...
Ca ne peut pas durer comme ça !
Gladiator. − Donc, un de nous est de trop sur la terre.
Eusèbe, vivement. − C'est vous ! ... Allez−vous−en !
Gladiator. − Je ne ris pas !
Eusèbe. − Moi non plus !
Gladiator. − Je ne vous propose pas un duel...
Eusèbe. − Vous faites bien, je ne l'accepterais pas !
Gladiator. − On se blesse, on se guérit, et c'est à recommencer.
Eusèbe. − Voilà ! Oui, cherchons autre chose !
Gladiator, d'une voix sombre. − Il est un moyen plus sûr de se débarrasser de son ennemi...
Eusèbe, effrayé. − Ah ! ... l'assassinat ?
Gladiator. − Savez−vous jouer à l'écarté ?
Eusèbe. − C'est mon jeu... Pourquoi ?
Gladiator, sombre. − Je vous propose de jouer ma vie contre la vôtre ?
Eusèbe. − Tiens ! c'est une idée ! ... J'accepte ! mais il ne faut pas que ça dure longtemps !
Gladiator. − En cinq sec ?
Scène X 938
Eusèbe. − Ca va !
Gladiator. − Avez−vous une carte de visite ?
Eusèbe. − Certainement. (A part.) M. Gredane m'en a fait faire un cent... à la minute. (Tirant une carte de sa poche.) En voici une.
Gladiator. − Ecrivez sur cette carte, comme je vais le faire sur la mienne.
Eusèbe, mouillant son crayon. − Allez !
Gladiator, dictant et écrivant. − "Je m'engage..."
Eusèbe, répétant. − "Je m'engage..."
Gladiator. − "A me faire sauter la cervelle..."
Eusèbe, appuyant. − Toute la cervelle ! ...
Gladiator, dictant. − "Dans les deux heures qui suivront la partie que j'ai perdue..."
Eusèbe, répétant. − "Perdue."
Gladiator. − Je signe... Signez.
Eusèbe. − "Potasse..." C'est fait.
Gladiator. − Maintenant, je vous joue ma carte contre la vôtre... C'est l'enjeu.
Eusèbe. − C'est parfaitement clair. (Donnant sa carte à Gladiator, qui va la poser sur la table ; à part.) J'ai une chance inouïe à ce jeu−là... mais il faut que j'ôte une manche de mon habit.
Il va poser son chapeau sur le guéridon.
Gladiator, à part. − Je gagne toujours à la condition de mettre un soulier sur la table. (Il prend la table et la pose à quelques pas devant lui ; Eusèbe prend la chaise et la recule.) Songez que l'engagement que nous prenons est sérieux !
Eusèbe. − Je le sais, monsieur.
Gladiator, indiquant la table de jeu ; prenant les cartes. − Commençons !
Eusèbe. − J'ai un peu chaud au bras gauche... Je vous demanderai la permission d'ôter une manche ?
Il se lève, ôte sa manche et se rassied.
Gladiator. − Faites donc ! ... De mon côté, mon soulier me gêne...
Il se lève, défait son soulier et le pose sur la table.
Scène X 939
Eusèbe. − Faites donc ! ... Maintenant que nous voilà à notre aise... jouons ! (Ils se mettent à la table de jeu. Prenant les cartes.) A qui fera ?
Gladiator, retournant une carte. − Un neuf !
Entre Agnès.
Eusèbe, de même. − Un as ! ... A moi de donner !
Il donne les cartes.
Agnès, paraissant au fond à droite, et indiquant Gladiator. − C'est celui−là qui a les trente millions ! ... Je me suis trompée.
Eusèbe, retournant une carte. − Le roi ! ... Je le marque !
Gladiator. − Malédiction !
Agnès, s'approchant d'eux d'un air très aimable. − Eh bien, et les dames ! nous les abandonnons, les dames ? ... Ah ! que c'est vilain !
Gladiator, sans la regarder. − Laissez−moi tranquille !
Eusèbe. − Vous ! fichez−nous la paix... La partie est sérieuse ! ...
Agnès, à part, descendant à gauche. − Ah ! ils jouent des souliers ! ... (A Gladiator.) J'ai bien envie de parier pour vous...
Gladiator, exaspéré. − Mais sapristi ! madame...
Agnès. − Oh ! je m'en vais ! ... (A part.) Ah ! quand les hommes jouent ! ... Je reviendrai.
Elle sort par la première porte de gauche.
Eusèbe, jouant. − Pique et pique ! J'ai la vole ! Ca m'en fait trois !
Gladiator, se levant. − Sapristi ! attendez.
Il ôte son second soulier et le place sur la table.
Eusèbe. − Vous avez des cors ?
Gladiator, donnant les cartes. − Oui. (Retournant) Le roi !
Eusèbe. − Aïe !
Gladiator. − Atout ! ... atout... pique... carreau ! ... J'ai le point... Ca m'en fait deux !
Il prend un de ses souliers et l'embrasse à la dérobée.
Scène X 940
Eusèbe, inquiet. − Deux à trois. Saprelotte ! attendez ! (Se levant.) J'ai chaud au bras droit maintenant... (Il ôte la seconde manche de son habit.) Nous allons voir. (Il se rassied, donne et retourne une carte.) Le roi ! ... Quatre à deux. (A part.) J'en étais sûr !
Il embrasse une manche de son habit.
Gladiator, furieux, prend ses souliers et les frappe avec colère l'un contre l'autre. − Tiens ! tiens ! tiens !
Eusèbe, à part. − Il touche toujours à ses souliers ! ... Il n'a pas le moindre usage du monde ! (Jouant.) Trèfle !
Gladiator. − Je prends. (Jouant.) Pique !
Eusèbe. − A moi... Coeur... et coeur ! ... J'ai le point ! Ca m'en fait cinq ! ... Vous êtes ce qu'on appelle ratissé !
Il se lève.
Gladiator, se levant. − Soit ! ... j'ai perdu ! Voici ma carte.
Il remet les deux cartes à Eusèbe.
Eusèbe, les prenant. − Vous avez deux heures pour vous acquitter... (Remettant son habit.) Je rentre dans le bal pour annoncer cette bonne nouvelle à la comtesse... (A Gladiator, de la porte.) Remettez vos souliers... Il peut venir du monde !
Il sort par la droite, au fond.
Scène X 941 Scène XI
Gladiator ; puis Suzanne
Gladiator, tout en remettant ses souliers. − Tout est fini ! ... Dans deux heures ! ... Voyons, à quelle ville vais−je léguer mes trente millions ?
Suzanne, entrant par la première porte de gauche. − Enfin, je vous trouve ! ... Je craignais que vous ne fussiez parti !
Gladiator. − Je vous cherchais pour vous faire mes adieux.
Suzanne. − Vos adieux ! J'espère que vous n'avez pas cru à cette fable ridicule inventée par mon oncle ?
Gladiator. − Oh ! il s'agit bien de cela ! Depuis que je vous ai quittée, il s'est passé des événements...
Suzanne. − Quels événements ? ...
Gladiator. − J'avais un rival... je n'en ai plus !
Suzanne, vivement. − Vous l'avez tué ?
Gladiator. − Non, au contraire...
Suzanne. − Comment, au contraire ?
Gladiator. − J'ai joué ma vie contre la sienne... Et j'ai perdu !
Suzanne. − Allons donc ! Quelle folie !
Gladiator. − C'est très sérieux... Le marquis a mon engagement écrit...
Suzanne. − Le marquis ? ... D'abord, ce n'est pas un marquis... c'est un pharmacien...
Gladiator. − Un pharmacien ?
Suzanne. − Vous avez trente millions... Il n'a pas le sou... La partie n'était pas égale... Donc, ça ne compte pas !
Gladiator. − J'ai donné ma parole... et dans deux heures...
Suzanne. − Oh ! ne dites pas cela ! Il faut que vous viviez, je le veux !
Gladiator. − Vivre ! A quoi bon ?
Suzanne. − Mais parce que... Vous ne voyez donc pas que je vous aime ?
Scène XI 942
Gladiator, transporté. − Vous m'aimez ! Ah ! Suzanne ! que m'importe la fortune maintenant ! ... Je vais offrir à cet homme mes trente millions !
Suzanne, vivement. − Ah ! non ! ... (Très doucement.) Cela me contrarierait !
Gladiator. − Ah ! quel ange !
Suzanne. − D'ailleurs, votre engagement n'est pas sérieux... Je me charge de le faire annuler.
Gladiator. − Vous ! Comment ?
Suzanne, apercevant Eusèbe. − Le voici... Laissez−moi faire.
Scène XI 943 Scène XII
Gladiator, Suzanne, Eusèbe ; puis Pepitt
Eusèbe, à part, venant de droite par le fond. − Ils sont ensemble ! ... (Tirant sa montre ; bas à Gladiator.) Vous avez encore une heure quarante−cinq minutes à me raser.
Gladiator remonte et descend à gauche.
Suzanne. − Eusèbe...
Eusèbe. − Comtesse ?
Suzanne, allant à lui. − Approchez... (Eusèbe s'approche.) Vous venez de jouer avec Monsieur une partie insensée...
Eusèbe. − Mais...
Suzanne. − Taisez−vous ! Vous avez entre les mains un engagement. (Cherchant à le magnétiser du regard.) Cet engagement, si je vous priais de me le remettre ?
Eusèbe. − Ah ! permettez...
Suzanne. − Regardez−moi !
Eusèbe. − Oui, comtesse...
Suzanne, très câline. − Si je vous en priais bien... Si je vous disais : "Mon cher Eusèbe, accordez−moi la première demande que je vous adresse..."
Eusèbe. − Vous savez bien que je ne peux rien vous refuser... Cet engagement, je le déchirerai le jour de notre mariage...
Gladiator, à part. − Bravo ! (Bas à Suzanne.) Epousez−le tout de suite !
Suzanne, bas à Gladiator. − Je vous remercie, vous êtes galant ! (A Eusèbe.) Eusèbe... j'ai à vous parler sérieusement... Vous tenez donc beaucoup à m'épouser ?
Eusèbe. − Oh ! ... Je vous ai jouée en cinq sec ! Ainsi ! ...
Suzanne. − Voyons, qu'est−ce qui vous plaît en moi ?
Eusèbe. − Je vous l'ai dit, c'est votre modestie, votre front pur... Parce que là où il n'y a pas d'estime...
Suzanne. − Eh bien, mon ami, je vous ai caché quelque chose...
Eusèbe, à part. − Ah ! mon Dieu ! est−ce que l'autre jambe... ?
Scène XII 944
Suzanne. − Je ne suis pas la femme que vous croyez...
Eusèbe. − Comment ?
Suzanne. − J'ai commis une faute...
Gladiator. − Ah ! fichtre !
Suzanne, bas à Gladiator. − Dites comme moi, je vous sauve !
Eusèbe. − Une faute ? ... Une petite faute ?
Suzanne, baissant les yeux. − Hélas !
Eusèbe. − Ah ! ... Je comprends.
Suzanne. − Sous l'égide d'un oncle... qui est l'honneur même...
Eusèbe. − Le commandeur ?
Suzanne. −... J'ai su longtemps rester digne de vous... Mais un étranger parut...
Gladiator, à part. − Un étranger !
Suzanne. − Il était beau, il était bien fait, il était spirituel...
Gladiator, à part. − C'est moi... Elle veut lui faire croire que... C'est très fort !
Suzanne. − Malgré le charme de sa personne, j'eus la force de lui résister...
Eusèbe. − Ah ! ... Je respire !
Suzanne. − Mais il m'attira dans un piège... à la Maison−d'Or.
Eusèbe. − Aïe !
Gladiator. − Oui, à la Maison−d'Or.
Suzanne. − Et là... à l'aide d'un puissant narcotique... dont les naturels de son pays ont seuls le secret...
Eusèbe. − Ah ! c'est horrible !
Gladiator. − Un petit narcotique du Sud !
Eusèbe. − Et cet homme ? cet homme ?
Gladiator, souriant, à part. − Nous le roulons ! (Haut.) C'est moi.
Eusèbe. − Vous ? ... Ah bien, nous allons rire ! ... Ah ! vous offrez des narcotiques du Sud, à la Maison−d'Or. (Tirant sa montre et avec une fureur concentrée.) Monsieur, vous n'avez plus qu'une heure vingt−deux...
Scène XII 945
Gladiator. − Mais, monsieur ! ...
Eusèbe. − Je suis sans pitié ! sans pitié !
Gladiator. − Si c'est comme ça qu'elle arrange l'affaire !
Suzanne. − Oui, pas de pitié ! car cet homme, malgré mes prières, malgré mes larmes, il a refusé de me rendre l'honneur, de réparer sa faute !
Eusèbe. − Il a refusé ! ... C'est ce que nous allons voir ! J'ai une idée... (A Gladiator.) Monsieur, si dans une heure vingt−deux, vous n'avez pas réparé Madame... je vous signifie votre carte par huissier !
Gladiator. − Mais permettez...
Eusèbe. − Alors épousez... épousez, et je déchire !
Suzanne, à part. − Cette fois, je le tiens !
Gladiator. − Mais je ne le peux pas ! je suis marié !
Suzanne et Eusèbe. − Marié !
Pepitt, entrant vivement, à Gladiator. − Monsieur ! monsieur !
Gladiator. − Toi, laisse−moi tranquille !
Pepitt. − J'apporte des nouvelles ! (Très gaiement.) Vous êtes veuf.
Gladiator. − Veuf ? (Se jetant dans ses bras.) Ah ! mon ami ! ... je te donne un million !
Pepitt. − Un million ? Ca vaut bien ça !
Il remonte.
Gladiator. − Ah ! Suzanne ! ...
Suzanne. − Ah ! mon ami !
Eusèbe. − Adieu, Suzanne. (Il l'embrasse. A Gladiator.) Vous permettez ?
Gladiator. − Faites donc ! faites donc !
Eusèbe, s'attendrissant. − Adieu, Suzanne...
Il l'embrasse cinq ou six fois.
Gladiator, passant au−dessus d'eux et les séparant. − Ah ! mais assez !
Eusèbe. − Ah ! ne craignez rien, je quitte la France, je vais finir mes jours dans un désert...
Suzanne. − Oh !
Scène XII 946
Eusèbe. − A Melun... où reste un oncle que je n'ai jamais vu... Et qui n'aura aucun plaisir à me recevoir.
Suzanne, passant. − Vous êtes un enfant... Il faut vous marier aussi.
Eusèbe, avec indignation. − Moi ? ... jamais !
Suzanne. − Je connais une jeune fille qui vous aime...
Eusèbe. − Qui ça ?
Suzanne. − La petite Bathilde.
Eusèbe. − Tiens ! j'y pensais !
Entre Gredane venant de droite au fond.
Scène XII 947 Scène XIII
Les Mêmes, Gredane, Madame Gredane, Bathilde, Jean ; puis Bigouret
Eusèbe, voyant entrer Gredane. − Justement, voilà le père ! ... Monsieur, je vous demande la main de votre fille !
Gredane. − Vous ? Allez vous promener !
Madame Gredane, entrant par le fond à gauche. − Ah ! elle est bonne, celle−là !
Bathilde. − Mais, maman...
Eusèbe. − Vous me refusez ? ... Pourquoi ?
Gredane. − Tiens ! parce que vous n'avez pas le sou !
Gladiator. − Pardon... Monsieur a deux cent mille francs, c'est moi qui les donne.
Pepitt descend à gauche.
Gredane, avec force, et le faisant passer. − Eusèbe, embrassez ma fille !
Madame Gredane, ouvrant ses bras. − Moi, d'abord !
Eusèbe, à part. − C'est juste, on commence toujours par l'absinthe. (Il l'embrasse. Madame Gredane faisant passer Bathilde qu'Eusèbe embrasse.) Maintenant, voilà le miel !
Jean, venant de droite par le fond, bas à Gladiator. − Et mes cinquante mille dollars ?
Gladiator. − Vous les aurez demain !
Bigouret paraît au fond.
Jean. − J'ai envie d'acheter une terre.
Gladiator. − Où ça ?
Jean. − Du côté de Cognac.
Bigouret, regardant Gredane. − Il a l'air de bonne humeur. (A Gredane.) Monsieur, serais−je plus heureux dans ce moment ?
Gredane, l'apercevant. − Tiens, Bigouret ! ... Ma foi ! ! Je suis si content que je ne peux rien vous refuser.
Bigouret, tendant la joue. − Ah ! que vous êtes bon !
Scène XIII 948
Gredane. − Vous y êtes ?
Il lui donne une gifle formidable.
Bigouret, portant la main à sa joue. − Sapristi !
Gredane, lui présentant Eusèbe. − Je vous présente mon gendre !
Bigouret. − Oh !
RIDEAU
Scène XIII 949 Le Prix Martin