Théâtre . 3

Eugène Labiche ; texte établi par Henry Gidel · Chapitre 37 sur 38 · partie 2/3

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Théâtre . 3

• Les Trente Millions de Gladiator

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Madame Gredane. − Mais si tu emportes le parapluie !

Gredane. − C'est juste... Oh ! que je suis bête ! mon futur gendre, M. Bigouret, demeure ici... Entrez chez lui.

Bathilde. − Mais il dort peut−être, ce monsieur.

Gredane. − Je vais le réveiller. (Allant à la porte de la pharmacie et frappant.) Hé ! monsieur Bigouret ! ... C'est moi ! ... ouvrez, c'est moi !

La voix de Bigouret, dans la coulisse. − Ah ! c'est encore toi ! ... tu vas voir ! ...

Scène IV 882

La porte s'ouvre et Bigouret applique à Gredane un énorme soufflet.

Gredane. − Aïe ! ...

Tous. − Ah !

Bigouret. − Mon beau−père ! ...

Gredane. − Mon gendre ! ...

Madame Gredane et Bathilde. − Un soufflet ! ...

Bigouret. − Je suis désolé... ce n'était pas pour vous... je me suis trompé ! (Aimable.) Mais entrez donc vous reposer un moment !

Gredane. − Jamais ! ... Après une pareille brutalité !

Bigouret. − Voyons, monsieur Gredane !

Gredane. − Ne m'approchez pas ! ... A l'avenir, je vous défends de m'adresser la parole ! (Aux dames.) Vous m'entendez... plus de commerce entre vous et monsieur. Je vais chercher un fiacre ! (A part, en sortant.) Moi qui vous croyais un homme du monde.

Il sort par la gauche au fond.

 

Scène IV 883 Scène V

Madame Gredane, Bathilde, Bigouret

 

Madame Gredane, à Bigouret. − Eh bien, vous avez fait un joli coup ! Nous voilà bien !

Bigouret. − Puisque c'est une erreur ! ... Vraiment, il prend la mouche ! ...

Madame Gredane. − Ah ! je vous avais bien dit qu'il était susceptible.

Bigouret. − Je ne le croyais pas tant que ça !

Madame Gredane. − Ah bien ! il a emporté le parapluie...

Bigouret. − Entrez chez moi !

Bathilde. − Oh ! non ! papa l'a défendu !

Madame Gredane. − Il me ferait une scène...

Bigouret. − Mais vous ne pouvez rester à la pluie, entrons dans ce café... Je serais si heureux de pouvoir vous offrir un sorbet !

Bathilde. − Par exemple !

Madame Gredane. − Un sorbet... c'est une idée, mais en l'absence de mon mari...

Bathilde, bas. − Bien, maman !

Madame Gredane. − Comme c'est lui qui a le porte−monnaie...

Bigouret. − Mais j'ai le mien ! ... (Avec galanterie.) Et le mien, c'est le vôtre !

Madame Gredane, à part. − Très distingué, ce garçon−là ! (Haut.) Allons.

Bathilde. − Tu n'y penses pas, maman ! accepter un sorbet de la main qui a frappé mon père !

Madame Gredane. − Elle a raison ! c'est la situation de Chimène ! D'un autre côté, la pluie redouble... j'ai soif... et j'ai mon chapeau neuf... Allons, ma fille !

Bathilde. − Mais, maman ! ...

Madame Gredane. − Suivez−moi ! ... Je le veux !

Ils entrent dans le café au moment où Suzanne et Jean sortent du théâtre.

 

Scène V 884 Scène VI

Suzanne, Jean ; puis Gladiator ; puis Gredane ; puis Pepitt

 

Suzanne, venant du fond à gauche. − C'est inconcevable... Pas de voiture ! Vous n'avez donc pas dit au cocher de nous attendre à la sortie ? ...

Jean. − Si ! ... il faut qu'il y ait un malentendu... J'ai envoyé chercher un fiacre et, dans un instant... Heureusement la pluie a cessé. Mais qui a pu vous envoyer cette masse de bouquets qui est tombée sur nous pendant le dernier acte ?

Suzanne. − Vous ne devinez pas ?

Jean. − Non.

Suzanne. − C'est sir Gladiator.

Jean. − L'Américain ?

Suzanne. − Il était dans une première loge... il ne m'a pas quittée des yeux...

Jean. − Il a été héroïque, ce matin, au Jardin des Plantes.

Suzanne, voyant entrer Gladiator. − Chut ! ... le voici... De la tenue !

Jean. − Sans raideur ! ... convenu ! ...

Gladiator, venant de gauche premier plan, à Suzanne. − Ah ! madame... je vous rencontre deux fois en un jour, quel heureux hasard !

Suzanne. − Heureux pour moi, monsieur, puisqu'il me permet de vous remercier encore du service que vous m'avez rendu ce matin...

Gladiator. − Oh ! ne parlons pas de ça ! ...

Jean. − Si, parlons−en ! Vous vous êtes conduit en véritable gentilhomme, et je m'y connais !

Gladiator, jouant avec sa tabatière. − Ah ! commandeur ! ... vous me comblez.

Jean. − Ah ! que vous avez là une jolie tabatière !

Gladiator. − Elle vous plaît ?

Jean. − Tout à fait ! ...

Gladiator. − Eh bien, acceptez−la, je vous prie...

 

Scène VI 885

Jean, laprenant. − Volontiers.

Suzanne. − Mon oncle...

Jean. − Je l'accepte comme souvenir... (A part.) Tiens ! puisqu'on a les cadeaux...

Suzanne. − Monsieur Gladiator... vous me voyez bien en peine... j'ai perdu ma voiture...

Gladiator. − Vraiment ? ... Si j'étais assez fortuné pour pouvoir vous faire accepter la mienne...

Suzanne. − Ah ! trop bon ! ...

Gladiator. − Elle sera ici dans une minute... Quelle heure est−il ? ...

Il tire sa montre.

Jean. − Ah ! que vous avez là une jolie montre !

Gladiator. − Elle vous plaît ? ...

Jean. − Tout à fait...

Gladiator. − Eh bien, acceptez−la, je vous prie.

Il la lui donne.

Jean. − Volontiers...

Suzanne. − Mon oncle...

Jean, à part. − Elle est en or.

Il met la montre dans sa poche. Entre Gredane, venant du fond par la gauche.

Suzanne. − Ah ! voilà la pluie qui recommence.

Elle va s'abriter sous la marquise de la pharmacie.

Gladiator. − Mais vous allez être mouillée ! ... trempée ! ...

Gredane, traversant au fond, son parapluie ouvert. − Pas un fiacre sur la place ! ... Je vais chercher ailleurs ! ...

Gladiator, l'appelant. − Hé ! monsieur ! ... Psitt ! psitt !

Gredane, descendant. − Monsieur ? ...

Gladiator. − Combien votre parapluie ? ...

Gredane, se fâchant. − Mais je ne suis pas marchand de parapluies !

 

Scène VI 886

Gladiator. − J'en donne mille francs !

Gredane. − Mille francs ! Prenez ! ...

Il donne son parapluie en échange de mille francs.

Gladiator, donnant le parapluie à Suzanne. − Madame, en attendant la voiture...

Gredane, à part, examinant le billet avant de la mettre dans son portefeuille. − Oui... il est bon...

Gladiator, à Suzanne. − La tête est à l'abri... mais les pieds ! ... vos petits pieds... sont mouillés. (A Gredane qui s'en va.) Hé ! monsieur ! ... Psitt !

Gredane, revenant. − Quoi ?

Gladiator. − Combien votre paletot ? ...

Gredane, indigné. − Mais il n'est pas à vendre ! ...

Gladiator. − J'en donne trois mille francs !

Gredane, vivement. − Il est à vous !

Il ôte son paletot et le remet à Gladiator, qui lui donne trois mille francs.

Jean, à part. − Si j'avais su, je lui aurais offert le mien ! ...

Gredane, à part. − Je me sauve... Il n'aurait qu'à se dédire !

Il disparaît par la gauche, premier plan.

Gladiator, déposant le paletot aux pieds de Suzanne. − Maintenant, madame, en attendant la voiture, veuillez poser vos pieds sur ce tapis.

Suzanne. − Comment ! c'était pour cela ?

Entre Pepitt par le fond à gauche.

Jean, à part. − Ah ! j'aime cet homme−là, moi ! ... Il est d'un Louis XIV !

Pepitt. − La voiture est avancée...

Gladiator, à Suzanne. − Veuillez accepter mon bras, madame ; j'aurai l'honneur de vous déposer à votre hôtel.

Il sort avec Suzanne et Jean par la gauche au fond.

Suzanne. − Venez, mon oncle !

Pepitt, seul. − Tiens, un paletot ! Il est encore très bon ! Je le vendrai à un marchand d'habits.

 

Scène VI 887

Il le ramasse.

Gladiator, dans la coulisse. − Pepitt ! Pepitt ! ...

Pepitt. − All right ! ...

Il sort.

 

Scène VI 888 Scène VII

Eusèbe ; puis Gredane

 

Eusèbe, un peu gris, venant du fond à droite. − Je viens de souper ! ... Ma foi ! ... je suis allé chez le premier restaurant de Paris ! ... rue des Prouvaires... c'est là que vont tous les patrons du quartier ; j'ai demandé la carte ! ... et j'ai choisi des plats... inconnus. (Lisant la carte.) "Potage Montorgueil aux oeufs de vanneau du Caucase ! " Il paraît que c'est bon ! ... "Azurine de veau à la Blancafort ! ..." Il paraît que c'est bon ! ... "Purée de cailles de printemps à la milanaise en timbale ! " C'est une espèce de hachis... avec du gras−double... mais il paraît que c'est bon ; quant au vin... j'ai pris du tokaï... le garçon prononce toquai... à six francs la bouteille ! ... je m'en suis collé deux ! ... Mes vingt−sept francs y ont passé, et tra la la ! il me reste quatre sous... Il y a longtemps que je voulais mener la vie à grandes guides ! ... Ah ! j'ai encore soif ! ... c'est le tokaï... et maintenant, puisque je suis ruiné... puisque je suis sans place et que je meurs de soif... je vais me jeter dans la Seine... et tra la la !

Gredane, entrant par le fond à gauche. − Pas de fiacre ! (Il éternue.) Je m'enrhume en habit noir...

Il éternue.

Eusèbe. − Dieu vous bénisse !

Gredane. − Vous êtes bien bon... je viens de pincer un rhume de cerveau !

Eusèbe. − Voulez−vous mon parapluie ?

Gredane. − Avec plaisir... Combien ?

Eusèbe. − Pour rien... je vous le donne.

Il le lui donne.

Gredane. − Ah ! monsieur, peut−on au moins vous offrir un petit verre ? ...

Eusèbe. − Merci ! je vais m'en offrir un grand tout à l'heure ! ... mais on dirait que vous avez froid !

Gredane. − Oui, j'avais un paletot... mais je l'ai négocié... assez heureusement, du reste.

Eusèbe, ôtant son paletot. − Tenez, prenez le mien ! ...

Gredane. − Combien ?

Eusèbe. − Pour rien... je vous le donne...

Gredane. − Mais je ne voudrais pas vous en priver.

Il le met.

 

Scène VII 889

Eusèbe. − Oh ! ... vous ne m'en privez pas, allez ! Au contraire, ça me gênerait... Tenez ! voilà encore quatre sous... c'est mon reste.

Gredane, à part. − Comment ! il me donne du retour ! Je ne souffrirai pas...

Eusèbe. − Maintenant voulez−vous rire ?

Gredane. − Je ne demande pas mieux.

Eusèbe. − Eh bien, regardez−moi faire... je pars du pied gauche. (Se dirigeant vers le parapet en chantant et dansant.) Tra la la la !

Il pose son chapeau près du parapet.

Gredane. − Mais où va−t−il ?

Eusèbe, enjambant le parapet. − Bonsoir, la compagnie !

Gredane, laissant tomber le parapluie et l'arrêtant par le pan de sa redingote. − Malheureux ! que faites−vous ?

Eusèbe. − Lâchez−moi !

Gredane. − Non.

Eusèbe. − Si !

Gredane, le ramenant. − Je ne vous quitte pas ! ... Un homme qui m'a donné son parapluie et son paletot !

Eusèbe. − Vous n'êtes pas mon ami !

Gredane. − Mais au contraire ! ... Voyons ! ... pourquoi voulez−vous vous tuer ? On ne se tue pas sans avoir une raison !

Eusèbe. − Ah ! mon ami !

Il l'embrasse et pleure.

Gredane. − Eh bien, oui... là...soulagez−vous ! (A part.) Ca va lui faire du bien ! ...

Eusèbe. − Vous saurez tout... J'aime la comtesse... le commandeur a rapporté mes vers.

Gredane. − Oui !

Eusèbe. − Le patron m'a appelé ennemi de la société ! ... Alors j'ai été rue des Prouvaires...

Gredane. − Oui.

Eusèbe. − Et tra la la la ! ... j'ai bu du vin de Tokaï !

 

Scène VII 890

Gredane, à part. − Ah ! ... il est gris !

Eusèbe. − Vous voyez bien qu'il faut que je meure ! ... Adieu ! ...

Il veut remonter, Gredane le retient.

Gredane. − Non ! ... vous n'irez pas ! ... D'ailleurs, on ne se noie pas la nuit ! personne ne vous voit.

Eusèbe, passant. − Tiens, c'est vrai... les journaux n'en parlent pas... Et puis se noyer un vendredi, cela me porterait malheur !

Gredane. − Quand Socrate a bu la ciguë... c'était dans le jour ; aussi il a laissé un nom dans l'histoire...

Eusèbe. − Au fait... Eh bien ! ... remettons la chose à demain matin ! ...

Gredane. − C'est ça... à la fraîche. (A part.) D'ici là, il sera dégrisé !

Il va chercher le parapluie.

Eusèbe. − Ah ! mais non ! ... ça ne se peut pas... je n'ai pas de domicile.

Gredane. − Venez chez moi... on vous fera un lit ! (A part.) Pour une nuit !

Eusèbe. − Ah ! vous êtes bon, vous ! vous recueillez les orphelins ! ...

Il l'embrasse et pleure.

Gredane, se laissant embrasser. − Oui... soulagez−vous ! ... soulagez−vous !

Eusèbe. − Mais... puisque je ne me noie pas... rendez−moi mon paletot.

Gredane, se dépouillant. − C'est juste...

Eusèbe. − Et mon parapluie.

Grenade. − Le voilà ! ... (A part.) Ah ! ... il est doux de sauver un homme... Je sens là une voix qui me dit... Atchoum !

Il éternue.

 

Scène VII 891 Scène VIII

Les Mêmes, Madame Gredane, Bathilde ; puis Bigouret

 

Madame Gredane, sortant du café avec sa fille, et apercevant son mari. − Ah ! vous voilà ! ... Eh bien, et ce fiacre ?

Eusèbe va chercher son chapeau.

Gredane. − Impossible d'en trouver ! ... Mais je te présente un de mes bons amis ! ... Monsieur... (Bas à Eusèbe.) Comment vous appelez−vous ?

Eusèbe. − Eusèbe Potasse.

Gredane. − Qui veut bien nous faire l'honneur d'accepter l'hospitalité...

Madame Gredane. − Comment ! Monsieur va demeurer chez nous ?

Gredane. − Oh ! pour une nuit seulement !

Eusèbe. − Je suis sans domicile...

Bathilde. − Pauvre jeune homme !

Madame Gredane, à part. − Je l'envoie chercher un fiacre et il me ramène un vagabond ! (Haut à son mari.) Eh bien, et votre parapluie ? ... votre paletot ?

Gredane. − Je les ai vendus ! ... je te conterai ça.

Madame Gredane. − Vous vendez vos habits à présent ! ... un père de famille ! ... Nous causerons ce soir !

Gredane. − Oui... quand je t'aurai expliqué...

Madame Gredane, avec aigreur. − Puisqu'il paraît qu'on ne trouve plus de voitures dans Paris... allons à pied !

Bathilde. − Mais il pleut toujours...

Madame Gredane. − Qu'est−ce que tu veux que j'y fasse ? ... Sauvons nos chapeaux.

Elles retroussent leurs robes par−dessus leur tête en manière de parapluie.

Bigouret, sortant du café, bas à Gredane. − Ah ! mon beau−père ! J'espère que vous avez oublié notre petit malentendu ?

 

Scène VIII 892

Gredane. − Jamais ! Monsieur, vous m'avez donné un soufflet, je ne vous pardonnerai que lorsque je vous l'aurai rendu ! ...

Bigouret. − Oh !

Gredane. − Devant ma famille assemblée... et quelques invités.

Bigouret. − Comment ! vous voulez inviter du monde pour ça ?

Gredane. − Je ne vous parle pas d'une grande soirée... quatre ou cinq personnes, au plus.

Bigouret. − Songez que j'ai été capitaine dans la garde nationale !

Gredane. − C'est mon dernier mot.

Bigouret. − Saprelotte ! écoutez, monsieur Gredane, je ne dis pas oui, mais je ne dis pas non ; je vous demande la permission d'aller consulter quelques amis experts dans ces matières d'honneur.

Gredane. − Allez, et souvenez−vous qu'on hésiterait toujours à donner la première gifle, si l'on savait qu'il faut recevoir la seconde !

Eusèbe, à madame Gredane, qui a fini ses préparatifs de toilette. − Madame, aurai−je l'avantage de vous offrir mon parapluie ?

Madame Gredane, lui arrachant le parapluie. − Mais j'y compte bien ! ... Viens, ma fille !

Bigouret rentre chez lui. Les autres personnages se dirigent vers la gauche au fond.

 

Scène VIII 893 Acte III

Un salon de dentiste. − A droite, un canapé ; au milieu, une table couverte de journaux et de livres dorés sur tranche. − Sur la cheminée, à gauche, une pendule surmontée d'un buisson d'oiseaux empaillés. − Chaises, fauteuils, tableaux, gravures. − Porte au fond. − Portes latérales ; une à gauche, deux à droite.− De chaque côté de la porte du fond, un tableau de râteliers.

 

Acte III 894 Scène première

Blanquette ; puis Gladiator et Pepitt

 

Blanquette, seule, époussetant les livres qui sont sur la table. − En v'là des livres... avec des images ! ... C'est pour les clients de M. Gredane... ils lisent ça en attendant leur tour... ça leur fait oublier qu'ils ont mal aux dents.

Gladiator, entre brusquement par le fond, suivi de Pepitt. − Le sieur Gredane, dentiste, c'est ici ?

Blanquette. − Ah ! vous m'avez fait peur !

Gladiator. − Annonce−moi ! ...

Blanquette. − Ah ben ! ... à huit heures du matin !

Gladiator. − Tiens ! voilà vingt francs ! ... Je suis pressé.

Blanquette, à part, s'en allant. − Faut croire qu'elle lui fait joliment mal.

Elle sort par la porte, deuxième plan.

Pepitt. − Ah çà ! monsieur, pourquoi me faites−vous lever à huit heures du matin pour venir en poste chez un dentiste ? ... car nous avons pris la poste... flic ! ... flac ! ... Vous n'avez pas mal aux dents ?

Gladiator. − Non... mais voici la note de son concierge que j'ai reçue ce matin. (Lisant : ) "La personne doit aller aujourd'hui chez M. Gredane, dentiste."

Pepitt. − Comme il écrit bien, ce concierge !

Gladiator, lisant. − "Mes respects à Monsieur."

Gladiator embrasse la lettre avec transport.

Pepitt, à part. − C'est un tic !

Gladiator. − Comme ce concierge n'indique pas l'heure, je suis venu à l'aube... Nous allons passer la journée ici.

Il s'assoit sur le canapé.

Pepitt, s'asseyant sur la chaise, à droite du guéridon. − Ah ! voilà une partie de plaisir ! ... Mais il faut un prétexte pour rester ici ! ...

Gladiator. − J'en ai un ! ...

Pepitt. − Lequel ?

Scène première 895

Gladiator. − Tu te feras arracher une dent !

Pepitt, se levant. − Ah ! mais non ! ... n'y comptez pas ! je refuse.

Gladiator, se levant. − Egoïste ! Le voilà, cet homme qui me parle sans cesse de son dévouement... incapable de me sacrifier une dent... ce hochet de la vanité ! ...

Pepitt. − Demandez−moi autre chose ! ...

Gladiator. − C'est bien, je vais prendre un commissionnaire ! ...

Pepitt. − Ah ! ... très bien...

Gladiator. − Et moi qui t'avais couché sur mon testament pour une forte somme !

Pepitt. − Ah !

Gladiator, il se dirige vers la porte. − Je te bifferai !

Pepitt. − Non ! ... ne biffez pas ! envoyez−moi le dentiste... je suis prêt !

 

Scène première 896 Scène II

Les Mêmes, Madame Gredane

 

Madame Gredane, entrant par la porte de droite, deuxième plan. − On me dit que vous demandez M. Gredane.

Gladiator, à part. − Tiens ! une seconde bonne ! (Haut.) Oui, c'est pour une dent pressée.

Pepitt. − Oh ! pressée... Elle peut attendre.

Madame Gredane. − J'en suis désolée, mais M. Gredane est sorti, et les salons ne sont jamais ouverts avant midi.

Gladiator. − Et si l'on souffre à onze heures ?

Madame Gredane. − Oh ! c'est bien rare ! ... Si vous voulez prendre la peine de revenir... on va vous donner des numéros, vous passerez les premiers.

Gladiator. − Oh ! je ne tiens pas à passer avant les autres !

Pepitt. − Moi non plus ! ...

Gladiator, s'asseyant à la droite du guéridon. − Ce salon est très gentil... j'y resterai volontiers une partie de la journée.

Pepitt, s'asseyant en face de lui. − Très gentil, ce salon, très gentil !

Madame Gredane, étonnée. − Comment ? ...

Gladiator. − Pourrait−on se faire servir à déjeuner ?

Madame Gredane. − Mais non ! ... on ne donne pas à manger ici ! ... C'est un dentiste ! ... Le restaurant est en face.

Gladiator, se levant. − Au fait, puisqu'on ne vient pas avant midi, allons déjeuner... (A madame Gredane.) Tenez, la bonne, voilà vingt francs !

Il sort par le fond, suivi de Pepitt.

 

Scène II 897 Scène III

Madame Gredane ; puis Bathilde ; puis Gredane

 

Madame Gredane, indignée. − Insolent ! ... Tiens ! ... c'est une pièce d'or.

Elle la met dans sa poche.

Bathilde, entrant par la gauche. − Maman ! ...

Madame Gredane. − Quoi ?

Bathilde. − C'est M. Eusèbe qui fait demander son chocolat...

Madame Gredane. − Ah ! mais j'en ai assez, de ce M. Eusèbe ! Je ne le connais pas ! un ivrogne que ton père a ramassé dans la rue...

Bathilde. − Oh ! ... maman !

Madame Gredane. − Il est ici depuis deux jours, et déjà il envahit la maison. Tout est pour lui ! ... Hier, à déjeuner, il y avait une tourte, M. Gredane lui a donné l'écrevisse !

Bathilde. − Dame ! un invité !

Madame Gredane. − Mais je ne l'ai pas invité, moi ! ... Et voilà l'intrus que ton père installe chez lui ! quand il refuse sa porte à ce pauvre M. Bigouret...

Bathilde. − Puisqu'il a giflé papa, il n'y faut plus penser !

Madame Gredane. − Tu en prends bien vite ton parti. Est−ce que tu ne l'aimerais pas ?

Bathilde. − Pas beaucoup...

Madame Gredane. − Qu'est−ce que tu lui reproches ?

Bathilde. − Il parle toujours du nez !

Madame Gredane, sans comprendre. − Mais le nez est un sujet de conversation comme un autre !

Bathilde. − Mais, maman...

Madame Grenade, apercevant Gredane, qui entre par la porte du fond. − Silence ! voici ton père.

Gredane. − Bonjour, mes enfants... Bathilde, donne−moi ma calotte.

Il lui donne son chapeau qu'elle pose sur la cheminée à la place de la calotte.

 

Scène III 898

Bathilde, la lui donnant. − La voilà, papa...

Gredane. − Eusèbe est−il levé ? Je lui apporte des gants !

Madame Gredane, bondissant. − Des gants, à présent ?

Gredane. − Il en désirait, ce pauvre jeune homme !

Madame Gredane. − Ah çà ! monsieur, il est temps que nous causions sérieusement. Pouvez−vous me dire d'où vient l'étrange affection que vous témoignez à ce bohème ? ...

Gredane. − Ah ! un soir, cet homme, que vous qualifiez si légèrement de bohème, découragé par les luttes de la vie, a tenté de mettre fin à ses jours...

Madame Gredane, l'interrompant. − Eh ! tu nous as déjà conté ça onze fois ! mais maintenant qu'il est sauvé... nous ne pouvons pas continuer à l'héberger à perpétuité...

D'abord à cause de ma fille.

Bathilde. − Oh ! moi, maman... il ne me gêne pas.

Gredane. − Sois tranquille ! Eusèbe est une nature très fière... et je n'aurai qu'un mot à lui dire.

Madame Gredane. − Eh bien, dites−le−lui !

Gredane. − Je l'entends ! ... Laissez−moi... je vais lui faire comprendre, affectueusement... qu'il peut chercher un autre domicile.

Madame Gredane. − C'est ça... dis−lui que nous ne prenons pas de pensionnaires.

Bathilde, à part. − Pauvre garçon ! qu'est−ce qu'il va devenir ?

Elle sort avec sa mère par la deuxième porte à droite.

 

Scène III 899 Scène IV

Gredane ; puis Eusèbe

 

Gredane, seul. − C'est une nature très fière, un mot suffira.

Eusèbe, entrant par la gauche. − Je viens de prendre mon chocolat.

Gredane. − Bonjour, cher ami.

Eusèbe. − Ah ! c'est vous... mon sauveur ! ...

Gredane. − Ne parlons pas de cela ! ... Vous devez commencer à vous ennuyer ici ? ...

Eusèbe. − Moi ? Pas du tout ! je m'étends dans mon lit et je pense à elle ! ... à la comtesse ! ...

Gredane. − Ah ! ... D'un autre côté, nous sommes bien petitement logés.

Eusèbe. − Mais non, ma chambre est fort convenable... Ne dérangez personne pour moi, je vous en prie ; je vous demanderai seulement un second oreiller... je ne peux pas dormir la tête basse.

Gredane, à part. − Il ne me comprend pas... je vais lui mettre les points sur les i (Haut.) Voyons, je suis votre ami... faites−moi part de vos projets... Qu'est−ce que vous comptez faire ? Vous ne pouvez pas rester éternellement ici à soupirer ! ...

Eusèbe. − Comment ! Serait−ce un congé ?

Gredane. − Non ! mais...

Eusèbe. − A la bonne heure, car, voyez−vous, je suis une nature fière, moi !

Gredane. − Je le sais.

Eusèbe. − Fière et aimante... Quand un homme m'a fait du bien, je ne le quitte plus jamais !

Gredane. − Cependant...

Eusèbe. − Ah ! je ne suis pas un lâcheur, moi !

Gredane, à part. − Ah mais ! il est ennuyeux avec son attachement !

Eusèbe. − Et, s'il fallait me séparer de vous, ne plus voir votre bonne figure à déjeuner, à dîner, à souper... je retomberais dans mes idées noires, et, ma foi ! ...

Gredane. − Encore ! (A part.) Après ça, ça le regarde !

 

Scène IV 900

Eusèbe. − Mais, cette fois, je ne me jetterais pas dans la Seine... j'ai réfléchi... non, je veux mourir dans une maison honnête, tranquille ! chez de braves gens... Et, si je me tue (avec sentiment), ce sera chez vous, mon ami !

Gredane, effrayé, à part. − Hein ! ici ? Eh bien, et ma clientèle ? ...

Eusèbe. − Ainsi, quand je vous gênerai... dites−le−moi franchement...

Gredane, vivement. − Mais vous ne me gênez pas... cher ami, au contraire... (A part.) Se tuer chez moi, merci ! ...

Eusèbe. − D'ailleurs, je ne vous serai pas longtemps à charge.

Gredane, naturellement. − Ah ! tant mieux !

Eusèbe. − La vie que je mène ici est trop amère.

Gredane. − Comment ?

Eusèbe. − Je ne gagne pas le pain que je mange, et c'est bien dur pour un homme de coeur !

Gredane. − Ah ! quelle idée !

Eusèbe. − Voyons, occupez−moi ! ... faites−moi travailler ! ...

Gredane. − Vous faire travailler. A quoi ? ... Si vous saviez arracher les dents.

Eusèbe, simplement. − Oh ! non ! ... Dentiste, c'est un état qui me dégoûterait...

Gredane, froissé. − Bigre ! Vous êtes bien difficile ! ...

Eusèbe. − Cherchez−moi autre chose... un travail honorable dans votre intérieur.

Gredane. − Dans mon intérieur, je ne vois pas. (Tout à coup.) Ah ! ... savez−vous poivrer les habits ?

Eusèbe. − Pourquoi ?

Gredane. − Voici l'été et nous avons l'habitude pour qu'ils ne se mangent pas aux vers...

Eusèbe, l'interrompant. − Ce n'est pas là positivement la profession que j'avais rêvée... mais enfin...

Gredane. − C'est entendu, je vais chercher le poivre, les habits, ça vous distraira.

Eusèbe. − Pour un moment... mais après ! ... Je repenserai à la comtesse, et alors ! ...

Gredane. − C'est ce qu'il ne faut pas ! ... Voyons, tâchez d'en aimer une autre, sacrebleu ! ... Il n'en manque pas ! ...

Eusèbe. − Une autre ? Taisez−vous !

 

Scène IV 901

Gredane. − Essayez... essayez... Je vais chercher le poivre. (A part.) Qu'est−ce qui me débarrassera de cet animal−là ?

Il entre à droite, premier plan.

 

Scène IV 902 Scène V

Eusèbe ; puis Bathilde ; puis Gredane

 

Eusèbe, seul. − En aimer une autre ! ... Il croit que je suis comme l'abeille qui fait de l'oeil à toutes les fleurs !

Bathilde, entrant par le fond avec des fleurs qu'elle va poser sur la cheminée. − Ah ! c'est vous, monsieur Eusèbe !

Eusèbe. − En effet, mademoiselle, en effet. (A part.) Elle n'est pas mal... cette petite... Si je m'essayais...

Bathilde. − Qu'est−ce que vous avez donc à me regarder ?

Eusèbe. − Je vous regarde, parce que vous êtes jolie... jolie... jolie...

Bathilde. − Ah ! vous voulez plaisanter.

Eusèbe. − Non, vrai ! ... vous avez des yeux... des cheveux... une bouche... des oreilles... (A part.) Elle ne me dit rien du tout !

Bathilde, à part. − Il m'aime ! ... (Haut, avec coquetterie.) Ah ! je ne vous savais pas complimenteur ! ... C'est la première fois que vous me parlez ainsi ! ... et ça... m'intimide ! ...

Eusèbe, à part. − Peut−être qu'en lui prenant la main... Je vais la frictionner !

Il lui prend la main.

Bathilde. − Monsieur Eusèbe !

Eusèbe. − Elle est blanche ; votre main... elle est douce... elle est suave, votre main...

Gredane entre avec un paquet d'habits.

Gredane. − Hein ? ... que vois−je ? ...

Bathilde. − Oh ! papa ! ...

Elle sort par la gauche.

 

Scène V 903 Scène VI

Eusèbe, Gredane

 

Gredane, chargé d'habits. − Ma fille ! ... C'est ainsi, monsieur, que vous respectez les lois de l'hospitalité ! ...

Eusèbe. − Non ! ... ne vous fâchez pas ! c'était pour m'essayer...

Gredane. − Quoi ? ...

Eusèbe. − Vous m'avez dit : "Aimez−en une autre ! " Alors je m'essayais !

Gredane. − Avec ma fille ? ...

Eusèbe. − Eh bien, ça ne m'a pas seulement fait ça !

Gredane, froissé. − Vous êtes bien difficile... Il me semble que Bathilde...

Eusèbe. − Très gentille ! mais quand la place est occupée...

Gredane. − Tenez, voici les habits et le poivre. (Il les dépose sur le canapé.) J'ai trouvé par là une idée pour vous utiliser... Ce n'était pas commode, car, entre nous, vous n'êtes pas bon à grand'chose !

Eusèbe. − Je ne veux pas discuter avec mon bienfaiteur... Voyons votre idée !

Gredane. − Je vous fais passer pour un grand personnage, un riche client.

Eusèbe. − Ça n'a rien d'invraisemblable... Après ?

Gredane. − Vous vous promènerez dans mes trois salons. J'ai trois salons... et vous direz : "Quel génie que ce Gredane ! ... Il n'y a que lui ! il n'y a que lui ! ! ! "

Eusèbe. − Ah ! farceur ! ... je vous vois venir !

Gredane. − Quand il y aura du monde ! ... parce que, quand il n'y aura personne, c'est inutile.

Eusèbe. − Naturellement ! ... On ne bat pas la caisse dans un coffre à bois !

Gredane. − Ce n'est pas tout ! ... De temps à autre, vous ouvrirez la bouche, comme ceci... et vous montrerez vos dents.

Eusèbe, montrant ses dents. − Comme ça ?

Gredane. − En criant : "Elles sont toutes fausses ! " Aux dames surtout...

Eusèbe. − Oh !

Scène VI 904

Gredane. − "Comme c'est bien imité ! ... quel dentiste ! ... Il n'y a que lui ! il n'y a que lui ! ! ! " Vous voyez que ce n'est pas difficile...

Eusèbe. − Non ! ... seulement... il y a les dents fausses...

Gredane. − Eh bien, quoi ? ... Les dents fausses... ce sont les plus belles...

Il passe à gauche.

Eusèbe, commençant à poivrer les habits. − Les dents fausses sont les plus belles ! ... ce sont les dentistes qui disent ça ! ... Enfin, il faut gagner sa nourriture ! (Il fait un faux mouvement, et renverse la poivrière sur le canapé.) Ah ! sapristi ! ... j'ai tout répandu ! (Il éternue.) Ah ! ça me pique le nez ! ...

Il éternue.

Gredane, allant à lui. − Comment ! vous avez renversé le poivre ?

Eusèbe, cherchant à ramasser le poivre avec ses mains. − Oh ! ça ne sera rien, je vais le ramasser !

Gredane. − Mais vous l'étalez, au contraire !

Voix de Gladiator.

Gladiator, dans la coulisse. − Par ici, Pepitt !

Gredane, bas à Eusèbe. − Des clients ! ... ne poivrez plus !

Entrent Gladiator et Pepitt par le fond. Eusèbe prend les habits, les pose sur une chaise derrière le canapé et passe à gauche.

 

Scène VI 905 Scène VII

Les Mêmes, Gladiator, Pepitt

 

Gladiator. − Le sieur Gredane, dentiste ?

Gredane. − C'est moi ! (A part, le reconnaissant.) Oh ! l'homme qui m'a acheté mon parapluie ! ... Viendrait−il défaire le marché ?

Gladiator. − Je vous présente, M. Pepitt, mon secrétaire, mon ami... et quelquefois mon domestique.

Gredane, à part. − Il ne me reconnaît pas ! ...

Gladiator. − Il est tourmenté du désir de se faire arracher une dent...

Gredane. − Ah ! ... Laquelle ? ...

Gladiator. − Peu importe !

Pepitt. − Celle que vous voudrez...

Gredane. − Mais moi... ça m'est égal !

Pepitt. − A moi aussi !

Gredane, à part. − Quel drôle de client ! (A Pepitt.) Monsieur, si vous voulez prendre la peine de passer dans mon cabinet... (Pepitt passe. A Gladiator, désignant Eusèbe.) Je vous laisse avec M. le marquis Eusèbe de Potasse... un de mes plus riches clients. (Faisant entrer Pepitt.) Monsieur...

Gredane et Pepitt sortent par la droite, deuxième porte.

 

Scène VII 906 Scène VIII

Eusèbe, Gladiator

 

Eusèbe, à part. − Marquis ! ... Encore s'il m'avait donné les gants qu'il m'a promis ! ... Mais avec du chic et de l'élégance...

Il s'adosse, à la cheminée, posant ses coudes sur la tablette et allongeant ses jambes.

Gladiator, allant s'asseoir sur le guéridon pour lui faire face, et posant ses pieds sur la chaise. − Il y a longtemps, monsieur le marquis, que vous fréquentez le sieur Gredane ?

Eusèbe. − Mais depuis mon enfance. (Récitant sa leçon.) Quel dentiste ! quel génie ! ... Il n'y a que lui ! il n'y a que lui ! ! !

Gladiator. − Il arrache bien ?

Eusèbe. − Ah ! on croit manger un bonbon ! ... Etiez−vous aux courses... hier ? ...

Il se redresse.

Gladiator. − Certainement ! j'aime le cheval... Et vous ? ...

Eusèbe. − Passionnément... Surtout les chevaux russes... je les préfère aux anglais...

Gladiator. − Ah ! ... pourquoi ? ...

Eusèbe. − Ils supportent mieux le froid ! ... Pour l'été j'ai des chevaux du Sénégal ; ils supportent mieux le chaud ! ... Ma fortune me le permet.

Gladiator, à part. − Il me va, cet homme−là... il est original. (Haut.) Ce Gredane me paraît avoir une très belle clientèle.

Il descend de la table et, s'approchant d'Eusèbe, se met à cheval sur la chaise qu'il avait sous ses pieds.

Eusèbe. − Gredane ! (Récitant sa leçon.) Quel dentiste ! quel génie ! ... Il n'y a que lui ! il n'y que lui ! ! !

Gladiator, à part. − Il se répète ! (Haut.) On prétend qu'il a surtout une clientèle de femmes.

Faisant tourner la chaise et s'asseyant sur le dossier.

Eusèbe, se mettant à cheval sur une chaise, près de la cheminée.

− Oh ! je vous en réponds ! (A part.) Soyons débauché. (Haut.) Entre nous, c'est même pour cela que je suis ici ! ...

 

Scène VIII 907

Gladiator. − A l'affût... C'est comme moi ! Ah ! marquis, vous m'avez l'air d'un gaillard.

Eusèbe, avec fatuité. − Vous savez, chacun a son petit laisser−aller !

Gladiator. − Connaissez−vous la petite ? ...

Eusèbe, vivement. − Je les connais toutes !

Gladiator. − Attendez donc ! ... La petite Caoutchouc ?

Eusèbe. − Parfaitement ! ... parfaitement !

Gladiator. − Et Jus−de−Réglisse ? ...

Eusèbe. − Je ne connais que ça ! Jus−de−Réglisse ! Elle est libre... je lui ai envoyé ce matin vingt−cinq mille... avec deux mots : "Mon bébé, c'est fini ! ..." Ah ! moi, je ne m'envase pas longtemps avec les femmes ! ...

Gladiator, se levant et posant la chaise près du guéridon. − Mais il y a une femme qui les éclipse toutes !

Eusèbe. − Laquelle ?

Gladiator. − Non ! vous ne la connaissez pas...

Eusèbe. − Ça m'étonnerait bien... Dites toujours...

Gladiator. − Suzanne de La Bondrée...

Eusèbe, se levant, et allant à Gladiator. − Hein ? ... Suzanne ? ...

Gladiator. − Qu'avez−vous donc ?

Eusèbe. − Rien !

Gladiator. − Quelle femme adorable ! ... et une jambe ! ... J'en suis fou.

Eusèbe. − Mais, moi aussi ! ...

Gladiator. − Comment ! Nous sommes rivaux ?

Eusèbe. − Seulement, moi, je vous préviens que c'est sérieux.

Gladiator. − Ah ! mais je vous préviens que, moi aussi, j'en suis sérieusement épris ! ...

Eusèbe. − Mais je ne suis pas homme à vous céder la place...

Gladiator. − Alors, mon cher marquis, c'est entre nous une lutte acharnée... mais courtoise... Je vous jette le gant !

Eusèbe, à part. − Et moi qui n'en ai pas ! (Haut, avec fierté.) Je le ramasse... moralement !

Scène VIII 908

Il se dirige vers la cheminée.

 

Scène VIII 909 Scène IX

Les Mêmes, Gredane et Pepitt

 

Gredane, faisant passer Pepitt devant lui. − Passez donc, monsieur ! (A Gladiator, gaiement.) C'est fini ! Nous avons fait notre choix... (A Pepitt, lui remettant un petit papier.) Voici votre dent ! ... C'est vingt francs.

Pepitt. − Je vous remercie bien ! ... (Remettant le papier à Gladiator.) Voici ma dent... C'est vingt francs !

Gladiator. − C'est pour rien ! Dis−moi ? (Gaiement.) As−tu un peu souffert, au moins ?

Pepitt. − Non, j'ai pensé tout le temps à votre testament ! ...

Gredane, à Eusèbe. − Et nos conventions ? Mes salons commencent à se remplir... c'est le moment de travailler.

Eusèbe. − A quoi ?

Gredane. − Vous savez bien... Quel génie ! quel dentiste !

Eusèbe. − Ah ! oui ! ... ma nourriture ! ... J'y vais... (Il sort à gauche et on l'entend crier : ) Quel génie ! ... quel dentiste ! quel dentiste ! ... Il n'y a que lui ! il n'y a que lui ! ! !

 

Scène IX 910 Scène X

Gredane, Gladiator, Pepitt ; puis Suzanne et Jean

 

Gredane, l'écoutant, à part. − La voix est bonne... il ira bien ! ...

Suzanne, entrant avec Jean, du fond. − Entrez, mon oncle !

Gladiator, feignant la surprise. − Vous, madame !

Suzanne. − Sir Gladiator !

Gladiator. − Ah ! par exemple ! ... Voilà une surprise à laquelle j'étais loin de m'attendre... Décidément, le hasard me favorise...

Pepitt, à part. − Ca me coûte une dent !

Jean. − Je ne peux pas m'expliquer ça... Sans nous donner rendez−vous, nous nous rencontrons partout...

Gladiator.− J'étais venu pour faire tirer une dent à mon secrétaire...

Suzanne. − C'est comme moi, mon pauvre oncle n'a pas dormi de la nuit ! ...

Jean, étonné. − Moi ? ...

Suzanne. − Et il veut aussi se débarrasser d'une dent.

Jean, protestant. − Ah ! mais non... je ne...

Gredane. − Une dent ! ...

Suzanne, bas à Jean. − Silence, ou je vous destitue.

Gredane, s'approchant de Jean. − Nous disons une dent... Laquelle ?

Suzanne, elle remonte vers le guéridon. − Peu importe !

Jean. − Celle que vous voudrez ! ...

Gredane, stupéfait. − Ah bien, je n'ai jamais vu de clients pareils.

Gladiator. − Pepitt... accompagnez M. le commandeur et fortifiez−le par de bonnes paroles...

Pepitt, remontant à la porte de droite, deuxième plan. − All right !

Gredane, faisant passer Jean. − Si Monsieur veut prendre la peine de passer dans mon cabinet...

 

Scène X 911

Jean. − Ah ! si je m'attendais à ça ! ...

Pepitt. − Soyez sans inquiétude : la main tournée, il n'y pensera plus.

Jean, à Gredane. − Si vous me faites du mal, je mords !

Ils sortent tous les trois par la porte, deuxième plan.

 

Scène X 912 Scène XI

Gladiator, Suzanne

 

Gladiator, à part. − Nous voilà seuls ! ... Je la tiens !

Suzanne, à part, s'asseyant à gauche du guéridon. − Enfin, il va se déclarer ! ...

Gladiator. − Madame, je suis agité par une crainte...

Suzanne. − Et laquelle ? ...

Gladiator. − J'ai peur de ne pas vous avoir été suffisamment présenté.

Suzanne. − Comment cela ?

Gladiator. − Je n'ai d'autre introducteur près de vous que... l'éléphant... et il s'est si mal comporté ! ...

Suzanne. − Oh ! vous avez racheté ses fautes ! ...

Gladiator. − Enfin, il faut que vous sachiez qui je suis... (Se présentant.) Sir Richard Gladiator, Américain, né dans le Sud, sous les feux de l'équateur ! ... Trente millions de fortune !

Suzanne, se levant et jouant l'indifférence. − Ah ! je l'ignorais.

Gladiator. − Vous comprenez, madame, qu'on n'absorbe pas impunément un soleil comme le nôtre et que les hommes de notre latitude portent en eux deux brasiers ardents ! ...

Suzanne, souriant. − Ah ! mon Dieu ! ... mais vous me faites peur.

Gladiator. − Je ne ris pas ! ... Ces deux brasiers s'appellent la tête et le coeur !

Suzanne, à part. − Il va me faire sa demande.

Gladiator. − Je vous ai vue, madame ! J'ai vu vos cheveux, ils tiennent ! ... Votre jambe ! ... c'est un monde ! ...

Suzanne, un peu choquée. − Mais, monsieur...

Gladiator. − En vous tout est beau ! tout ! (Par réflexion.) Tout ce que j'ai vu !

Suzanne, riant. − En vérité, vous avez une singulière façon de vous exprimer.

Gladiator. − Ai−je été trop loin ?

Suzanne. − Non, mais...

 

Scène XI 913

Gladiator. − Vous ai−je offensée ?

Suzanne. − Non... et la preuve... c'est que, si vous avez une soirée à perdre, rappelez−vous qu'il y a bal ce soir, chez moi.

Gladiator, avec véhémence. − Un bal ! ... un bal ! ... Je pourrais étreindre votre taille dans mes bras nerveux...

Suzanne, passant et se reculant un peu effrayée. − Mais, monsieur...

Gladiator, continuant, avec furie, et se rapprochant de Suzanne. − Sentir craquer vos hanches ! voir ruisseler vos cheveux ! et brûler comme un damné sous le souffle de votre haleine ! ...

Suzanne, poussant un cri. − Ah !

Gladiator, avec calme. − J'accepte, madame, j'accepte !

Suzanne, à part. − Eh bien, il a une façon particulière d'accepter les invitations. (Haut.) A ce bal, vous verrez mon oncle.

Gladiator, légèrement. − Ca, ça m'est égal !

Suzanne. − Vous pourrez, si bon vous semble, le prendre à l'écart.

Gladiator. − Pour quoi faire ?

Suzanne. − Mais... pour lui faire part de vos projets, de vos sentiments.

Gladiator, indifférent. − Oh ! pourquoi parler de ça à M. votre oncle ?

Suzanne. − Mais pour obtenir son consentement, car je suppose que vous voulez m'épouser ?

Gladiator, vivement. − Moi ? ... Pas du tout !

Suzanne. − Comment ?

Gladiator, à part. − Et ma femme ! (Haut.) Non, voyez−vous, j'appartiens à une famille, où... l'on ne se marie jamais... C'est un voeu !

Suzanne. − Mais alors, monsieur, que venez−vous faire ici ?

Gladiator, souriant. − Dame ! vous savez...

Suzanne. − Quoi ? ...

Gladiator. − Enfin, je mets mes trente millions à vos pieds.

Suzanne, remontant la scène et montrant la porte du fond. − Si j'étais chez moi, je vous dirais : "Sortez, monsieur ! "

Gladiator, à part. − Est−ce que je me serais trompé ? ...

Scène XI 914

Suzanne, descendant à droite. − Remerciez−moi de ne pas instruire mon oncle de vos projets... car il est terrible sur le point d'honneur !

Gladiator. − Croyez−vous m'effrayer ?

Suzanne. − Oh ! non ! ... Je veux simplement vous prier de cesser vos poursuites et vous annoncer qu'un jeune homme... riche... noble, aspire à l'honneur de ma main.

Gladiator. − Il veut vous épouser... sérieusement ?

Suzanne. − Sans doute.

Gladiator, incrédule. − Allons donc !

Suzanne, à part. − Oh ! tu me payeras toutes tes impertinences !

Continuer : partie 3 sur 3