Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 11 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre V

 

La journée finissait.

Le vieux Bohémien aux airs de patriarche, de roi pasteur, que la marquise appelait Ropardi, avait recommandé à l'intendante de demeurer, avec sa fille, dans la pièce qui précédait immédiatement la chambre occupée par Mme de Locmaria.

—Vous ne viendrez qu'à mon appel, lui avait-il dit d'un ton bref, en tirant derrière lui la porte.

—Votre père est donc médecin, Vanda? s'informa dame Claude, quand elle fut restée seule avec la jeune fille.

—Il n'est point de science dont le docteur Ropardi n'ait pénétré les plus secrets arcanes, répondit Vanda, non sans un éclair d'orgueil dans ses grands yeux limpides que voilaient d'une ombre bleuâtre ses longs cils.

Chez nous, dans la tribu, les gens prétendent que ses connaissances sont infinies. Il n'y a que la steppe ou que la mer, affirment-ils, qui soient aussi vastes que son esprit. Il entend le langage des vents et celui des étoiles. Les herbes lui ont révélé, dans les nuits de lune, leurs vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait, aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en même temps qu'une intelligence incomparable, il porte en lui un sentiment divin. C'est une âme de lumière, vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait usage de son prestigieux génie que pour soulager, pour guérir. Rita Dongui, notre maîtresse est en bonnes mains…

Une plainte continue s'élevait de l'autre côté de la cloison.

—Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes de votre pays? interrogea la Hongroise.

—Nous prions, fit l'intendante en se mettant à genoux.

—Sur les rives de la Tisza, l'on chante.

Et, tandis que Clauda Riou invoquait à mi-voix la Vierge-Mère et sainte Brigitte, patronne des femmes en couches, elle commença de fredonner doucement, dans son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantôt se traînait en notes graves et lentes, tantôt courait, rapide, sur un rythme allègre et précipité.

Soudain, la porte de la chambre où la marquise souffrait les douleurs de l'enfantement s'entre-bâilla pour donner passage à la tête léonine de Ropardi.

—Venez, dit-il en s'adressant à Clauda.

En même temps, il jetait à sa fille:

—Les astres ne m'avaient point trompé: c'est un garçon.

C'était un garçon, en effet, de formes à la fois élégantes et robustes, et qui visiblement ne demandait qu'à vivre. Dame Claude ne lui eut pas plutôt entr'ouvert les lèvres pour lui faire avaler, selon la coutume bretonne, une cuillerée de vin sucré, qu'il l'ingurgita d'un trait «comme un petit homme», à la très grande joie de l'intendante extasiée.

—Il a la peau merveilleusement dorée de sa mère, songeait-elle, en le dodelinant devant le feu pour apaiser ses premiers cris.

Elle s'ingéniait, d'autre part, à lui trouver des ressemblances avec le marquis, avec «Monsieur Charles». Et, sa pensée allant à son maître, elle s'étonna tout à coup qu'il ne parût point en une circonstance aussi solennelle, quoiqu'elle fût habituée désormais à ne se plus étonner de rien, tant cette atmosphère d'étrangeté, de mystère et de circonspection, où elle était confinée depuis près de cinq mois, l'avaient comme blasée sur les choses les plus extraordinaires et les événements les plus imprévus.

A peine venait-elle d'évoquer le souvenir de M. de Locmaria qu'un bruit résonna dans l'escalier. Elle tressaillit.

Si c'était lui, pourtant!

Ce fut Guillaume Guégan qui se montra sur le seuil.

—La nourrice est là, dit-il à voix basse au vieux Ropardi qui avait marché à sa rencontre.

Celui-ci murmura:

—C'est bien. Faites ce qui est convenu.

Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se lever avec l'enfant.

—Suis-moi, Clauda, prononça messire Guillaume.

Avant de s'éloigner, il demanda au vieux:

—Et la marquise?

—Voyez, elle repose.

Par l'ouverture des rideaux, dans la pénombre de l'alcôve, on apercevait la tête pâle et fine de la jeune femme, noyée dans les ondes brunes de ses beaux cheveux épandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchanté.

—Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard, elle sera sur pied, comme toutes les filles de notre race.

L'intendant et sa femme descendirent aux appartements du rez-de-chaussée, précédés de Vanda qui les éclairait. Clauda tenait le nouveau-né soigneusement enveloppé dans des linges magnifiques aux dessins compliqués et multicolores, ceux-là-mêmes que la marquise avait passé l'hiver à broder, bercée aux bavardages de la Bretonne.

Ils enfilèrent une longue suite de corridors et de salles jusqu'à cette partie du château que M. de Locmaria avait aménagée à dessein pour être, selon sa propre expression, le «paradis de ses enfants». Car il avait pensé à tout, le marquis, sauf à la fatalité qui était entrée dans sa vie sur les pas de la «Bohémienne».

Plantée gauchement au milieu de la pièce, dont le parquet luisant réfléchissait en raccourci sa robuste silhouette, une paysanne en coiffe attendait, debout, les mains croisées sous son tablier et l'oreille aux écoutes. Clauda la dévisagea d'abord sans la connaître. Puis, avec un cri joyeux:

—Hé! [6] ma Doué , Guillaume, mais c'est ta sœur Margod!

[6] Mon Dieu!

 

—A quelle autre aurais-je pu me fier? répliqua l'intendant. Heureux encore que Marguerite se soit trouvée nourrice et qu'elle ait consenti, par obligeance, à nous rendre service en cette occasion!…

Trois jours plus tard, ainsi que l'avait prédit le «docteur» Ropardi, ni dans ses traits, ni dans son allure, la marquise de Locmaria ne portait trace de la crise qu'elle venait de traverser. Sa taille avait recouvré sa sveltesse onduleuse, ces longs mouvements serpentins qui étaient chez elle d'une grâce inexprimable, d'une séduction infinie. Accoudée à une des hautes croisées de sa chambre, qu'elle avait ouverte toute large, elle buvait avec avidité l'air du soir, parfumé d'une capiteuse odeur de printemps naissant.

Le soleil d'avril se couchait au fond de l'espace, dans un admirable ciel d'or, de vert et de pourpre. Sous cette lumière mourante, les feuillages encore tendres des futaies du parc houlaient, nuancés de teintes merveilleuses, comme les vagues d'une mer. Les angélus des villages bretons se répondaient à travers la sonorité des campagnes. De mélancoliques sons de corn-boud retentissaient, mêlés aux beuglements des troupeaux. Un charme doux et triste émanait de toutes choses.

—Il eût pourtant fait bon vivre ici! soupira la marquise… Que ne m'a-t-il d'abord emmenée en ces lieux?… Ce qui est n'eût peut-être pas été.

Des larmes lui montaient aux yeux. Elle les essuya d'un geste brusque.

Un doigt discret heurtait à la porte.

—Vous m'avez mandé, madame? dit messire Guillaume Guégan.

Et, remarquant la fenêtre ouverte:

—Vous voulez donc vous tuer?… Ignorez-vous que la fraîcheur peut vous être mortelle?

Elle eut un sourire énigmatique:

—Oh! fit-elle, le grand air me connaît… Je suis née sous une tente, messire Guillaume, une tente dont les lambeaux mal assujettis claquaient au vent des steppes. Et j'ai grandi au hasard des routes… Savez-vous ce qu'elle disait la première chanson que j'aie retenue? Écoutez-la d'abord: je vous la traduirai ensuite.

Elle se mit à chanter dans la langue des Romanichels. Sa voix, forte et pure, éploya ses ailes, se balança, comme un oiseau qui prend son vol. Et, dans le silence du crépuscule de Bretagne, devant le pacifique décor des bois et des collines sur qui commençait à planer la solennité muette de la nuit, la musique de cette voix étrangère avait quelque chose de mystérieux et d'inquiétant.

—Vous rendriez jalouses les sirènes de la mer, dit l'intendant subjugué.

—Le sens est celui-ci, continua la marquise:

 

Le monde est grand: plus grand que le monde est le rêve;

Le ciel est vaste: plus vaste que le ciel est le désir;

Les roues des chariots ont grincé; le chef a dit: «En route!»

«En route!» répète la tribu. Il faut aller, aller sans trêve.

Les passereaux ont des nids; les hommes éphémères se

bâtissent des demeures;

Mais la race, fille de l'air, comme l'air mouvant est mobile;

Le vent la soulève: elle part. Le vent la chasse devant lui;

L'ancienne cendre n'est pas éteinte, qu'elle allume un foyer

nouveau;

Ne t'attache à rien, tout est périssable… Il faut aller, il faut

aller…!

 

Elle répéta d'un ton résolu et comme s'intimant à elle-même un ordre:

—Oui, il faut aller!

Elle ajouta presque aussitôt:

—Cet entretien est le dernier que nous avons ensemble, messire Guillaume. Tout est concerté, tout est prêt pour le départ. Prévenus par Ropardi, les compagnons dont je vais de nouveau partager quelque temps la vie errante s'arrêteront cette nuit même devant la grille. Mêlée à eux, perdue dans leurs rangs, je pourrai, j'espère, sortir de France sans encombre et regagner à petites journées la terre hongroise que j'aurais dû ne quitter jamais…

Elle s'interrompit pour tirer de son sein un pli scellé d'un sceau rouge.

—J'ai voulu tout prévoir, même l'improbable, même l'impossible… Gardez par devers vous ce papier. Il contient des renseignements qui vous permettront de me retrouver, à quelque moment que ce soit, tant que Rita Dongui sera de ce monde… Je n'ai, d'ailleurs, rien de plus à vous dire que ce que vous savez. J'emporte de vous un souvenir qui ne périra qu'avec moi. Vous m'avez été indulgent et doux. Recevez ce diamant; il me rappelle ma honte. Vous l'échangerez contre de l'or honnête qui assurera la dignité de vos vieux jours et constituera une aisance à chacun de vos fils.

Sa voix tremblait. Encore plus ému qu'elle, l'intendant, baissant la tête et faisant effort sur lui-même, demanda:

—Et le vôtre, madame?… La petite créature innocente qui est votre sang et qui peut-être ne vous connaîtra jamais, aurez-vous donc le cœur de partir sans l'avoir vue, sans l'avoir embrassée?…

La marquise ne répondit pas, mais elle fit de la tête un geste qui disait: Non!

Arrivée à Guerrande par une nuit de tempête, elle s'en éloigna par une nuit d'apaisement et de calme. Dans l'azur assombri du ciel, piqué de nuages qu'enflait comme des voiles le souffle d'un vent léger, la lune voguait, traînant derrière elle un long sillage pailleté d'une écume d'argent.

Une troupe de saltimbanques, de baladins, de jongleurs, qui, depuis près d'un mois, courait les foires et les pardons d'alentour, était venue camper à la brune, dans un terrain vague, à l'entrée du bourg de Plégat. Ce fut en compagnie de ces truands que Mme de Locmaria, marquise de Guerrande, de Lezmaës et autres lieux, quitta la somptueuse demeure édifiée à sa gloire par le dernier rejeton d'une des plus antiques familles d'Occident. Elle était, du reste, méconnaissable. Elle avait repris la jupe courte, les bottes de cuir rouge, l'ample chemise de laine et le voile de soie voyante de la Bohémienne d'antan. Les beaux seigneurs, qui, naguère, papillonnaient autour d'elle à Versailles, eussent difficilement deviné, sous cet accoutrement farouche, celle que, dans leurs conversations de l'Œil-de-Bœuf, ils nommaient entre eux, avec des mines pâmées, la «houri de Mahon», la «perle orientale», la «fleur des jardins du Levant». Sa beauté n'avait pas changé, si ce n'est qu'à la voir ainsi vêtue on lui trouvait un je ne sais quoi de plus étrange et de plus rare, quelque chose d'irrésistible et d'indomptable tout ensemble, qui attirait et qui faisait peur. Il ne fut donné à messire Guillaume Guégan de la contempler dans ce costume que l'espace d'un instant et à la lueur d'une lanterne de corne; c'en fut assez néanmoins pour lui faire comprendre la passion subite dont le marquis s'était féru pour cette femme et le mal effrayant, le mal sans remède, dont, pour avoir voulu la posséder, il se mourait.

Quand dame Claude et lui eurent regagné à pas lents la maison de garde sous les grands ormes déjà feuillus, ils s'attardèrent tous deux, d'un accord tacite, sur les marches du péristyle, à écouter les cahots de plus en plus lointains des chars qui emportaient leur maîtresse.

Ils assistaient encore, par la pensée, à toutes les péripéties de ce départ. Le vieux thaumaturge Ropardi avait fait monter la marquise avec lui, dans la voiture de tête. Debout à l'avant du chariot, il avait récité à haute voix, dans sa langue, une sorte d'oraison. Puis il avait fait entendre un glapissement guttural, cri d'adieu peut-être, signal de route en tout cas, car la caravane vagabonde aussitôt s'était ébranlée.

Lorsque le dernier grincement des lourds véhicules se fut évanoui dans la direction de Plestin, l'intendant et sa femme se décidèrent enfin à rentrer dans leur logis désert.