Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 39 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre VII

Ce que cet homme disait à cette foule, Jean Rumengol voulut le savoir.

Il oublia tout le reste, sa peur même, et s'élança, tête baissée, au cœur des villes englouties, par la première voie qui s'offrait à lui.

 

VII

 

Arriva-t-il jusqu'au chanteur, son lointain ancêtre? Sut-il comme il se nommait? si c'était Taliésinn, Marzinn ou Gwenc'hlan?… Apprit-il de lui le poème à la fois religieux et sceptique qui dut, à l'origine, bercer notre race? S'endormit-il, après l'avoir écouté, sur une pensée de confiance ou dans la torpeur résignée du désespoir? C'est ce que l'histoire de Jean Rumengol ne révéla jamais.

 

La vieille femme qui me l'a contée demeure à Port-Blanc, dans les Côtes-du-Nord. Elle connut en sa jeunesse le barde cornouaillais, déjà vieux. En guise d'épilogue, elle ajoutait ceci:

—J'imagine que Jean Rumengol prit son rêve pour une réalité. Il avait le culte de la Bretagne ancienne. Je l'ai vu pleurer, parce qu'il entendait les petits garçons de l'école primaire converser entre eux en français. Il n'aimait pas les nouveautés. Et c'est pourquoi les générations nouvelles ne l'aimaient point. Si vraiment la Vierge l'a fait vivre, durant la nuit de Noël, dans Ker-Is, elle a rempli son vœu. Peut-être y choqua-t-il son verre contre celui d'Ahès. Il s'en réjouit, j'en suis sûre, et ce fut sa dernière joie. Ahès, vous le savez, c'est le symbole de la Bretagne qu'on jette à la mer comme un bagage encombrant. Ainsi les Français, les Galls, se sont débarrassés de nous.

Le lendemain de cette nuit-là, le cadavre du chanteur de chansons fut repêché au bout d'une gaffe par des hommes de Douarnenez. Faut-il croire que l'Océan, la grande bête cabrée, s'était vengée sur lui? On le dit. Mais, en dépit de l'Océan, la Bretagne que Jean Rumengol aima se survit au sein de l'Océan même. La mer a beau faire, elle est grosse de nos villes, comme le monde est plein de notre âme. Cela nous suffit!…

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

… Ainsi concluait la vieille conteuse. Je revois, en reproduisant son récit, la chaumière basse où elle le narrait, tout en filant. Le rouet faisait un bruit très doux, un ronronnement mélancolique comme une chanson du passé. La mer poussait jusqu'aux marches du seuil sa plainte inassouvie.

Et je me représentais le cadavre de Jean Rumengol flottant sur les eaux du large, promenant sur les côtes de l'Armorique, en ses yeux clos de noyé, le mystère de nos légendes.