Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 49 sur 67

Pages du PDF

Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre II

Pas n'est besoin, je pense, de vous apprendre que le lendemain le symbole était ressuscité, sinon le même, du moins son frère.

Si j'en crois mon ami Le Bourdonnec, nous fûmes, pour cette escapade, battus de verges.

 

II

 

Tout en devisant de la sorte, je m'étais laissé entraîner par Jouan vers sa métairie du Gollod. Il tenait à me présenter à sa femme, «Monna Dizès, voyons, la fille du meunier de Nizilzi, une petite fûtée qui faisait sa première communion l'année où nous faisions, nous, notre troisième».

Il ajoutait d'un ton philosophe:

—Ah! elle a quelque peu épaissi, depuis lors.

La «petite fûtée» s'était, en effet, changée en une opulente matrone, mais qui me reçut de la manière la plus accorte, avec une bonne grâce paysanne à laquelle il n'était guère possible de résister. Je dînai donc au Gollod, le matin; j'y soupai, le soir; et il fut entendu, malgré mes protestations d'ailleurs assez faibles, que j'y passerais la nuit.

—Nous causerons dans l'aire, au pied des meules de blé, sous les étoiles, disait Jouan.

Et Monna Dizès ajoutait:

—Nos lits valent bien ceux de l'auberge… La couette est de fine balle d'avoine, vannée au vent de mer, et les draps sont en toile de Bretagne parfumée de fleur de lavande… Vous y dormirez, croyez-moi, d'un franc somme et, comme la chambre est au levant, le soleil béni vous bonjourera gaîment au réveil. Restez.

Je restai.

L'après-midi fut consacrée à parcourir le domaine. Nous ne rentrâmes que pour le repas du soir, que nous prîmes à la table commune, dans la grande cuisine, parmi les servantes, les bouviers et les pâtres. Il fut exquis, ce repas, assaisonné de propos rustiques, de menues histoires locales que ces braves gens contaient à mots brefs, sans lever le nez de leur écuelle, avec des rires silencieux. C'était le charme de la vie patriarcale retrouvé. Monna présidait, debout, et distribuait les parts, en disant à chacun, selon l'usage antique:

—Grand bien vous fasse!

A quoi l'on répondait:

—Dieu vous le rende!

Le souper fini, Jouan Le Bourdonnec récita le Deo gratias, et nous nous acheminâmes vers l'aire où les tas de gerbes dessinaient en noir sur le couchant de pourpre leurs hautes silhouettes pyramidales. Jouan me convia à m'asseoir auprès de lui sur le timon d'une charrette. Il faisait une de ces belles et calmes soirées où les choses semblent frémir d'une mystérieuse attente. Une nuit violette montait peu à peu; les premières étoiles s'allumaient; un reste de clarté diurne agonisait délicieusement.

Nous fumâmes quelques minutes en silence.

—Çà, me demanda Jouan tout à coup, sais-tu à qui je pense?

—Dis voir.

—A quelqu'un dont j'ai oublié tantôt de te montrer la tombe et à qui nous devons cependant, l'un et l'autre, les plus radieuses peut-être de nos anciennes joies d'écoliers… à Miliau, mon cher, à Miliau Arzur.

Vous ne sauriez croire, mon amie, l'effet que produisirent sur moi ces quatre syllabes. Les lointains assombris de l'horizon du Gollod s'illuminèrent à mes yeux d'une flamme soudaine, d'une rouge lueur de forge, et les étoiles m'apparurent comme des étincelles jaillies d'une enclume immense.

—Ah! oui, m'écriai-je, Miliau Arzur, le terrible batteur de fer!

Je revis l'homme, de taille moyenne, les jambes courtes et comme tassées sous le poids du torse, des épaules quasi trop vastes, presque pas de cou et des bras de géant, des bras velus, avec des biceps en boule qui montaient et qui descendaient. La tête était rude, hirsute, encadrée d'une barbe en collier aussi raide que poil de brosse. Les joues rêches, excoriées comme un vieux cuir, étaient incrustées, damasquinées de limaille de fer qu'on eût prise pour le pointillé bleuâtre de quelque tatouage ancien.

Tout cela ne constituait pas précisément un ensemble très agréable.

Mais ce qui contribuait, plus que tout le reste, à donner à la physionomie un aspect farouche et terrifiant, c'était la cavité vide de l'orbite gauche d'où la prunelle avait été arrachée par un éclat incandescent et que recouvrait mal un lambeau de paupière ombragé d'une touffe de sourcils.

C'était, comme vous voyez, un véritable Cyclope, à l'œil unique. Cet œil, en revanche, était d'une douceur qui rassurait, qui exerçait sur vous, au premier regard, une fascination de bonté. Il était gris, du gris des étangs sous la lune, avec des transparences profondes derrière lesquelles brûlait l'âme du vieux Miliau, hospitalière et chaude comme sa forge.

Cette forge occupait, à l'extrémité du bourg, sur la route de Saint-Michel-en-Grève, les ruines d'un antique sanctuaire de Saint-Efflam détruit, prétend-on, vers 93, par un bataillon de vandales étampois. La statue mutilée du grand anachorète celtique ornait encore un des angles du bâtiment. De temps à autre, des pèlerines l'y venaient prier, car cette image passait pour avoir conservé des vertus spéciales: elle portait chance aux jeunes conscrits, soit avant, soit après le tirage au sort, et guérissait les maris jaloux. C'était, du reste, avec les murs, tout ce qui demeurait de l'édifice primitif. L'autel avait été transformé en foyer. Le feu y couvait tout le jour et même une partie de la nuit. Miliau était un travailleur acharné, dur à la besogne, battant et forgeant depuis l'angélus du matin jusqu'à l'heure où tintait Marie-Jeanne, la cloche tardive, dite la cloche des polissons. Il ferrait les chevaux, réparait les coutres de charrues, cerclait les roues des tombereaux et des chars à bancs, martelait les faux pour les foins et les faucilles pour les blés, aiguisait les tranche-lard des ménagères, rétamait les bassins de cuivre, et, au besoin, fabriquait les symboles.

Nous l'eussions détesté de ce chef, si nous n'avions eu toute espèce d'autres motifs de l'aimer à plein cœur.

Pour sa serviabilité, d'abord. C'était l'homme du monde le plus obligeant, en dépit de ses dehors farouches. Le clou d'une toupie venait-il à sauter, vite on courait chez Miliau Arzur.

—Miliau gêz, mon doux Miliau!…

Il bougonnait un peu, commençait par vous envoyer au diable, vous et votre toupie, et tout de même s'interrompait débonnairement dans son travail pour vous la raccommoder de main de maître.

—Combien est-ce, Miliau?

Il vous prenait le bout de l'oreille entre ses gros doigts râpeux, faisait mine de pincer légèrement et disait:

—Me voilà payé, mais n'y reviens plus.

Nous revenions sans cesse.

Il y en avait même—et j'étais du nombre—qui, la classe terminée, s'installaient chez lui à demeure, jusqu'à la nuit déjà close.

L'on y était si bien, dans le pêle-mêle des ferrailles appuyées aux murs ou traînant à terre, dans le bruit rythmé des marteaux et l'éparpillement féerique des scories en feu! Joignez que Miliau avait une voix superbe, une voix de métal, comme il disait, avec des sonorités fortes et graves où le timbre mordant de l'acier se mariait aux retentissantes vibrations du cuivre. De l'aube au crépuscule il chantait. Son répertoire était infini. Sônes d'amour, berceuses enfantines, gwerziou tragiques et cantilènes sacrées, il vous promenait en quelques heures à travers le champ si fécond de l'inspiration populaire bretonne. Je crois même qu'il improvisait parfois et que l'esprit des temps bardiques vivait en lui. C'était, en tout cas, plaisir de l'entendre, et nous nous en privions le moins possible.

Puis, à l'instar des lesches grecques, la forge était un lieu de réunion, de causeries, de racontars de toute nature. Les mendiants, les colporteurs, la race vagabonde des chemineurs de pays y entraient, au passage, pour allumer leur pipe ou réchauffer leurs doigts transis, et, le plus souvent, s'y attardaient à débiter les nouvelles, assis sur quelque enclume hors d'usage. On apprenait là les crimes, les incendies, les accidents, les baptêmes, les mariages, les décès, tous les faits divers de la contrée à plusieurs lieues à la ronde. J'y ai vu des types étonnants, des figures inoubliables, une entre autres, celle d'un ancien forçat qui s'était laissé condamner pour son frère. On ignorait son nom: on l'appelait communément Ar Galéour, le Galérien. Il était maigre, chétif, ratatiné, avec un air navré de bête errante, de pauvre chien battu. Il portait une coiffure étrange, une espèce de sac en bure jadis bleue dont le fond lui tombait derrière la tête, sur le dos, son bonnet de bagne, paraît-il.

Miliau lui témoignait une grande compassion, le retenait quelquefois à coucher et ne le laissait jamais repartir sans avoir bourré son bissac de pain bis et de lard fumé.

—Savez-vous que c'est un maître artisan, nous disait-il… Seulement, il ne peut plus travailler. Il a le tremblement. Il est incapable de rester en place; il fuit devant sa honte, la honte imméritée qui est sur lui; et il faut qu'il marche sans repos ni trêve,

comme fait le [22] Boudé-déo … Plaignez-le et tirez-lui vos bérets…

[22] Le Juif-Errant.

 

Le samedi était le jour de la semaine où la forge présentait le spectacle le plus animé. Les cultivateurs de Plouzélambre s'y donnaient rendez-vous: ils arrivaient montés sur leurs chevaux de labour, les jambes ballantes du même côté, le chapeau rejeté en arrière, le brûle-gueule aux dents. Et c'étaient des cris, des appels, des remontrances aux bêtes pour les faire tenir tranquilles. Les étalons hennissaient, se dressaient debout contre la muraille, balayant le sol du crin de leurs queues; les juments ruaient ou reniflaient avec force; les hommes juraient, tempêtaient, claquaient du fouet et tout à coup éclataient en gros rires, quand Miliau leur jetait une facétie ou les bousculait d'une bourrade amicale. Il fallait le voir se démener, le rude forgeron, brandissant au bout d'une pince le fer empourpré. Il connaissait par leur nom tous les chevaux du pays et savait l'art de les calmer d'un mot. Une odeur âcre de corne brûlée s'épandait dans l'air. Nous aimions ce parfum sauvage, nous le respirions avec délices.

Ah! ces soirs du samedi!… La cloche de quatre heures n'avait pas fini de sonner que déjà, nos sabots aux mains pour courir plus vite, nous galopions dans la direction de la forge. Ces jours-là, Miliau, affairé, ne dédaignait pas notre aide. C'était à qui s'offrirait le premier pour «tirer sur le soufflet». Tirer sur le soufflet, c'est-à-dire sur la corde qui le faisait mouvoir, quelle fonction enviée! On se la disputait généralement à coups de poings. Des générations de gamins se sont suspendues à cette pauvre corde, toute noire de suie et terminée par une cheville de bois dur que des milliers de mains avaient polie comme un vieil ivoire.

J'apportais, quant à moi, à ce métier de souffleur, la même gravité que si j'eusse accompli un sacerdoce.

J'éprouvais une satisfaction singulière à sentir au dessus de mon front le branle du levier, à écouter le halètement sourd de l'appareil, à regarder fuser la flamme multicolore dans les crépitements du charbon.

—Hardi! Hardi! criait Miliau.

Et je m'évertuais, les bras tendus, la face inondée de sueur.

C'est là un genre de plaisirs qui vous paraîtront d'une qualité bien médiocre, mon amie; moi, ils m'enchantaient.

Le nom de Miliau Arzur, prononcé par Jouan, suffit à me faire revivre, comme dans un éclair, toute la magie éteinte de mon passé d'enfant. Je demandai:

—Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est mort, le «maréchal borgne», le «forgeron de Saint-Efflam»?

—On célébrera son anniversaire à la Noël prochaine, me répondit Le Bourdonnec.