Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 62 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre III

—N'est-ce pas qu'elle est belle, Ervoanic?

—Et comme elle doit être bonne!… Toutes les vertus, Coupaïa!

La gouvernante avait le nez bossué de verrues et les joues creusées de larges sillons, comme les champs après les labours d'octobre. Il y avait cependant des pauvres qui la comparaient à la Vierge pleine de grâces!… Ceux-là, elle les mettait à la porte, avec un haussement d'épaules et un simple morceau de pain. Ervoanic, plus avisé, lui vantait l'andouille du jubilé.

Il avait tout de même ses finesses, cet Ervoanic.

Il murmurait quelquefois, sur un ton de patenôtre:

—Je veux bien mourir, pourvu que j'y aie goûté.

La vieille reprenait, tremblante d'émotion:

—Parlez franchement!… Trouvez-vous qu'elle gagne?

—Certes oui, Coupaïa. Elle prospère. Elle mûrit!… Le culot monte… Encore un an, elle sera noire comme ma pipe.

Or, les temps étaient venus.

Tant de fumées et de convoitises avaient frôlé la peau de l'andouille qu'elle en était noire, plus noire que la pipe d'Ervoanic Prigent, aussi noire que la soutane, la belle soutane neuve de Dom Karantec.

 

III

 

En quelle année ceci se passait-il? L'histoire ne le dit point.

L'hiver remontait vers le Nord, de son allure cassée de vieillard cacochyme, le dos voûté sous un énorme parapluie, tel que se le représentent volontiers les Bretons. C'est à peine si l'on percevait encore dans le lointain les éclats voilés de sa grosse toux et de ses tristes éternuements… Et, le Vieux parti, la jeunesse de la terre se risquait timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers où riait la vie renaissante après l'engourdissement d'un long sommeil.

On assistait de tous côtés au réveil de la Belle au bois dormant.

La Chanson des Gras courait les sentiers des champs et les sentiers des grèves, hurlée à tue-tête par des groupes d'adolescents:

 

En l'honneur de Malargez [23] Liesse en toute maisonnée!

 

Voici venir le Temps nouveau

Derrière l'Ancien temps en fuite.

 

C'est nous les joyeux messagers!

Nous annonçons la bonne nouvelle.

 

Ouvrez les portes, les fenêtres,

Au nom du soleil, notre maître!

 

Ouvrez, ouvrez vos cœurs aussi,

Au nom du bon soleil béni!

 

Soyez heureux, riches et pauvres!

Ainsi le veut le soleil d'or.

 

Le soleil d'or vient sur nos pas:

D'un sourire il fait fondre la neige;

 

D'un sourire il fait naître l'amour…

C'est la chanson de Malargez!…

[23] Personnification bretonne du Mardi-Gras.

 

Ce matin-là, Ervoanik Prigent s'éveilla tout radieux sur la couchette de paille qu'il s'était dressée le soir d'avant, dans la grange de maître Bertrand Le Gonidec, l'opulent boucher de Pleumeur.

Il avait eu, sur la fin de son sommeil, un songe merveilleux.

Une noble dame, aux formes un peu grasses, parée comme une Madone, était venue vers lui, dans une auréole de lumière bleue semblable à la vapeur qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala, et, le touchant au front, lui avait dit d'une voix très douce:

—Ervoanik, ce n'est pas en vain que tu m'auras si longtemps vénérée en silence. Tes assiduités muettes m'ont pris le cœur. Apprends que je veux être à toi désormais, à toi seul!

Alors, lui, effaré:

—Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu mériter une telle faveur?

—Je suis l'andouille, Ervoanik, l'andouille qui t'est chère entre toutes, l'andouille du presbytère de Trédarzec!

A ces mots, transporté de reconnaissance et d'amour, le pauvre homme avait tendu les bras vers elle pour l'étreindre, mais déjà elle s'était évanouie comme une ombre, ne laissant derrière elle d'autre témoignage de sa venue qu'un âcre parfum d'épices qu'Ervoanik savourait encore lorsqu'il se réveilla.

—C'est égal, murmura-t-il; il y a dans ce rêve un avertissement. J'hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de Malargez où toutes les cuisines bretonnes se transforment à l'envi en lieux de délices. L'embarras du choix me laissait perplexe… Désormais, je suis fixé.

Et, dans la grâce adolescente du matin, il s'en alla vers Trédarzec…

—Bonjour, Coupaïa!

—Ah! c'est vous, Ervoanic?

Coupaïa est très affairée.

Et ce n'est pas sans motif.

Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de leur cadre de bois où, la veille encore, elles se contentaient de briller inutilement.

Elle tiennent à montrer, semble-t-il, qu'elles ne sont pas de simples ustensiles de parade.

Rangées en bataille, le long de l'âtre, elles se comportent toutes le plus bravement du monde, même celles qui voient le feu pour la première fois.

En pourrait-il être autrement, avec un généralissime culinaire de la force de Coupaïa?

Elle s'empresse de l'une à l'autre, active celle-ci, modère celle-là, prodigue à toutes son expérience et ses encouragements.

Devant ce superbe spectacle, Ervoanic demeure bouche bée, extasié.

—Vierge Marie! s'écrie tout à coup la servante, j'ai oublié le persil!

—Désirez-vous que j'aille en prendre, Coupaïa?

—Vous! allons donc!… Vous ne savez seulement pas la manière de le cueillir… Vous croyez que ça se fait comme ça peut-être… Ah! bien oui!… Je ne vous demande qu'une chose, c'est de veiller, jusqu'à ce que je revienne, sur la casserole que voici. Que l'eau ne trotte pas, surtout! Au besoin, vous soulèverez un peu le couvercle. Pensez que c'est l'andouille qui est là-dedans, Ervoanic!

—L'andouille? la belle andouille?

—Elle-même, en vérité.

Ervoanic lève la tête, constate, en effet, le vide laissé par l'andouille au milieu des viandes salées qui sèchent appendues aux solives. Il se refuse à en croire ses yeux.

Et il rougit, rougit jusqu'au bout de ses oreilles velues dont le poil se hérisse.

—C'est extraordinaire, Coupaïa!

—Dame! on n'a pas tous les jours à déjeuner M. l'archiprêtre… Suffit!… Je compte sur vous, au moins?

—Soyez tranquille!