Vieilles Histoires du Pays Breton

Anatole Le Braz · Chapitre 58 sur 67

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Vieilles Histoires du Pays Breton

Chapitre IV

«—Chut! fit-elle, ne parlons plus de cela pour l'instant. Je vous demanderai de cacher la hache, que mon homme ne la voie point. Elle lui rappellerait de trop pénibles souvenirs. Il aimait Jozon Lantic comme s'il eût été son propre fils.

«J'obéis promptement et jetai l'outil sinistre sous le lit où nous couchions, Pêr et moi.

«Du reste de la soirée, je n'ai rien à vous dire. Il fut question de toute espèce de choses hormis de l'histoire de la hachette. L'heure venue de nous quitter un peu avant minuit, nous récitâmes en commun le De profundis, puis chacun gagna son gîte. A peine m'étais-je étendue à côté de Pêr, la chandelle soufflée, qu'un frisson me parcourut la peau du dos, comme au contact d'un corps glacé. Et je me souvins de la hache qui était là, sous le lit. Cette idée me fut désagréable, m'empêcha de fermer l'œil. Je songeais au carrefour de Blanche-Épine. Il me semblait voir deux formes gigantesques de spectres bataillant éperdûment et en silence dans la nuit. Et à chaque coup il jaillissait de ces deux fantômes de larges gouttes de sang qui se changeaient en feuilles mortes en tombant sur le sol… Heureusement que Pêr ne tarda pas à s'endormir. Je me levai alors, et, ayant ramassé la hache à terre, je l'enfermai dans le bahut…

«Plût à Dieu que je l'eusse laissée où je l'avais cachée tout d'abord… Pêr Corniguellou serait peut-être encore de ce monde!

 

IV

 

Matic se tut une seconde fois. De longues larmes ruisselaient de ses paupières abaissées.

—Grand'mère vénérée, lui dis-je, avec la crainte égoïste que la violence de son émotion ne lui permît point de continuer son récit, n'est-ce pas un de vos principes qu'au cadran du destin l'heure est inflexible et ne se dérange jamais?

—Certes. Je le pense bien, et cela est. Je n'en ai eu que trop de preuves, hélas! Mais rien ne le montre mieux que la fin de cette histoire.

«Pour y revenir, je m'étais promis, dès le lendemain de cette soirée où j'avais reçu les confidences de Jeanne Tual, d'enterrer la hache quelque part où Pêr Corniguellou ne songerait point à l'aller chercher. Or, sur les entrefaites, et avant que j'eusse trouvé un moment propice pour exécuter mon projet, arriva parmi nous un de ces vieux sabotiers infirmes qui, désormais impropres au travail, voyagent de hutte en hutte et vivent, comme on dit, sur le commun, toujours bien accueillis, du reste installés à la meilleure place auprès du foyer, nourris des meilleurs mets, couchés dans le meilleur lit. Ils sont les anciens et comme qui dirait les évêques de la confrérie. Sans cesse par monts et par vaux, ils servent d'intermédiaires entre les cousins, colportent les nouvelles d'un bois à l'autre. Celui-ci venait presque en droite ligne du pays de Fouesnant où demeurait la mère de mon mari, la septuagénaire Nanna Corniguellou.

«—Nanna, nous annonça-t-il, ne bat plus que d'une aile. Son idée est qu'elle ne passera pas le Jour de l'An. Alors, elle demande que Matic lui conduise sa filleule, afin qu'elle puisse contempler les traits de l'enfant, une fois encore, avant que ses pauvres yeux ne soient tout à fait embrumés par les brouillards de la mort.

«Cette filleule, c'était Nannic, l'aînée de nos filles, âgée à peine de dix ans.

«C'eût été chose sacrilège que de ne se rendre point au vœu de l'aïeule. Un jeudi, le second de novembre, j'attelai le bidet et je me mis en route avec l'enfant.

«Quand nous débarquâmes chez la vieille, je la trouvai très bas, si bas qu'elle me parut n'en avoir plus que pour quelques jours. Notre présence, cependant, lui redonna un semblant de vie. Pour fixer en eux, avant de se clore à jamais, l'image de sa filleule, ses yeux affaiblis redevinrent momentanément aussi lucides qu'au printemps de ses années. Mais, comme s'ils se fussent usés à cet effort, tout à coup ils s'éteignirent. Et, quand ils se furent éteints, le corps aussi peu à peu se refroidit, se glaça. Nous vîmes s'en aller son âme, doucement, comme le dernier reflet d'un soleil d'hiver sur un paysage de neige. Même averti à temps, Pêr n'aurait pu venir aux obsèques.

«Et, d'ailleurs, il ne devait que trop tôt la rejoindre dans le pays de ceux qui ne sont plus!…

«La cérémonie funèbre, les messes d'usage dans la semaine qui suit l'enterrement, des réglements d'intérêt et le partage des dépouilles de la morte aux pauvres de la paroisse me retinrent à Fouesnant jusqu'au 10 décembre, en sorte que je ne rentrai à Saint-Servais que le 14 au soir.

«Nous restâmes un peu tard, Pêr et moi, à causer de sa défunte mère. Naturellement, il avait hâte de tout savoir, comment elle avait trépassé, ses dernières paroles, ce que nous avions fait. Au moment de nous coucher, me voyant très lasse, à cause des émotions des jours précédents et des fatigues de la route, il me dit avec cette douceur de voix qui lui était habituelle:

«—J'entends que tu reposes en paix demain matin. Les garçons emmèneront les petits dans la hêtraie. Moi, j'irai seul abattre un arbre, pas très loin d'ici. J'aurai fini de belle heure et reviendrai aussitôt préparer le repas de midi, en sorte que tu n'auras à t'occuper de rien. Je te prie donc, pour ma propre satisfaction, de ne te lever point avant mon retour.

«Je dormis d'un sommeil de bête de labour. Le soleil était déjà haut sur l'horizon quand je rouvris les yeux. Un grand silence régnait dans la hutte et au dehors. Je sautai à bas de mon lit, un peu étonnée que Pêr ne fût pas encore là, car notre vieille horloge marquait onze heures.

«—L'arbre, pensai-je, aura été plus dur à abattre qu'il ne croyait.

«Et je me mis, en l'attendant, à ranger les choses du ménage, à réparer l'inévitable désordre causé par mon absence. Assiettes et bols avaient été entassés pêle-mêle dans le bahut. La vue de ce meuble me rappela subitement la hache que j'y avais enfermée. Je constatai avec effroi qu'elle n'y était plus… Un des fils entrait.

«—La hache de François Harnay, lui demandai-je toute troublée, est-ce toi qui l'as prise?

«—Non, me répondit-il, mais le père l'a emportée au bois ce matin.

«Je sentis une secousse au cœur.

«—Viens! fis-je; allons voir où il reste. Je ne suis pas tranquille à son sujet.

«Nous n'avions pas cheminé l'espace d'une centaine de pas hors de la hutte que nous aperçûmes Pêr au détour du sentier; mais qu'il était pâle, Jésus-Dieu! Et combien chancelante était sa démarche! C'est à peine s'il pouvait mettre un pied devant l'autre. Je m'élançai vers lui:

«—Tu es blessé?

«—Je ne sais pas… non… mais malade, très malade.

«—Par la croix du Christ, que t'est-il arrivé?

«—Rentrons d'abord chez nous, de grâce… Je vous raconterai tout.

«… Ce qui lui était arrivé, le voici:

«Il avait fortement entamé le tronc de l'arbre, quand soudain, sans qu'il pût s'expliquer comment, la hache lui échappa des mains et glissa dans une espèce de fosse—sans doute un ancien piège à loups—à demi pleine d'eau et d'un fumier flottant de feuilles mortes. Il s'agenouilla sur le rebord, plongea son bras dans le trou, crut saisir le manche… Horreur! ce fut un ossement humain qu'il ramena, un os de jambe auquel pendaient encore des lambeaux de chair pourrie. Et, en même temps, à la surface de l'eau remuée, remontèrent des choses infectes, des débris de cadavre mêlés à des débris de vêtements, un crâne enfin détaché du squelette, comme la tête hideuse d'un supplicié.

«Une peur folle s'empara de Pêr. Il voulut courir, mais ne le put. Les genoux vacillaient sous lui. Il tournoya sur lui-même comme un homme ivre et s'abattit sur le sol. Lorsqu'il recouvra ses sens, il était glacé. Il eut pourtant la force de se traîner jusqu'à l'endroit où nous le rencontrâmes.

«Il nous fit ce récit à mots entrecoupés, s'interrompant sans cesse pour boire à une écuellée de flip que je lui avais préparée. Une soif inextinguible le dévorait. Il avait des pâleurs subites; puis, tout aussitôt, son visage s'empourprait, devenait d'un rouge feu.

«Je le suppliai de se coucher, mais il s'obstina à demeurer assis sur le banc, les coudes allongés sur la table, le front dans les mains. Les enfants ni moi nous n'osions lui adresser la parole. D'ailleurs, nous étions nous-mêmes frappés d'une sorte de stupeur. Quant à faire chercher un médecin, c'eût été peine perdue. Il n'y en avait pas dans la contrée. Et puis, ce n'était pas dans les habitudes des gens de cette époque. On vivait, on mourait, sans médecin ni médecine. Il faut dire aussi que, bien que très angoissés, nous n'avions pas le sentiment d'un danger immédiat… Dans l'après-midi, peut-être pour nous rassurer, Pêr se prétendit mieux. Il manda le fils aîné:

«—Va chez Tual, notre voisin, lui ordonna-t-il, et mets-le au courant de l'aventure, afin qu'il prévienne les autres cousins. On ne doit pas laisser pourrir en plein vent comme une charogne le cadavre d'un chrétien qui fut peut-être un sabotier. Dis-lui que c'est au carrefour de Blanche-Épine, à gauche du sentier qui mène vers Saint-Nicodème…

«Au nom de Blanche-Épine j'avais tressailli.

«—Qu'as-tu? fit Pêr qui avait remarqué mon mouvement.

«—Rien, mon ami… ou plutôt, c'est toute une histoire, trop longue à te raconter pour l'instant… Tu n'es pas en état de l'entendre.

«—Ah! murmura-t-il en laissant retomber sa tête.

«Je crus qu'il voulait dormir. Je le conjurai encore de s'étendre sur le lit. Il eut un geste las, soupira:

«—Je suis bien ainsi… je suis très bien…

«Et il ne bougea plus… J'envoyai les enfants jouer dans la clairière. Il soufflait un peu de brise, mais le ciel était pur et le soleil brillait… Une heure se passa. Un bruit de sabots résonna sur la terre durcie. J'allai voir à la porte de la hutte. C'était une troupe d'hommes et de femmes, Tual en tête, charriant sur une brouette, dans une manne d'osier, les reliques qu'on avait pu extraire de la fosse à loups. Jeanne, sa femme, se détacha du cortège et vint à moi: