Vieilles Histoires du Pays Breton
Chapitre VII
Si, vaincu par la lassitude de ses membres, il s'endormait aux approches du matin, le sommeil ne lui versait pas l'oubli. Ses rêves ne faisaient qu'ajouter des tortures nouvelles aux angoisses de la réalité.
Cette situation commençait à devenir intolérable. Il aspirait fiévreusement à être enfin fixé sur les intentions du marquis, tout en redoutant une rupture qui l'eût atteint aux sources mêmes de son être, dans ce qu'il avait de plus cher au monde et de plus sacré.
Puis, il n'y avait pas que lui en cause. Il y avait encore l'autre, celui qu'il appelait le «petit» ne sachant de quel nom le nommer, et qui poussait, ma foi, robuste et dru, comme un beau rejeton de plante saine, à Garen-Dreuz, là-haut, dans le grand air des monts…
De la marquise, Guillaume Guégan s'inquiétait moins. Dans l'éloignement où elle s'était enfuie, son image avait pâli, n'était plus qu'une forme vague, incertaine, à demi effacée. Il ne l'entrevoyait guère que comme à travers la brume d'un songe, perdue qu'elle était presque aux confins de la terre, par delà des espaces immenses, en des pays dont elle lui avait, la première, révélé l'existence et dont les aspects lui demeuraient inconnus.
VII
L'aube du dimanche se leva,—une aube rose et fraîche, comme une lèvre qui sourit.
Les cloches de la basse messe tintaient à l'église de Plégat. L'intendant achevait de s'habiller pour s'y rendre, lorsque le valet de chambre du marquis se dressa sur le seuil de la maison de garde.
—On vous réclame au château, maître Guillaume.
—Le temps de passer ma chupen, répondit-il.
En se retrouvant devant M. de Locmaria, il fut pris d'un tremblement et dut s'appuyer au premier meuble que ses mains rencontrèrent. Il était en face, non d'un convalescent, mais d'un spectre. Le marquis semblait moins un homme qui revient à la vie qu'un défunt qui sort de la tombe. Sa constitution, déjà minée par les soucis antérieurs, paraissait avoir subi, en quelques jours, le travail de tout un siècle. Dans les orbites excavées, les yeux brûlaient d'une flamme mystérieuse, de cette pâle et fixe clarté funéraire qu'a, dit-on, le regard des morts.
Il reçut toutefois le régisseur avec une aisance tranquille, comme s'ils se fussent quittés amicalement la veille, et ce fut d'une voix un peu grave, mais qui n'avait rien de sépulcral, qu'il demanda:
—M'avez-vous dit où était l'enfant, Guillaume? C'est, je crois bien, la seule chose dont je n'aie pas gardé souvenir.
—Il est chez ma sœur, Monsieur Charles…, chez ma sœur Margod, à Lannéanou.
—Ah! très bien. Veuillez faire atteler. Nous nous mettrons en route dès que vous serez prêt.
Là se borna leur conversation. Et, dans les heures qui suivirent, durant tout le trajet, ils n'échangèrent pas une parole. Ils arrivèrent au Garen-Dreuz, comme les gens de la ferme rentraient de la grand'messe.
—Margod est sortie au Sanctus, dit Lanascol, le beau-frère; elle doit être dans «la chambre de la tourelle».
Il grimpèrent l'escalier à vis. Sur le palier de pierre, par la porte large ouverte, Guillaume Guégan montra à M. de Locmaria, dans le jour doré de la fenêtre, sa sœur Marguerite en train d'allaiter un poupon superbe, à la peau mate, au crâne déjà couronné d'une fine toison de cheveux crépus où le soleil de midi allumait des reflets d'or fauve.
—C'est lui! murmura-t-il.
Le marquis entra, et, comme la jeune femme faisait mine de se lever, il la contraignait de se rasseoir.
L'enfant, qui, aux trois quarts repu, avait abandonné le sein, tourna la tête et, curieusement, dévisagea le nouveau venu dont la grande perruque ondulée l'amusait. M. de Locmaria le contempla quelques instants en silence.
—Tu as ses traits, dit-il enfin, comme se parlant à lui-même, tu as ses yeux de ténèbres, ses yeux sans fond, ses yeux sans âme; un peu de sa magie est en toi. Comme elle, tu feras souffrir et mourir. C'est dans les destins de ta race… Mais puisqu'il t'a été donné de naître, vis heureux.
Il se dépouilla du cordon de soie auquel était suspendu le sceau des Locmaria, marqué à leurs armes, et le passa, comme un hochet, autour du cou de l'enfant de l'adultère qui, paisible, s'était remis à téter.
Pendant le retour, le marquis resta aussi muet qu'à l'aller. Roulé dans son manteau et les paupières closes, il ne sortit de cet espèce d'assoupissement que lorsque les toits de Plégat étincelèrent dans le fouillis des verdures, aux rayons du soleil couchant.
—Guillaume, s'informa-t-il, l'enfant est baptisé, je suppose?
—Ondoyé seulement, Monsieur Charles… Le recteur, sur ma prière, vint au château…
—Il figure au registre de la paroisse?
—Oui et non… Le vénérable Dom Mathias a fait pour le mieux.
—Vous arrêterez au presbytère.
Une demi-heure plus tard, ils pénétraient, sur les pas du vieux desservant, dans la sacristie au plafond bas, aux boiseries de chêne lustré, toute parfumée encore, depuis vêpres, d'une odeur de cire et d'encens. Dom Mathias posa sur une table la chandelle qu'il portait, prit un cahier cousu de grosse ficelle et, après en avoir feuilleté les dernières pages d'une main qui tremblait, dit:
—Voici, monsieur le marquis:
On lisait:
«Cejourd'hui, quatrième d'avril, nous, Efflam Mathias, recteur de Plégat, avons administré le saint sacrement de baptême à…, fils légitime et naturel (legitimus ac naturalis) de… et de très haute et noble dame Rita Dongui…, né au château de Guerrande la nuit d'hier, sur les deux heures de relevée. Ont été parrain et marraine…»
—Vous voyez, il y a des blancs, fit ingénûment observer le prêtre.
—Permettez que je les remplisse moi-même, répondit le marquis.
Et, d'une écriture forte et droite, il compléta l'acte de naissance de «Louis-Dieudonné Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande, fils légitime et naturel de Charles-Louis-François, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, commandeur de Malte, capitaine garde-côtes au service de Sa Majesté… etc.»
Puis, ayant zébré la page du fier paraphe des Locmaria:
—Vous voudrez bien signer comme parrain, dit-il à Dom Mathias.
Et il ajouta, s'adressant à messire Guillaume:
—Toi, ta femme signera comme marraine.
Le recteur et l'intendant se regardaient sans mot dire, les yeux en larmes.
—C'est bien ainsi, n'est-ce pas? interrogea le marquis.
Le prêtre lui montra du geste un crucifix accroché à la muraille, entre deux armoires contenant les ornements sacerdotaux.
—Si celui-là pouvait parler, monsieur le marquis, il vous répondrait: «Oui, c'est bien ainsi!»
Pour regagner la voiture, M. de Locmaria dut accepter l'aide de Guillaume Guégan. En le quittant, dans le vestibule du château, il lui chuchota:
—Tu la reverras sans doute, Guillaume. Dis-lui que je l'ai aimée jusque dans le fruit de sa faute.
Le surlendemain, des cimes de l'Arrée aux grèves trégorroises, les cloches carillonnaient le grand glas et Dom Efflam Mathias, recteur de Plégat, ensevelissait Charles-Louis-François, marquis de Guerrande, dans la paix suprême et le suprême oubli.
*
* *
L'histoire, telle qu'elle m'a été contée, ne dit pas ce qu'il advint de la marquise. Il faut croire cependant que, prévenue sans doute par maître Guillaume Guégan, elle revit la terre d'Ouest, et la tombe de son mari, et le berceau de son fils. Ce fut même, paraît-il, son châtiment, son expiation, ou, pour parler comme en Bretagne, son purgatoire. Elle eut, en effet, à souffrir comme mère des douleurs comparables à celles que, femme, elle avait fait souffrir. Le «fruit de sa faute» ne lui fut pas clément.
Autant la mémoire du marquis Charles-François est restée chère aux habitants de Plégat, autant le souvenir de Louis-Dieudonné, An aotrom brunn, le «seigneur aux crins roux,» y est un objet d'exécration et d'horreur. Les jeunes filles se signent, si l'on prononce son nom devant elles, et les vieillards grommellent en hochant la tête:
—Le «bâtard du roi»? Hum! Dites plutôt le bâtard du démon.
Les sangs qui se mêlaient en lui en avaient fait, d'après la chronique locale, un être monstrueux, une sorte de composé des plus étranges, quelque chose de cynique et de séduisant tout ensemble, de brutal et de raffiné, de magnanime et de pervers.
Les gwerziou qui se chantent au pays de Plégat, tantôt célèbrent sa générosité, tantôt flétrissent ses débauches et le vouent, en termes indignés, à l'opprobre des peuples.
La liste de ses crimes est infinie. Il en est un qui revient sans
cesse et dont voici, pris entre mille autres, un exemple [7] :
[7] Cf. Gwerziou Breiz-Izel, II, 473 et sqq. Le clerc de
Lampaul.
Fiecca Le Calvez passait, à juste titre, pour la plus jolie fille qu'il y eût de Plestin-les-Grèves à Morlaix. Elle aimait un fier paysan, le «clerc de Lampaul», qui, pour elle, avait renoncé à l'Église. Ils étaient fiancés. Leurs noces devaient avoir lieu au printemps. Sur les entrefaites, le terrible marquis de Guerrande rencontre Fiecca, un jour qu'elle sortait du four banal où elle faisait cuire son pain. Il s'enflamme pour elle d'une passion furieuse, s'informe de son nom, de sa demeure, et, le lendemain, se rend chez le vieux Calvez.
—Où est Fiecca, votre fille?
—Elle est à l'aire-neuve, monsieur le marquis, au manoir de Kerhallon.
Le marquis tourne bride, pique des deux vers Kerhallon où les danseurs battent l'aire nouvelle, au son des hautbois et des binnious. Il reconnaît, parmi les couples, le clerc de Lampaul à sa veste grise et Fiecca Le Calvez à son justin blanc.
—Clerc, dit-il, assez de danses! Une aire-neuve est surtout faite pour lutter. Jetons bas nos pourpoints et que la belle qui est à ton côté soit l'enjeu!
Le clerc lui répondit du même ton hautain:
—Les luttes sont bonnes pour nous autres, paysans. Vous êtes gentilhomme: je vous ferai raison avec l'épée.
Le duel s'engage, haletant et farouche. Mais le marquis se sent faiblir.
—Trêve! s'écrie-t-il, et soyons amis!
Le clerc, confiant, laisse tomber son épée, et le marquis, éclatant d'un mauvais rire, lui passe la sienne à travers le corps.
Tels étaient les exploits coutumiers du bâtard de Locmaria. En revanche, on vous citera du même homme des traits admirables de mansuétude et de pitié.
Un matin qu'il revenait de quelque équipée nocturne, son cheval se cabra devant un paquet de haillons couché en travers de la route et d'où s'exhalait un gémissement indistinct. Le fougueux marquis mit immédiatement pied à terre et secoua, non sans rudesse, le monceau de loques.
—Damnation! qu'est-ce qui vous prend de barrer ainsi le chemin, au risque de vous faire écraser?
La voix gémissante balbutia:
—Je ne peux plus me traîner.
C'était une pauvre vieille aux trois quarts morte.
Le «seigneur aux poils roux» la souleva avec précaution, l'assit sur la selle et, la maintenant d'un bras, tandis que, de l'autre, il conduisait pédestrement la bête, il l'amena ainsi jusqu'au château.
Vous pensez si les gens de Plégat écarquillèrent les yeux devant ce cortège. D'aucuns s'approchèrent et, après avoir dévisagé la pauvresse:
—Malheur à vous, monsieur le marquis! Lâchez vite cette femme au nom du Christ! C'est la Lépreuse!
Il les regarda d'une façon qui les fit taire.
Non seulement il ne lâcha point cette triste guenille humaine que rongeait un mal redoutable, mais il l'étendit dans son propre lit, baigna lui-même ses plaies, pansa ses ulcères et, trois nuits durant, la veilla. Elle trépassa au bout de ce temps et ce fut encore lui qui la mit au linceul.
Voici qui n'est pas moins typique.
L'année avait été mauvaise. Les grains avaient gelé presque tous dans les terres emblavées. Il ne poussa qu'une herbe rare et maigre et qui avorta tout aussitôt, sans donner d'épis. Pas de froment, pas d'orge ni de sarrasin, pas même de seigle. La patate, ce pain du pauvre aux temps de disette, était encore inconnue. La famine fut grande au pays breton. Les bestiaux mêmes mouraient d'inanition, ne trouvant plus rien à brouter. A plus forte raison les hommes. On ramassa dans les douves des cadavres, la bouche pleine d'écorces de saule à demi mâchées.
Un dimanche, à l'issue de la messe d'aube, le crieur public, chargé de faire assavoir les fantaisies, le plus souvent extravagantes ou vexatoires, du marquis de Locmaria, monta sur les marches de la croix du cimetière et dit à la foule assemblée:
—Louis-Dieudonné, notre seigneur, a décidé ceci:
«Tant qu'il y aura de quoi manger au château, il y sera tenu table ouverte, et tout y demeurera librement à la disposition d'un chacun.»
Quinze jours après, les greniers de Guerrande étaient vides, vide le fournil, vides les étables; on avait fait rôtir jusqu'aux chiens. Le cuisinier, un soir, vint tout tremblant annoncer au marquis qu'il n'avait à lui servir que des os. Il s'attendait à être étranglé. Le marquis lui sauta, en effet, au cou, mais ce fut pour l'embrasser avec effusion.
—Ah! la bonne nouvelle!… La bonne nouvelle! s'exclama-t-il, en se frottant les mains… Je vais donc pouvoir mendier!
Il avait commandé, hors de Bretagne, de vastes approvisionnements, mais qui n'arrivaient point. Pendant près d'un mois, il dut partager avec ses domaniers leur misérable pitance, dînant ici d'une rave, soupant là d'une tranche de pain de son. Jamais il ne se montra plus souriant, d'humeur plus accommodante, plus affable. Il admettait des plaisanteries qu'en d'autres temps il n'eût point tolérées. Les paysans lui disaient:
—En vérité, monseigneur, vous auriez dû naître gueux.
—Hé! ripostait-il, ne suis-je pas un peu de la race des quêteurs d'aumônes? Qui sait dans quels chariots ont roulé mes ancêtres?
Car il ne faisait pas mystère de ses origines maternelles. Volontiers même il s'en targuait. Ce qui ne l'empêchait pas de traiter la marquise, sa mère, comme la dernière des servantes. Mme de Locmaria s'efforça d'abord de maîtriser les écarts de cette nature effrénée, elle n'y réussit point; alors elle s'attacha, autant qu'il était en elle, à en prévenir les suites funestes. On raconte qu'elle passait les jours et souvent les nuits à surveiller, de l'embrasure d'une fenêtre, les allées et les venues de son formidable fils. Dès qu'il sortait du château, avant qu'il eût franchi la grille du parc, elle courait à la cloche et sonnait le tocsin. Ce signal était entendu et compris de tout le pays environnant. Les jeunes filles se barricadaient chez elles; les hommes s'armaient de leur penn-baz, prêts à toute éventualité. On savait que la bête avait quitté sa tanière, et l'on se mettait en garde contre son féroce appétit.
Mme de Locmaria mourut à la peine.
Mais son ombre, dit-on, habite toujours la somptueuse demeure élevée, voici deux siècles, à son intention. On voit parfois, au crépuscule du soir, apparaître derrière les vitres son pâle et douloureux visage, noyé dans une opulente chevelure que les angoisses anciennes ont blanchie.
Comment finit le markiz brunn? On l'ignore. Les complaintes populaires nous ont toutefois transmis les dispositions de son testament. Il distribuait sa fortune entre les églises de Plégat, de Plestin, de Plouigneau, de Lanmeur, de Plougonver, et fondait un hôpital pour les pauvres. En revanche, il demandait qu'on inscrivît sur sa tombe ces deux vers:
Etré Montroulèz a Guerrand,
'M euz grêt mil markizès ha cant.
[Entre Morlaix et Guerrande,—J'ai fait mille et cent marquises.]
Et c'est bien l'épigraphe qui convenait à cet étrange Don Juan breton.